La nuit tombe...

Part 8

Chapter 83,892 wordsPublic domain

_Vous le savez, n’est-ce pas, que c’est la seule crainte d’être indiscret qui m’empêche d’aller à vous ces jours-ci?... Quand vous souhaiterez la présence de votre ami, madame, appelez-le. De loin comme de près, il est tout vôtre._

Je ne l’ai pas appelé. J’ai voulu savourer la solitude, avant l’heure où peut-être, j’en souffrirai à crier grâce...

Mais je n’en suis pas là! Je jouis de ma liberté avec la même fougue, avec la même ivresse qui, jadis, me lançaient, en vagabonde, à travers les sentiers de la forêt dont les grands sapins abritent la maison de mon enfance.

Oh! cette maison où je vais retourner pour l’automne, combien de parcelles de mon âme y sont tombées... Parcelles livrées au souffle des jours par la petite fille ardemment insouciante et joyeuse; par la sauvage adolescente qui, en silence se créait des fêtes merveilleuses; par la jeune fille que l’avenir attirait, les yeux éblouis, vers un mirage de bonheur... Parcelles qui imprègnent ma maison d’un parfum si doux et si poignant, que je le respire, recueillie, les paupières fermées au présent, le cœur gonflé de sanglots, comme on respire un parfum sacré dans un sanctuaire.

Amoureuse, j’y ai vécu des heures enchantées... Puis, épouse déçue, des jours et des nuits dont le souvenir fait frissonner la sage créature que je suis maintenant.

Ah! que j’en revois donc de ces ombres qui ont été _moi_, qui semblent des mortes et que je retrouve, mystérieusement vivantes, dans cette maison où elles m’attendent pour me parler du passé.

5 juillet.

Avant de quitter Paris pour Saint-Moritz, mon premier dîner de «garçon»--ou de veuve--présidé par père... Suis-je assez correcte quand je m’en mêle!

Des intimes seulement,--et des meilleurs,--masculins et féminins. Parmi eux, mon «ami», bien entendu.

Une jolie table, fleurie capricieusement à ma fantaisie! Une causerie à l’avenant où tous, nous lançons, pêle-mêle, des folies et des aperçus infiniment justes et sages, accommodés de toute sorte. Puis une orgie de musique, de très bonne musique.

Pour la première fois,--depuis si longtemps, que je ne trouve plus de date à préciser--je me sens gaie, je m’amuse aussi complètement qu’une gamine. Mon cœur et mon esprit ont soudain rajeuni, et oublieux de leur misère, par je ne sais quel miracle, ils se jettent sur le régal que leur offrent les minutes présentes. Ce soir, mon moral respire; et cela me grise d’une allégresse imprévue.

Je suis ravie de tout, du visage que me renvoient les glaces; de ma robe qui m’habille à souhait; de ma cervelle qui se montre à la hauteur de ma figure et de ma robe... Bref, je suis aussi stupide qu’une bambine, transportée de plaisir pour une première soirée.

Mon ami, je m’en aperçois tout à coup, ne paraît pas fort apprécier ma transformation qui me le fait un peu négliger parce que...--c’est horrible à avouer!--parce que je me suffis à moi-même, ce soir.

Un remords me rapproche de lui tandis que tous bavardent autour du piano, et, bien gentiment, je lui glisse avec un sourire de conciliation, tout chaud de bonnes intentions:

--Monsieur mon ami, pourquoi cette grave figure?... Vous vous ennuyez?... J’en serais si fâchée!... Je vous en prie, tâchez de vous amuser un peu, à mon exemple!

Mais à ma grande surprise, il ne me répond pas tout de suite.

Puis, devant la question que répètent mes yeux levés vers les siens, il réplique d’un accent un peu singulier, où il y a de l’impatience et une sorte de rudesse tendre:

--Vous avez raison, je m’ennuie... de mon amie que je ne vois pas ce soir!

Taquine, je riposte platement:

--Êtes-vous donc devenu aveugle?

--Ah! madame, dites plutôt trop clairvoyant!... Je ne me doutais pas à quel degré je peux être égoïste! C’est vous qui me l’apprenez, à ma confusion très grande...

--Alors pour votre «punissement», comme dit petite Hélène, confessez comment vous péchez par égoïsme!

Je m’en doute bien. Mais une bizarre crise de coquetterie vient de s’abattre sur moi, y jetant l’absurde désir de l’entendre articuler... ce que je devine; de le voir un peu, pour un instant, grisé par moi, l’ex-«petite Nuit d’amour», lui, si maître de sa volonté.

Je suis debout sous la lumière blonde que verse l’ampoule enfouie dans une fleur couleur d’or; le reflet ruisselle sur la chair de mon visage, sur mes épaules nues sous le frôlement de la dentelle.

Et ma sagesse effarée constate l’apparition soudaine d’une frivole Viva, satisfaite de la certitude que ce reflet dore harmonieusement sa pâleur; que la lumière tombée d’en haut est toujours seyante au regard; que le parfum qui l’imprègne embaume autant qu’une brassée de fleurs fraîches.

Cette Viva que j’observe, stupéfaite, ma personnalité dédoublée, répète, mordillant un pétale nacré arraché aux roses de son corsage:

--Confessez-vous, monsieur mon ami. En quoi êtes-vous un égoïste?

Un nouveau silence. Puis brusquement il jette:

--Vous voulez le savoir?... Soit!... Eh bien! je ne puis supporter de vous voir les griser tous...

D’un geste vif, il indique le groupe de mes hôtes, les masculins, j’imagine.

--... de les griser tous, de votre séduction dont vous usez trop bien!... Je vous en veux de votre gaieté, de votre éclat, qui vous font autre, un cruel petit feu follet, trop attirant, à qui il n’importe guère de mener les imprudents à leur perte.

J’ai un geste d’épaules. Mais je ne saurais dire si je suis amusée, contente ou agacée de cette sortie imprévue. Et je le regarde mi-fâchée, mi-malicieuse:

--Ah! çà... où prenez-vous le droit de me faire ces mauvais compliments? Soyez sans inquiétudes, monsieur l’austère censeur, il n’y a pas d’imprudents ici. Quant à ma gaîté, ah! ne vous en irritez pas... C’est un éclair!... Et pour ce que durent les éclairs!

Nos yeux se rencontrent. Une seconde, nous nous taisons. A-t-il senti la goutte d’amertume tombée dans mon badinage?

Il reprend, le ton changé, cette sorte de chaude douceur dans le regard qui pénètre mon cœur glacé:

--Mon amie, pardonnez-moi, puisque j’ai reconnu que j’étais un abominable égoïste! Soyez gaie, comme il vous plaît, si cela vous paraît bon. Dispensez votre séduction sans souci de votre exigeant ami qui voudrait vous avoir à lui tout seul. C’est effrayant à quel point je déteste maintenant vous voir dans le monde!

Ce soir, quelle femme suis-je donc pour trouver une sorte de joie à l’entendre me parler ainsi?

Du moins je ne lui en laisse rien voir, et, taquine de nouveau, je riposte:

--C’est que je vous ai donné de mauvaises habitudes à vous recevoir souvent, en mon «particulier»... Ah! il est temps que je parte!

--Que vous partiez?... C’est vrai, vous partez...

--Mais vous aussi!... Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez attendu en Dauphiné?

Il pense sûrement à autre chose qu’à sa réponse qui tombe distraite:

--Très exact, oui, je vais quitter Paris. Votre départ est prochain?

--Oh! oui, heureusement! Dans quinze jours, je serai dans l’Engadine, je l’espère bien!

--De quel ton ravi vous dites cela!

--Mais c’est que je suis, en effet, ravie de partir. Le Paris poussiéreux et brûlant m’est odieux. La chaleur m’épuise. Ce sera si bon de boire de l’air frais, perchée sur un sommet, devant un horizon de neiges et de glaciers!... Oh! oui... je suis ravie de partir!... Voyager est un des rares plaisirs que je goûte encore! Et un fervent voyageur comme vous ne peut en être étonné!

--Non, je ne m’en étonne pas!... Mais il est désagréable à mon amitié de penser que vous allez être ainsi toute seule... pour courir les routes...

Je me raidis devant la douceur oubliée, de voir un être avoir, si vraiment, souci de moi... Et je lance, un peu moqueuse:

--Tranquillisez-vous, ô mon craintif ami, je ne courrai pas les routes. Je pratiquerai les chemins de fer, les autos, les voitures... enfin tous les modes de locomotion qui me seront utiles... Et je ne serai pas seule!... J’emmène ma femme de chambre.

Mais il ne sourit pas de ma boutade et pose sur moi des yeux impatients et presque graves.

--Pourquoi êtes-vous si méchante, ce soir?

--Je ne suis pas méchante... Mais... je n’aime pas qu’on ait l’air de me plaindre!... quand il n’y a pas lieu de le faire. Et puis, que votre sollicitude se rassure! A Saint-Moritz, les Abriès vont venir me rejoindre; et Marinette présente, ce ne sera pas la solitude autour de nous!... Pas assez, même à mon gré!... Ensuite, en septembre, j’irai m’installer chez père, dans la forêt de Rambouillet, où il a sa chasse. Et là, je resterai tard, très tard, le plus tard possible!

--C’est-à-dire?...

--Jusqu’à la Toussaint, pour le moins.

--Alors... quand vous reviendrez vivre ici, je serai loin... bien loin!

Sans répondre, je continue à froisser des pétales de rose dont la senteur imprègne mes doigts. Mais la Viva qui s’amusait, disparaît aussi soudainement qu’elle avait surgi. Un étrange petit frisson m’a crispé le cœur. Parce que Jacques de Meillane a rappelé son départ?... Mais je le savais bien qu’il ne pouvait m’être qu’un fugitif ami!

Bien souvent, je suis fantasque avec lui. Cependant, que vite je m’étais donc habituée à l’atmosphère vivifiante dont il m’a peu à peu enveloppée.

Et voici que je ne suis plus ni moqueuse, ni taquine, ni coquette... Bien sincère, je pense tout haut:

--Il est heureux que l’été vienne nous faire perdre la dangereuse habitude de nous voir trop souvent!

Il dresse la tête:

--Heureux?

--Oui... car ma nature «lierre» m’attacherait de plus en plus à notre amitié. Et j’ai appris à redouter les arrachements brusques, pour mes racines qui, elles, sont des espèces de sensitives. Aussi, cet été, je compte bien les traiter par l’arrachement progressif...

--Alors quand nous nous reverrons...

J’interromps:

--Nous reverrons-nous?... Vous partez pour le Dauphiné. Votre vie de famille va vous reprendre... Vous allez retrouver là-bas vos «idées de clocher»... Et vous ne serez pas long à vous étonner de tant d’attention donnée, un instant, à une étrangère rencontrée au passage, et qui continue sa vie sur une voie toute différente de la vôtre...

Il reste silencieux. Est-ce parce que, sur son violon, Sylvaire vient de commencer une mélopée sauvage et plaintive, si désespérément triste que j’ai l’impression d’un flot de douleur qui monte vers moi.

J’écoute immobile, près de Meillane dont la haute taille me domine. Et, tout à coup, j’entends sa voix dire très bas, de son accent de sincérité forte:

--La voie où vous marchez, je ne pourrai plus m’empêcher de vous y chercher, de loin comme de près.

Il s’arrête une seconde... Je n’ai pas bougé. Mais mon cœur bat à larges coups, et tout mon être attentif attend qu’il poursuive:

--Oui, peut-être, quand l’été aura passé, je ne serai plus en effet, qu’un étranger pour vous. Mais jamais, moi, je ne pourrai voir en vous une étrangère,--même si je ne retrouve plus l’amie qui m’a été donnée un moment...

Peut-être, il dit vrai... Et pourtant, alors que le violon sanglote sa plainte, je murmure, sceptique, de par mes désillusions sans nombre:

--Que pouvez-vous savoir?... Le temps détruit tout... A quoi bon, d’ailleurs, regarder en avant?

Puis, tous deux nous demeurons silencieux.

Jusqu’à la fin de la soirée, je crois vraiment que je l’ai fui... Pourquoi?

9 juillet.

Encore une dépêche de Robert, cette fois pour m’annoncer son installation à New-York. Il me comble de son souvenir qui m’est plus facile à accepter que sa présence.

12 juillet.

Oui, j’adore voyager, surtout maintenant où ce m’est un bienfait qu’un intérêt quelconque, même la banalité ou la force brutale des faits matériels, m’arrache à moi-même. Et cependant, les départs, aux dernières heures, me précipitent dans un gouffre de tristesse! Il sonne toujours une heure où, devant mon _home_ dépouillé de son aspect familier,--tentures enlevées, meubles ensevelis sous les housses, bibelots, fleurs, portraits disparus; devant les malles où mes robes s’allongent telles de petites mortes fragiles en leur dernier asile, il sonne fatalement une heure où je ne comprends plus du tout le désir qui m’a poussée hors de mon «chez moi» harmonieux. Pourquoi aller vers les logis inconnus où ma nervosité d’impressions devra s’acclimater, souffrira du désarroi des installations d’un jour, de l’atmosphère surchauffée des tables d’hôte, de la banalité des salons pareils à des halls d’attente.

Alors, je n’éprouve plus un atome de plaisir à entreprendre mes courses vagabondes... Si le réseau des circonstances ne m’enserrait, ne tendait derrière moi la barrière qui m’oblige à poursuivre en avant la route que j’ai choisie, sûrement, au dernier moment, le courage me manquerait pour partir. Si fort se ravive le sentiment de l’_à quoi bon?_

Instruite par l’expérience, je laisse, impassible, monter la crise qui s’approche. Car après-demain soir, je pars. Mon gîte devient inhospitalier, en sa tenue d’été... Je ne le reconnais plus; j’ai hâte de le fuir... Et pourtant qu’il m’est dur de le quitter! Lui seul, je regrette de laisser derrière moi...

Car aux êtres, je manquerai si peu que la séparation m’en devient facile! Père a ses distractions personnelles qui l’occupent largement. Mon petit papillon, jusqu’à son propre départ, est la proie des couturiers et modistes et elle donne tous ses loisirs sentimentaux au regret d’avoir dû quitter l’amie d’élection... A elle, non plus, mon absence ne pèsera guère. Un seul sentira, du moins un moment, la morsure de la séparation. Mais il a toute sorte de raisons pour guérir vite...

Ah! je peux partir, vagabonder, bien libre, sur des routes étrangères,--comme je pourrais disparaître définitivement du monde... Avec aucun être, je n’ai plus d’attache; nul cœur ne me retient...

13 juillet.

Hier soir un mot de Meillane, que je trouve en rentrant de dîner chez père.

_Mon amie, puisqu’il me faut vous dire adieu, je voudrais que ce ne fût pas dans le salon plein de monde où tous veulent vous accaparer. Encore une fois, pardonnez-moi d’être un exigeant individu et soyez très bonne... accordez-moi un dernier instant pour moi tout seul. Qui sait, vous l’avez dit, si jamais nous nous retrouverons ainsi!_

J’ai répondu, ce matin, par un _bleu_:

_A six heures, ce soir, votre amie sera rentrée, pour vous. Êtes-vous content, terrible exigeant... Ne prenez pas ce dernier qualificatif pour un reproche. Parce que je suis très franche, j’avoue qu’il me semble bon que quelqu’un tienne un peu à moi... Et je vous le confie... Vous l’avez bien mérité, mon ami..._

Quand je suis rentrée, retardée par de fastidieuses courses de la dernière heure, il était là, m’attendant.

Sans ôter mon chapeau, je suis entrée dans le salon, tout assombri par une grosse pluie qui épandait un peu de fraîcheur dans l’air surchauffé.

J’ai coulé un regard vers la pendule. Elle marquait six heures et demie.

--Vous devez me trouver une personne bien mal élevée d’être aussi peu exacte à un rendez-vous...

--J’ai pensé seulement que les minutes qui fuyaient en votre absence étaient autant de minutes perdues!

Il dit cela très simplement, un fait indiscutable, sa pensée même. Et tout bas, je pense comme lui, depuis que je suis sous son regard. Cette présence qui m’était bienfaisante, il me reste si peu de moments à en sentir le réconfort! Pourquoi en ai-je stupidement raccourci le nombre, occupée de choses indifférentes?

Il me demande:

--C’est toujours demain que vous partez?

--Oui, demain soir. C’est pourquoi je vous ai prié de me faire votre dernière visite cet après-midi; demain, mon pauvre salon va être dévasté comme tout le reste de l’appartement, et puisque vous l’avez aimé, je ne veux pas que vous en emportiez une vilaine image. Il n’y a que ma chambre qui garde jusqu’au bout une mine confortable. Uniquement, quand je suis partie, les «profanateurs» y touchent... Mais il n’aurait pas été correct de vous y recevoir! En dépit des apparences, j’ai encore un tantinet, le respect des convenances.

Je plaisante... Pourtant je n’en ai aucune envie... Mon cœur est lourd comme ce ciel d’orage où s’immobilisent de pesants nuages, gros d’éclairs et d’éclats de foudre.

Il n’a pas relevé mes dernières paroles. Son regard, dont la flamme me réchauffait, erre autour de lui.

--C’est vrai, j’ai beaucoup aimé cette pièce que vous avez faite si bien vôtre! C’est là que, de loin, je vous retrouverai le mieux. Dites-moi... si je ne suis pas trop indiscret... est-ce ici que vous écrivez, pour vous-même?...

--Non, dans ma chambre. Tenez...

Je me lève et, sans réfléchir, je me rapproche de la portière relevée.

--... tenez, d’ici, vous apercevez le coin qui est mon «cabinet d’écriture».

Il s’est rapproché. Je vois son regard tomber sur ma petite table chargée de livres où, devant le buvard fermé, flambent les ciselures d’or de l’encrier. Mais aussi, près de la table il aperçoit ma chaise longue, l’écharpe que j’ai laissé tomber avant de sortir; les coussins qui gardent l’empreinte creusée par mon coude...

Une seconde, ses yeux embrassent, je le sens, toute la pièce. Puis il fait un pas en arrière. Moi aussi. Pourquoi ai-je ce mouvement instinctif? A d’autres hommes pourtant, j’ai laissé visiter ma chambre pour son aspect de pièce d’autrefois, pour les bibelots précieux que j’y ai, peu à peu, réunis avec des joies de collectionneur.

Me devine-t-il une fois de plus? Très simplement, il me dit:

--Je vous remercie... beaucoup!... de m’avoir permis d’entrevoir votre _home_... Les amis sont heureux de savoir où vivent leurs amis...

--Ainsi, quand vous serez au Canada, si vous vous souvenez encore de moi, vous saurez où aller trouver votre amie «d’un jour», comme on dit dans les romances.

Il m’arrête d’un geste impatient.

--Ne soyez pas moqueuse!... Ce n’est pas le jour... Ne me gâtez pas les derniers instants que j’ai à passer près de vous!

--Je n’ai pas envie du tout d’être moqueuse... J’ai le cœur bien trop sombre!... Tout ce qui finit est si mélancolique... Je trouve triste... très triste de vous dire adieu, mon ami...

--Non, pas adieu, au revoir!

Il a jeté les mots avec une sorte d’emportement impérieux. Un geste d’épaules m’échappe.

--A quoi bon se leurrer?... ne pas voir les choses comme elles sont?... C’est bien un adieu que nous nous disons aujourd’hui... Même quand, à l’automne, vous viendriez me faire quelques visites, ce ne serait plus comme maintenant...

--Pourquoi?

--Parce qu’alors... c’est plus que probable... le courant qui nous a rapprochés quelques mois sera interrompu...

--Pour vous... peut-être..., mais, pour moi, non!

Il s’arrête... Quelque chose dans son accent m’a donné la sensation d’une vague qui, dressée haletante, se brise devant quelque mystérieuse digue.

--Je vous ai prévenu, dès le début, qu’il ne fallait pas tenir à moi!

--Oui, vous m’avez prévenu. Seulement il n’est pas de parole qui puisse m’empêcher de voir désormais en vous une amie... impossible à oublier!

Je durcis ma volonté pour dompter l’obscur frémissement de certaines fibres de mon cœur. Moi non plus, je ne l’oublierai pas!

Ah! je l’avais bien prévue, ma folie de m’enliser dans la duperie d’une amitié qui doit être sans lendemain...

Heureusement, je pars!... Je vais me ressaisir. Je réapprendrai à vivre dans la glaciale solitude où mon cœur s’est engourdi, sous le froid qui le rend insensible... grâce au ciel!...

Et j’entends ma voix articuler, presque dure:

--Vous ferez comme moi!... Vous vous détacherez d’une amitié qui ne pouvait être que fugitive. Vous vous laisserez reprendre par une vie dont je serai absente... Parce que c’est la sagesse!

--Sincèrement... vous entendez, _sincèrement_, vous pensez que les choses vont se passer ainsi?

Il est debout devant moi. Je vois ses yeux étinceler d’une sorte de colère. Plus que jamais, il a son grand air audacieux d’homme capable de briser n’importe quel obstacle.

Et je répète:--avec quelle conviction!

--Je pense sincèrement qu’elles _doivent_ se passer ainsi...

--Votre ami n’était donc pour vous qu’un passant, bon tout au plus à vous distraire un moment?... aussi facilement rejeté qu’un chiffon de votre toilette devenu inutile! Ah! ce que je vous ai offert... et donné! méritait plus que le cas que vous en faites!

Je tressaille... atteinte par le reproche dont il ignore l’injustice, bouleversée par la violence passionnée de l’accent que jamais encore je ne lui avais entendu. Et la vérité me jette aux lèvres les mots que je ne voulais pas prononcer:

--Mais que savez-vous donc du prix que je donne à votre amitié?...

--Rien... C’est vrai... Je n’en sais rien...

--Alors...

Ma voix n’est plus dure mais assourdie par les sanglots qui se brisent dans ma gorge:

--Alors... puisque nous nous séparons, je vais vous le dire... Ainsi, j’espère, vous vous souviendrez de moi sans colère, et vous ne me jugerez pas une coquette... ou pire encore, une ingrate! De toute mon âme, à qui votre amitié, si souvent, a été bienfaisante, je vous remercie des heures très douces que je vous ai dues--des heures de musique, des heures de causerie... Je vous remercie surtout de m’avoir épargné... ce dont tant d’autres hommes m’ont abreuvée... Vous me comprenez, n’est-ce pas?... Je vous remercie d’avoir vraiment été l’_ami_ que, jamais, je n’aurais espéré rencontrer...

Je lui ai tendu mes deux mains, qu’il prend... et garde dans les siennes, si étroitement serrées que leur étreinte semble m’arriver au cœur...

Ah! que cet homme-là m’eût bien aimée!

Peut-être, comme j’avais rêvé l’amour...

Mais il vient trop tard! Aussi, il est bon que je parte,--en attendant que lui parte à son tour, et s’en aille loin, très loin...

Je suis bien sincère en songeant cela. Mais une telle détresse m’envahit, avec la sensation ravivée de mon isolement, que j’ai peur d’être lâche devant lui; et d’instinct, je prie:

--Maintenant, je vous ai dit ce que vous souhaitiez savoir... Laissez-moi... Allez-vous-en pour que je me comporte devant vous en personne correcte... non pas en bébé qui sanglote sans souci du public!

Je dis ces choses... Et dans l’instant même, je sens sur mes joues la brûlure de deux grosses larmes.

Je dégage mes mains restées prisonnières, et les passe sur mon visage. Il les ressaisit aussitôt; et ses lèvres sèchent... lentement! les larmes qui les ont mouillées...

Ah! quel repos et quelle douceur ce serait de ne plus lutter pour retenir le masque qui m’étouffe! d’avouer ma désespérance infinie, sûre de celui qui m’écoute!...

Mais je murmure simplement, appelant à l’aide tout mon orgueil, si puissant jusqu’alors à me défendre:

--Ne faites pas attention. Les départs me rendent toujours d’une nervosité stupide... et sans importance!

Délicatement, il caresse mes mains, ainsi que l’on fait aux enfants... Pourtant, il ne peut savoir que près de lui, en ce moment, c’est vrai, je ne suis qu’une pauvre enfant envahie par l’aveugle désir de reposer ma faiblesse contre sa force... D’écouter, la tête appuyée sur son épaule, sans penser, sans répondre, bercée par leur fraternelle caresse, les mots très doux qui engourdiraient ma peine.

Et l’âme lourde des larmes que je ne verse plus, les yeux voilés par les paupières protectrices, je l’écoute me dire:

--Amie, petite amie très chère, je ne puis rien pour vous?

--Non... Rien... Personne ne peut rien. Ne parlons plus de moi, je vous en prie... je vous en supplie!... Dites-moi adieu...

--Non, pas adieu, au revoir...

Ah! quelle volonté je lui sens de me retrouver!...

Et cette volonté, elle agit sur moi ainsi qu’un viatique! Sans réfléchir, je cherche les prunelles où je pourrais découvrir tant de choses qu’il ne prononce pas... Tout haut il continue seulement:

--Si vous ne me le défendez pas... et encore, pour être loyal, je dois avouer que je ne serais pas sûr de vous obéir, j’irai retrouver quelques jours votre beau-frère Paul à Saint-Moritz. Il m’y a engagé... Ou plutôt...

Un sourire lui donne soudain un air d’extrême jeunesse.

--Je me suis arrangé pour qu’il m’y engage!

Un frémissement m’ébranle toute, si violent que j’ai peur et m’écrie: