La nuit tombe...

Part 14

Chapter 143,889 wordsPublic domain

--Eh bien? docteur...

--Eh bien, madame, si vous le souhaitez... par-dessus tout!... attendez... Mais souvenez-vous que c’est à vos risques et périls, et contre mon avis radical.

Mes épaules ont eu un geste d’insouciance.

--Je le sais... Vous m’avez bien avertie! Donc si j’attends, il n’en sera sans doute rien de plus pour l’avenir?

Avec une espèce de gravité, il a prononcé:

--Je ne le pense pas...

--C’est bien. Je vous remercie, docteur.

Je me suis levée. Je n’avais plus rien à demander. Plus rien! A quoi bon? Il ne m’aurait pas éclairée davantage. Au plus profond de moi-même, une évidence s’imposait: cet homme, qui ne voulait pas me tromper, ne m’avait apporté aucune affirmation réconfortante pour l’avenir.

Mes yeux ont erré sur la pièce austère où j’avais l’impression que je venais de subir une condamnation. J’ai interrogé:

--Dois-je revenir? docteur.

--Ce serait inutile, quant à présent. Demain, dans huit jours, je vous dirais ce que je vous ai dit aujourd’hui: si vous n’avez pas, je vous le répète encore une dernière fois, en insistant, si vous n’avez pas, pour attendre, une de ces raisons qui priment les exigences de la raison, voyez tout de suite le chirurgien qui vous soignera comme vous devez l’être...

J’ai incliné lentement la tête. Nos yeux se croisaient, interrogateurs et attentifs.

--Merci encore, docteur. Je vais réfléchir... Et je ferai ce qui me paraîtra le meilleur.

Il a entr’ouvert la bouche, comme pour ajouter quelque chose. Mais il s’est tu, et m’accompagnant au seuil de son cabinet, il a soulevé la portière. Alors--d’un accent singulier, où dominait une sorte de bonté autoritaire, il m’a dit:

--Adieu, madame. Soyez sage... autant que vous êtes vaillante.

Je suis sortie; comme sort une dame en visite. Sur le seuil, nos yeux se sont encore rencontrés. Qu’y avait-il, au fond des miens?... Un désespoir glacé, sans pleurs ni cris. Dans les siens,--était-ce une aberration de mon esprit surmené?--il m’a semblé trouver une espèce de sympathie compatissante. Peut-être, après tout, si habitué fût-il à voir souffrir, il avait pitié de la pauvre chose, fragile et menacée, que je sais être maintenant.

Mais ni l’un ni l’autre, nous n’avons rien dit de plus. Ce que nos bouches n’articulaient pas, nos pensées, silencieusement, se l’avouaient en cette dernière minute. Ah! il y a des intuitions qui ne trompent pas!

J’ai descendu l’escalier lentement. Oh! oui, lentement... Mes pieds, d’ordinaire si légers, semblaient devenus lourds infiniment; c’est qu’ils soutenaient une créature écrasée. Tout bas, je murmurais: «Mon amour, mon pauvre amour, vous m’êtes cher plus que ma vie...»

Et mon cœur était broyé par une douleur que jamais encore je n’avais connue.

Sous la grand’porte, je me suis arrêtée, éblouie. Une nappe de soleil ruisselait sur la chaussée poudreuse. Au-dessus de ma tête, le ciel était de ce bleu ardoisé des jours d’orage. Des voitures, des passants, circulaient. Devant moi, coulait le torrent de la vie... Et je le regardais, me demandant combien de temps encore il allait m’emporter!

La question est montée à mon cerveau du plus profond de mon être... Et je ne sais quelle horrible conviction m’a étreinte que, pour moi, la vie était close. Pas une fois, le docteur ne m’avait dit: «Soyez sans inquiétude, vous n’avez rien à craindre.» Au contraire, il avait apporté une insistance obstinée, lourde de sous-entendus, à me recommander un traitement immédiat...

Et tandis que je songeais ainsi, ouvrant d’un geste machinal mon ombrelle, pour m’aventurer dans la rue sans ombre, un souvenir, tout à coup, a surgi des brumes de ma mémoire. L’anecdote racontée chez Marinette, par le docteur Valprince. La fraîche jeune femme venue pour le consulter, nullement inquiète et que, tout de suite, il avait reconnue atteinte d’un mal qu’on ne guérit pas.

Un frisson m’a secouée. Oh! Dieu, pourquoi est-ce que je me rappelais cela? Avais-je là cette réponse inutilement demandée au docteur Vigan?... Une épouvante me saisissait. Dans cette rue ensoleillée, je me sentais aussi perdue qu’au milieu des ténèbres. Alors, vite, je suis partie pour regagner ma maison. Ainsi une bête blessée va se cacher dans son trou. J’ai traversé mon appartement désert, où les volets étaient clos, les meubles et les tentures disparus sous les voiles d’été, où mon pas heurtait les parquets sans tapis. J’ai gagné ma chambre, moins inhospitalière, là, il y avait des fleurs, des livres, mes bibelots familiers. J’ai écarté les persiennes; il me semblait que j’étouffais. Le soleil avait disparu; et les nuées d’orage plombaient le ciel obscurci. J’ai rejeté mon chapeau, mes gants, et je me suis abattue dans une bergère, les mains serrées, broyée par l’angoisse. Et déjà pourtant, essayant d’instinct, tant il y a de ressort dans mon être, de remonter la pente de l’abîme, vers lequel je me voyais précipitée...

Mais en même temps; je sentais que je ne pouvais pas lutter... que je voulais l’impossible. Mon esprit se débattait dans le vide avec sa coutumière force de résistance... A quoi se fût-il rattaché? Mon impression était plus forte que tout raisonnement. Et puis, c’était horrible, ce dégoût de mon propre corps, qui m’envahissait, à l’idée du mal vivant en moi comme un animal méchant, agrippé sur une proie.

Un coup à ma porte m’a arrachée au cauchemar.

La voix de Céline a annoncé:

--M. de Meillane.

--C’est bien. J’y vais.

J’avais dit: «J’y vais.» Et je ne bougeais pas, cependant, effrayée de le voir, lui, mon bien-aimé, à qui je ne veux dire rien.

Mon orgueil et mon amour se refusent à lui avouer ma déchéance. En ce moment, je ne supporterais pas de l’en voir instruit. Mes dernières semaines de bonheur avec lui, je les veux! Après, quand il sera parti, je subirai toutes les horreurs que l’on m’imposera... Mais il ne faut pas qu’il sache!

Je me suis levée, toute ma volonté tendue pour me dominer. J’ai lissé mes cheveux, mis un peu de poudre sur ma figure décomposée.

Et je suis entrée dans le petit salon où nous avons passé des heures si douces...

--Viva chérie, je vous dérange, j’arrive trop tôt! Mais je me suis trouvé libre de meilleure heure que je ne pensais; et j’avais tellement besoin de vous voir que...

Il s’est interrompu. Tous mes efforts étaient vains pour lui cacher l’altération de mon visage, pour sourire, pour lui apporter un regard où il trouverait seulement mon amour...

Il a jeté une sourde exclamation et m’a attirée, mes deux mains enveloppées dans les siennes:

--Viva, qu’y a-t-il?... Que vous est-il arrivé?

Oh! la tendresse de cette voix inquiète après l’agonie de la solitude!

Toute mon énergie s’est soudain brisée. Et, sans réfléchir, d’un élan de petite fille, je me suis jetée sur sa poitrine et prise à sangloter avec tout le désespoir qui, depuis une heure, s’amassait en moi.

Lui, presque impératif d’abord, répétait:

--Viva, mon amour, qu’avez-vous?... dites-moi!... je vous en supplie...

Puis, sans doute, il a senti que ce qu’il me fallait dans cette tempête de douleur, ce n’était pas des questions, mais de la tendresse... Sans un mot, il m’a emmenée vers le canapé, me gardant contre lui, la tête sur son épaule. Et dans la détente de mes nerfs, je suis restée ainsi, secouée de sanglots, contre le cœur qui m’aimait, souffrait de ma souffrance, plus encore que moi-même; serrée contre lui, comme si ses bras eussent été le seul refuge que je pouvais rencontrer! Sur mes cheveux, je sentais le frôlement de sa main apaisante, et sur mon visage la caresse très douce de son regard, de ses lèvres. J’entendais sa voix me murmurer les mots que personne ne m’a dits depuis des années...

J’étais si épuisée qu’une seconde, la tentation m’a effleurée de lui livrer mon secret. C’est qu’il m’apparaissait si lourd à porter, ce secret d’inquiétude! Mais alors, c’en était fait de la joie de nos derniers jours! Et je me suis tue, puisque son amour ne peut rien... rien, pour moi...

J’ai murmuré seulement, les paupières closes, pour être sûre qu’il n’y lirait pas:

--Jacques, j’ai reçu tantôt une très pénible révélation que je dois être seule à connaître... en ce moment...

--Au sujet de votre mari?

Les mots sûrement lui avaient échappé, avant que sa volonté les eût arrêtés.

--Non, pas au sujet de mon mari. Plus tard, vous saurez, mon ami, mon ami unique... Aujourd’hui, laissez-moi pleurer un instant... Ensuite, vous m’aiderez à oublier jusqu’au jour où je pourrai vous dire ce qui m’a... bouleversée. Vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, de mon silence?... Oh! Jacques, ne soyez pas fâché contre moi!

--Être fâché contre vous! mon pauvre amour. Quelle folle idée! ma précieuse petite chérie... Vous parlerez quand vous voudrez, quand vous jugerez devoir le faire... Calmez-vous, mon aimée...

Oui, je me calmais. Le sceau s’appuyait sur ma bouche. Je me suis redressée. J’ai glissé les doigts dans mes cheveux tout froissés, et tamponné mon mouchoir sur mes yeux brûlants. J’ai dit, avec une ombre de sourire:

--Jacques, ne me regardez pas, je dois être affreuse!...

A tout prix, maintenant, je veux qu’il ne me voie plus que jolie, afin de lui laisser un bon souvenir...

Il a un peu souri, lui aussi, mais sans gaîté; et je devinais la question anxieuse qui palpitait en lui, à laquelle je m’interdisais de répondre.

--Allons, cela va mieux, puisque la coquetterie reparaît!

Devant la glace, je promenais la houpette de ma boîte de poudre sur mes joues meurtries par les larmes.

--Viva chérie, voulez-vous que j’envoie un télégramme pour me décommander au dîner qui me privait d’être avec vous ce soir. Et je vous emmènerai... comme hier. Tant pis pour les affaires! Qu’est-ce auprès de vous? petite aimée.

Mais je n’ai pas consenti, autant pour lui que pour moi qui étais à bout de force. Seulement, j’ai accepté qu’il reste jusqu’à la dernière minute. Il a dû arriver tellement en retard que j’ai été saisie de confusion quand j’ai vu l’heure, lui parti enfin!--parce que, dans un éclair de sagesse, je l’avais renvoyé...

Mais comme nous avions doucement causé! Il faisait des projets d’avenir que j’écoutais, bercée par ces promesses de bonheur auxquelles je ne croyais plus. Et pourtant, sa chaude confiance engourdissait un peu ma détresse. Par instant, je me rappelais, comme un cauchemar dont j’étais réveillée, ma visite chez le docteur... Je me disais que je m’étais affolée à tort; que, plus calme, j’allais le comprendre...

Nous avons combiné--comme deux amants... que nous ne sommes pas... que nous ne serons pas!--des moyens pour nous voir, pendant ces quelques semaines que j’ai gardées «au péril de ma santé», dirait le docteur, pour les lui donner.

Car demain, je pars à l’Hersandrie, chez père, où il sera sûrement invité pour la chasse, mais ne pourra me faire que des visites bien trop officielles, à notre gré. Alors, je reviendrai à Paris, puisque heureusement Le Perray n’en est pas loin... Et aussi, nous aurons la forêt pour nous retrouver, bien seuls, quand il n’ira pas jusqu’à l’Hersandrie, afin d’éviter les commentaires...

Mon aimé, comment, sans vous, vais-je supporter l’existence, avec la pensée qui me dévore, de l’avenir menaçant... Oh! que j’ai peur de la nuit qui vient! A combien de choses cruelles je vais songer!

5 septembre.

Père m’attendait à la descente du train. Quand j’ai sauté du wagon, les deux mains dans les siennes qu’il me tendait, il s’est exclamé:

--Viva, ma chérie, c’est de Suisse que tu rapportes cette pauvre mine?...

J’ai vite prétexté, comme s’il pouvait deviner la vérité:

--C’est que j’ai mal dormi cette nuit... Aussi, je ne suis pas remise de mon autre nuit, en chemin de fer, pour revenir de Suisse... Et puis, hier, à Paris, ma journée a été très occupée.

Père n’insiste pas. Mais ses yeux vifs scrutent encore une fois mon visage qui garde, malgré mes soins, l’empreinte de la rude secousse d’hier. Et dans son regard, il y a la tendresse qu’à son enfant seule, il donne ainsi.

--Bon, bon, madame. Tout cela est très juste. Mais maintenant, il faut vous reposer à l’Hersandrie chez votre vieux papa qui est ravi de vous retrouver, petite.

Et c’est vrai cela. Il a l’air si content que j’en éprouve une joie douloureuse; car l’idée brûle mon cerveau du coup qui, un jour ou l’autre, le frappera, quand il apprendra...

Pas encore maintenant! Lui aussi aura son dernier mois de sécurité. Et dans un élan, je glisse mon bras sous le sien; tandis que, dans la gare du Perray, nous attendons que mes bagages soient installés dans l’auto. Brusquement, il demande, et sa main tape, de petits coups caressants, ma main restée sur son bras:

--As-tu des nouvelles de ton mari? Quand revient-il?

Mon mari!... C’est vrai, j’ai un mari...

--J’ai trouvé une lettre de lui, à Paris, en arrivant. Son bras est à peu près remis... Il va de succès en succès... et paraît avoir l’intention de rentrer en France vers le 15 septembre.

--Tu seras encore ici... Et j’imagine qu’il n’y viendra pas.

Que de sous-entendus dans la voix de père; et que de résolutions dans mon cerveau, qui s’affirment, inflexibles...

--Non, sans doute, il ne viendra pas. Moins nous sommes ensemble, plus cela est agréable.

Simple remarque indifférente. Maintenant, une autre Viva existe que celle qui a si follement gaspillé, jadis, les richesses de son jeune amour...

Père ne répond pas. Nous montons dans l’auto qui s’ébranle et nous emporte d’une allure folle.

En éclair, nous traversons la plaine du Perray. Et puis, c’est la forêt, la forêt de mon enfance, _ma_ forêt, que l’automne poudre d’or roux. C’est une senteur de verdure, humide un peu. C’est le parfum sauvage des pins dont la lueur du couchant rougit les fûts violets. Oh! qu’il fait bon! qu’il fait bon!... Que je voudrais que _lui_, mon ami, fût là, près de moi!... Après-demain seulement, je le verrai.

Mon Dieu, est-ce que je ne puis plus me passer de lui?... Et, dans moins d’un mois, il sera parti! Ah! je perds toutes les minutes où nous sommes séparés! Le quitter dans quelques semaines! Et peut-être avec un adieu sans revoir... M’en aller dans le grand inconnu seule comme j’ai vécu... Oh! Jacques, Jacques, mon bien-aimé, défends-moi, ne me laisse pas partir!...

J’ai sans doute, trahi par un mouvement cette révolte éperdue qui, soudain, a bondi en moi; car père qui devait m’observer, surpris de mon silence, m’enveloppe d’un coup d’œil attentif.

--Tu as froid?

--Oh! non, père. Je trouve délicieuse cette course à travers la forêt.

La brise qui fouette mes joues a dû y ramener une onde rose car un sourire éclaire les yeux de père... Et nous nous reprenons à causer. Il m’indique les hôtes conviés pour l’ouverture de la chasse, dimanche. Marinette, son mari et les poussins; plusieurs ménages qu’il a choisis parmi ceux qu’il me sait agréable de rencontrer; puis le clan des chasseurs, au nombre desquels Voulemont, Rouvray et Meillane (!). Pour mon ami, il éprouve une évidente sympathie. Quelques mots rapides, dont je connais la valeur chez lui, m’en instruisent; et j’en éprouve une ardente douceur. Ah! en lui, je trouverai un allié, s’il le faut... S’il m’est permis de goûter au fruit merveilleux du bonheur qui m’est tout à coup apparu...

6 septembre.

La maison de mon enfance! Avec quelle ivresse poignante je l’ai retrouvée!... Aujourd’hui, j’y suis seule. Père est allé à Paris. Il devait rentrer à la fin de l’après-midi. Mais une dépêche est arrivée, m’annonçant qu’il était retenu et ne reviendrait que demain, dans la matinée. Le soir, apparaîtront pour dîner tous les invités.

Faut-il que l’épreuve de mercredi m’ait bouleversée! J’en suis, en ce moment, à désirer la venue de ces visiteurs qui m’aideront à fuir la hantise de l’avenir dont je n’arrive pas à me délivrer. Aujourd’hui, pourtant, je ne suis pas trop mal parvenue à ne pas penser, grâce à de prosaïques occupations de maîtresse de maison. Car dès que je suis à l’Hersandrie, père se décharge sur moi de tous les soins d’organisation. Je me suis donc appliquée à être la parfaite ménagère qui prépare l’installation de ses hôtes. Ah! il y a une chambre surtout que j’ai soignée! où demain, moi-même, je porterai les fleurs...

Ce matin, pour m’aider à être vaillante, est venue la chère lettre quotidienne. J’ai eu l’enfantillage de la glisser dans mon corsage même, pour qu’elle frôle l’endroit maudit, dans ma poitrine. Et je l’ai lue et relue pendant la course que j’ai voulu faire à travers les belles allées de la forêt où l’herbe pousse drue entre les bruyères pourprées. Là, j’ai retrouvé des lambeaux de ma vie, accrochés aux fougères roussies par l’été, errant dans la senteur des sapins, de la mousse fraîche, dans les lointains pâles sur lesquels, tant de fois, mes yeux se sont posés.

Même jour, 10 heures du soir.

Quand j’ai eu bien trotté tout l’après-midi, d’un bout à l’autre de notre vaste demeure, je me suis aperçue que j’étais très lasse. Alors, je me suis laissée tomber sur une chaise basse, devant ma fenêtre grande ouverte, aspirant, avide, l’odeur de la forêt que le vent m’apportait.

C’est ainsi que m’a découverte, en venant chercher un ordre, notre vieille Françoise, la fidèle femme de chambre de père, qui m’a vue toute petite, me traite comme si j’étais son nourrisson, me morigène et m’adore à sa manière, un peu bougonne.

Elle m’a trouvée oisive, les yeux agrandis par un cerne, et s’est exclamée:

--Madame Viva, vous vous êtes trop fatiguée! Monsieur ne serait pas content...

--Je me repose maintenant, Françoise.

--Il est bien temps, ma chère fille. Vous avez une figure pâlotte... Ah! comme vous ressemblez à votre maman, ainsi... Vous ne vous la rappelez pas, la pauvre madame.

--Oh! si, Françoise, très bien.

Ma voix est lente. Mes yeux errent sur l’horizon velouté de la forêt que dore le couchant. Oh! oui, j’ai toujours, vivant en mon souvenir, le mince visage couleur d’ivoire, les grands yeux mélancoliques... Et je demande, obéissant à un obscur instinct:

--Françoise, quelle était donc la maladie qui a emporté maman? J’étais très jeune alors... On ne me l’a pas dit...

C’est vrai pourtant, jamais je n’ai su... Jamais je n’avais pensé à m’informer.

--Sa maladie? Ma chère fille, je ne pourrais pas vous en dire le nom. Elle avait toujours été délicate depuis votre naissance. Les médecins racontaient qu’elle avait un mal intérieur. Ils ont voulu lui faire une opération et elle y est restée, la pauvre madame!

Françoise s’arrête un peu. Tout en parlant, elle range le plateau du thé, pour l’emporter.

--C’est vrai qu’aussi, le mal était peut-être dans la famille... On disait, comme ça, que sa sœur plus jeune avait eu la même maladie... Mais je ne sais pas... Je n’étais pas encore au service de Madame dans ce temps-là.

Et Françoise s’interrompt parce qu’elle entend le valet de chambre qui a besoin de ses ordres.

Je la laisse sortir et je demeure immobile devant la fenêtre ouverte; mes yeux qui ne voient pas errent sur le lointain bleu de la forêt dont la ligne ondule à l’horizon. Je cherche dans mes souvenirs... Je fouille dans le passé avec un regard qui interroge un abîme.

Ah! cette phrase: «Le mal est dans la famille... sa plus jeune sœur aussi a eu la même maladie...» Voici que, tout à coup, elle ressuscite en ma mémoire un vieux, vieux souvenir, bien oublié... Je suis une très petite fille à qui l’on ne prend pas garde; j’ai l’air absorbé par une poupée que je berce... et j’écoute ma jeune tante dire à maman d’une voix basse qui sanglote:

--J’ai arraché la vérité au docteur, je suis perdue. L’opération me prolongera mais ne me sauvera pas...

Mon Dieu, pourquoi est-ce que je me souviens de cela?... Ah! je ne veux plus penser, ni chercher, ni craindre... Je veux seulement sentir que je suis encore vivante... Que mon visage, mes yeux, mes lèvres peuvent encore appeler l’amour... Que mon corps est encore désirable, en dépit de la morsure du mal... Que mon cœur si longtemps glacé a retrouvé la flamme et veut aimer jusqu’à s’y consumer...

Ah! demain, quand lui sera ici, j’arriverai bien à oublier.

7 septembre.

Marinette est arrivée ce matin, avec les petits et Agnès, devançant son mari qui ne viendra que ce soir, avec le gros des invités.

Plus que jamais, elle avait un éclat de rayon de soleil. Elle était si rieuse, si fraîche, si incroyablement jeune, qu’elle semblait la sœur aînée de ses poussins.

Après le déjeuner, tandis que père s’affairait avec ses gardes-chasses elle est apparue sous les arbres, où ma lassitude se reposait, les deux petits trottant à sa suite, toute mince en robe et souliers blancs, portant avec soin deux cages, une minuscule et une très grande, qu’elle a posées sur la table près de moi, reculant mes livres d’un geste preste.

J’ai demandé, intriguée:

--Qu’est-ce que tu vas faire avec ces cages. Il me semble que ce matin, déjà, en descendant de voiture, tu avais cette petite cage en main, toi, la chic Marinette!

Elle a eu son rire de fillette.

--Cette maison abrite un ménage de _Capucins_ que j’ai acheté hier, en traversant Paris. Ils m’ont tentée au passage! Seulement ces amours étaient si à l’étroit dans leur cage que, ce matin, à Saint-Léger, je leur ai acheté une plus vaste demeure. Maintenant, il faut que je les y installe. Guy, donne-moi le grain.

Il lui tend le sac, très intéressé. Hélène, aussi, regarde sage dans la crainte d’être renvoyée à Agnès, ses menottes dans les poches de son tablier, sa petite bouche ouverte par l’attention.

Et Marinette s’agite avec des exclamations diverses, plaisir, agacement, inquiétude, devant le vol effaré des oiseaux que sa main affole.

Enfin l’installation est accomplie. Les enfants ont été renvoyés près d’Agnès.

Pour la première fois, depuis l’arrivée de Marinette, nous sommes seules... Et, tout à coup, je me souviens de ses retours d’autrefois, au temps où elle était, pour moi, une enfant caressante, dont la chaude tendresse me donnait l’illusion d’être une mère... Aujourd’hui, elle ne devine certes rien de ma soif stupide de recevoir d’elle l’affection qui bercerait ma détresse qu’elle ne pressent guère. Ce matin, avec son baiser d’arrivée, elle s’est exclamée:

--Comment vas-tu, chérie, un peu fatiguée? Tu n’as pas si bonne mine qu’à Saint-Moritz!

Mais elle n’a d’ailleurs pas attendu ma réponse quelconque, car elle surveillait la descente de sa caisse à chapeaux. Maintenant, très attentive, elle contemple ses oiseaux et leur prodigue des appellations câlines. Ils l’absorbent bien plus que sa grande sœur!...

Je demande:

--Et ton amie?... Que devient-elle?... As-tu été contente de votre séjour à Lugano?

--Oh! oui... oh! oui... Du moins, en général!

Instantanément, Marinette se détourne de ses oiseaux et vient se camper sur un pliant bas, près de moi. Elle appuie ses mains croisées sur mes genoux; et, fidèle à sa douce confiance, entame les récits que j’écoute avec une complaisance de mère, amusée et indulgente. A travers le même prisme, elle contemple l’idole qui apporte, à se laisser adorer, une grâce condescendante un brin, provoquant chez sa bénévole petite admiratrice des alternatives d’allégresse ou de déception; selon que, très absorbée par sa vie mondaine, elle répond plus ou moins, au culte qui lui est voué, qui la charme mais ne doit point entraver sa liberté d’action. Tout de même, elle sera déçue le jour où Marinette blasée cessera de voleter autour d’elle.

Je persiste à croire que, pour le bien de Paul, il est à souhaiter que notre oiselet continue à chanter pour Mme Valprince... Ce qui ne nuit en rien à son plaisir d’opérer des ravages dans le monde masculin. Tout est dans l’ordre...

7 septembre, 1 heure du matin.