La nuit tombe...

Part 7

Chapter 73,874 wordsPublic domain

Hier, au moment où j’allais sortir, Voulemont est arrivé. Ce constatant, il n’a pas prétendu s’asseoir et nous avons échangé, debout, de menus propos; lui jouait avec sa canne; moi, je mettais mes gants. Puis, brusquement, il m’a jeté, et j’ai senti que toute son amitié m’observait:

--Eh bien! _la Danaïde_ part donc pour l’Amérique?

--C’est certain!...

A mon accent, il ne pouvait se tromper: et ses yeux m’ont enveloppée d’un coup d’œil de plaisir et de malice:

--Certain... certain... je ne sais si le traité est signé encore. Mais c’est plus que probable.

--Robert vous l’a dit?

--Non; je n’ai pas vu le maître ces jours-ci. Seulement, hier, je suis entré chez sa belle interprète dans l’entr’acte du deux, et elle m’a annoncé la chose... qui semblait la ravir... Car elle conçoit, à merveille, tout ce qu’elle va récolter là-bas de triomphes et d’espèces sonnantes. Du reste, vous pourrez connaître demain des impressions. Burdel était en train de l’_interviewer_ pour _Comœdia_.

Ce matin, en effet, j’ai lu l’article en question, où Huganne exhale son allégresse de s’en aller révéler _la Danaïde_ aux Yankees.

Si elle part, _lui_ aussi partira. Et je serai seule, à moi-même trois mois!... Ensuite... Que sait-on de l’avenir?

5 juin.

Le traité est signé! Toutes les chroniques théâtrales le proclament et enregistrent certaines clauses très flatteuses. Robert m’en a fait part officiellement; tout à la fois épanoui, détaché et triomphant, sur une note discrète. Ce qui m’a confirmé que tout était réglé à souhait pour son amour-propre... et son amour tout court.

Je l’ai félicité sans qu’il soupçonne, trop absorbé d’ailleurs par sa propre satisfaction, à quel point il eût pu me retourner mes félicitations.

Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté recouvrée; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert. Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie,--et de combien de tristesse est faite cette joie...--à l’apparition de l’austère et bienfaisante solitude!

Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur!

Ah! pauvre nous!

J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant, hier soir, à l’Opéra, le duo de _Tristan_ et d’_Yseult_.

Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée... Mais tout à coup, je n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement; j’ai pensé. Et c’est si douloureux parfois de penser!

Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant...

Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray; et, sûrement, j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait «Bonsoir, ça va bien?...»

Il n’a pas insisté; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant, qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma fausse gaîté ne l’abusait pas.

Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher ce qu’il me plaisait de taire?... Et j’ai continué à causer en aparté avec Rouvray.

Tous, autour de nous, parlaient de _la Danaïde_, de la tournée en Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite figure mutine et caressante. Oh! contradiction! j’avais écarté «mon ami»; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur; de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en sa longue tunique bleu de mer.

Mon énervement s’exaspérait. Je riais; et je sentais grandir une tristesse aiguë à me faire éclater en sanglots, au premier choc.

Tout à coup, j’ai entendu Meillane me demander:

--Faut-il aussi vous féliciter, madame?

--Vous le pouvez. Je suis enchantée de cette série de représentations en Amérique, et pour _la Danaïde_, et pour son auteur... et pour moi-même.

--Vous partez aussi?

--Moi?... Oh! non!... A aucun titre, heureusement, je n’ai à faire partie de la troupe!

Ma voix est mordante. Il arrête sur moi, une seconde, des prunelles attentives où j’aperçois une espèce de curiosité presque grave.

--Et vous allez ainsi rester toute seule pendant...

--Plusieurs mois... Mais oui!... Quoique vous ayez l’air d’en douter, je suis assez grande pour me conduire sans mari. J’ai l’expérience.

La désinvolture un peu âpre de mon accent le heurte, sans doute, car un pli dur se creuse entre les sourcils; et il n’y a plus dans son accent qu’une courtoisie froide quand il me dit:

--Alors, madame, je n’ai, en effet, que des félicitations à vous adresser.

La sonnerie proclame impérieusement la fin de l’entr’acte. Marinette offre à Meillane de rester avec nous. Mais il refuse et disparaît, me laissant un certain remords à son endroit. Pourquoi ai-je été désagréable avec lui? Car je l’ai été... Pourquoi me suis-je hérissée contre la sollicitude que je devinais en lui?

La Viva qui ne permet pas les mensonges, même les subterfuges envers elle, me déclare que je me suis raidie parce que j’ai entrevu ceci: la sympathie dont il m’enveloppe délicatement--ne m’est pas indifférente. Et cette faiblesse me déplaît.

Jamais encore je n’ai accepté d’être plainte. Et voici qu’à certaines minutes, la pensée m’a effleurée que ce serait bienfaisant d’avoir la protection d’un homme tel que lui, absolument sûr...

De ce désir fugitif dont le souvenir brûle mes joues de mépris pour ma lâcheté, il n’est pas responsable. Et heureusement, il n’en peut rien soupçonner.

8 juin.

Dîné chez Marinette. Là, j’ai, silencieusement, fait amende honorable à mon ami. Il est venu me saluer, glacé dans la même courtoisie cérémonieuse dont l’avait revêtu mon amabilité de porc-épic.

Je n’ai pas pris garde à cette froideur et lui ai, cette fois, tendu la main avec un sourire bien accueillant et cette assurance dépourvue d’artifice:

--Bonjour!... Je me sens d’humeur charmante! Ne me gelez pas en ayant l’air si sévère...

--Je ne me doutais pas que j’avais pareille mine! Seulement, je viens avec précaution...

--Vous demandant, non sans inquiétude, comment vous serez reçu...

--Justement!

Nous avons ri... Et, sans plus de formes, jusqu’à nouvel ordre, la paix a été signée. Si bien signée que, dans la soirée, à ma profonde stupeur, je me suis aperçue que nous parlions de notre jeunesse. Moi qui, jamais, ne touche à mon passé d’enfant, qui redoute même de l’évoquer, comme je craindrais de profaner le souvenir d’une petite vierge morte qui m’aurait été chère infiniment...

Il m’avait mise en confiance, j’imagine, par sa façon de parler incidemment de la femme,--sa mère,--dont l’influence paraît avoir été sur lui très profonde. Une petite phrase courte, qui n’avait l’air de rien et m’a pourtant jeté aux lèvres cette exclamation lourde d’envie:

--Comme vous êtes heureux de pouvoir aimer pareillement une créature qui le mérite!

Une douceur, que je n’y avais encore jamais aperçue, a passé dans les yeux gris:

--Ma vieille maman, c’est vrai, je l’adore!

--Et cependant vous vivez loin d’elle!

--Même de loin, nous restons unis. Nous sommes si sûrs de toujours nous comprendre l’un l’autre! Quand je suis en France, je vis chez elle comme un petit garçon. Dans quelques jours, elle part pour notre propriété de famille dans le Dauphiné. J’en suis navré!

--Vous ne partez pas avec elle?

--J’irai la rejoindre. Elle va être très entourée, recevant ses autres enfants, mariés et pourvus de beaucoup de rejetons. J’arriverai un peu plus tard. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre que ma santé «intellectuelle» exige l’atmosphère de Paris, après tant de mois d’Orient.

--Et pourtant vous la dites très attachée aux vieilles traditions?

--Elle y est très attachée pour elle-même. Mais elle accorde aux autres l’indépendance dans la conduite de la vie qu’elle réclame pour son propre usage.

--Votre mère est une femme... rare!

--Sans modestie je le crois un peu... Pour être ce qu’elle est, il faut un esprit très large et beaucoup de cœur.

--Alors, elle vous a toujours laissé, d’accord avec ses principes, pleine liberté d’action?

--Oui... Seulement, depuis ma plus petite enfance, je lui ai entendu répéter,--et non pas à un point de vue religieux, quoiqu’elle soit une chrétienne convaincue,--que chacun doit suivre inflexiblement la ligne que sa conscience lui indique...

Un peu sceptique, mais amicale, je laisse échapper:

--Et vous le faites?

Il se met à rire:

--J’essaie, du moins. Et quand je n’y arrive pas, je n’ai pas d’illusions sur mon amoindrissement.

--Ce qui est très désagréable, mais peut-être non moins salutaire! J’aimerais à connaître votre mère!... Quel dommage que nous appartenions à des milieux si différents!

--Moi aussi, j’aimerais que vous la connussiez... Je suis sûr qu’elle vous serait bienfaisante!

Oh! l’imprudente parole, qui, tout de suite, me replie sur moi-même, enveloppée de mon voile d’orgueil!

--Ai-je donc l’air d’une personne en détresse?

--Vous auriez besoin d’une maman très tendre qui vous gâte beaucoup!

Nos yeux se rencontrent... Que de choses y montent que nous n’articulons pas!... Près de mon «ami», mon cœur ressemble à un pauvre qui s’attache éperdument au passant généreux, prêt à lui donner sans compter.

Une seconde de silence; puis, d’un commun et muet accord, nous rentrons dans la conversation générale.

18 juin.

Robert part dans dix jours. Il est affairé, nerveux, occupé de mille détails, menus et importants; exaspéré tout haut, en même temps que satisfait en son quant à soi, des interviews qui s’abattent sur lui, des articles dont il est le héros, son portrait placé en vedette; et dans la fièvre du départ, songe très vaguement à ne point me laisser voir, avec une sincérité choquante, la fougue--actuelle--de sa passion pour Marcelle Huganne.

Ah! que bien ils vont donc profiter de leur liberté, si peu gênante que soit une épouse telle que je suis devenue!

Pendant ces derniers jours, plus que jamais, nous nous montrons partout où nous entraîne l’illustre personnalité du maître, très fêté; moi, chétive, gravitant à sa suite. Nous sortons. Nous recevons. Soutenue par la perspective de ma prochaine libération, je joue bravement mon rôle d’épouse d’un grand homme, en partance pour aller recueillir de nouveaux lauriers.

Personne, d’ailleurs, ne commet la bévue de s’apitoyer sur une séparation que, de toute évidence, nous acceptons avec une sagesse exemplaire. De là, abondance de propos dans notre petite province du Tout Paris où les dessous des existences appartiennent au domaine public.

Je laisse dire. J’accueille avec une aisance qui décourage les curieux, insinuations, silences, questions... Que m’importe?... Encore quelques jours et les bouches se tairont d’elles-mêmes. Et je serai aussi libre que si les dernières fibres du lien conjugal venaient de se briser.

Malgré son indulgence pour les faiblesses masculines, père gronde un peu tout bas contre le départ de Robert dont il sait aussi bien que moi la souveraine raison.

Il n’ignore pas que mon époux est trop Parisien, a trop sincèrement l’horreur du voyage, pour que le seul amour de l’art ait la puissance de l’envoyer pérégriner trois mois en Amérique.

Mais puisque j’accepte la situation avec tranquillité, lui non plus ne soulève aucune objection, ne me plaint ni ne me félicite, et prend «l’événement» comme je lui en donne l’exemple.

Au fond, nous ne sommes pas dupes l’un de l’autre. Mais ma vie de femme est un sujet que ni lui ni moi n’abordons plus.

Secrètement, je le devine, il demeure inquiet de mon indifférence actuelle pour les aventures extra-conjugales de mon mari. Cette indifférence le trouble devant l’incertitude de la cause. Il m’a vue si éprise, puis si révoltée; si âpre à garder, à défendre, à reconquérir mon trésor d’amour, que mon calme lui apparaît, en somme, incompréhensible.

Car il a telle opinions des femmes qu’il lui semble impossible qu’une créature de mon âge pratique un détachement de nonne; et il redoute que je sois, ou consolée par un autre, ou résolue à me laisser couler. Or, cette résolution, qui lui semblerait si naturelle chez une autre femme, le choquerait étrangement de ma part. Je suis restée sa «petite fille», l’enfant dont il aimait le regard sans ombres.

Il me voudrait femme heureuse, mais femme impeccable. C’est pourquoi, puisque je suis en puissance de mari, il est sourdement irrité que j’aie abandonné la partie; et me voyant à travers son indulgente tendresse, il rend mon dédain de toute lutte responsable de notre séparation, à Robert et à moi.

Pour peu que je l’interroge--ce que je ne ferai point,--il me dirait, j’en suis sûre, que si je voulais m’en donner la peine, je serais bien de taille à retenir mon inconstant époux... Erreur absolue. Autant fixer la flamme qui danse à tous les vents.

Dans le tréfonds de sa pensée, il ne peut--et pour cause...--juger impitoyablement Robert. Mais comme «sa petite» est en jeu, le père, en cette circonstance, prend la place de l’homme et voit d’autre manière...

Hier, comme il allait me quitter après une courte visite où, sans paroles d’effusions, nous nous étions sentis bien cœur à cœur, il m’a brusquement demandé, alors que je venais de faire allusion à mon séjour d’été en Suisse:

--Pourquoi n’as-tu pas retenu ou suivi ton mari?

--Grand Dieu! pourquoi aurais-je fait rien de pareil?

Il a secoué sur sa manche un imaginaire atome de poussière.

--Parce qu’il ne vaut rien pour une jeune femme de cheminer seule sur les grandes routes,--dans la vie et dans la Suisse.

J’ai eu, malgré moi, un geste d’épaules.

--Père, c’est exquis et si reposant d’aller seule! Tu sais, j’aime cela depuis toujours!

Il a posé, sur mes cheveux, sa main dont le contact est si ferme, presque impérieux:

--Oui, petite sauvageonne, je sais. Mais, crois-moi, il est meilleur encore d’aller deux. Et j’ai fort la crainte que ma Viva ne s’en aperçoive plus qu’il ne faudrait.

Lui, l’homme de chiffres, de plaisirs, le joueur audacieux des grands coups financiers, il a soudain dans la voix quelque chose qui me bouleverse. Il me caresse les cheveux d’un geste tendre qui me donne envie de pleurer. Ah! si seulement j’avais ce droit de pleurer, comme font les petits, sans être obligée de dire, d’expliquer, de chercher, dans les profondeurs de mon âme désemparée, un pourquoi que je distingue mal.

Mais au lieu de pleurer, j’ai un petit rire que j’entends sonner, sec et railleur:

--Père, j’ai cheminé avec un compagnon et je m’en suis si peu bien trouvée que la solitude me paraît un bien à nul autre comparable! Tu ne peux en être surpris.

Père ne répond pas... Puis, entre les dents, je l’entends répéter tout bas:

--Ah! l’animal! l’animal!

Mais il n’insiste pas.

Sans pensée, je suis restée la tête contre son épaule,--ainsi qu’au temps où j’étais petite fille. Au contact de sa force, je me sens si frêle! Et cette force pourtant ne peut rien pour moi.

Entre les paupières rapprochées, je contemple machinalement sur la cheminée une rose dont les pétales se détachent. Je la vois, ses contours un peu estompés à travers une brume de rosée... Ah! qu’elle est méchante la vie!

Autour de moi, je sens se resserrer l’étreinte protectrice... Puis, sur mon front, un baiser.

Et père se redresse. Moi aussi. Et nous nous séparons, avec des propos quelconques.

23 juin.

Robert est parti.

Confusément, j’avais pensé que, peut-être, mon personnage d’épouse pour la façade me faisait une obligation de l’escorter à la gare.

Mais la simple réflexion m’a ôté tout scrupule en me rappelant qu’il serait là-bas pris par les journalistes, par sa troupe, surtout par le soin d’installer sa précieuse interprète. Sans compter les curieux de la dernière heure. Et j’ai trouvé bien inutile d’aller offrir en spectacle notre très facile séparation.

En ces dernières semaines, l’écœurement de notre situation fausse s’est tellement avivé en moi, que je ne comprends plus l’aberration qui m’a fait demeurer sous le même toit que lui devenu plus qu’un étranger.

Oh! bienheureux voyage qui brise cette union menteuse!

Donc c’est «chez nous», que nous avons échangé un adieu en parfait unisson avec les sentiments qui nous animent l’un et l’autre.

Dans le salon, où nous venions de prendre le thé, quelques intimes de Robert. Marinette et Paul; père, en flirt comme toujours avec mon petit papillon qui apprécie les hommages de ce grand connaisseur. Sauf la tenue de voyage de Robert, rien n’indiquerait, ni les conversations, ni leur accent, ni les visages, que l’heure d’un départ de plusieurs mois est tout proche.

Robert cause très gai, plutôt nerveux, mais à la façon d’un collégien que fait frémir l’allégresse du congé qui commence.

Les minutes fuient légères. Père me demandant un renseignement que j’ai noté pour lui, je passe dans ma chambre afin de le lui chercher.

Tandis que je fourrage dans mon buvard, en quête du papier, trop bien rangé, j’entends, dans la pièce, un bruit de pas qui me fait tourner la tête. C’est Robert.

--Puisque vous ne reparaissez plus, Viva, je viens vous dire adieu. Il va être l’heure de partir.

--Ah!... Eh bien! je vous souhaite bonne chance... beaucoup de succès!... Quand vous aurez un instant libre, dites-moi si _la Danaïde_ est aussi goûtée des Yankees que des Parisiens.

Ma voix est calme et je n’ai pas un battement de cœur plus rapide. En moi, il semble que tout soit glacé.

Pourtant cet homme dont je me sépare ainsi, je l’ai adoré. J’ai lutté désespérément pour le disputer à lui-même et aux autres. J’ai cru mon cœur brisé parce qu’il m’échappait... Et aujourd’hui, ce m’est indifférent à un point que je ne soupçonnais pas--en cette minute, je le constate--qu’il me laisse pour suivre sa maîtresse. Je trouve seulement que c’est triste atrocement d’éprouver cette indifférence!

A-t-il l’intuition de mon absolu détachement?... A coup sûr, cette intuition est fugitive, car il s’exclame, souriant, sur un ton un peu dépité:

--Vous vous intéressez à _la Danaïde_ plus qu’à moi!

--Oh! sûrement plus!

Dans ses yeux passe une lueur. Évidemment, il imagine que je plaisante.

Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:

--Vous ne m’en voulez pas trop, Viva, de vous laisser seule en France?

--Je ne vous en veux pas du tout. Je goûte la liberté autant que vous-même; et je vais trouver très agréable de vivre tout à ma guise, ainsi que vous m’en donnez l’exemple.

Mes paroles et mon accent sonnent décidément faux à son oreille. Et une seconde, nous nous regardons un peu comme des adversaires. Mon indifférence a cinglé la sienne. Mais je ne sais quel orgueil ou quelle instinctive dignité me fait trouver abaissant de le quitter sur des paroles agressives. «Partir, c’est mourir un peu...»

L’homme qui a possédé tout mon être n’existe plus. Il est disparu aussi celui qui m’a torturée. Je n’ai plus devant moi qu’un compagnon courtois, en somme; et, c’est de lui, à cette heure, que je prends congé. Alors je lui tends la main.

--Adieu, Robert. Heureux voyage!

Je n’ai pas le courage d’articuler: «Heureux retour.» C’est si loin, en ce moment, le retour! Je ne veux pas entrevoir ce qui sera alors. J’ai la bizarre impression qu’entre lui et moi, c’est la séparation définitive; que jamais plus la vie ne recommencera entre nous, telle qu’elle a été depuis trois ans. Sur lui, ce sont des yeux d’étrangère que je pose, qui notent les lignes fatiguées du visage, les meurtrissures des paupières, l’empreinte creusée par les fièvres de toute sorte; des yeux d’étrangère qui s’attachent, une seconde, au dessin des lèvres, sous lesquelles a frémi ma bouche d’amoureuse, jadis..., il y a longtemps, longtemps, quand j’étais une folle créature, tremblante de bonheur sous la seule caresse de son regard.

Mes prunelles plongent, encore une fois, dans ces prunelles si proches qui m’interrogent, vaguement troublées, cherchant le mystère de mon cœur, de mon attitude, un peu étrange, sans doute. Il ne devine pas que je le regarde comme on regarde l’être qui, à jamais, va disparaître pour vous. A travers le présent, c’est le passé que je contemple en lui.

Oh! l’horrible tristesse de se souvenir! Mes mains se serrent l’une contre l’autre, si fort que les griffes de mes bagues--des bagues données autrefois par lui...--me déchirent la peau.

Peut-être, en cette minute, j’ai quelque chose de mon visage d’autrefois: l’ombre ressuscitée de la Viva qui lui a été précieuse un moment, plus que toute autre femme... Chacune son heure!

Brusquement, il se penche. Son bras m’attire, du grand geste enveloppant que je connaissais... Sur mon visage, je sens le frôlement de la barbe soyeuse dont le parfum n’est plus le même.

Mais avant que ses lèvres aient touché les miennes qui se dérobent, je me suis dégagée, violente, une révolte dans tout l’être:

--Ah! ça non! jamais! Jamais plus!

--Je veux! murmure-t-il, impérieux.

--Et moi, je ne veux pas! Cela me fait horreur!

Alors, il s’écarte.

Instinctivement, je passe la main sur mon visage, pour en effacer son souffle; sur mon corsage qui l’a effleuré de si près...

Il n’insiste plus. Mais dans ses yeux, je comprends qu’en cet instant, où je me dérobe, il me veut de tout son désir ravivé.

Un coup à ma porte brise le maléfice.

--La voiture de Monsieur est avancée.

--Bien, j’y vais.

La voix résonne un peu rauque.

J’ouvre la porte de ma chambre qu’il avait fermée en entrant; et j’entends le bruit des voix dans le salon, Marinette appelle:

--Robert, tu ne viens pas?

Il est droit devant moi.

--Adieu, Viva. Et... pardon!...

Je ne réponds pas. Je ne veux pas mentir et je ne lui ai pas pardonné. Je répète seulement:

--Adieu!

--Vous ne voulez pas me donner la main?

--Oh! si!... je la donne à tant d’étrangers...

Les mots ont jailli, trop sincères; et je les regrette, ils vont contre ma résolution.

Robert se penche et la baise lentement, longuement, avidement. Le baiser veut remonter vers mon bras. Encore une fois je me dégage.

--A quoi donc pensez-vous, Robert!

Et, la première, je rentre dans le salon où c’est le tumulte des adieux. Le nôtre se perd dans la foule des autres, tel que si Robert partait dîner à Versailles, par exemple. Personne d’ailleurs ne s’étonne.

J’entends le bruit de son pas décroître.

Puis, après quelques minutes, le roulement de la voiture.

J’ai un soupir de délivrance, un soupir profond. Mais, sur mes mains jointes, je sens s’écraser une grosse larme.

Dieu! qu’il est triste d’éprouver tant de bonheur d’être seule!

29 juin.

J’ai été très entourée pendant mes premiers jours de veuvage. Avouerai-je, presque «trop»!... Cette sollicitude, à divers degrés, dont je me sentais enveloppée, me touchait certes, mais aussi gênait un peu mon furieux appétit de liberté.

Meillane, avec sa subtile perspicacité, l’avait-il deviné? Je ne l’ai pas vu, lui; et, non plus Marinette, tout absorbée par son amie chère qui part ces jours-ci, je crois, pour un voyage d’été.

Ce pourquoi, mon papillon voltige à sa suite chez des fournisseurs variés, ne voulant pas perdre une bribe du temps que la bien-aimée peut encore lui accorder.

Autrefois sa tendresse d’enfant se fût ingéniée à me combler le vide--possible--creusé par un départ dont elle sait les conditions. Elle n’y a pas pensé...

Meillane m’a envoyé simplement une moisson de fleurs,--les roses du rouge ardent et sombre que j’aime,--et quelques lignes: