La nuit tombe...

Part 3

Chapter 33,882 wordsPublic domain

A son tour, il a pris la locomotive. Attentive autant que Guy, je suis ses mouvements, son examen... Et je le contemple, moi aussi, comme une façon de _Deus ex machina_ quand, après quelques essais, le miracle s’accomplit; et, au milieu des sauts d’allégresse des deux petits, le train repart d’une allure pressée, tout à fait comique. Hélène se lance à sa suite, ce qui lui vaut un rappel énergique de Guy, d’autant qu’elle a failli se laisser choir sur la gare. Nous autres, les grands, nous regardons; et comme l’espèce humaine aime la réussite, nous sommes très satisfaits de voir filer les wagons-joujoux.

--Guy, vous devez beaucoup remercier Monsieur, recommande aussitôt Agnès.

Guy met sa menotte dans celle de Jacques de Meillane. On dirait un lilliputien auprès de Gulliver.

Que cet homme est donc de haute taille! Je m’en aperçois d’autant plus que, tout occupée des évolutions du convoi, je suis restée agenouillée pour mieux voir!

J’en prends tout à coup conscience et je me lève aussitôt, un peu agacée du personnage de gamine que je viens de jouer sans y penser. Je n’avais pas revu ce Meillane depuis le soir de la _première_. Il a déposé sa carte chez moi et j’étais sortie. Il m’a envoyé, ensuite, une botte de fleurs avec ces mots: _Merci, madame. Comme je voudrais vous entendre encore!_

Une ligne de réponse polie. Et nous en sommes là.

Il commence:

--Je m’excuse, madame, d’être ainsi arrivé en intrus. Mais Madame votre belle-sœur avait bien voulu m’indiquer la fin de l’après-midi pour le moment où j’aurais la chance de la rencontrer; et j’espérais la trouver.

Cet infortuné qui se fie aux rendez-vous indiqués par Marinette!

Malgré moi, je ris.

--Ma belle-sœur a, en général, très vaguement la notion de l’heure! Je crains fort, monsieur, que votre attente ne soit vaine.

--Est-ce mon congé que vous me donnez, madame? Je serais bien fâché de le recevoir si vite. Mais peut-être, je ne devrais pas vous avouer cela... Ne m’en veuillez pas! Ma carrière m’a obligé à vivre hors de France et j’ai un peu perdu la notion des usages parisiens.

Sa carrière?... Ah! oui, Marinette m’a dit qu’il avait été en Orient, attaché d’ambassade, consul... Je ne sais plus au juste.

Je lève le nez vers lui, dont la stature me domine ferme. Nous sommes devant la fenêtre ouverte.

Dans l’air tiédi par l’averse, une senteur de feuille mouillée se mêle au parfum des brins de muguet glissés dans la boutonnière de ma veste.

--Avouez, monsieur, tout ce que vous jugerez devoir avouer. J’ai le culte de la vérité.

--Alors madame, je m’aventure à vous confier que j’avais été très déçu de ne pas vous rencontrer, le jour où j’ai eu l’honneur de me présenter chez vous. Mais j’ai compris à quel point je l’avais été, au plaisir que m’a causé votre présence imprévue ici.

La confidence est débitée très simplement, avec une franchise tout ensemble hardie et respectueuse, comme s’énoncent les faits certains, et, par suite, devant être acceptés ainsi.

Ce monsieur m’a l’air de pratiquer la sincérité aussi naturellement que mon seigneur et maître use des subterfuges.

Sans relever ses paroles, j’interroge:

--Quand vous êtes venu, tout à l’heure, au secours de notre train en détresse, est-ce qu’il y avait longtemps que vous nous considériez d’un œil indulgent de grand-père?

--Je ne sais pas: je n’ai pas regardé ma montre! Vous formiez un si pittoresque groupe que je n’avais pas du tout envie de révéler ma présence...

Une lueur un peu malicieuse flambe au fond, tout au fond, des yeux gris. Comment y a-t-il des moments où ce garçon a l’air si froid?

--Ce qui veut dire, n’est-ce pas, en traduction libre, que les petits étaient exquis et moi... un tantinet ridicule.

Ses yeux ont toujours une malice qu’il ne cherche pas à déguiser.

--Ridicule? Oh! non, madame, vous n’étiez pas ridicule! Vous aviez l’air prodigieusement intéressée. Je ne me serais jamais imaginé que vous saviez si bien jouer!

--Je le comprends!... Je suis un peu mûre pour me livrer à de pareils plaisirs! Mais...

--Madame, madame, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas du tout. Voici tout uniment la vérité que je vous offre comme telle. Le peu que je connaissais de vous ne m’avait pas laissé soupçonner que vous puissiez être «joueuse» si joliment et avec tant de conviction! Voilà tout!

L’adverbe flatteur a été articulé avec une parfaite simplicité, et si je le remarque, pour cause «d’imprévu», je le prends ainsi qu’il est venu. De bonne grâce, je reconnais:

--Quand je suis avec ces petits, je retourne à mon enfance. C’est une résurrection du vieux temps où je jouais avec passion. Ah! qu’il était délicieux, ce temps-là!

--Délicieux, peut-être parce que vous le voyez à distance?

--Oh non! C’était un bonheur sans prix de n’être qu’une petite chose, joyeuse, folle, sans pensée ni crainte ni souvenir! Ah! être cela! Rien n’existe de meilleur, rien!

Je vois apparaître une surprise dans les yeux gris. S’il savait tout ce qu’enferme ce «rien»!

Mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir.

Et tout à coup, la présence de cet étranger m’est à charge et m’énerve. Pourquoi m’amène-t-il à me souvenir de ce que j’ai perdu? Et puis, je trouve insupportable ce regard clair d’une vivacité attentive, trop pénétrant.

Il en a peut-être l’intuition... Ou bien mon visage, indiscrètement expressif, a trahi quelque chose de mon impression? Car, reprenant un grand air correct, il s’incline pour prendre congé:

--Madame, puisque Mme Abriès ne revient pas, selon votre prédiction, il ne me reste plus qu’à espérer plus de chance une autre fois. Veuillez recevoir mes hommages.

Et je le laisse aller, parce que j’ai envie d’être seule avec mes poussins et que je n’ai que faire de ce passant qui raccommode si bien les chemins de fer en panne et s’amuse à me regarder jouer!

4 avril.

Une radieuse journée printanière pour mes trente ans qui viennent aujourd’hui. Je l’avais oublié. Le hasard d’un coup d’œil sur le calendrier me l’a rappelé.

Ai-je seulement trente ans?... J’ai la sensation d’avoir si longtemps vécu déjà que j’en suis lasse... oh? tellement! Et d’après les prévisions humaines, que d’années encore devant moi!

Trente ans, que je suis arrivée, petite créature frêle, destinée à demeurer unique entre les deux êtres auxquels je devais d’être amenée dans le vaste monde.

En regardant vers ce passé tout blanc, j’y vois aussitôt le visage de ma douce maman, si étrangement unie à l’être de violente volonté, âpre à la jouissance, que mon père incarnait, autrefois comme aujourd’hui. Certes, elle lui était précieuse, et il avait pour elle une espèce de culte--dont mes souvenirs d’enfant gardent le parfum. Mais, je l’ai compris plus tard, sachant alors quelle nature était la sienne, je ne me suis pas étonnée, il n’était pas, il ne _pouvait_ pas être le prêtre fidèle, absorbé dans son culte. Il lui fallait _plus_ que la délicate créature, presque toujours immobilisée sur sa chaise longue.

En souffrait-elle?... Aujourd’hui je le crois. Mais dans ma candeur de petite fille, je ne m’imaginais pas que son doux visage pût avoir une expression autre que celle qui éclairait le regard mélancolique, tendre et si profond, ce regard des êtres qui vivent beaucoup en eux-mêmes!

Ma frêle petite maman, je le devine, votre royaume était triste, bien que la flamme qui, secrètement, y brûlait, fût une âme d’ardente pureté, mystique et généreusement résignée. Mère, comme vous m’avez légué, avec votre intensité de vie intérieure, le hautain souci de n’en rien trahir aux indifférents!

De père, je tiens cette puissance de volonté qui désoriente les gens, trompés par mon apparence de statuette fragile. Lui, encore, m’a donné son indépendance dédaigneuse devant l’opinion, cette soif de bonheur, cette fougue impérieuse pour l’atteindre, que j’ai eues jadis... quand j’étais jeune, aux jours radieux de mes vingt ans!

Quelle ardente gamine j’ai été, jusqu’au moment où mère a disparu! J’avais dix ans. Alors, je me souviens, sous le coup qui s’abattait sur moi, je suis devenue une sauvage petite fille, silencieuse, repliée sur elle-même, qui, dans le secret de son être, vivait passionnément.

Et puis, les années ont fait leur œuvre. Près de moi, il y avait désormais une amie de maman qui, sans fortune, avait accepté la tâche de m’élever; car c’était une œuvre que père, à aucun point de vue, n’eût assumée. Et cette amie de maman était devenue la mienne, ma «grande amie», comme je l’appelais; l’amie par excellence; celle qui comprend tout, parce qu’elle est l’intelligence, la bonté, l’abnégation.

Que serait-il advenu de ma destinée si elle était restée près de moi? Mais, après avoir vécu pour mon bien, tant qu’elle s’est jugée nécessaire à l’enfant qui lui était confiée, elle est partie vers la destinée qui était son étrange idéal, depuis sa jeunesse; elle est entrée au Carmel. Et j’ai épousé l’homme que j’aimais... Pour mon malheur!...

Mais après tout... j’ai eu deux années environ d’ivresse folle! Ai-je le droit de me plaindre, parce que je les ai cruellement payées? Peut-être que non...

Seulement, je ne suis ni une sainte--pas même une chrétienne, moi qui n’ai plus de foi,--ni une stoïcienne, ni tout bonnement une sage résignée... Quand je cherche dans mon être moral,--comme on observe les images dans l’eau profonde d’un puits,--je trouve une isolée parmi la foule des êtres qui, par instants, éprouve, douloureuse à en crier d’angoisse, le sentiment d’une solitude où elle s’engloutit, ainsi que dans un abîme.

Mais cela, les gens que je coudoie n’en soupçonnent rien; et il n’y en a guère--s’il y en a, même!--qui découvrent, au fond de mes yeux, la mélancolie terrible de ceux qui n’espèrent plus rien. Car je suis demeurée la sauvageonne qui prétendait connaître seule les tempêtes de joie ou de chagrin dont frémissait son âme, palpitante comme une voile, à tous les souffles. A Robert même jadis, j’ai livré mon corps; mais jamais mon âme--qu’il ne me demandait pas d’ailleurs.

Et ce n’est pas pour moi, que j’entends certains, des heureux, en général, proclamer que «la tristesse, c’est de la neurasthénie. Il n’y a qu’à n’y point faire attention, en s’occupant».

Oui, les travaux forcés. Mais il y a mieux, le détachement sublime que prêche l’_Imitation_. Ou encore l’indifférence mortelle qui m’envahit peu à peu, ainsi que se forme la glace sous la morsure de l’hiver.

Que c’est vide, une existence où l’on n’a ni pain à gagner, ni but à atteindre, ni espoir; ni rien de ce qui donne à la vie un prix merveilleux!

Ah! bienheureuses, celles que le travail nécessaire arrache à la conscience de leur misère!

Bienheureuses, celles qui, tout le jour, peinent pour l’homme et les petits qu’elles aiment!

Bienheureuses, celles à qui suffit le culte de l’Art!

Bienheureuses, même celles que délecte le monde!

Bienheureuses, surtout, celles qui possèdent le trésor d’une foi divine où elles trouvent un viatique!

Moi, je n’ai pas ce refuge. J’ai trop supplié en vain...

Que je suis donc dénuée!

Plus de mari. Pas d’enfant. Pas d’amant. Quelques amis masculins, qui aspirent invariablement à être autre chose. A peine des semblants d’amitiés féminines; car l’exigence amoureuse et jalouse de mon mari qui me voulait à lui seul, aux premiers temps de notre mariage, m’a écartée de mes amies de jeune fille.

Je n’ai que père qui m’aime fort. Mais en homme, et, à travers tant de choses! Marinette, mon joli petit papillon, ne sait guère que «recevoir». Et c’est un peu ma faute. Je l’y ai habituée; à ce point qu’elle serait stupéfaite que je fusse autre à son égard. Quand j’ai épousé son frère, elle était orpheline, placée au couvent par une grand’mère trop impotente pour s’occuper d’elle. C’était une gamine de quatorze ans, la jeunesse même. Près d’elle, moi mariée, de cinq ans son aînée, j’étais une «grande». Elle s’est attachée à moi, follement, avec cet abandon caressant qui lui donne tant de charme... Car elle en a autant que son frère.

Et, en retour, je l’ai vainement adoptée pour l’enfant qui ne venait pas.

Même dans mon ivresse de jeune épouse, même après, au milieu des tempêtes où mon bonheur croulait, je l’ai enveloppée de tendresse. J’ai pu arriver à la marier avec l’homme qu’elle souhaitait, domptant la résistance de la famille du fiancé élu que notre milieu artiste effarouchait.

Et maintenant, je compte dans sa vie à la façon d’une utilité, affectueuse et sûre. Les enfants n’aiment pas comme aiment les mères. Peu à peu il m’a fallu, bon gré mal gré, le comprendre.

Oh! cette désillusion sur les êtres en qui l’on a eu foi!

J’ai senti frémir les ailes du papillon qui aspirait à voleter selon son caprice. Alors, afin qu’il fût libre, j’ai écarté les mains qui le protégeaient... Et maintenant, il vagabonde à sa fantaisie, humant le parfum des adulations; se pose ou s’éloigne, inconscient d’éveiller la peine ou la joie.

L’exclusive tendresse que j’avais inspirée à ma jeune sœur s’est évaporée dans les remous de sa vie d’enfant gâtée. C’est tant pis pour moi, si j’avais trop attendu d’elle... Car, bien entendu, à sa manière, elle m’aime toujours, mais avec l’égoïsme naïf des êtres que la vie n’a jamais malmenés et qui vont, avant tout, vers ce qui les attire, sans voir ce qu’ils piétinent au passage.

Je ne lui en veux pas; elle est toujours ma «petite fille» de jadis. Si incroyablement, elle est demeurée jeune!

Après le déjeuner, elle a surgi tandis que je contemplais, ravie, la moisson de fleurs que père m’a envoyée, souvenir d’anniversaire auquel, seul, il a pensé... Elle s’est exclamée.

--Dieu! Viva, que c’est fleuri chez toi! On dirait un jour de fête!

--C’est père qui m’a gâtée pour me consoler d’avoir un an de plus!

--Comment, Viva aimée, c’était aujourd’hui? Et je l’ai oublié!...

Elle s’est jetée à mon cou avec les câlineries, les mots tendres qui me donnent un instant l’illusion de retrouver la Marinette d’autrefois. Je sais bien maintenant ce qu’il faut prendre de ces douces paroles... Mais, tout de même, c’est une musique bienfaisante à entendre, car elle engourdit le mal de l’isolement.

Les effusions dues à mon anniversaire liquidées comme il convenait, elle s’est lancée sur un sujet qui, de toute évidence, lui trottait en tête quand elle est montée chez moi.

--Oh! Viva, si tu savais quelle femme adorable, exquise, idéale j’ai rencontrée l’autre soir chez Mme de Riolles!

Je ne bronche pas; Marinette est coutumière d’enthousiasmes aussi vifs, aussi inexplicables, aussi fugitifs que le sont elles-mêmes ses antipathies.

--Quelle est cette merveille?

--La femme du docteur Valprince, tu ne connais pas? un petit homme savant, sec et barbu. Elle, Viva, a été délicieuse pour moi! C’est une femme élégante, la grâce même, avec quelque chose de mystérieux, des yeux prenants! Elle est depuis peu en relations avec les de Riolles; le docteur a soigné le père de Germaine de Riolles.

J’ai glissé, un brin moqueuse:

--Alors tu l’adores?

--Pas encore... Mais je crois que ça viendra vite, si ma seconde impression est pareille à la première, qui a été foudroyante!

--Foudroyante me paraît, en effet, le mot qui convient!

--Viva, tu te moques... Mais, si tu la connaissais, tu dirais comme moi. Je voudrais déjà la revoir!

--Ce qui arrivera bientôt!...

--Pas avant quatre jours! Nous avons convenu d’aller «digérer» chez Germaine de Riolles, mardi à la même heure, celle du thé. Oh! Viva, je voudrais que tu la voies!

--Je serais subjuguée aussi?

--Oh! tu ne pourrais faire autrement!

--Marinette, quelle enfant tu es!

Les lèvres malicieuses et confuses, elle marmotte:

--Ma grande sœur, on est comme on peut! Il ne faut pas vous f... des bébés, du haut de votre sagesse, madame. Au revoir, chérie, j’ai un essayage chez _Linker_. Tu ne viens pas avec moi? Tu me donnerais ton avis...

Je décline la proposition, vu mon horreur des séances de cette espèce. Et mon petit papillon, après m’avoir planté deux chauds baisers sur les joues, disparaît, aussi preste qu’elle est venue.

8 avril.

Cet après-midi, je m’étais laissé emmener par Pierre Rouvray pour voir, rue de Sèze son exposition, qui s’ouvre demain au public... Et j’ai été récompensée de ma bonne grâce. Ce gros garçon, à tête de beau mulâtre, est un emballé presque génial en son art, dont les audaces, les trouvailles de tons, révolutionnent les classiques. C’est lui qui a dessiné les costumes de _la Danaïde_, dont tout le monde des peintres a parlé. Jadis, il fit de moi certain pastel auquel je devrai, si je deviens une vieille dame décrépite, l’illusion charmante d’avoir eu ce visage de petite nymphe brune, couronnée d’un mince cordon de feuillage, où songent de larges prunelles,--mélancoliques et passionnées,--où des lèvres d’amoureuse s’entr’ouvrent imperceptiblement...

Nous avons donc, de concert, regardé, bavardé, bataillé même, quand nos goûts respectifs se contredisaient. Puis, en sortant, il a prétendu que j’avais l’air fatiguée, ce qui était bien possible; je le suis si souvent, ce printemps. Et il a imaginé de m’emmener goûter où je voudrais... pour me remettre.

Il insistait très fort; et je déteste lutter, quand la chose n’en vaut pas la peine.

J’ai cédé et indiqué, au petit bonheur, le _Carlton_.

Triomphalement il m’a fait monter en voiture. Comme nous arrivions et allions entrer, tandis qu’il m’offrait des roses qu’une fillette lui présentait obstinément, un passant m’a saluée d’un grand coup de chapeau. J’ai regardé, cessant de respirer les roses, si fraîches que mes lèvres les frôlaient, gourmandes. Alors, j’ai rencontré les yeux gris de Jacques de Meillane. Et la sincérité d’expression de ces yeux-là est telle que, durant ce fugitif contact de nos deux regards, j’ai nettement vu une surprise un peu dédaigneuse dans le sien. J’ai eu l’intuition qu’il commettait, à mon égard, un trop facile jugement téméraire...

Ah! monsieur, que vous arrivez donc de loin, pour ne pas savoir qu’une Parisienne du Tout Paris va sans scrupule, s’il lui plaît, prendre le thé avec un ami, qui n’est, pour cela, nullement doublé d’un amant!

Tous pareils, les hommes, décidément!

11 avril.

C’était mon jour pour les intimes, ceux qui fuient la grande foire du _cinq à sept_ officiel que je subis de janvier à Pâques, par une vieille habitude; vestige du temps où le dévouement conjugal me faisait accepter la corvée des réceptions.

Vers cinq heures et demi, nous étions donc un petit groupe qui dissertait alertement, tout en croquant des _muffins_, mouillées d’un thé couleur de belle topaze.

Du côté féminin, Josette Daltuise, l’épouse charmante, le secrétaire et peut-être aussi, quoiqu’elle ait la délicatesse tendre de n’en rien dire, la collaboratrice du grand écrivain, rongé en ce moment par la neurasthénie, qu’elle adore à la façon des mères.

Un des poèmes de Philippe Daltuise a inspiré l’une des meilleures œuvres de Robert. Cela nous a liés.

J’avais aussi Denise Muriel, l’artiste dont la voix merveilleuse attire mon époux comme un aimant, alors que sa hautaine réserve de femme le désarçonne toujours. Il ne comprend pas du tout, lui, le maître vainqueur! que celle-ci qui vibre toute en chantant sa musique, ne prétende voir en lui que le créateur d’art. Il ne le croyait pas, au début de leurs relations. Mais, bon gré mal gré, il lui a bien fallu reconnaître que cette cantatrice aux allures de femme du monde était orgueilleusement impeccable, en tout cas rebelle à son prestige. Aussi n’étaient le charme magique de sa voix, sa rare sensibilité d’artiste, je crois bien qu’il la haïrait d’être inaccessible, et d’autant plus tentante, avec sa beauté fière, son sourire détaché, son dédain à peine déguisé pour l’humanité masculine. Par quelqu’un, elle a dû souffrir.

Et puis encore était venue Maud Alcott, la fervente _sportswoman_, la joueuse de golf, patineuse, écuyère; l’insatiable curieuse du modernisme sous toutes ses formes, qui, en sa vitalité d’Américaine, fait de la médecine, de la sculpture, du socialisme, joue de la harpe en archange et bavarde avec un esprit d’humoriste audacieux.

Après elle était arrivée la comtesse Terray, une femme du monde qui s’adonne à la peinture avec la passion d’une professionnelle, et dont le visage à la Joconde s’éclairait, moqueur et amusé, aux paradoxes que lui versait généreusement le vieux garçon désabusé qu’est Charles Voulemont, le critique musical, un ami de toujours.

Aux premiers temps de mon mariage, il m’a été présenté par Robert lui-même; et il a traversé, à mon égard, la crise banale; puis, trop clairvoyant pour ne pas constater vite qu’il n’arriverait à rien, il est devenu mon ami. Il est morose et spirituel, très artiste; enragé d’avoir gaspillé sa vie à tous les souffles féminins qui ont voltigé autour de lui. Et voltigent toujours; car il est encore très goûté, en dépit des cheveux qui s’argentent sur les yeux très noirs, ses belles dents solides, sous la moustache courte, connaissant toutes les morsures.

Nous philosophons ensemble. Nous déblatérons sur l’existence, sur les gens, sur nous-mêmes; et aussi, nous en rions avec l’impertinence frondeuse de deux écoliers. Ses façons de pince-sans-rire me ravissent; et, à certains jours, me donnent de tels fous rires qu’il se fâche et fulmine «qu’il ne me permet pas de me f... de lui». Nous faisons de la musique. Nous fourrageons dans celle de tous, de Robert et des ultra-modernes.

Lui, rageur, car d’instinct il est un classique, subit l’envoûtement des œuvres de Robert, qu’il proclame, exaspéré, une musique «corvéable» de fou et d’enchanteur.

Qui avais-je encore du côté «mâle»?... Raymond Valbert, le célèbre défenseur des grands criminels, venu au passage chercher une tasse de thé; gai comme un collégien en vacances. Et Sylvaire, le violoniste. Et Rouvray, tout vibrant des polémiques artistiques que soulève son exposition et qu’il est venu me conter. En effet, je suis, pour lui, une façon de confidente, l’ayant convaincu, lui aussi, qu’il perdait son temps à me faire la cour. Très expérimenté il a, je crois, deviné que Robert m’avait suffi jusqu’à la saturation.

Donc nous nous voyons pour «causer». Il sait qu’en y mettant la manière, il peut tout me dire, sauf ce qui concerne mon époux; et j’en entends de toutes les sortes, des histoires contées avec une verve de rapin original, très intelligent, dans une langue colorée, jamais grossière de pensée ni de mot. Vivant par profession--il dessine les costumes à l’Opéra-Comique--dans le monde des coulisses, il en sait toute la chronique. Et il connaît également bien tous les potins du monde artiste, du demi-monde, même du vrai monde, apportant, en ces milieux divers, une amoralité candidement cynique, une parfaite probité de parole et beaucoup de bonté.

Tous réunis ainsi, nous avons passé un de ces moments charmants qui sont les récréations des grands. Ah! la bonne débauche d’idées et de musiques!... Une mélodie chantée par Denise Muriel, que Sylvaire accompagne au violon... Un duo sauvagement original, pour deux voix de femme, que nous déchiffrons et qui fait bondir Voulemont, séduit sans vouloir l’avouer. Nous le lui prouvons. Il regimbe si indigné, que les rires fusent; et la causerie repart, touchant à tout, avec une audace d’enfant gâtée qui se sait tout permis.

Je jouis délicieusement d’être très loin de moi-même. Ma cervelle grisée est en fête et me fournit des ripostes prestes.

Quand ils seront tous partis, que la présence de Robert me rappellera... ce sera le feu d’artifice éteint; la nuit silencieuse et lugubre après la fantasmagorie du bouquet. Une seconde, j’en ai conscience. Mais je me raidis pour demeurer toute dans le présent qui m’amuse; et je me remets à bavarder comme les autres, jouissant de la senteur des lilas qui, à profusion, embaument la pièce; du vert si frais des branches que j’aperçois, par la fenêtre entrouverte, mouvantes sur l’eau qui fuit, dans la lueur du couchant.