Part 5
De très bonne grâce, j’ai tendu à mon hôte une main sur laquelle s’appuient des lèvres qui doivent savoir ce qu’elles veulent. Et, comme s’il lisait en moi, il me dit aussitôt, en souriant:
--Je vous avoue, madame, qu’en venant ici, je me trouvais une telle figure d’indiscret que j’ai entrevu le moment où je n’oserais jamais demander à être reçu...
Tout de suite, je lui rends franchise pour franchise;
--Vous avouerais-je, monsieur, qu’en quittant ma chambre et ma revue en votre honneur, il y a quelques minutes, je me demandais quel sortilège vous a fait triompher de mes instincts antihospitaliers--du moins, quand il s’agit d’entrouvrir, même un peu, l’entrée de mon domaine particulier!...
--Madame, ce n’est pas là une invitation au départ, n’est-ce pas? J’ai si grande envie de rester...
--Parce que?
--D’abord, parce que je sens tout le prix de la faveur que vous me faites en me recevant ainsi...
--D’abord... Et ensuite?...
--Et ensuite, j’ai l’audacieux espoir que vous ferez un peu de musique... puisque vous l’avez promis... Vous devez être très fidèle dans vos promesses!
--Oui... plutôt... Mais vous ai-je promis quelque chose?
Nous nous regardons avec un peu d’envie de rire, avec la même malice et, aussi, le même parti pris,--telle une gageure!--de ne pas nous dire une parole qui ne soit vraie. Et je conclus:
--Il faut, pour l’instant, me permettre de m’acclimater à l’atmosphère que vous pouvez m’offrir. Nous nous connaissons si peu!
--Si peu? Nous nous sommes déjà rencontrés quatre fois, madame!
Je me mets à rire.
--Ce n’est pas énorme!... C’est même si peu, que je me demande encore comment nous en sommes là, à causer tous les deux, en tête à tête, à la façon de vieilles connaissances... parce qu’il vous a pris fantaisie de le désirer. Vous devez être horriblement impérieux, un homme à redouter; je suis sûre que vous faites toujours ce à quoi vous êtes résolu.
Sans doute, j’ai interrogé, avec l’accent qu’ont les «petits», parlant de la conduite incompréhensible des «grands». Mon visiteur me contemple, les yeux tout pleins d’une malice gaie:
--Bien entendu!... Je fais toujours, sauf impossibilité radicale, ce que j’ai décidé de faire...
--Alors nous aurions beaucoup de chances de nous disputer, si nous étions souvent ensemble, car, je crois bien que je suis, moi aussi, très volontaire.
Le même joyeux éclair continue de flamber dans son regard.
--Oh! je m’en suis douté, dès le premier soir où je vous ai vue dans votre loge; la ligne de votre profil découpée en clair sur la tenture, d’un trait tout ensemble si fin, si net, si ferme!... comme le jet de vos sourcils... Vous portiez droite votre petite tête...
--Bref, j’avais une mine de femme pas commode. Je devais être affreuse!... Je sais que cela me va très mal d’avoir l’air dur.
Il secoue la tête; et, tranquillement, il riposte:
--Oh! non, vous n’aviez pas l’air dur... Vous aviez de larges yeux, sombres et brillants, où passaient bien des choses... Une bouche souriante dont le dessin était tout ensemble souple et précis, et qui avait une douceur ardente, même en prononçant des paroles quelconques...
Je dresse un peu la tête. Dieu! est-ce que ce Jacques de Meillane va s’en aller vers les chemins battus? Que ce serait ennuyeux!
--... Non, vous n’aviez pas l’air dur. Vous paraissiez, seulement «lointaine...», très détachée du personnage que vous remplissiez ce soir-là... A ce point, que je me suis aussitôt demandé ce que cachait votre masque moqueur, souriant et... triste...
--Quel effrayant observateur vous êtes! Alors, pendant que je vous accueillais bien gentiment, vous étiez occupé à me disséquer toute vive?
--A vous disséquer?... Non... Je pensais seulement que je n’avais pas encore rencontré de femme à qui je puisse vous comparer.
Je regimbe.
--Ah! je vous en supplie, n’allez pas vous imaginer que je suis un exemplaire rare! Vous auriez à revenir de trop loin. Ne vous intéressez surtout pas à moi! Je ne vaux pas tant d’honneur, croyez-m’en. Si vous ne voulez pas me voir rentrer dans ma coquille, bavardons, à l’occasion, comme deux camarades... Et n’attendez rien de plus. En dépit des apparences, je suis une vieille dame, que la vie s’est chargée de rendre une sage désabusée.
Les yeux gris me regardent avec une attention sérieuse, presque grave.
--Je ne vous demanderai, madame rien d’autre que ce qu’il vous plaira de m’accorder...
--C’est parfait!... Alors, pour sceller notre pacte, je vais au piano. Prenez cela pour une récompense. Que voulez-vous que je vous chante? L’invocation de _la Danaïde_?
--Oh! oui...
Il s’approche du piano. Je commence à chanter... Et, tout de suite, je me sens merveilleusement écoutée. Cet homme, qui déclare n’être capable que de sentir la musique, est un auditeur incomparable. Ah! qu’il la comprend et s’en pénètre!... A un degré qui, inconsciemment, le rend très difficile quant à l’interprétation.
C’est intéressant de chanter devant lui. Pas la banalité d’un éloge. Aucun parti pris, ni raideur de jugement. Il écoute et sa seule attention est plus expressive que toute parole.
Les minutes coulent... Et je chante... Combien de choses!... Je ne sais vraiment plus. Dieu! que c’est bon d’être ainsi emportée hors de soi! La musique agit sur moi comme un baume d’oubli. Aucune pensée amère ne meurtrit plus mon cerveau. Je vis toute dans le monde enchanté des harmonies.
Après une pareille séance, je serai brisée, mais si délicieusement!... Ensuite, j’aurai l’inévitable réaction, en reprenant pied dans la réalité: une de ces crises de tristesse noire qui, jadis, me faisaient sangloter comme une enfant désespérée. Maintenant, les yeux secs, je reçois durement l’ennemi.
Mais je ne veux pas penser à ces minutes futures... pour pouvoir savourer la joie fugitive du présent.
Le salon est devenu presque sombre, sans doute parce qu’une averse tombe dru. J’ai un geste vague pour atteindre le commutateur et donner de la lumière. Meillane m’arrête.
--N’allumez rien, je vous en prie. C’est tellement meilleur ainsi!
Moi aussi, je pense cela... Je n’ai pas besoin de lumière; je chante par cœur. Alors, je n’insiste pas. Seulement, voici que, dans la pièce embrumée, vibre la sonnerie du cartel invisible. Et, saisie, je compte instinctivement sept coups.
--Oh! est-il si tard?... Allez-vous-en vite, alors; car je dîne en ville et je ne suis pas habillée!
--Madame, c’est affreux à avouer... mais je ne peux pas regretter que vous vous soyez mise en retard!
Et, à mon tour, j’avoue:
--Moi non plus!... Est-ce que c’est en Orient que vous êtes devenu si musicien?
--Non, l’Orient n’y est pour rien; c’est un héritage de famille... Ma mère adore la musique, une musique plus classique que celle-ci...
Il montre la partition de _la Danaïde_.
--Tout petit, j’en ai entendu de bonne; c’était ma récompense quand j’avais été un garçon très sage...
--Et vous en avez fait vous-même, je suis sûre?
--En écolier, d’abord; ensuite, en profane.
--Et maintenant?
--Maintenant, je n’appartiens plus qu’à la phalange des auditeurs...
--Est-ce bien certain?... Enfin, ce soir, je n’ai pas le temps d’approfondir... Ce sera pour une autre séance... J’ai l’idée que nous recommencerons, n’est-ce pas?...
Plus encore que moi, je sais bien que Jacques de Meillane a envie de recommencer.
6 mai, minuit passé.
Par prudence, je ne regarde pas la petite pendule qui compte les minutes devant moi, sur la table à écrire, dans le halo de la lampe, doucement lumineuse sous l’abat-jour.
Après tout, il ne doit guère être beaucoup plus d’une heure. Depuis un moment, je suis rentrée de l’Opéra. J’ai, avec délices, enfilé mon kimono, donné toute liberté à mes cheveux, dont le tiède frôlement caresse ma nuque, mes épaules... Et, près de ma fenêtre, ouverte sur la nuit veloutée, la tête encore trop bruissante de sons pour goûter le sommeil, je viens retrouver les feuillets blancs qui m’attendent. J’ai besoin de me reprendre après l’éparpillement de la journée dont le flot a coulé, avec des reflets changeants.
Une matinée lumineuse, flambante de soleil qui, pour un moment, me transforme en une joyeuse créature, grisée par la senteur printanière que je respire dans l’air chaud.
Alors, je me mets à faire de la musique... jusqu’à l’épuisement! Car ma voix est si docile, ce matin, que je ne prends pas garde à tout ce que je lui demande, au travail sans merci que je lui impose pour traduire absolument le chant qui vibre en moi.
Ce sont mes nerfs trop tendus qui, les premiers, demandent grâce. Je m’aperçois alors que je suis toute meurtrie par l’exquise fatigue.
Vite ma chaise longue, où je m’étends, les yeux mi-clos. Sous le store abaissé qui bat comme une aile, la chambre est baignée de clarté blonde. Une branche de lis y distille une odeur de jardin ivre de soleil. Un souffle fait, par moments, palpiter les palmes frêles de mon petit asparagus, droit hors de la gaine du vase bleu sombre veiné de pourpre et d’or.
A la façon d’une chatte paresseuse, je me pelotonne dans mes coussins. Ce après quoi, sur ma table, j’attrape un livre. Non pas,--la matinée est trop éblouissante,--l’étude sur Pascal, dont la pauvre âme tourmentée ne doit être approchée qu’aux heures recueillies; mais un volume de vers follement vivants, où l’auteur, un jeune à coup sûr, a condensé des impressions subtiles et intenses, dans une langue qui les revêt à miracle.
Et je m’abîme dans une de ces lectures capricieuses qui me sont chères, coupées de songeries, de réflexions griffonnées au passage parce que je n’ai personne à qui les confier, même de silencieuses discussions avec l’auteur quand nos pensées ou nos goûts se contredisent.
Un coup à ma porte, et je redescends dans la prosaïque réalité; le déjeuner m’est annoncé. Robert m’attend... C’est la fin du bon moment d’oubli.
Le soleil s’est voilé sous des nuées d’orage. Est-ce sa disparition? Est-ce la présence de Robert?... Quand je m’assois à table, mon allégresse, sans cause, n’existe plus... Devant lui, toujours je me souviens...
Si j’étais seule, le déjeuner serait expédié en un quart d’heure. Mais mon époux est pourvu d’un robuste appétit. Alors, tandis qu’il dévore de toutes ses belles dents, nous échangeons nos propos quelconques d’étrangers à table d’hôte, et nous nous animons, seulement, quand la conversation oblique sur l’opéra de Strauss que nous allons entendre le soir même.
Le charme opère une fois de plus; et, après le déjeuner, nous passons une grande heure à regarder ensemble la partition que j’ai feuilletée toute la matinée. En ces moments-là, je ne vois, en Robert, que l’artiste, à tel point que je chante devant lui ainsi que devant moi seule. Encore une fois, j’en prends conscience quand nous avons fini; constatant avec je ne sais quel instinctif et absurde orgueil de revanche, que ma voix vient de souverainement dominer l’homme dont je me soucie, cependant, comme d’un jouet cassé!...
Quand il m’écoutait, la belle Danaïde n’existait plus... plus du tout pour lui.
Je le laisse, voulant m’habiller pour sortir. Mais à peine je suis prête, c’est Sylvaire qui vient m’apporter des billets pour son concert. Un moment,--aveu humiliant!--nous potinons autant que deux commères sur le brillant personnel des théâtres en général, et sur _la Danaïde_ en particulier.
J’écoute de menues histoires, dans lesquelles, bien entendu, le nom de Robert n’est pas prononcé. Mais entre les branches, je vois si bien!... Et je m’explique mieux alors certaines sautes d’humeur de mon époux, ces jours-ci. Un propos de son valet de chambre, entendu par hasard au passage, m’avait d’ailleurs avertie déjà qu’en ce moment toutes les nuits ne le ramènent pas au logis. C’est, décidément, la crise de grande passion!
J’allais enfin pouvoir sortir. Un coup de timbre encore. Et Marinette apparaît, sa petite figure câline, toute blonde sous le large chapeau enguirlandé de bleuets.
Avec son baiser d’arrivée, elle me jette tout de suite, car je ne l’ai pas revue seule depuis son dîner:
--N’est-ce pas qu’elle est exquise?
_Elle_, je n’ai pas besoin de demander qui. Les yeux radieux prononcent le nom.
--Toi, elle t’a trouvée délicieuse et m’a demandé quand tu recevais.
Oh! cela non, par exemple... Mais avec «ma petite», j’y mets des formes. Depuis tant d’années, je suis habituée à la gâter.
--Chérie, ton amie est très aimable. Mais tu sais... je te l’ai déjà dit... maintenant je ne veux plus faire de relations nouvelles. Glisse-le-lui en douceur!...
Elle me jette autour du cou des bras caressants et ses doigts frôlent doucement ma joue:
--Viva, ma grande sœur, fais une exception pour elle qui est... adorable!... Tu ne pourrais t’empêcher de le trouver! Que d’années j’ai perdues à ne pas la connaître!
Allons, chez Marinette aussi, c’est la «grande passion»! Mieux vaut pour elle, et pour Paul, que l’objet n’en soit pas plus inquiétant... Puisqu’il faut toujours un joujou sentimental à l’imagination de notre «petite», restée si juvénile sur ce chapitre.
En somme, cette trop aimable Mme Valprince me paraît une très «_honneste_ dame»; fort absorbée par le fervent souci de bien pratiquer, en tous ses rites, la vie mondaine, où elle goûte l’encens que lui attirent sa grâce insinuante, un instinctif besoin de plaire et surtout le don, possédé à un remarquable degré, de persuader, sinon à chacun, du moins à chacune, qu’elle est l’élue. Au docteur, son époux, elle a dû amener bien des clients!
Le charme a opéré sur Marinette à un point que Mme Valprince n’a pu souvent constater. Aussi, conquise par cette admiration sans frontières, elle le témoigne à mon petit papillon qui est une adoratrice exquise... Je m’en souviens...
Pour échapper à son insistance, j’ai répondu bien vite:
--Laisse-moi le temps de la mieux connaître.
--Soit!... Mais cela me ferait tant de plaisir, que vous soyez amies. Entre vous deux, je serais tellement bien!
Elle aussi, comme son amie, juge donc qu’une nouvelle venue et moi--la vieille affection...--nous pouvons être placées de niveau dans son cœur... Ah! qu’elle est bien la sœur de Robert! C’est la même inconscience... En ce moment, Marinette tient à cette étrangère autant, peut-être plus qu’à moi qui suis devenue pour elle le pain quotidien.
Certaines fibres, en mon cœur trop sensitif, se sont crispées une seconde. Mais je ne bronche pas. D’autant moins que ma petite sœur, qui n’a rien soupçonné, s’exclame, la cervelle traversée d’une idée nouvelle, de la malice dans ses yeux rieurs:
--Je crois, Viva, que tu ne défendrais pas si énergiquement ta porte pour laisser entrer Meillane! Vous m’avez eu l’air, l’autre soir, de vous découvrir passablement d’attirances... Vous bavardiez!...
Tranquillement, je réplique:
--C’est qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres... Alors cela me change agréablement... Un homme qui ne se croit pas obligé de faire la cour à une femme dès qu’il l’approche, c’est un homme rare dans notre monde.
--Oh! il y viendra, ma grande sœur, ne te fais pas d’illusion!... Tout bonnement, le jour n’est pas encore arrivé!...
--S’il y vient... alors, il ne comptera plus pour moi, voilà tout!
Et nous parlons d’autre chose.
Quel dommage que je n’aie pas aussi une «passion»! Ce serait une distraction absorbante. Ainsi les gens avisés mordillent un bonbon pour tromper la faim...
10 mai.
Une rencontre ce matin.
En m’éveillant, j’ai aperçu, par ma fenêtre entrouverte, un ciel adorablement bleu; l’air qui a frôlé ma bouche était si parfumé de fraîcheur, de verdure, de soleil, qu’un furieux désir de campagne m’a fait tressaillir. Et, faute de mieux, je suis partie pédestrement vers le Bois, en compagnie de Plume, qui bondissait à mes côtés avec des abois joyeux.
Peut-être la métempsycose dit vrai. Dans une existence antérieure, j’ai dû être quelque dryade, pour subir à ce point l’envoûtement de la nature; pour qu’elle me _prenne_, comme le ferait une créature vivante aux multiples visages, aux multiples voix, dont les silences ne sont jamais la mort.
La nature, elle me grise comme la musique! Elle me donne des fêtes dont je jouis, tout bas, avec les délices que je n’ai peut-être jamais goûtées dans les fêtes des hommes.
Et, ce matin, j’éprouvais une béatitude de végétal à sentir sur moi l’ardente caresse de l’air, vibrant de lumière.
J’avais pris un sentier isolé où, sur le tronc des arbres, dansaient des gouttes de clarté; et, sans pensée, redevenue petite fille, je jouais avec Plume qui courait follement après les rais de soleil jaillis entre les feuilles, tout palpitants d’atomes.
Mais le sentier n’était pas du tout solitaire comme je l’imaginais. Un couple y marchait. L’homme, le bras passé sous celui de sa compagne d’un geste amoureux. Elle, la tête un peu dressée vers lui, le frôlant de son corps superbe engainé dans le _tailleur_ étroit.
J’ai retenu, d’un appel impérieux. Plume qui allait s’élancer...
Car ce couple si voluptueusement uni, qui s’affichait avec l’insolent mépris des rencontres possibles, ce couple était formé par mon mari et sa précieuse interprète, Marcelle Huganne...
Si absorbés ils étaient l’un par l’autre, qu’ils n’avaient entendu ni mon appel ni les abois de Plume reconnaissant le maître de son logis.
Tout net, je me suis arrêtée dans le sentier. Je ne sais quelle pudeur orgueilleuse m’interdisait de leur prouver que je n’ignorais rien!
Il a existé un temps où pareille rencontre m’eût broyé le cœur, me bouleversant du besoin aveugle de les séparer à n’importe quel prix. Que je suis donc devenue sage!
Je les ai regardés, très calme, en observatrice, comme le premier soir de la _Danaïde_.
Vraiment, ils formaient un beau couple. Elle, même en tenue de ville, garde une grâce souveraine de déesse. Lui, porte singulièrement jeune ses quarante-deux ans, de silhouette, du moins. Mais le visage, quoique fatigué, conserve sa séduction. Dans la soie fauve de la barbe, les sillons blancs demeurent encore invisibles; et les dents luisent, solides, entre les lèvres habiles à toutes les caresses.
Il marchait incliné vers elle qui semblait écouter. Elle avait un peu penché la tête; et je ne voyais plus que la nuque dorée et la ligne souple de la joue.
Je les ai contemplés quelques minutes dans leur lente promenade d’amants. Puis j’ai rappelé Plume et je suis rentrée.
A déjeuner, quand j’ai retrouvé Robert, il était souriant et empressé, les yeux brillants; et il s’est exclamé, de bonne humeur, dépliant sa serviette:
--Viva, vous me voyez avec un appétit dévorant. J’ai fait ce matin au Bois une promenade qui m’a mis en goût!
Quel besoin a-t-il de me dire cela?
Presque comique m’apparaît cette semi-confidence! Mais je réponds simplement, avec une ironie qu’il ne perçoit pas:
--Vraiment?... Moi aussi, ce matin, je suis allée au Bois...
Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront point de trahison.
Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.
Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout ignorer? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le cerveau: «Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien?»
15 mai.
Aujourd’hui, aperçu Meillane au mariage de la petite de Chambray dont il est vaguement cousin. Le hasard fait qu’il connaît nombre de gens que je fréquente, peu ou prou. D’où ce résultat que nous nous rencontrons plutôt souvent, ici ou là, en dehors de notre cercle intime où l’a fait entrer sa camaraderie avec Paul.
Il m’a demandé si je viendrais demain au bridge de Marinette. J’étais d’humeur taquine et j’ai répliqué, l’accent détaché:
--Que vous êtes curieux! Je n’en sais rien du tout!... Et puis, en quoi cela peut-il bien vous intéresser?...
Alors, mi-plaisant, mi-sérieux, il m’a déclaré, en toute simplicité:
--Si vous ne venez pas, je n’irai pas!... Parce que le bridge...
--Vous laisse froid? Eh bien, moi aussi!... C’est pourquoi... Vous comprenez?
Je riais. Lui pas. Il avait posé sur moi un regard impatient; et ainsi, il avait une mine de jeune père qui se domine pour ne pas «secouer» sa petite fille maussade.
Mais, bien entendu, il n’a pas succombé à pareille tentation; et nous nous en sommes allés, chacun de notre côté, faire nos politesses aux mariés. Il ne se doutait guère que l’idée m’avait traversé la cervelle de lui offrir:
--Laissons donc les joueurs à leur bridge. Et venez chez moi faire un peu de musique demain!
A Voulemont, à Sylvaire, j’aurais soumis la proposition sans hésiter. Avec lui, je me suis tue. Ma sauvagerie, vite ombrageuse, s’effarouche un peu de trouver si souvent, dans mon sillage, cet étranger trop clairvoyant.
Ensuite, d’ailleurs, j’ai été surprise du sentiment instinctif qui m’avait clos les lèvres... Si surprise que tantôt, pendant un instant de liberté, à l’heure recueillie du crépuscule, j’ai entrepris une attentive promenade en mon intime jardin, afin d’étudier la nature des plantes que M. de Meillane y fait pousser.
Ni à moi ni aux autres, je ne mens jamais.
Aussi je reconnais qu’il m’est plutôt agréable de le rencontrer parce que...--je l’ai dit à Marinette et c’est la très simple vérité--il m’offre un type que je ne trouve guère, si même je l’ai jamais trouvé, dans le monde qui est le nôtre. Il me repose et il m’intéresse.
Moi qui, depuis dix ans, voit à mes côtés le caprice fait homme, je constate, stupéfaite, combien celui-ci sait toujours ce qu’il veut et domine les circonstances, même menues, au lieu de les subir. Son vouloir, il l’accomplit avec une simplicité élégante, calme et forte que ne rebute raient ni une difficulté ni un danger.
Des hommes qui _veulent_ inflexiblement, après tout, j’en ai connu: et de toute sorte! Combien en ai-je rencontré qui, jamais, n’auraient employé leur volonté à réaliser un acte qu’ils n’eussent pas avoué?
Or ce Jacques de Meillane me donne l’impression de posséder une intransigeante droiture, qui ne lui permettrait pas plus un léger compromis de conscience qu’une parole mensongère.
Selon l’expression anglaise, il doit être un _clean man_. Pour en être certaine, chose singulière, aussi certaine que si, de vieille date, je le connaissais, il m’a suffi de rencontrer dans son visage brun, tracé en lignes précises, le regard vif et chaud, clair presque jusqu’à la dureté. Un regard d’homme à qui une créature peut se fier absolument.
Est-ce donc pour cela que, une ou deux fois, je me suis aperçue, à ma profonde stupeur, que je lui parlais de moi? Sans effort, je serais confiante avec lui.
D’ailleurs, je me reprends très vite. Sous son regard trop pénétrant, sans hardiesse offensante, c’est vrai, je me dérobe presque agressive, avec la même révolte que s’il cherchait à dévoiler le mystère de mon corps. Je lui en veux de la perspicacité avec laquelle il devine mes impressions; sans doute parce qu’il m’observe,--j’en ai conscience,--avec une attention constante.
Cependant, oh! délice, il continue à ne pas me faire une ombre de cour et m’épargner la sensation trop connue du désir en quête, qui attend... Même il ne s’occupe pas particulièrement de moi; mais, à de menus détails, révélés à mon expérience des évolutions masculines, je sais, à la fin d’une soirée, qu’il ne m’a pas perdue de vue un moment, a entendu tout ce que je disais, remarqué tous mes mouvements; et plus d’une fois, dérouté par mes contradictions d’allure, de langage, de tenue, il a pensé: «Quelle femme est-elle décidément?»
A coup sûr, il sait désormais, comme le Tout Paris, l’époux que je possède en Robert; et notre situation respective l’intrigue. Il a dû commencer par se demander, à son tour, si j’étais ignorante ou indifférente. Maintenant, il a l’air de pencher pour l’indifférence. Et son inflexible sincérité s’étonne. Je le sens; car je suis perspicace, moi aussi, qui n’ai plus dans l’existence d’autre rôle que celui de spectatrice.