La nuit tombe...

Part 6

Chapter 63,832 wordsPublic domain

Avec Robert, il se montre d’une politesse un peu distante. Ils causent sans camaraderie; leurs intelligences et leurs goûts d’art prennent contact; mais leurs jugements se heurteraient vite, si la souplesse de Robert n’évitait les angles dangereux.

Je m’amuse parfois à les observer quand une occasion les rapproche. Robert sent chez Meillane une indépendance qui le mesure à sa valeur; et, instinctivement, parce que c’est, chez lui, besoin inné de plaire, il se met en frais pour l’adversaire qui ne semble pas s’en apercevoir et reste enfermé dans une courtoisie correcte, plutôt froide. Ce dont s’irrite l’amour-propre presque féminin de Robert.

Hier, à je ne sais quel propos, il m’a jeté, avec un petit rire sec:

--On dirait que ce Meillane vous agrée!

Tranquillement, j’ai répondu:

--Oui, il me distrait.

Et cela encore, c’est la très simple vérité.

Il me distrait et m’étonne par l’inlassable curiosité de son intelligence remarquablement ouverte. Vraiment, le monde lui est un spectacle où il découvre toujours des aspects susceptibles de l’intéresser.

Vivant hors de son milieu naturel, goûtant le voyage avec passion, en intellectuel artiste et en homme d’action, point exclusif, il a subi volontiers le frottement des mœurs et des cerveaux étrangers. Et son esprit, dont la réceptivité n’a rien de passif, y a gagné des richesses qu’il m’est un délassement de découvrir.

Nous bataillons sur les livres, les questions d’art, sur les idées surtout, voire même les sentiments; tous deux muets d’ailleurs sur le chapitre «amour», que nous devinons connaître, l’un et l’autre, en gens d’expérience. Et il apporte, à pénétrer ma pensée ou à me faire partager la sienne, une inconsciente volonté qui, suivant mon humeur, me fait rire ou m’impatiente. Il s’en aperçoit, s’excuse confus... Et il recommence.

Pendant une de nos escarmouches, l’autre soir, je lui ai glissé, par malice, mais aussi avec conviction:

--Que vous êtes donc jeune de vous intéresser à tant de choses!

Il a riposté aussitôt:

--Mais vous faites tout comme moi!

--Non... Je ne peux pas... hélas! Je m’occupe tant bien que mal, parce que ma vie ressemble à une journée trop longue qu’il faut remplir, coûte que coûte, pour pouvoir en supporter le vide... Mais je la remplis de si inutile façon que j’en suis honteuse, dans mes crises d’examen de conscience... Elle n’appartient ni au travail, ni à l’art, ni à l’altruisme... Elle est le néant même.

--Ne dites donc pas cela! Ce n’est pas vrai!

Il a parlé avec une espèce d’emportement; je l’arrête, railleuse:

--Vous n’êtes pas poli du tout, vous savez.

--Soit! Alors, je dis que pour une femme comme vous, il y a tant de sources vives où boire!

--Je n’ai plus soif... Vous n’avez donc pas encore compris que je suis blasée, revenue de toute chose, autant que le roi Salomon sur le tard de son existence?...

--Je vous plains beaucoup, madame... si vous ne vous moquez de ma confiance en votre sincérité.

--Oh! non, je ne me moque pas!... Pour moi, une vie n’a de prix qu’autant qu’elle est nécessaire à des êtres chers auxquels on la donne toute... Des enfants, une mère, un amant, que sais-je?... tous biens que je ne possède pas, enfin!

Ici, je m’arrête court, me rappelant que, en apparence du moins, j’ai un mari. Mais Jacques de Meillane ne montre pas qu’il se soit aperçu de mon inconséquence. Seulement, notre conversation s’oriente vers des sujets moins délicats.

21 mai.

Par extraordinaire, ce soir, je ne dînais pas en ville, ayant pu me décommander--prétexte de migraine--pour une partie organisée par Marinette et les Valprince.

Robert, lui, dînait... où bon lui semblait, dehors. C’était donc une soirée pour moi toute seule; et, à l’avance, je la savourais, rentrée plus tôt que de coutume pour me reposer, dans l’atmosphère amie de ma chambre, d’ennuyeuses courses et de la corvée de voir des fâcheux et des indifférents.

Meurtrie par l’étrange fatigue qui, si facilement, m’abat ce printemps, je regardais, paresseuse sur ma chaise longue, le ciel du couchant qui était de nacre rose sous le vol de petits nuages floconneux, ourlés d’or... Et le silence autour de moi, dans la lumière apaisée, m’était un baume.

Un coup à ma porte m’a fait tressaillir comme un bruit pénible; si pénible que mon impression première a été de ne pas répondre pour écarter l’intrus... Et puis, en même temps, l’habitude me faisait prononcer un «Entrez!» piteusement résigné.

J’entends alors le bruit d’un bouton qui tourne. La porte s’ouvre; le voile de Jouy est écarté; et c’est Robert qui apparaît. Stupéfaite, je le regarde. Il s’est arrêté, m’apercevant inactive, parmi mes coussins, et me demande:

--Vous dormiez?... Je vous ai réveillée... J’en suis désolé.

--Je ne dormais pas du tout, je rêvassais. Le chien et loup me rend très paresseuse.

Un silence. Il se rapproche de la chaise longue.

--Cela vous réussit d’être paresseuse. Au milieu de vos coussins, dans votre robe flottante--très joli, entre parenthèses, ce nuage rose dont vous êtes enveloppée...--vous êtes la tentation même, Viva.

Je ne sourcille pas, habituée et indifférente. De vieille date, je sais Robert incapable d’approcher une femme, à moins qu’elle ne soit positivement un monstre, sans goûter ce qu’elle peut offrir de plaisant à son goût masculin.

Et j’interroge, me redressant, assise très correcte au bord de la chaise longue, mes pieds sur le tapis:

--Vous avez à me parler?

--Oui, si vous voulez bien m’écouter...

Je le considère, surprise.

--Quelle solennité!... Est-ce que vous allez me raconter quelque chose de désagréable?... Alors j’aimerais mieux... sauf cas d’inévitable, que vous vous en alliez sans rien me dire!...

L’exclamation m’a échappé. Maintenant, je suis lâche, même devant les petites piqûres, autant que devant les vraies blessures.

Il sourit un peu et s’avance un fauteuil.

--Soyez sans inquiétude!... Tout simplement, il s’agit d’une proposition qui m’a été faite et dont vous devez être instruite.

--Une proposition?

--Oui... J’ai reçu la demande, pour New-York et autres villes importantes d’Amérique, d’une série de représentations de _la Danaïde_...

--Ah?... Eh bien, je suppose que si vous prenez l’affaire en considération, c’est qu’elle vous paraît bonne à tous égards, et je n’ai à vous adresser que mes compliments. Je suis charmée, pour vous, de cette nouvelle preuve de succès de votre opéra.

En effet, je porte à _la Danaïde_ un intérêt quasi maternel, parce que je l’ai vue éclore, se développer, devenir une œuvre belle et vivante. Et ce m’est une réelle jouissance que beaucoup apprennent à l’aimer.

Robert joue avec les soies de sa barbe qu’il tourmente du geste qui lui est familier.

--Évidemment, la proposition telle qu’elle m’est présentée est très flatteuse; et les conditions offertes valent la peine de n’être pas dédaignées... C’est pourquoi, tout Parisien que je suis jusque dans les moelles, je suis tenté de m’en aller, ainsi qu’il m’est demandé, diriger moi-même l’orchestre de _la Danaïde_.

Un tressaillement secoue mes nerfs, si vite en éveil. Robert s’éloignerait?... J’éprouve l’impression d’être une prisonnière à qui le geôlier annoncerait tout à coup qu’il va partir...

Pourtant, même lui à Paris, je suis libre de faire tout ce qui me convient...

Ah! pourvu qu’il accepte!...

Je demande:

--Qui chantera votre _Danaïde_, là-bas?

Encore un court silence. Puis la réponse vient, articulée sur une note un peu brève:

--Mais son interprète habituelle, bien entendu.

J’ai compris... Sûrement, alors, il partira. De pareilles représentations ne peuvent qu’attirer et retenir, outre-mer, l’époux de ma jeunesse. Oh! bienfait du détachement! Sans qu’une fibre douloureuse ait tressailli en moi, je peux répondre, sincère:

--Pour le succès de _la Danaïde_, il est, en effet, fort heureux que vous ne soyez pas contraint à recourir à une nouvelle chanteuse! A Paris, la direction laisserait partir Marcelle Huganne?

--Pendant les mois d’été, elle a son congé; et, à Paris, _la Danaïde_ ne sera pas reprise avant novembre. Et puis, d’ailleurs, avec de l’argent, tout s’arrange!

J’incline la tête et approuve, avec une docilité de petite fille bien raisonnable. Ah! que la Viva de jadis est donc disparue! Celle pour qui un tel voyage eût été un supplice... Jamais cette Viva n’eût laissé l’homme qu’elle adorait partir ainsi, pour ne pas quitter sa maîtresse!

Et voici qu’aujourd’hui, les paroles de Robert éveillent seulement un espoir imprévu, exquis, fou, l’espoir de vivre délivrée d’une présence que je subis, pour obéir à un misérable souci des apparences; souci que je condamne chaque jour davantage... Moi qui ai si intenses, le mépris et l’horreur des compromis hypocrites à l’égard du monde. Oh! qu’il parte! Que j’échappe au frôlement de cette vie qui m’est plus qu’étrangère!

Et, avec quelle sincérité encore, je réponds:

--Mais tout cela me semble fort bien... Cette tournée serait prochaine, alors?

--Départ vers le 15 juin. Retour...

--Retour?...

--Retour à l’automne.

Trois mois! Trois mois de liberté!

--Qu’est-ce qui vous fait hésiter à accepter?

--En principe, je suis décidé à peu près. Mais il y a toujours passablement de conditions à régler.

--C’est vrai.

Silence de quelques secondes. Tous deux, nous songeons, puis, cette question tombe, qui me fait tressauter:

--Viendrez-vous, Viva?

--Où?... En Amérique???

--Oui.

--Qu’irais-je bien faire là-bas? Sûrement non, je n’irai pas! Je lirai vos succès dans les gazettes... Et cela me suffira.

--Alors, que ferez-vous de votre été?...

--Oh! je saurai l’occuper à mon gré! Soyez sans inquiétudes.

Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:

--Vous ne vous ennuierez pas?

--M’ennuyer?... De quoi?... De qui?... De vous? Que je saurai parfaitement loti quant aux distractions! D’ailleurs, vous n’ignorez pas que je me suffis très bien à moi-même.

--Et puis, les bons amis sont là, tout prêts à vous entourer, pour que vous ignoriez la solitude.

Il y a soudain, dans la voix de Robert, quelque chose de presque agressif qui y est inaccoutumé.

--Vous avez raison, j’ai un cercle d’amis qui s’efforcent d’écarter de moi toute sensation d’isolement.

--En tête, M. de Meillane.

Encore?... Je sens mes sourcils se rapprocher; mais, dédaigneuse de discuter, je réponds simplement:

--Voulez-vous que nous ne nous occupions pas de M. de Meillane, qui n’a rien à faire dans une conversation où vous et moi, seuls, sommes intéressés? Vous emploierez votre temps en Amérique comme bon vous semblera. Moi de même, en Europe. Et ainsi, nous aurons, l’un et l’autre, un agréable été. Si, par hasard, j’éprouvais quelque besoin d’être protégée, père est là! Partez donc sans arrière-pensée... Et préoccupez-vous seulement d’avoir tout le succès que mérite _la Danaïde_.

Mon accent a-t-il mis un point final à notre conversation? Robert se lève, fait quelques pas, au hasard, dans ma chambre.

Je le connais trop pour ne pas le deviner obscurément surpris de la tranquillité avec laquelle j’accueille la séparation qu’il vient de m’annoncer. Et il ignore quelle allégresse cache cette tranquillité!

Par aventure, avait-il mis dans ses plans de m’emmener?... Après tout, je suis une épouse si peu gênante! Il comptait peut-être m’avoir, en Amérique, comme femme du monde,--sa femme,--à présenter; et mener une double vie, comme à Paris. Sa tyrannie masculine se cabre devant mon indépendance, nettement établie, car il sait bien n’avoir nul moyen de me l’enlever.

Et justement, parce qu’il a conscience que je lui ai échappé, je lui apparais une proie désirable qu’il voudrait garder sienne, pour y mordre à l’occasion. Aussi est-il sincère, j’en suis sûre, quand il prononce, la voix un peu assourdie:

--Vous me manquerez, Viva,

Moqueuse, je secoue la tête:

--Non, ne croyez rien de pareil! Vous aurez, je vous le répète, tant de distractions de tout genre!... Bientôt vous perdrez l’habitude de ma vague présence. Enfin si, tout de même, il arrivait que je vous fisse défaut, tant pis... Mais cela n’arrivera pas! N’ayez crainte, comme disent les bonnes gens.

Il ne me répond pas. Mais j’aperçois une courte flamme dans ses prunelles sablées d’or qui arrêtent sur moi un singulier regard. Puis, brusquement, il sort.

25 mai.

Sur le coup de six heures et demie, je _me_ faisais de la musique. Le timbre d’entrée résonne vif, impérieux. Ce coup de timbre, je le connais maintenant, c’est celui de Meillane. Alors je me souviens; je lui avais demandé de m’apporter, s’il le pouvait, le livre dont il m’a parlé, lundi, chez Marinette.

Il me l’apporte, en effet, accompagné de si admirables roses qu’un cri enthousiaste me jaillit des lèvres, et, une seconde, mes joues s’empourprent de plaisir.

--Oh! qu’elles sont belles! Comme vous me gâtez!

Mes yeux rencontrent les siens. Ils ont cette expression qui a sur moi l’action d’un baume vivifiant. J’y trouve tant de sympathie franche et profonde, un peu compatissante aussi! Mais cette compassion-là ne me raidit pas comme celle des autres. Presque,--ici seulement, je puis risquer pareil aveu!--elle me donnerait l’envie lâche de m’y abriter...

Et avec un sourire dont je suis enveloppée soudain comme un jet de soleil, il me répond:

--Je voudrais bien avoir le droit de vous gâter! Mais il ne m’est permis que d’essayer de vous faire plaisir un peu et un instant...

--Plaisir un peu!

Et mon doigt caresse les pétales veloutés qui sont d’un rouge sombre, un rouge passionné, ardent ainsi qu’une flamme. Il voit sûrement, sur mon visage, la jouissance que j’éprouve à respirer la senteur très forte, tandis que je plonge les hautes tiges dans une aiguière de cristal. Et quand je relève le nez, je l’aperçois près de moi, qui m’a regardée faire et me dit gaiement:

--Vous ne vous doutez pas que ces roses ont l’intention de fêter un anniversaire?

--Un anniversaire?

--Oui... Mais naturellement, je ne puis être que seul à m’en souvenir.

Je le contemple, intriguée, sans un mot; j’ai la terreur, pour les autres, autant que pour moi-même, des questions indiscrètes... Mais il continue:

--Deux mois maintenant que je vous ai vue pour la première fois!

--Vraiment?... deux mois seulement?... Alors comment peut-il y avoir des moments où il me semble que je vous connais depuis toujours?

Son regard, si singulièrement pénétrant, se pose sur le mien.

--Est-ce un reproche? Est-ce un regret? Vous êtes si gourmande de nouveau!

--Oh! pas en amitié! Misérablement, je suis de l’espèce «lierre». Quand je m’agrippe, un arrachement seul me détache!

Tout bas, je pense à mon cher petit papillon que j’ai vu fuir avec tant de tristesse... A l’époux-amant dont je me suis séparée, le cœur saignant de toutes les fibres déchirées... Et je me tais, une ombre sur le cœur, voilant de mes paupières abaissées mon regard qui pourrait le trahir.

Alors, j’entends Meillane demander d’un accent que je ne lui ai pas encore entendu, une douceur dans sa voix plutôt brève:

--Me feriez-vous, madame, l’honneur de vous agripper à l’ami dévoué que je voudrais être pour vous?

L’ami! Tous disent cela pour commencer... Je lève des prunelles sceptiques vers les yeux que je sais chercheurs des miens... Et subitement, j’ai honte de mon scepticisme. Celui-ci, à cette heure, du moins, ne pense rien d’autre que ce qu’il me dit. L’avenir peut le transformer,--le transformerait à peu près sûrement, s’il restait en France... Mais dans le présent, il est sincère en m’offrant d’être pour moi, ce que j’aurais juré un mythe, c’est-à-dire un ami, rien qu’un ami!

Le ciel qui m’a tant malmenée me ferait-il cette aumône? Je sens que Meillane m’observe, tandis que, silencieuse, je contemple obstinément les belles roses de pourpre sombre... Sur mon visage, voit-il le reflet des remous de pensée qui tourbillonnent dans mon cerveau?

Et après des secondes, des minutes où, tous deux, nous nous sommes tus, il interroge, de ce même ton qui me réchauffe le cœur:

--Est-ce que je vous ai offensée... ou blessée... ou simplement contrariée, en vous laissant voir mon désir?... J’ai un tel culte pour la franchise que j’en arrive à la pratiquer indiscrètement, je crains.

J’entends ma voix s’élever lente, un peu voilée; car je parle, regardant au fond de mon âme:

--Moi aussi, j’adore la sincérité... C’est parce que je vous ai senti très loyal que vous êtes ici... Non, vous ne m’avez pas offensée, ni contrariée... Je pense seulement...

--Quoi?... Voulez-vous me le dire?

--Je pense seulement que si j’acceptais l’amitié que vous m’offrez, ce serait folie de ma part! Dans quelques mois, même plus tôt, il est probable, les circonstances vont nous séparer. Nous redeviendrons des étrangers pour suivant chacun leur chemin. Alors...

--Alors?...

--Alors, à quoi bon vous laisser entrer un peu dans ma vie, autrement que comme un passant... Si je m’habitue à trouver en vous un ami, la solitude pèsera plus dure ment encore après votre départ!

La solitude! Le mot m’est échappé. Pourquoi révéler ma misère à cet étranger?... Par quel charme attire-t-il donc ainsi ma confiance?

Mais il n’a pas pris garde au mot imprudent, car un autre, surtout, l’a frappé. Et avec une espèce de révolte impatiente, il jette:

--Mon départ?... Mais je ne pars pas maintenant...

A l’automne! C’est très loin. D’ailleurs, n’importe où je serai, si vous me le permettez, je resterai _vôtre_.

Je murmure:

--A distance, vous pourriez si peu vous montrer un ami! J’ai besoin de la présence des êtres à qui j’ai ouvert ma vie et les séparations me sont si pénibles, pareilles à... à une amputation!... que je ne _veux_ plus m’attacher à personne. Plus je vieillis, et plus j’ai peur de souffrir!... Je n’en ai pas le courage... Laissez-moi seule, c’est plus sage.

Il ne répond pas... Mais soudain mes deux mains sont sous ses lèvres; et mes yeux levés, saisis, vers les siens rencontrent le regard profond, qui a pénétré la désolation de ma vie!... Ce regard qui me pénètre du regret nostalgique de la protection que personne ne me donne plus.

Avec une sorte d’autorité apaisante, je l’entends reprendre doucement:

--Ne pensez pas ainsi à l’avenir! Vivez dans le présent. Ne me donnez aucune place dans votre vie qui puisse devenir pour vous une source de tristesse... Usez seulement de moi, en ce qui pourra vous être bon... Et soyez sûre...

Il s’arrête une seconde et me regarde bien en face:

--... que je n’attends rien d’autre, et ne désire rien de meilleur!

Jamais, je crois, aucun homme ne m’a ainsi parlé... Et encore une fois, j’ai l’intuition qu’il est sincère. Ah! quel repos! Il me semble qu’une bouffée d’air pur a rafraîchi soudain mon aridité. Presque une joie j’éprouve, une joie bien neuve, que je ne me rappelle pas avoir connue.

--Me croyez-vous?

J’incline lentement la tête.

--Alors, vous voulez bien me permettre de devenir votre ami?

Comment ai-je pu trouver jadis que Jacques de Meillane avait l’air froid!

Vaincue, je murmure,--sans la foi:

--Essayons!

Puis, toutes mes multiples impressions viennent se résumer en cette phrase qui ne rime à rien:

--Je suis sûre que vous ne mentez jamais!

Sa mine devient si stupéfaite que je me mets à rire. En ce moment, j’ai un cœur joyeux de petite fille.

--Mais, bien entendu... Et vous non plus!

Par taquinerie, je riposte:

--Oh! moi, je ne suis pas intransigeante! J’ai mes faiblesses!

--Pas celle-là, du moins! affirme-t-il avec une certitude impérieuse.

--Qu’en savez-vous?... Et puis, qu’est-ce que cela pourrait bien vous faire?

--Cela m’empêcherait de vous estimer.

--Alors, vous avez ainsi un petit idéal tout à fait, de femme selon vos goûts, et vous avez la prétention... inouïe! que je m’y conforme?...

Mi-sérieusement, mi-plaisantant, comme moi, il répond,--et c’est sa pensée même, je le devine:

--Vous avez raison, je suis exigeant sur la valeur de mes amis... Et je ne pourrais plus me résigner, madame, à vous voir autre que je ne vous ai crue!

--Une personne digne d’être votre amie? Dites-moi, puisque nous entamons le chapitre des confidences, est-ce à première vue que je vous ai produit l’impression dont je suis très flattée?

--Le soir de _la Danaïde_?... Ce soir-là, je vous l’ai déjà raconté, il me semble, j’ai pensé que vous ne ressembliez à aucune des femmes que j’avais rencontrées; et je suis parti, empoigné par le désir de vous revoir... de vous voir souvent... beaucoup... de vous connaître, de démêler ce que vous cachiez derrière votre masque de mondaine.

--Et c’était ma simple mine de dame polie, accueillant des visiteurs, qui vous inspirait pareille curiosité?...

--C’est que la «dame polie» avait, en recevant ses hôtes, un sourire distrait, des yeux brûlants...

--Hum! hum!... Casse-cou, je vous préviens!

--Madame, nous avons convenu d’être des amis absolument sincères!... Vous aurez beau protester, votre regard ce soir-là, était tout plein des harmonies ardentes que vous veniez d’écouter... Et ce regard, comme votre sourire, semblait dire très clairement à qui vous observait en spectateur désintéressé: «Je me moque pas mal de tous ces gens-là--Que je les trouverais donc charmants de s’en aller, et de me laisser savourer mes impressions...» Avouez que je devinais juste!

--Oui... très juste!... Mais j’ai bien raison de penser que vous êtes un observateur terrible!

Nous rions tous les deux. Ah! que c’est bon d’être gaie... Je le suis autant que Guy et Hélène!

Mais la réalité me ressaisit, avec un coup discret à la porte.

--Entrez!

--Monsieur fait demander à quelle heure Madame sera prête à partir?

Partir? Ah! oui, nous dînons en ville, je l’ai oublié... J’ai oublié que je m’étais habillée à cet effet; et, instinctivement, je regarde la glace, mordue par le juvénile et stupide désir d’être dans un «bon jour»... Le ciel me gâte décidément aujourd’hui!...--Oh! c’est si rare!--La vision est satisfaisante de la jeune dame souple en son fourreau soyeux, avec de la lumière plein les yeux.

J’aperçois aussi les roses pourpres et le visage d’Arabe de «mon ami», qui s’est levé aussitôt, tandis que je réponds:

--J’ai commandé la voiture pour huit heures moins le quart. Dites-le à Monsieur.

J’avais oublié, aussi, que je possédais un mari. Et quel mari!

Meillane s’excuse, confus:

--Madame, comme je vous ai encore retenue!

Je l’arrête.

--Chut! ne vous excusez pas!... Je vous ai dû une heure qui m’a fait beaucoup de bien! Au revoir... monsieur mon ami.

Il me baise la main.

Puis, du même ton que j’ai employé, un ton de badinage amical, il me dit:

--Adieu, madame mon amie.

Il sort. Et toute la soirée, je porte en moi une persistante allégresse dont, peu à peu, je m’étonne... Si bien que, rentrée dans mon _home_, la tête sur l’oreiller, les yeux grands ouverts dans la nuit, je m’apprête à descendre en mon âme pour un voyage de découvertes.

Et puis, tout à coup, résolument, je secoue la tête et ma volonté retourne en arrière. Mon nouvel ami l’a dit: «La sagesse, c’est de vivre dans le présent.»

29 mai.

Robert est devenu à peu près invisible. Depuis trois jours, nous n’avons ni déjeuné, ni dîné ensemble, sauf hier, chez Alcott, où il est arrivé, de son côté, juste pour se mettre à table; d’où, selon son habitude, il a filé au sortir du fumoir, après avoir brillamment rempli, d’ailleurs, son personnage de grand homme. Quand je suis partie à mon tour, l’auto vide stationnait pour moi.

Je suppose qu’il est tout à ses négociations avec New-York. Et j’en attends la conclusion avec une petite fièvre qui me fait les nerfs vibrants, autant que des cordes de violon.

Ah! que je me suis donc, en imprudente, attachée à cette perspective de séparation!

Naturellement, je ne lui demande rien. Et, encore moins, j’interroge, à son sujet, qui pourrait me renseigner. De même que le public, je sais seulement que des pourparlers très avancés déjà sont engagés pour les représentations de _la Danaïde_ en Amérique. Mais avec Robert, incarnant le caprice et les susceptibilités d’artiste, qui pourrait assurer le résultat définitif des pourparlers?