Part 4
Tout à coup, une sonnerie de timbre nous fait tous sursauter avec la crainte d’un fâcheux. Mais, très vite, nous sommes rassurés. La visiteuse, c’est Marinette, qui apparaît, les joues fouettées de rose, le nez au vent, les cheveux ensoleillés sous sa capeline printanière, fleurant l’œillet, fraîche comme un bébé, ce qui ne l’empêche pas de s’écrier, croyant ce qu’elle dit:
--Mes chers amis, je suis vannée! Viva chère, je prends une tasse de thé pour me remettre. C’est permis, n’est-ce pas?
Mais avant même que j’aie pu lui avancer une tasse, elle a déjà, pour serviteurs, tous les hommes présents qui la contemplent, en connaisseurs, d’un œil gourmand et discret,--discret, plus ou moins.
Elle qui s’en est tout de suite aperçue, ne songe plus un brin qu’elle est «vannée» et hume, de son petit nez fripon, le parfum d’encens. Elle nous lance:
--Qu’est-ce que vous faisiez là, tous, vous entendant comme larrons en foire?... Je suis sûre que vous disiez des choses très remarquables, quand mon arrivée, à moi chétive, vous a interrompus!
--Madame, vous nous faites trop d’honneur. Quand vous avez sonné, nous disions tout platement du mal de la vie! explique Rouvray.
--Quelle drôle d’idée! Et que vous êtes ingrats! La vie mauvaise!... Vous n’y connaissez rien! La vie, c’est une aventure charmante!
Et elle le croit; car pour elle, il en est ainsi.
Bienheureuse petite Marinette! Tous, oui tous, nous la regardons avec envie.
Puis Voulemont s’exclame un peu amer:
--Madame, quand vous vous sentirez vieillir... vous jugerez la vie avec moins d’indulgence!... Vous ne savez pas ce que c’est que vieillir... C’est horrible!
--Non! fait si carrément Marinette, que nous la regardons, ahuris et curieux. Non!... Il paraît que non du moins! Ma belle-mère, une dame très sage, une dame d’expérience, vous savez, a un livre écrit par un évêque que je lui ai encore vu dimanche entre les mains, où l’auteur, m’a-t-elle dit, prouve aux gens, qui ne le découvriraient pas seuls, les avantages et le bonheur de vieillir dont il faut remercier son Créateur. Voulemont, vous devriez lire ce livre.
--Un livre écrit par un évêque!... Oh! madame, je suis indigne!
--Qu’est-ce que ça fait?... Ce livre vous rendrait peut-être digne... Alors vous remercieriez le ciel...
--De quoi, madame, de quoi?...
--Dame vous le savez mieux que moi!... De quoi? D’avoir rencontré sur votre chemin des femmes exquises...
--D’abord en ai-je rencontré?...
--Quand ce ne serait que Viva, ces dames et moi, homme malhonnête!
--Oui, vous avez raison, madame. Mais qui pourrais-je bien remercier! marmotte-t-il entre haut et bas.
--Votre créateur...
--Je ne sais pas remercier quand je ne connais pas...
--Eh bien, vous êtes très mal élevé. Mais on se corrige à tout âge. Et puis, après tout, vous n’êtes pas vieux en somme. Même, vous faites très bien ainsi avec vos cheveux clairs et vos yeux de Calabrais.
--Madame, madame, voici maintenant que vous me comblez!... Faut-il que je vous paraisse «ancêtre» pour que vous me fassiez tant de compliments!
Ici, intervention discrète de Rouvray:
--Je voudrais bien, moi aussi, ressembler à un ancêtre, pour que vous me disiez de douces choses, madame!
L’exclamation est si comiquement lancée que nous éclatons de rire; et, en quelques minutes, jaillissent toutes sortes d’aperçus spirituels ou saugrenus.
Dans le brouhaha, Marinette interroge soudain:
--Ah! est-il vraiment six heures et demie?
--Oui.
--Oh! alors il faut que je me sauve à toute vapeur...
--Un transatlantique, quoi! glisse Rouvray.
--Si vous vouliez bien ne pas vous moquer de moi, vous!... Tous, vous êtes là à me faire bavarder et je suis très pressée! J’ai encore trois visites et des courses. Ne me distrayez plus et causez ensemble... Viva, j’étais montée pour te dire que je compte absolument sur toi à dîner, mardi; Robert à ta suite, bien entendu, s’il est libre... Je te présenterai...
Ses yeux flambent de plaisir:
--... Je te présenterai Mme Valprince!
--Comment, elle dîne chez toi? Déjà?
--Oui, elle a bien voulu accepter. C’est un amour... Tu verras!... Et puis...
Cette fois, éclair de malice dans les prunelles qui me regardent.
--Et puis, je veux faire plaisir à l’un de mes invités... Car je suis une très aimable maîtresse de maison.
--Mais quelle histoire me racontes-tu là? Marinette.
--Pas une histoire, la vérité!... Ah! ma grande sœur, vous êtes curieuse!
Et, au risque de culbuter sa tasse à thé remplie de nouveau, elle me jette un baiser de petite fille et se perche sur le bras de mon fauteuil.
--Le convive à qui je veux être agréable, c’est Jacques de Meillane!... Viva, m’est avis que tu l’intéresses fort! Je m’en étais aperçue quand tu as chanté chez toi, le soir de la _première_. Et puis, avant-hier, il dînait à la maison; et il avait une manière d’écouter Paul parler de toi...
--Mais pourquoi Paul s’occupait-il de moi? fais-je un peu impatiente.
--Parce que, chérie, tu tiens au cœur de ton beau-frère, et qu’une réflexion de Meillane l’avait amené à manifester l’opinion qu’il a de toi... Vois-tu, Viva, si tu voulais, tu rendrais ce garçon--je parle de Meillane!--amoureux fou... Tu peux m’en croire, je m’y connais!
--Pour quoi faire, le rendre amoureux?
--Pour t’amuser ma grande sœur!
--Ça ne m’amuserait pas du tout! Je suis trop vieille pour faire joujou! Les lauriers sont coupés...
--Essaie de les faire ramasser... Je t’assure que c’est charmant... à un point que... que... tu ne peux avoir oublié.
J’ai un geste d’épaules.
--Si!... j’ai tout oublié de ma jeunesse. Je ne vis plus que dans le présent.
--Ta jeunesse! Est-ce que tu es comme Voulemont?... Tu as besoin de lire le livre de l’évêque? Viva, regarde-toi dans la glace, tu seras rassurée!... Tu es toujours terriblement «nuit d’amour»... Gare à Meillane... si tu n’étais pas si sage! Enfin, il repart fin octobre pour le Canada. Le froid le remettra d’aplomb, s’il y a lieu... Alors, à mardi, n’est-ce pas, chérie?
Donc, mardi, ô joie! je connaîtrai Mme Valprince et je distrairai M. de Meillane. Allons, il est tout comme les autres... Alors, il ne m’intéresse pas un brin.
17 avril.
Hier, ce fameux dîner.
Je m’étais dépêchée de m’habiller afin d’arriver chez Marinette à temps pour assister au coucher des poussins, que j’ai en effet, trouvés dans la nursery, tout prêts à entrer dans leur lit. Guy, pareil à un petit doge, sous sa robe de chambre rouge; Hélène, revêtue de sa longue chemise de nuit, sautant sur ses couvertures au risque de dégringoler et me criant, lèvres et bras tendus, toute rose sous la mousse floconneuse de ses boucles:
--Tante Viva, venez m’embrasser, je suis tout nue!
«Tout nue», traduire «déshabillée». Agnès, choquée, s’empresse de l’enfouir sous ses draps et s’apprête à faire subir le même traitement à Guy, qui, en homme soigneux, place ses pantoufles sous son lit.
Pour être sage, j’abandonne les petits à leur gouvernante et je reviens dans le salon où, déjà, sont arrivés presque tous les hôtes de Marinette, y compris Jacques de Meillane qui cause avec père. Mais pas de Valprince.
En embrassant mon petit papillon qui est jolie à souhait, je lui murmure:
--Eh bien? est-ce qu’_elle_ ne vient pas?
--Oh! si!... Mais elle est toujours en retard...
--Ah! parfaitement.
Ce soir-là, cependant, Mme Valprince a dû faire un effort, car à peine Marinette a fini sa phrase, la porte s’ouvre encore une fois. C’est elle!... Une onde rose monte aux joues de sa petite amie, qui s’avance, très correcte, au-devant d’elle, mais avec quel sourire de bienvenue! Tandis que toutes deux s’embrassent et que le docteur Valprince s’abîme en saluts diversement orientés, je regarde la nouvelle venue, qui, pour l’instant du moins, trône en souveraine dans le cœur de ma petite sœur.
Et je suis un peu surprise. En quoi, par son physique du moins, a-t-elle pu séduire ainsi Marinette?... Ce n’est plus du tout une jeune femme. Sûrement, la quarantaine a sonné pour elle depuis plusieurs années. Elle ressemble à un pastel effacé. La peau a des tons de fleur délicatement fanée, qu’avivent l’imperceptible reflet rose des joues, le rouge éteint des lèvres. Les yeux clignent souvent, d’un bleu lavé, avec ce regard un peu vague des myopes. Les cheveux ondulent, blond cendré, moirés d’argent. Sous la robe gris mauve, la silhouette, d’une élégante distinction, est imprécise. Les gestes sont harmonieux, plutôt lents...
Marinette m’appelle pour les présentations. Elle a une mine enchantée dont la jeunesse est délicieuse; l’air d’une petite fille confuse d’un bonheur immérité. Quel bébé elle est demeurée par certains côtés!
Mme Valprince me tend la main:
La voix est douce, un peu «traînante», et l’accent aussi convaincu que si, vraiment, elle avait, de tout son être, soupiré après notre rencontre. Ni elle ni moi, d’ailleurs, ne croyons rien de semblable. Nous échangeons quelques propos polis; puis, tout de suite, elle célèbre son «adorable petite amie».
Quelle singulière manière elle a de parler de Marinette, comme d’un trésor qu’elle aurait eu la chance de trouver et qui serait maintenant son bien!...
J’écoute, sentant mon _moi_ intime devenir un hérisson roulé en boule. Pour conclure, elle a cette phrase étonnante:
--Je sais, madame, combien vous avez toujours montré de tendresse à la chère petite... Si vous le permettez, nous l’aimerons ensemble... J’espère que vous ne trouverez pas mauvais qu’elle me donne en retour une part de son cœur!
Rien que cela!... Et il n’y a pas cinq semaines qu’elles se connaissent!
Cette Mme Valprince manque un peu du sentiment des distances!... Et il m’échappe--par bonheur, mon accent est léger, ma bouche souriante:
--Oh! madame, je suppose, à l’honneur de Marinette, que sa sympathie nouvelle pour vous et sa vieille affection pour moi ne sauraient être rivales!...
Mon imperceptible ironie ne désarçonne pas Mme Valprince, qui me paraît douée,--dans le monde, du moins,--d’une de ces amabilités exaspérantes que nulle traverse ne saurait dissiper. Elle doit prodiguer sa grâce aussi naturellement que d’autres sont grincheux.
Le dîner est annoncé à point pour me séparer d’elle; et je vois s’incliner devant moi Jacques de Meillane, à qui, bien entendu, m’a confiée Marinette. Il est correct et froid. Moi, un brin nerveuse. Je subis si fort les impressions rétractiles! Mme Valprince a gelé ma personne morale. Et pour mon voisin et moi, le dîner commence silencieux, sauf les politesses de commande... Jusqu’à la minute où, mon énervement dissipé, il me vient le vague, très vague remords d’être, injustement, une maussade compagne pour l’ami du bon Paul. Et je lui demande, un tantinet contrite:
--Vous trouvez, n’est-ce pas,--et vous avez raison!--que ma belle-sœur vous a donné, en ma personne, une bien ennuyeuse voisine!
Les yeux gris posent sur moi leur regard clair; et il me dit, si drôlement, que la glace est soudain rompue:
--J’espère surtout, madame, que vous me ferez, avant la fin du dîner, la grâce de me laisser un peu profiter du plaisir--très vif...--qu’a voulu me procurer Mme Abriès, en me plaçant près de vous.
Il a toujours cet accent d’absolue sincérité qui déconcerte mon scepticisme, et je riposte:
--Vous avez l’air de penser vraiment ce que vous dites... Et pourtant, quel plaisir cela peut-il vous faire de dîner près d’une dame inconnue et pas aimable!
--Mais vous êtes très aimable quand vous le voulez! Vous l’avez été infiniment, le premier soir où je vous ai vue... Un peu moins, le jour où nous avons contemplé ensemble le chemin de fer de votre petit neveu... Et ce soir...
Il s’arrête.
--Eh bien, ce soir?
--Ce soir?... Vous ne l’étiez pas du tout... Mais j’espère bien que vous allez le devenir!
Je me mets à rire. Cette franchise calme et audacieuse est amusante.
--Ah! vraiment, je vais le devenir?... Et vous reposez cette conviction sur?...
--Sur le sentiment que je ne mérite pas un dur traitement.
Tel un diable bondissant d’une boîte, un souvenir surgit dans ma pensée.
--Êtes-vous tout à fait sûr de ne pas le mériter?
Les yeux gris m’interrogent de leur manière un peu impérative:
--Madame, que voulez-vous dire?
--Ceci, tout simplement: que votre jugement a été téméraire à mon endroit, certain jour où vous m’avez rencontrée devant le _Carlton_, alors que j’allais goûter avec un ami. Avouez que vous avez entendu jaboter, plus ou moins, sur mon compte; et, en cette minute-là, vous avez pensé, j’en jurerais: «Tiens... tiens, c’est bien ce qu’on m’avait raconté sur cette petite femme-là!...»
Je sens sur moi son regard si extraordinairement droit:
--Ce que j’avais entendu dire m’avait donné un très vif désir de vous connaître, madame. Et le jour dont vous parlez, c’est vrai, vous m’avez déçu... Comme le soir où je vous ai aperçue dans un idiot _bouiboui_, très chic d’ailleurs, à Montmartre. Un camarade m’y avait emmené.
Je me souviens. Le soir dont il parle, les de Prelles m’avaient entraînée au _Cabaret Vert_ entendre une revue, prétendue «très drôle»; qui l’était du moins selon la formule, troussée d’équivoques spirituellement comiques parfois, plus souvent, d’une grossièreté toute faubourienne, qualifiée de «gauloise».
--Vous m’avez aperçue, ce soir-là?... Je ne vous ai pas vu.
--Non, vous étiez tout occupée des propos que tenaient, sur la scène, des dames plutôt dépenaillées et des messieurs aux allures d’apaches, qui exécutaient, entre temps, des danses tout à fait suggestives.
Je le regarde, moqueuse:
--Très exact, ce tableau! Alors, parce que je ne me voilais pas la face, sous mon éventail, devant le spectacle pour lequel j’étais venue, vous n’avez pas jugé à propos de me saluer à l’entr’acte?... Je vous avais trop scandalisé?...
--A l’entr’acte, c’était une autre antienne! Vous étiez accaparée dans votre loge par un monsieur--pas un apache celui-là!--qui semblait bien résolu à vous garder pour lui seul. Alors ne me sentant pas de force à lutter, je me suis tenu coi. D’ailleurs, vous n’aviez plus votre figure qui...
--Qui...
Hardiment, il achève:
--Qui agit sur moi à la façon d’un aimant. Je n’ai pas eu de mérite à demeurer dans mon coin.
--Je vous déplaisais si fort?
--Vous ressembliez à la foule de vos brillantes sœurs du Tout Paris.
--Mais c’est qu’en effet j’appartiens à cette phalange, que vous m’avez l’air de juger plutôt injustement...
--Injustement?
--Mais oui, injustement! Croyez-m’en, sept fois sur dix, la femme du Tout Paris est une personne qui, en réalité, ne fait guère ce qu’elle laisse supposer, qui se permet de tout voir, de tout entendre, de tout connaître, n’a cure de l’opinion qu’elle donne d’elle-même... Et, au demeurant, est peut-être plus réellement chaste que beaucoup des dignes matrones qui s’effarent de tout et de rien!
Il m’a écoutée, le regard curieux.
--Peut-être, oui... vous avez raison... Mais vous savez, madame, que j’arrive d’Orient. Je ne suis pas au ton, sans doute. Et, de plus, je subis des influences ataviques. J’appartiens à une famille où l’élément féminin est étrangement respectueux de certaines traditions... Alors il faut m’excuser d’avoir si fort regretté que vous ne fussiez plus _vous_,--à mon gré!--le jour du _Carlton_, le soir du _Cabaret Vert_.
--A votre gré, c’est cela. Mais j’étais une _moi_ que vous n’aviez pas encore rencontrée, voilà tout!... Et qui a encore beaucoup de sœurs, très différentes les unes des autres... J’aime mieux vous en prévenir tout de suite, pour le cas où nous devrions encore nous retrouver pendant votre séjour en France. Vous-même, êtes-vous donc si _un_?
Il sourit.
--Les personnalités masculines n’ont pas tant de complexité.
--Hum! cela dépend des personnalités masculines.
Je pense à Robert et je coule un regard de son côté.
En sa qualité d’homme illustre, Marinette l’a placé à côté de Mme Valprince, qui trône à la droite du maître de céans. Mais, bien entendu, Paul est éclipsé; et de ma place, j’entends les deux autres qui s’enguirlandent mutuellement. L’amie de Marinette a une conversation de femme intelligente, pourvue d’une certaine culture littéraire et artistique.
Je m’amuse un moment à les observer. Elle n’est nullement une femme dans les cordes de Robert: non plus assez jeune, pas du tout _flirt_, un peu précieuse. Mais elle l’enveloppe de son charme insinuant, des caresses délicates de son esprit, de la flatterie d’éloges qu’il sent venus d’une pensée ouverte aux choses d’art. Et, pendant leur fugitif rapprochement, il se laisse séduire et met lui-même une coquetterie à se montrer séduisant.
Leur petite comédie est distrayante à regarder. Autour d’eux, la conversation est très brillante, panachée de sujets divers, théâtre, politique, amour, musique. Le docteur Valprince parle «diagnostics» et, à ce sujet, émet des déclarations peu rassurantes pour les gens qui ont l’illusion de se croire en parfaite santé.
De sa voix coupante, je l’entends qui raconte:
--Un jour, j’ai vu venir dans mon cabinet une jeune femme superbement fraîche, très gaie, éblouissante de vitalité, nullement inquiète de sa santé. Elle venait me consulter pour un bobo au sein. J’examine; et, sans hésitation possible, je constate qu’elle était mortellement atteinte... du mal que nous n’arrivons pas encore à guérir! Je ne pouvais que conseiller une opération immédiate, tout en la jugeant inutile... Mais c’était la dernière chance à tenter! Deux mois plus tard, ma jolie cliente n’était plus...
Pourquoi ai-je écouté cette histoire--un vol noir de chauve-souris...--qui m’a été aussi triste à entendre que si j’avais connu la victime, cette jeune femme «superbement fraîche», qui ignorait qu’elle était une condamnée... Mon visage a-t-il trahi quelque chose du sentiment qui m’a traversé le cœur? La voix de Jacques de Meillane m’appelle, et son timbre ferme dissipe instantanément le mauvais charme. Cette voix est si vibrante de vie!
De la façon gamine qu’il a par instants, il me dit:
--Pourquoi écoutez-vous, madame les propos lamentables de ce vieux monsieur?... Naturellement, nous sommes des poupées fragiles... Mais pas autant que les docteurs le prétendent. J’en sais quelque chose, moi qui, il y a cinq mois, au Japon, étais un pauvre diable condamné par la fièvre typhoïde. Eh bien, en dépit des doctes prévisions, j’ai le plaisir d’être près de vous ce soir, madame; d’avoir un congé de six mois et la perspective, qui me plaît fort, de m’en aller passer l’hiver au Canada, où j’achèverai d’oublier le vilain rêve du Japon.
Là-dessus, nous voilà bavardant voyages. Jacques de Meillane est, autant que moi, un curieux de pays, de physionomies, de mentalités étrangères.
Et le dîner passe très vite ainsi. Vaguement, j’ai conscience que mon voisin de gauche a l’air un peu «crin»... Sans doute, parce qu’il me trouve trop absorbée par mon voisin de droite. Tant pis! Ce m’est si rare que de trouver une personnalité neuve!
Marinette se lève. Meillane m’offre son bras. Dans le salon, les fenêtres sont larges ouvertes; et la grande pièce lumineuse sent bon les fleurs. Au passage, je m’aperçois dans une glace et constate que l’animation de la causerie m’a été bienfaisante. Si j’en doutais, je serais renseignée par Robert, volontiers galant; il se rapproche et me murmure un de ces compliments qui, jeune femme amoureuse, m’eussent fait tressaillir toute... Mais, aujourd’hui, que m’importe son impression?
J’aide Marinette à offrir le café. Elle me laisse d’ailleurs bien vite évoluer toute seule parmi ses hôtes; elle a hâte de se rapprocher de l’unique personne qui, ce soir, compte pour elle dans son salon. Câline, elle vient se pencher vers moi avec un baiser, et prie:
--Viva, sois délicieuse, occupe-toi de mes invités pour que je la voie un peu, _elle_!...
Et parce que je suis habituée à la gâter, je fais ce qu’elle désire, si odieux que me soit ce personnage de femme du monde qui fait «des frais»... Seulement je sombre dans l’ennui. Quand les hommes reviennent du fumoir, tandis que s’établit l’inévitable bridge, je m’apprête à filer comme l’a déjà fait Robert, qui s’est éclipsé à l’anglaise. Réfugiée dans l’ombre d’une fenêtre, où je respire la douce nuit d’avril, j’entends une voix qui me demande:
--Madame, est-ce que nous n’aurons pas de musique, ce soir?... Je voudrais tant vous entendre chanter!...
C’est Meillane qui m’a découverte. Ses paroles ont la forme d’une prière; mais son accent a ce quelque chose d’impérieux dont il ne se doute pas et qui m’amuse.
--Pourquoi désirez-vous tant m’entendre?
--Parce que j’ai gardé la soif de votre voix!
--C’est un compliment, n’est-ce pas, que vous me faites?
--Non, c’est la vérité.
--Alors, écoutez aussi la vérité. S’il me fallait chanter ici ce soir, ce ne serait plus ça du tout! Je suis très sauvage; et certains publics me glacent...
--Je comprends... Mais... où pourrais-je bien me trouver dans le public avec lequel vous vous sentez en vraie communion?
De mon _moi_ obscur jaillit une de ces impulsions dont on demeure ensuite stupéfait:
--Vous viendrez me faire visite une fin d’après-midi. Et alors je vous chanterai tout ce que vous voudrez...
--Madame, vous ne vous moquez pas de moi?
Positivement, il se demande si je plaisante. Moi-même, je n’en sais trop rien. Pourtant, en cette minute, il me semble que cela me serait plutôt agréable de faire de la musique pour celui-ci qui paraît si bien la comprendre.
--Et quand j’arriverai, vous ne me renverrez pas, raillant ma naïveté ou mon audace?
--Je ne vous renverrai pas... Du moins, je le pense. Seulement, vous êtes prévenu que j’ai, hélas! l’humeur très fantasque. Aussi, j’ignore si, le jour en question, je serai en disposition de chanter... et de chanter pour vous...
Le visage de Meillane prend quelque chose d’impatient. Il me fait penser à un pur-sang qui, soudain, sentant la bride, se cabrerait. Il me regarde en face:
--Êtes-vous sincère en ce moment? ou seulement taquine?... ou méchante?
--Je suis sincère... Je le suis toujours!
--Alors, il ne faut pas que je vienne?
--Il faut que vous veniez bravement, au petit bonheur... Et puis, nous verrons ce que je puis ce jour-là pour votre satisfaction. Je tâcherai de n’être pas de mauvaise humeur...
--Vous êtes sincère aussi en disant cela?
J’incline la tête, sans m’engager plus.
--Alors, merci, madame.
Quel singulier mélange il y a chez ce garçon d’audacieuse franchise, de volonté, de gaieté jeune, spirituellement gamine...
Marinette vient le réclamer pour le jeu; et il s’exécute, sans enthousiasme, tandis que je file, fuyant l’envahissante amabilité de Mme Valprince.
26 avril.
Ah! oui, le pourquoi de nos paroles, de nos gestes, de nos actions est souvent incompréhensible! Au point de nous donner la sensation ironique et humiliante d’être des espèces de pantins dont s’amuse une mystérieuse déité qui se moque de nous et de nos prétentions à la sagesse.
Pourquoi ai-je eu l’idée invraisemblable d’autoriser ce Jacques de Meillane à venir me voir... pour que je lui chante ce qu’il souhaiterait entendre?
Pourquoi?... Je n’en sais rien... Oh! non, rien du tout.
Mais, en revanche, je sais que je me suis sentie exaspérée contre ma sottise, contre moi, contre Meillane aussi, quand je me suis vue troublée dans ma lecture par cette annonce:
--M. de Meillane fait demander si Madame peut le recevoir?
--Oui... Dites que je viens.
J’avais répondu d’instinct: «Je viens.» Mais je ne bougeais pas, maudissant la faiblesse qui m’avait fait subir, l’autre soir, le secret vouloir de cet étranger...
Aujourd’hui, même à distance, ce magnétisme opérait-il encore?... Sans l’avoir décidé je me suis trouvée debout, mon livre abandonné sur la table, mes doigts soulevant du geste familier l’onde obscure de mes cheveux; et, résignée, je me dirigeais vers le salon. Seulement dans le tréfonds de ma pensée, je prenais déjà ma revanche, raidie dans l’intention de ne pas chanter.
Je suis entrée; j’ai rencontré le clair et vif regard qui me saluait... Et, à ma profonde stupeur, j’ai senti que ma maussaderie n’était plus qu’un souvenir.