La nuit tombe...

Part 13

Chapter 133,894 wordsPublic domain

Alors, pour me dérober à trop de questions inquiètes, je me suis mise à écrire, lasse de la nuit passée sans parvenir à sombrer dans la bienfaisante mort du sommeil. Pourtant, bien résolue à dormir, je m’étais allongée sur ma couchette; ayant pu être seule dans ma cellule de voyageuse, ma femme de chambre installée dans un compartiment voisin.

Mais, en vain, je suis demeurée immobile ainsi qu’une enfant très sage, m’appliquant à ne pas penser ni à écouter le bruit du train trépidant. Le repos n’est pas venu. J’ai dû subir ce silence de la nuit où l’esprit acquiert une terrible clairvoyance.

Enfin l’aube s’est montrée! Mes yeux qui songeaient, larges ouverts, l’ont vue apparaître; laiteuse tout d’abord, puis grise sous la brume de chaleur que le soleil ne pouvait vaincre.

Alors, les fantômes ont reculé. Mais ils m’avaient brisée. Passive, j’ai regardé fuir les villages où la vie se réveillait; où dans les chemins, déserts encore, marchait parfois, toute menue, la silhouette d’un travailleur matinal. Sous les arbres jaunissants, des cours d’eau paisibles luisaient. Dans les prairies, des vaches paissaient déjà, leurs têtes lourdes relevées un instant au bruyant éclair du train. Par la vitre abaissée, je sentais venir sur mon visage un souffle tiède, un peu humide, qui soulevait mes cheveux; et quand je renversais à demi la tête je ne voyais plus que l’infini gris de ce ciel de septembre, doucement mélancolique.

Et puis, tout à coup, un choc du train m’a fait heurter ma poitrine, du côté où est l’invisible mal. Je me suis souvenue...

Et pour fuir la hantise ravivée, j’ai sauté hors de ma couchette; et, activement, je me suis appliquée à réparer de mon mieux les traces de cette nuit d’insomnie. L’eau froide m’a été bienfaisante; a ramené une onde presque rose sur la peau pâlie, effacé un peu le cerne des yeux. Mes cheveux lissés, tordus sous ma toque soigneusement remise, mon voile ombrant le tout, j’ai constaté que je pourrais affronter le regard de mon ami... s’il me faisait cette surprise de venir m’accueillir à la descente du train, quoique je me sois bien gardée de lui indiquer l’heure de mon arrivée.

Mais mon stupide cœur, trop sensible à toutes les nuances, voudrait qu’il se fût informé et qu’il fût là.

Est-ce ridicule, s’il n’y est pas, une bouffée de froid, je le sens, me gèlera un instant? Je sais si bien qu’il me trouverait, moi, l’attendant.

2 septembre, 4 heures.

Il y était.

Quand tout à coup, dans la foule des visages tendus vers les assistants, j’ai aperçu sa tête brune, des larmes de plaisir me sont montées aux yeux. Je suis si nerveuse en ce moment!

Malgré la cohue, tout de suite, il avait découvert ma personne menue.

J’ai surpris dans ses yeux un éclair qui m’a fait tressaillir toute. Sa main m’a saisie et attirée hors de la foule, et j’ai attendu les mots dont j’avais soif:

--Ma chérie, ma chérie, ma précieuse petite... Enfin vous voilà!... Mon amour, c’est exquis de vous retrouver!

Oui, c’était exquis... Même au milieu de ces étrangers, même dans ce vilain décor, banal et bruyant! Vraiment, quelques secondes, nous avons été aussi seuls qu’à la Maloja, devant les montagnes géantes...

Heureusement pour «ma considération» j’ai repris conscience,--grâce au passage d’un chariot de malles!--que Céline, ma camériste, m’attendait à quelques pas, discrète et curieuse, flanquée de mon sac de voyage.

Bien vite, j’ai pris, pour tantôt, rendez-vous avec mon ami, afin que nous dînions ensemble. Et je l’ai congédié sagement. D’autant que, tout de même, j’avais peur de n’être pas très bonne à voir...

Aussi, revenue dans mon gîte, ravie de me sentir _at home_, je me suis jetée sur mon lit, derrière mes persiennes closes.

Et, cette fois, vaincue par la fatigue, les nerfs détendus par la joie de l’avoir revu, j’ai dormi plusieurs heures, de ce sommeil sans rêve qui est un baume.

Quand, à la fin de l’après-midi, je vais sortir de chez moi, rafraîchie par le bain, reposée par la longue sieste, habillée avec un soin... d’amoureuse, je serai plus tranquille que ce matin pour rencontrer les yeux de mon ami...

3 septembre.

Peut-être le jour qui commence me tient en réserve une épreuve nouvelle,--à trois heures et demie, j’ai rendez-vous avec le docteur... Mais, du moins, hier m’a donné une soirée de rêve.

Je l’ai retrouvé, _lui_, à l’extrémité du Cours-la-Reine, comme nous l’avions convenu. Et une auto nous a emportés, d’une allure de vol, vers le petit pays peu fréquenté, sur le bord de la Seine, où nous avions chance de n’être importunés par aucune fâcheuse rencontre. C’était un peu fou, tout de même... mais tant pis... C’était si bon!...

Comme là-bas, à Saint-Moritz, l’inoubliable jour, le couchant était d’or empourpré. Mais sa lumière ne ruisselait plus sur la montagne. Elle errait sur nos douces plaines de l’Ile-de-France, sur l’ondulation paisible de ses collines que voilait la brume, sur l’eau couleur de jade.

Et puis surtout, c’était lui près de moi, si follement heureux, que tout ce qui n’était pas son amour, scrupules, inquiétudes, terreur de demain, tout s’est évanoui de mon cerveau... Pleinement, j’ai voulu jouir de mon trésor... Peut-être pour le dernier soir...

Il faisait nuit, quand nous avons pensé à venir croquer le dîner commandé. Ainsi qu’à la Maloja, nous étions seuls, sur une petite terrasse où la brise détachait des feuilles jaunies qui tombaient avec un bruit de soie froissée. Mon ami s’est excusé de l’insuffisance possible de la cuisine. Je me rappelle que je me suis mise à rire de ses craintes.

Je suis si peu gourmande!... Et puis, je ne pensais guère à ce qu’il voulait me faire grignoter... Nous avions tant à dire, depuis quinze jours que nous étions séparés...

Et, tellement j’étais prise par le sortilège de l’heure présente que, sans effort, j’oubliais mon mal et son départ si prochain...

Après le dîner, un moment, nous avons marché le long du fleuve. Puis nous avons pris une route qui montait entre les arbres, vers le haut du coteau. Mon bras était glissé sous le sien et nous avancions lentement, très lentement... De me sentir ainsi toute seule dans la nuit avec lui, la notion du réel m’échappait! J’allais, bercée par les noms qu’il aime à donner: «Viva chérie... Petite mienne adorée... Mon amour»...

La route a tourné. Nous étions en haut de la côte. Un souffle plus frais a frôlé ma figure. A nos pieds, dans le creux de la vallée, le sombre ruban de l’eau fuyait, veiné par des sillons de clarté.

Et par delà, c’était la plaine, les silhouettes d’arbres, le lointain confus des bois sous un immense ciel, paisible infiniment.

Vague, le souvenir m’a effleurée de la Maloja éblouissante dans la splendeur de midi. N’était-ce pas meilleur, cette ombre qui nous rapprochait plus encore?

J’étais serrée contre lui, ma tête sur sa poitrine; ses baisers caressaient mes cheveux, mes paupières, mais aussi ils brûlaient ma bouche qui s’entr’ouvrait, devenue avide:

Tout bas, son visage penché sur le mien, je l’ai entendu me murmurer:

--Viva, mon amour, je voudrais t’avoir toute à moi...

Haletante, je suis restée silencieuse. Une bizarre image surgissait soudain en mon cerveau, montée de quelle mystérieuse profondeur? Robert, là-bas, au delà de l’Océan... La Danaïde entre ses bras, comme moi dans ceux de Jacques... Cette femme et moi, toutes deux, nous appartenons, de fait ou de désir, à l’homme qui nous est cher. Et je la jugeais de si haut...

--Viva j’ai faim de toi!...

Quelle prière dans l’accent, d’ordinaire si ferme!... Cette voix basse, brisée, où le désir jette éperdument son appel, je la reconnaissais... Jadis, tant de fois, je l’ai entendue... et écoutée.

Est-ce pour cela qu’en cette minute quelque chose en moi a dit «Non»... Quelque chose me retenait qui m’a fait murmurer:

--Oh! pas maintenant!... Pas encore, bien-aimé.

J’ai senti se desserrer l’étreinte qui m’enveloppait; et la voix sourde a dit:

--Alors, chérie, ne me tentez pas ainsi!... Je vous aime trop pour être sûr de ma sagesse...

Mais je ne voulais pas m’éloigner de lui... J’étais si bien dans ses bras, blottie dans son amour. Et, à mon tour, j’ai supplié:

--Jacques, ne me repoussez pas!... Je suis tellement à vous, mon ami chéri... Votre petite chose... Ce soir, laissez-moi être seulement votre enfant... Gardez-moi entre vos bras.

L’étreinte a recommencé forte, douce, tendre. Mes prunelles, alors ont cherché, à travers la nuit, les siennes qui me contemplaient avec le regard que toute mon âme appelait... Mes lèvres tremblantes ont murmuré passionnément:

--Je vous adore, Jacques, mon Jacques!

Des secondes...--ou des minutes...--ont coulé, d’une mortelle douceur. Immobile sur sa poitrine, son bras serrant mes épaules, sa bouche sur mon visage, je sentais, insouciante, monter la vague formidable où sombre toute conscience des êtres, des devoirs, des lois, des choses... Lointaine, pareille à une lueur qui s’éteint, errait à peine encore dans mon souvenir, la pensée que le flot allait m’emporter et je m’abandonnais ainsi... Mais je n’avais plus la force de tenter même l’ébauche d’un mouvement pour échapper...

Quel sursaut suprême de ma volonté qui défaillait m’a tout à coup violemment arrachée de ses bras?... Comment?... Pourquoi?... Je ne sais pas... Mais vite, vite, je me suis enfuie, descendant la route.

J’ai entendu son appel frémissant:

--Viva! Viva! Pourquoi partez-vous?

Je ne me suis pas arrêtée...

Seulement, en quelques minutes, il m’avait rejointe. Ses mains ont saisi mes poignets d’un geste de maître, vif à me les briser.

--Oh! Viva, Viva, pourquoi vous enfuir ainsi?... Me croyez-vous un voleur, qui prendrait de force ce qu’on lui refuse?...

Ses yeux étincelaient. Une révolte indignée martelait ses paroles.

Je l’ai regardée avec toute mon âme:

--J’avais peur de _nous_, mon bien-aimé!... Je ne veux pas être votre maîtresse... Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!...

Sa main a cessé d’être rude sur mes poignets. Il a répété tout bas:

--Non, je ne vous aurais pas prise malgré vous, mon amour... Mais devant la tentation, vous dites vrai, qui peut être sûr de sa volonté... Je me croyais très fort... Et je suis aussi faible que le premier venu... Bien-aimée, pardonnez-moi!

Et de nouveau, j’ai dit:

--Je vous adore, Jacques... C’est pour cela que je me suis enfuie...

Il a caché son visage dans mes mains. Peut-être alors, il a senti qu’elles brûlaient, tant il les avait serrées. Il a relevé la tête, une ondée de sang sur sa figure pâlie.

--Je vous ai blessée, chérie. Quelle brute j’ai été!... Venez, allons vite retrouver le monde, qui nous gardera contre nous-mêmes... Ah! je vous aime trop!...

Nous sommes redescendus sans un mot de plus, jusqu’au petit hôtel où la voiture attendait. Et elle nous a ramenés à travers la belle nuit divinement calme, qui apaisait notre fièvre. Oh! le cher retour, où, même en nos silences, nous étions unis comme jamais davantage nous ne pourrons l’être de cœur...; ma main si étroitement dans la sienne que je sentais le rythme du sang dans ses artères.

Avant d’arriver au Cours-la-Reine, il m’a quittée, avec ce souci de ma réputation dont je riais, jadis, insouciante de l’opinion du monde et que je recueille maintenant comme une délicate preuve de son amour.

Il m’avait demandé de lui donner encore mon après-midi tantôt... J’ai prétexté beaucoup de courses à faire, puisque demain je pars pour l’Hersandrie, où père m’attend. Il est convenu qu’il viendra me dire adieu à l’heure du thé.

A cette heure-là, je saurai si je dois, ou non, m’inquiéter de l’avenir pour ma fragile petite guenille. J’aurai vu le docteur. En rentrant, hier soir, grisée des heures que je venais de passer, j’ai trouvé la lettre qui me fixait l’heure du rendez-vous. Ç’a été le brutal réveil!...

Mon Dieu, je voudrais tant que cet homme me donnât la certitude que je n’ai rien qui puisse m’inquiéter!...

Et pourquoi non?... Pourquoi cette folle crainte qui me hante?...

3 septembre, 9 heures du soir.

Comme hier, la nuit est d’une merveilleuse sérénité.

Comme hier, je suis une femme aimée, une femme qui aime...

Pourtant, j’ai l’affreuse sensation de me mouvoir dans un cauchemar!...

Je l’ai vu ce docteur; et ce qu’il n’a pas consenti à me révéler, je le devine à son silence même; et j’en suis écrasée!

A trois heures et demie, comme il était convenu, j’entrais dans le salon où je devais attendre quelques minutes. Pour fuir l’anxiété qui me crispait les nerfs, je me suis appliquée à l’examen de cette pièce étrangère. Elle était souriante sous ses tentures d’été, des voiles de Gênes qui recouvraient les panneaux. Sur la cheminée, une nymphe de marbre avait un joli corps très jeune; et à ses pieds, un peu plus loin, un cadre enserrait un portrait de femme, un portrait de parade, aigrette dans les cheveux, épaules nues, visage quelconque.

Qu’ai-je encore remarqué en ces instants où tout mon esprit se tendait vers les choses extérieures?... Un exquis pastel d’enfant que soutenait un chevalet, sur le piano à queue... Le coloris chaud des glaïeuls qui dressaient leurs tiges sur une table chargée de journaux et de revues. Quelques fils brisés dans le filet du coussin où s’appuyait ma main. Les rayures du store que gonflait la brise brûlante.

Mais, brusquement, j’ai cessé mon étude machinale. Devant moi, une porte venait de s’ouvrir. Sous la portière soulevée, apparaissait mon juge. Il avait une longue figure froide, des yeux très clairs qui devaient impitoyablement démêler la vérité. Leur regard donnait une sensation d’acier et a éveillé en moi un mouvement rétractile.

Cependant, je me suis levée et j’ai fait quelques pas vers lui, tandis qu’il me saluait, demandant:

--Madame Doraines?...

--Oui, docteur, c’est moi.

J’ai eu l’intuition d’une surprise en lui, parce que j’étais seule... C’est vrai, en pareille circonstance, rarement une femme vient seule! Elle a d’ordinaire, pour l’accompagner, un mari, une mère ou quelque amie. Je n’y avais pas même songé, habituée maintenant à ne compter que sur moi.

Sans une parole, d’ailleurs, il a écarté la portière, s’effaçant pour me laisser passer; et je suis entrée dans son cabinet, austère surtout au sortir du salon, si gai dans le décor des voiles de Gênes.

Pourtant, dans ce cabinet, la lumière entrait largement, les stores relevés.

Il m’a indiqué un fauteuil. Ses yeux ont questionné.

Alors, un peu vite d’abord, j’ai dit ce qui m’amenait; et j’entendais ma voix très ferme, à peine assourdie par l’angoisse qui m’étreignait le cœur.

Dans les minutes décisives, la sensibilité s’abolit en moi. Je ne suis plus qu’une créature d’action.

Immobile, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, le docteur écoutait, sans m’interrompre. Mais ses yeux ne quittaient point mon visage, où je sentais monter une petite flamme, car mon sang courait vite...

Quand je me suis tue, il m’a simplement répondu:

--Il faut que je vous voie. Voulez-vous, madame, prendre la peine d’enlever votre corsage?

De nouveau, la sensation rétractile a secoué mes nerfs. Et, de nouveau, je me suis raidie.

J’ai enlevé mes gants, détaché les agrafes, dénoué les rubans, écarté les dentelles.

Debout devant son bureau, où il feuilletait des papiers, le docteur attendait.

Dans un vieux miroir étroit et haut, je me suis aperçue, les épaules nues comme pour le bal. Leur ligne était souple encore, sans angles, ni duretés, malgré leur amaigrissement qui m’apparaissait plus évident encore, sous la clarté crue du grand jour. La chair avait toujours le même nacré sous le filet des veines...

J’ai appelé...

--Docteur, je suis à vous.

Il s’est rapproché. Il a commencé l’examen...

Moi aussi, je l’observais, le cerveau vide; ma curiosité même, disparue dans le sentiment de la certitude proche. De toute ma volonté, je m’appliquais à dompter les sursauts fous de mon cœur. Je regardais le visage que l’impassibilité masquait et dont, cependant, mon esprit surexcité semblait soulever le masque. Étaient-ce mes nerfs tendus à l’excès qui me donnaient cette prescience?

Enfin! il a relevé la tête et ramené la dentelle sur le sein malade.

--Eh bien? docteur.

Un imperceptible silence que ma pensée a noté.

--Eh bien, madame, il faudrait vous faire enlever ce bobo qui devrait être déjà opéré.

Une seconde, j’ai eu la sensation que mon cœur cessait de battre. Puis je me suis prise à rattacher ma blouse.

--Docteur, il y a trois semaines, j’ignorais complètement l’existence de ce mal.

--Oui, mais maintenant vous savez. Il faut agir... Et agir le plus tôt possible. Est-il besoin que je vous indique un bon chirurgien?

Toute ma chair a bondi dans une révolte aveugle.

Autour de moi, un cercle de douleur se serrait. Me livrer à une opération! Perdre les dernières semaines où _il_ va être là!... Pendant ces semaines, n’être plus qu’une misérable malade!... Cela m’est apparu monstrueusement impossible...

Ah! si notre rêve ne doit demeurer qu’un rêve, au moins qu’aucune laide image ne vienne le troubler!

Et tout haut, j’ai articulé, presque agressive, je le sentais:

--Je ne puis m’occuper de ma santé avant un mois d’ici.

Les sourcils se sont un peu contractés, et j’ai vu flamber un éclair dans le regard d’acier. Cette homme ne doit pas être habitué à entendre discuter ses jugements. Presque rude, il a riposté:

--Alors, pourquoi êtes-vous venue me consulter aujourd’hui?

--Parce que... je le confie à votre discrétion professionnelle... de votre arrêt dépend pour moi une grave question d’avenir, une très grave. Selon que vous m’assurerez, ou non, la guérison, j’agirai dans un sens ou dans un autre. Et c’est pourquoi je vous demande de me dire, en toute conscience, la vérité qu’il _faut_ que je connaisse. Je crois que je suis prête à l’accepter...

Je m’arrête une seconde... Puis je continue:

--D’abord, je désire savoir ceci: ce que j’ai, est-ce sûrement et simplement un «bobo», comme vous dites... Ou bien, suis-je atteinte d’une façon sérieuse?

Encore un silence que je perçois par tout mon être. Je sens à n’en pouvoir douter que cet homme hésite sur ce qu’il va me dire. Mes yeux doivent l’interroger avec une autorité impérieuse.

--Puisque vous voulez la vérité...

Comment m’étais-je imaginé, bien convaincue, que j’étais prête à tout entendre? Lorsque la voix froide a prononcé «puisque vous voulez la vérité», en mon _moi_ le plus secret, un instinct a crié:

--Non! ne me dites rien qui me désespère. Trompez-moi plutôt... par pitié!

Mais il n’a pas entendu cette supplication de ma pauvre petite bête humaine et il a continué, me donnant une sensation de scalpel qui entrerait dans la chair:

--Je ne vous cache pas que toute affection de cette nature pouvant avoir des conséquences regrettables, mon simple devoir me commande de vous adresser, sans retard, à un chirurgien.

--Qui me guérira?...

--Qui, sûrement fera tout ce qu’il faudra pour cela...

--Et votre conviction est qu’il peut réussir? Dites... Il faut que je sache... _Il faut_...

Sévère et brusque, il a répliqué:

--Je ne suis pas chirurgien... Un professionnel jugera mieux que moi s’il peut vous délivrer radicalement... ou rendre seulement le mal inoffensif.

--En somme, quel est ce mal?

Encore un imperceptible silence.

--Une sorte de petite tumeur dont, vous le comprenez bien, il faut vous débarrasser au plus vite pour en éviter le développement, qui amènerait des désordres dans l’organisme.

J’ai incliné la tête sans répondre. Il me semblait qu’un poids terrible s’abattait sur moi, m’écrasant. En cette seconde, dans mon souvenir, j’ai vu se dresser le brun visage qui m’est devenu si cher... A cette heure, si mon ami pensait à moi, il me voyait absorbée par des courses, arpentant les galeries poudreuses de quelque magasin...

S’il avait su!... Mais il ne saura pas. Personne ne saura que moi; du moins, tant qu’il sera en France... Après... Oh! après, qu’est-ce que cela me fait ce qui m’arrivera!...

Je ne sais quel visage j’avais, à réfléchir ainsi... Brusquement, j’ai été arrachée à moi-même par la voix brève du docteur:

--A quoi songez-vous? madame. J’espère que vous prenez la sage résolution d’écouter mon avis et de vous en aller, bien vite, vous faire soigner, comme il convient.

J’ai secoué la tête:

--Docteur, seule, la _certitude_ de la guérison obtenue en me faisant traiter tout de suite pourrait me décider au sacrifice des quelques semaines...--peut-être les dernières!--de vie heureuse qui me seront accordées. Cette certitude, pouvez-vous me la donner?

Il n’a pas répondu aussitôt. L’ombre d’une hésitation voilait ses yeux. Sa main, d’un geste impatient, tourmentait une revue ouverte sur son bureau.

--Vous me demandez l’impossible, madame, le secret de la nature, le secret de Dieu! Je ne puis, moi, vous apporter qu’une espérance réalisable, si vous agissez comme la plus élémentaire raison l’exige.

La raison! Un geste d’indifférence m’a échappé. Dans ses yeux alors, j’ai vu luire, de nouveau, l’éclair impatient:

--Il n’y a donc personne près de vous qui ait qualité pour vous obliger à vous soigner... ainsi qu’il est nécessaire? Vous êtes mariée, n’est-ce pas? Je vous demande pardon de cette question. Mais vous le savez, les médecins sont des confesseurs.

--Oui, je suis mariée. Vous auriez voulu parler à mon mari?

--Je l’aurais prié d’user de son influence, ou de son autorité, pour vous déterminer à vous soigner tout de suite.

«L’autorité, l’influence» de mon mari!

Je ne sais ce qu’a pu trahir ma physionomie. Le docteur n’a pas insisté et m’a seulement demandé:

--Avez-vous des enfants?

--Non, je suis libre de toute attache... qui compte. Ma vie n’appartient qu’à moi. Je peux en disposer comme il me convient.

Presque sévèrement, il m’a interrompue:

--Mais vous ne tenez pas, j’imagine, à l’abréger?

Était-ce donc si grave ce que j’avais?... J’ai regardé le docteur avec des yeux qui devaient être, en cette minute, aussi pénétrants que les siens.

--Comprenez-moi, docteur. Je ne suis pas une enfant, ni une femme déraisonnable, comme vous semblez le croire. Je ferai tout ce qu’il faut, si je suis certaine que... que mes jours ne sont pas comptés, par suite de ce mal imprévu... Sinon, ainsi que je vous l’ai dit, je ne sacrifierai pas les dernières semaines qui me soient laissées pour vivre à ma guise... Cette certitude, docteur, je vous le répète, pouvez-vous me la donner?

Mes yeux ne quittaient pas les siens. Vraiment, de toute ma volonté, j’exigeais une réponse.

Il a dû le sentir. Après une seconde de silence, avec une autorité lente, il a prononcé:

--En conscience, madame...

Encore un imperceptible arrêt. Puis, il répète:

--En conscience, je ne puis vous donner la certitude que vous souhaitez... puisque je ne suis pas absolument compétent. Je rappelle votre attention sur ce point, afin de ne vous tromper ni dans un sens, ni dans un autre.

Il ajoutait cela... par compassion. Une terrible intuition me l’affirmait, à mesure qu’il parlait. J’étais certaine qu’il _savait_ et ne voulait pas me dire... Je n’ai pas bougé. Toute ma sensibilité semblait morte. Et j’ai seulement articulé une dernière question:

--Soit, docteur, il vous est impossible de me répondre nettement comme je l’aurais désiré. Mais dites-moi ceci, et avec la même conscience: estimez-vous que je compromets l’avenir en attendant un mois pour me soumettre à l’opération que vous jugez indispensable?

Il a passé la main sur son front; puis cette main s’est abattue sur le bras de son fauteuil. Il réfléchissait:

--Ce retard que vous réclamez si... impérieusement, a-t-il pour vous une importance... capitale?

--Oui!... Oh oui!...

Je me suis arrêtée court, sentant que mon cœur avait crié ce «oui». Et une flamme a couru sur ma pâleur. Le regard aigu du docteur m’enveloppait. Aussi clairement que s’il avait parlé, j’ai deviné qu’il pensait: «Cette petite femme, qui tient son mari pour un étranger, doit avoir un amant; et elle veut profiter avec lui d’un mois de liberté...»

Mais que me faisait son jugement?

J’attendais l’arrêt qui se précisait derrière ce front impénétrable: