La nuit tombe...

Part 2

Chapter 23,777 wordsPublic domain

Toujours frileuse, Marinette est campée devant la cheminée; et la lueur des flammes rosit sa nuque blonde, la jeune ligne des épaules et de la gorge que les dentelles du corsage dégagent généreusement. Elle me lance un baiser au passage.

--Qu’est-ce que tu as fait de Bob?... Il n’est pas encore là, ton illustre époux!

--Il félicite ses interprètes.

Personne, bien entendu, ne corrige: «son interprète». Mais tous, aussi bien que moi, savent le petit mensonge de ma phrase, tombée de cet accent qui établit bien les distances. Seul peut-être parmi ces Parisiens, Jacques de Meillane est ignorant de la situation. Et encore!... Dans notre Tout Paris, les potins vont si vite!

Il cause debout devant le piano, avec père et le bon Paul, les seuls qu’il connaisse ici. Lorsque j’entre, son regard tout de suite, vient à moi; et je le sens me suivre avec une attention imperceptiblement chercheuse, qui ne déplaît pas à mon pauvre petit amour-propre de femme, étant donné l’image aperçue, quelques minutes plus tôt, dans ma psyché.

En cette seconde, où donc est le _je m’en fichisme_?

Je lui tends, comme aux autres, ma main qu’il baise, comme les autres; et je le présente rapidement, il se laisse faire, mais je crois qu’il désire surtout rester en son personnage de spectateur, et je l’y abandonne, encourageante:

--Ici, chacun se distrait comme il lui plaît! Faites votre choix, monsieur.

Il se met à rire.

--Mon choix? Il est tout fait, madame. Ne pouvant avoir ce que je voudrais, je me contente sagement de ce qui m’est offert... Je regarde et j’écoute... Et c’est un régal pour qui arrive de pays lointains.

--Eh bien, monsieur, ne me prenez pas pour une sorcière...

--... Tout au plus pour une gitane, dispensatrice des secrets de l’avenir, madame.

--Une gitane, si vous voulez, c’est plus poétique...

--Et plus ressemblant...

--Soit... Donc, j’avais pressenti la distraction de votre goût... Pour la peine, dites-moi ce que vous auriez voulu d’autre?

--Faire connaissance avec vous, madame.

--Mais... n’est-ce pas ce que vous faites?

--Oh!... si peu!

--Avec moi, il ne faut pas être gourmand; je rassasie très mal!... Vous voilà prévenu...

--Madame, je vous remercie et vous assure que je suis très discret.

Tous ces menus propos lancés en badinage. Et j’abandonne M. de Meillane pour accueillir d’autres visiteurs.

Toujours pas de Robert. Eu égard à sa qualité de triomphateur, j’ai donné l’ordre qu’on l’attende pour servir le souper dont les petites tables sont dressées, de mine si engageante, qu’elles exercent une évidente attraction sur les regards masculins et même féminins.

Mais, tout de même, ça n’empêche pas mes hôtes de bavarder ferme. Maurice Valbrègue, l’humoriste, tente de m’accaparer, selon son habitude. Il est tenace en ses espoirs; et parce que je ne me donne pas la peine de dissimuler que, souvent, ses paradoxes m’amusent, il continue de rôder autour de moi, attendant une heure--qui ne sonnera pas. Ni pour lui ni pour personne. J’ai trop souffert de m’être donnée pour n’en avoir pas été guérie à jamais! Mais cette vérité, ni lui ni bien d’autres ne peuvent l’admettre. Ils sont «bêtes», les hommes, même les plus intelligents!...

Seulement, ils peuvent être distrayants dans leurs dires; et la causerie qui bondit à travers le salon, preste comme une balle de tambourin, est riche d’imprévu. Sur _la Danaïde_ et ses interprètes, bien entendu, jaillissent pêle-mêle éloges, jugements, exclamations laudatives, voire même critiques. Certaines pages sont ardemment discutées. D’instinct, je me suis assise au piano; et suivant le vol capricieux des propos, je reprends tel passage, telle phrase.

Les uns ou les autres me disent: «Ceci... Et encore ceci...»

--Viva, le chant de _la Danaïde_, au troisième acte... Je l’adore, me crie Marinette.

Moi aussi, je l’adore cette plainte sauvage et désespérée; et docile, écoutant mon propre plaisir, je commence. Tout de suite le charme opère;--et sur eux tous, qui se sont tus et groupés autour du piano; sur moi, qui, au bout d’une mesure, les oublie et pénètre dans l’univers enchanté où je suis seule avec des êtres de rêve... A ce point que j’ai un sursaut effaré quand, ma voix se taisant, j’entends éclater, autour de moi, une folle rumeur d’exclamations! Ah! tous sont séduits autant que moi-même et ce qu’ils disent, c’est la vérité absolue!

Adossé au mur, devant le piano, je remarque alors Jacques de Meillane qui me contemple, avec sa même expression attentive, chaudement profonde. Et une question irréfléchie m’échappe, comme je me trouve auprès de lui:

--Pourquoi me regardiez-vous d’un air si... singulier?

--Je ne sais pas, madame, comment je vous regardais, mais je sais comment je vous entendais. Vous êtes une redoutable magicienne... Je crois que je ferais bien d’avoir peur de vous!...

Il semblait plaisanter; mais sa voix a un étrange accent de sincérité.

Une exclamation de Marinette m’empêche de lui répondre.

--Ah! le voici enfin! Eh bien, Bob, quel drôle de maître de maison tu es!... Nous t’attendons tous!... Et nous mourons de faim!

Elle tend son front; et Robert l’effleure d’un baiser qui respecte la mousse blonde, ébouriffée autour du visage. Correct, il vient à moi, s’excusant de son retard. Lui aussi a de la fièvre dans les yeux, dans les nerfs, dans tout l’être, tandis qu’il salue ses hôtes. Je lui présente l’ami de Paul. Et alors brusquement, quand tombe, sur le couple que nous formons, le regard clair de cet étranger qui _sait_, sans doute, la griserie s’évanouit, que la musique m’avait jetée au cerveau. Il me paraît insupportable--et c’est ridicule!--qu’un inconnu juge peut-être ma vie. Nous soupons. Mais je ne m’amuse plus; je me sens très lasse. Je ne cause plus. J’ai envie d’être toute seule dans ma chambre--mon vrai _home_, et cependant je sais quelle sombre crise m’y attend où se ravivera la conscience de ma vie gâchée.

22 mars.

_La Danaïde_ est décidément sacrée grand succès par le public et par la presse qui lui fait hommage d’innombrables articles, diversement panachés. Certains sont enthousiastes jusqu’au dithyrambe. D’autres, flatteurs avec des réserves ou même des sévérités imprévues. D’aucuns--assez rares--sont malveillants en toute franchise. Des phrases enguirlandées contredisent des critiques ingénieuses, ou d’une inintelligence de l’œuvre qui exaspère l’artiste ombrageux lequel est l’auteur.

D’un coup d’œil, il parcourt les coupures de l’_Argue_ que chaque courrier lui que apporte; et, en vertu d’une habitude d’antan, il me les communique.

Parmi les liens brisés entre nous, un seul a subsisté dans les ruines de notre vie conjugale, l’amour que, l’un et l’autre, nous avons pour la musique et qui nous a rapprochés jadis, quand il m’a rencontrée jeune fille.

Aussi, tantôt, le déjeuner fini, m’a-t-il suivie dans mon petit salon pour me montrer les derniers articles reçus.

Du fond de ma bergère je le regardais appuyé à la cheminée, déchirant les enveloppes qu’il jetait au feu d’un geste vif. Il supporte mal les critiques, en enfant gâté, avec une sensibilité d’artiste aussi prompte aux emballements qu’aux découragements. Certains entrefilets avivent sa nervosité; et, à la façon dont il me les tend, je devine le besoin que je partage ses indignations contre ce qu’il appelle «l’ineptie» de la critique.

Tandis que je parcours les dits articles, je le sens qui cherche à pénétrer mon impression dont la sincérité lui est certaine. Je la lui livre toute franche. Dame! si ce n’est pas la sienne, il se rebiffe ainsi qu’un gamin qui n’admet pas être dans son tort. La parole impatiente, il discute, autant pour se convaincre lui-même que pour nous prouver, au critique et à moi, combien errent nos jugements.

Dans ces moments-là, il m’intéresse extrêmement, car il parle en maître, connaisseur de toutes les ressources de son art et avec la passion qu’il lui a vouée... La seule passion qui ait pu le rendre constant!

A qui nous verrait en ce moment, nous offririons l’image de deux époux auxquels la communauté des goûts doit rendre la vie fort agréable.

Ironie des apparences!... Mais puisque jusqu’à nouvel ordre, j’ai renoncé à me libérer par une séparation légale, force nous est de continuer à vivre l’un près de l’autre, dans le troupeau des époux.

Ah! nous constituons un bizarre ménage, et le mensonge de notre union de façade m’apparaît parfois si odieux qu’il faut, pour me le faire supporter, l’horreur de livrer au public par un procès l’intimité de ma vie conjugale. Ce que j’ai souffert, je veux être seule à le connaître.

En somme, le détachement ayant accompli peu à peu en moi son œuvre impitoyable et bienfaisante, nos rapports, très simplifiés, sont ceux d’étrangers bien élevés que la vie d’hôtel rapproche banalement à certaines heures. J’occupe un étage de notre maison du Cours-la-Reine, lui, un autre, les deux appartements tout à fait indépendants. Seul, le rez-de-chaussée, salle à manger pièces de réceptions, hall pour les auditions musicales, demeure en commun. Nous nous rencontrons, ou ne nous rencontrons pas, pour les repas, sur un avis donné en temps; toujours comme à l’hôtel, courtoisie en plus. Nous pratiquons chacun à notre guise, ensemble ou séparément, les sorties mondaines, selon la loi d’absolue liberté d’action que nous avons, l’un et l’autre, reconnue indispensable pour rendre possible notre vie sous un même toit.

Je me suis reprise tout entière; et il a très bien compris que je partirais, le jour même où il tenterait d’enfreindre le pacte de la séparation décidée entre nous, sans l’ingérence d’aucun homme de loi.

Grâce à Dieu, comme disent les bonnes gens, ses actes n’éveillent plus en moi l’écho qui me torturait et ne touchent plus mon misérable cœur qu’il n’a pas pu rassasier, parce que je cherchais désespérément en lui ce qui n’y était pas. Presque, je m’étonne maintenant d’avoir tant aimé, tant souffert, tant lutté, pour disputer et garder ce que j’appelais mon bonheur. Pauvre bonheur! ce n’est plus qu’une loque salie d’avoir été traînée dans la boue. Jadis, ce fut un voile merveilleux, un tissu de lumière, à travers lequel je regardais la vie, les yeux éblouis... si je me rappelle bien encore!

Aujourd’hui, mon ivresse dissipée, je vois l’homme qui est mon mari tel qu’il est vraiment, je crois; et j’en suis arrivée à le regarder, curieusement, vivre épanoui dans un égoïsme inconscient et superbe d’où émane son inaltérable insouciance pour tout ce qui ne lui est pas source de jouissance. En amour, pas de cœur; mais des sens de raffiné, insatiable, et chercheur de voluptés rares et violentes. Très séduisant... Cruel sans y penser, point méchant; élégamment amoral.

Après tout, sa mentalité n’est pas sensiblement inférieure à celle de la majorité des hommes, dans le monde où nous fréquentons. Et en plus, c’est un merveilleux artiste. Seulement par nature, et en toute chose, il est l’inconstance faite homme! Donc la fidélité n’existe pas pour lui.

Et justement je lui en demandais, voulant, sur ce chapitre, recevoir autant que je donnais. Prétention naïve et absurde. Autant eût valu exiger de la mer que ses vagues fussent sans remous! Mais, alors je ne savais pas, j’étais si jeune, sans mère; et père absorbé par sa double vie de financier audacieux et d’homme armé pour la conquête.

Il a commencé par me griser d’amour parce que lui-même était grisé. Comment alors aurais-je deviné que cette ivresse était chez lui, seulement une crise, ne devant, ne pouvant être que passagère!

Et cependant il tenait à moi, c’est vrai. L’idéal pour lui, c’eût été de me garder, moi l’épouse, amoureuse autant qu’une maîtresse... Mais aussi de vagabonder partout où sa fantaisie l’attirait.

Si j’avais eu la lâcheté d’accepter, afin de le retenir, cette combinaison charmante pour lui; de continuer à pardonner, comme aux premières fois je l’avais fait dans ma folle passion, croyant, d’ailleurs, à la durée de son retour; alors notre union eût pu subsister, à travers les orages... Pareille à celle de tant d’autres où chacun sait s’accommoder raisonnablement de sa part, fût-elle pitoyable.

Seulement, voilà: à mesure que je le connaissais plus, les liens qui m’avaient si étroitement attachée à lui se déchiraient, mettant mon cœur à vif. Ma volonté n’y était pour rien. C’était l’amour qui se mourait. Et c’était atroce!... Avec quelle angoisse, quels sursauts, quelles révoltes il me quittait, laissant grandir le dégoût d’une vie où je me débattais, à la façon des pauvres oiseaux mortellement blessés qui essaient encore de voler--au prix de quelles douleurs!

Et puis, un jour est venu, où je n’ai plus rien senti. L’amour était mort.

Alors, mon cœur a connu la paix glacée du vide. J’avais atteint le repos; et j’en ai joui comme notre bête humaine jouit de ne plus souffrir, au sortir de la crise qui l’a suppliciée. Mais c’était le repos, l’horrible repos de ceux qui n’attendent, ni n’espèrent, ni ne désirent plus rien. La nuit était tombée sur moi.

Du moins, je ne suis plus malheureuse; et je finirai, je pense, par m’habituer tout à fait à vivre uniquement en spectatrice désintéressée d’elle-même.

C’est une question de temps.

Mon cœur, instruit par l’expérience, ne demande plus rien. Mais sous la tombe qui l’écrase, il se souvient encore de ce dont il avait soif et qui lui a été refusé.

A certaines heures, les heures _noires_, je l’entends qui pleure désespérément tout bas; sans plaintes ni supplications, ni révoltes inutiles. Je me détourne alors, farouchement résolue à le laisser mourir, comme est mort l’amour en moi; cela ne change rien de gémir parce qu’on souffre trop! Tout au plus cela soulage. Du moins, voilà une faiblesse à laquelle, devant moi-même seulement, je me suis abaissée. Et encore, je suis en chemin de m’en guérir tout à fait, grâce à l’incommensurable _je m’en fichisme_ qui m’apporte le bienfait de ne plus m’attacher.

Je ne suis plus que des nerfs et un cerveau, cachant des sens, un cœur glacé, sous le masque de l’usage du monde que je porte bien attaché. Précieux masque auquel je dois une physionomie très «sortable» de femme évidemment fort sceptique, indifférente à la passion jusqu’à l’invraisemblable, plus sauvageonne que sociable mais, en somme, très capable de gaieté, de gaieté moqueuse... gamine... voire même blagueuse,--c’est rare!--en ses causeries avec ses semblables... A moins qu’une impérieuse soif de silence ne fasse d’elle une étrangère, même parmi des amis.

Car mon humeur a de ces voltes,--nées de causes si subtiles parfois!--qui me rendent incompréhensible pour les trois quarts des gens que je fréquente.

D’ailleurs, après quelque résistance, ils se sont habitués à me prendre telle que je me montre à eux.

Même, ils ne s’étonnent plus de me voir si peu troublée par les fantaisies amoureuses de mon mari. Certains--les naïfs--pensent sérieusement: «Elle ne sait pas!» D’autres, plus avisés, décrètent, et ceux-là devinent juste: «Il lui est trop indifférent pour l’émouvoir encore!»

Et il en est aussi qui ajoutent: «Bah! elle se console ailleurs!»

Et ils disent cela parce que je vois, comme il me plaît et autant qu’il me plaît, les hommes qui me distraient; même si je sais qu’ils attendent patiemment «l’heure...». Pauvres hommes! Quelle vaine attente! Ils croient que je raille en déclarant que l’amour pour moi, c’est l’enfer! Par suite, que je le redoute comme les croyants redoutent l’enfer. Ils ne peuvent savoir que Robert m’en a laissé la terreur et le dégoût.

Aussi, plus ou moins renseignés sur ses aventures anti-conjugales, ils se trouvent, comme de juste, en droit d’aller rôder autour d’une femme trop jeune pour «n’être pas avec quelqu’un». Et tous, à peu près, parmi ceux que je reçois ou rencontre dans le monde, s’imaginent pouvoir être ce quelqu’un.

Or, n’arrivant à aucune victoire, ils en tirent l’ingénieuse conclusion que le «quelqu’un» est déjà venu; et, très facilement, lui donnent un nom.

Car, si le monde s’est, bon gré mal gré, habitué à mon indépendance d’allures, il prend sa revanche en émettant sur mon compte une foule de potins--petits et grands--de suppositions, d’affirmations dont je n’ai cure et que je laisse tomber, là où est leur place.

Il se trouve toujours quelque amie pour m’avertir. J’écoute et, bien entendu, je ne me donne pas la peine de remettre les choses au point. Tout m’est désormais tellement égal!

A supposer que Robert ait connaissance de ces vains propos, il y répond par une indifférence à l’unisson avec mon dédain... Peut-être parce qu’il respecte la pleine liberté d’action que j’ai exigée; peut-être, simplement parce qu’il a compris que je n’accepterais ni un soupçon, ni l’ombre d’une observation de lui, qui est le dernier à avoir qualité pour me juger.

Et maintenant, je me demande pourquoi je parle de ces vieilles choses! Sans doute, pour savourer l’ironie de la conversation aux allures semi-conjugales, dont _la Danaïde_--opéra-comique--a été la cause.

Tandis que Robert vilipende un critique maussade, un coup de timbre sonne et le valet de chambre apparaît, lui présentant une carte. Il y jette un coup d’œil et se lève aussitôt.

--Viva, je vous laisse. Il s’agit de voir les épreuves de l’_interview_ d’hier sur _la Danaïde_.

--Parfait! Allez. Ne faites pas attendre.

Il sort; et, avec cet obscur sentiment de délivrance qui m’envahit dès qu’il me quitte, je regagne, ravie, la solitude de ma chambre, où tout de suite, d’instinct, je vais trouver ma chaise longue. Est-ce donc le printemps qui me rend très lasse, me fait toute brisée, à certains jours, d’une fatigue inconnue?...

Blottie dans la mollesse de mes coussins, je reste immobile, songeant à peine; les paupières mi-closes, je contemple le visage ami de ma chambre dont le charme m’est un apaisement. Elle est vraiment _mienne_; car je l’ai créée toute seule. J’en ai patiemment réuni les meubles, du _dix-huitième_ authentique, pas du «truqué»!... qui forment une harmonie délicieuse avec les vieilles boiseries délicatement grises dont les murs sont revêtus, coupées de panneaux en pur jouy, comme les rideaux, les jolies fauteuils à oreillettes du vieux temps, les bergères douillettement souples... Tout cela, venu de la demeure familiale où, tout enfant, j’allais hors de Paris, jouer avec une fougue de petit animal ivre de liberté.

J’ai, autour de moi, des fleurs, beaucoup de fleurs, et mes bibelots préférés. Près de ma chaise longue, la petite table volante, toujours encombrée de livres, revues, journaux,--divers, à embrouiller tous les jugements sur mes goûts,--au milieu desquels, bien juste, trouvent place mon buvard, l’encrier et le frêle cloisonné, chaudement teinté, d’où jaillissent les palmes transparentes d’un asparagus. Au mur, quelques aquarelles, gravures, pastels, mes œuvres d’élection.

Par les hautes fenêtres, ouvertes sur le Cours-la-Reine, je vois fuir, au delà des arbres, à travers la mouvante dentelle des feuilles, l’eau laiteuse aux reflets de jade, que des remous moirent de gris tendre et de bleu passé, sous le sillage des _hirondelles_.

Et je jouis si fort de ce charme des choses que, un moment, je demeure à rêvasser, sans nul désir d’attirer ma table pour y prendre mon buvard et commencer à écrire...

29 mars.

Tantôt, vers la fin de l’après-midi, une averse éclate violemment tout à coup. J’étais près de chez Marinette. Je grimpe chez elle, non par crainte de l’eau, dont je savourais la senteur de verdure fraîche, mais avec l’espoir que cette grosse pluie aura fait revenir au gîte ses deux «petits», que j’aime avec toute ma tendresse maternelle inemployée.

En effet, inquiète des menaces du ciel, leur Anglaise, la prudente Agnès, les a ramenés plus tôt; et je les trouve dans le hall, s’affairant autour d’un chemin de fer dont les rails s’allongent sur le parquet luisant. Guy dirige l’organisation du convoi avec l’assurance de ses six ans; et, comiquement paternel et autoritaire, il se fait aider par Hélène, sa cadette, dont j’aperçois, sous la lumière de la fenêtre, la figure ronde et menue, la bouche en fleur, les yeux câlins et malicieux,--ceux de sa mère,--la mine volontaire de petite personne sûre de son pouvoir. Moi, la première, je suis sans défense devant l’appel caressant de ses bras frais, de ses lèvres, de sa voix d’oiselet...

Leur chemin de fer les accapare si fort qu’ils ne m’ont pas entendue arriver.

Guy a les joues en feu; Hélène, attentive, est presque grave. Je jette:

--Bonjour! les enfants.

Ils redressent la tête et, tout de suite, bondissent vers moi. Guy, en petit homme bien dressé, me baise la main, puis me tend ses joues, pendant qu’Hélène, suspendue après moi, crie à tue-tête:

--Bonjour, tante Viva!... Bonjour!

--Tante Viva, vous allez voir comme le train marche bien! s’exclame Guy, fier de son rôle de chef de gare.

Et Hélène répète, serrant contre moi sa jolie forme câline:

--Vous allez voir! tante Viva.

Agnès intervient:

--Hélène, ne pas grimper ainsi... Laissez Madame votre tante... Si Madame veut entrer dans le petit salon, elle sera mieux.

Je décline cette aimable et insolite proposition. Comment Agnès n’a-t-elle pas encore découvert que ces petits sont une de mes rares joies! S’ils étaient mon bien propre, ils me réconcilieraient avec la vie...

Guy, agenouillé sur le tapis, dispose les wagons, règle l’allure du convoi. Hélène, sa tête bouclée penchée sur l’épaule, les mains croisées derrière le dos, suit les allées et venues de son frère, tenue à distance par son ordre péremptoire devant lequel sa petite volonté n’a pas osé regimber.

Hélène trépigne de joie. Guy a des yeux de mère poule contemplant son poussin qui s’éloigne.

Le petit train, lanternes allumées, file sur la longueur des rails, passe sous les tunnels, devant la gare minuscule... Puis, soudain, comme pour railler notre attention admirative, il s’arrête court.

Guy jette un cri d’émoi et interpelle le coupable:

--Mais va donc! Va donc!... Il ne faut pas t’arrêter!

Naturellement, le petit train reste insensible à ces objurgations. Hélène a l’air terrifié et répète:

--Oh! Guy, je ne lui ai rien fait, tu sais, rien du tout!

Mais Guy ne l’entend même pas. Il a une mine malheureuse, secoue les wagons, la machine, se livre bravement à des tentatives inutiles contre la panne qui s’obstine.

Alors, avec la foi adorable des petits, il me demande:

--S’il vous plaît, tante, faites marcher le train!

Hélas! hélas! je ne suis pas experte du tout en la matière! Pour sauver les apparences, je prends la locomotive en détresse. Je cherche, si je ne puis deviner la cause du mal.

Guy me suggère:

--C’est peut-être, tante, parce que j’ai changé les ampoules?

Les ampoules! Dieu, que ces petits d’aujourd’hui sont donc savants!

Agenouillée auprès de Guy, Hélène accroupie à mes côtés, j’examine la malade que Guy couve d’un coup d’œil anxieux. Agnès, debout derrière nous, est non moins perplexe.

Une voix propose:

--Est-ce que je ne pourrais pas vous aider?

Tous les quatre, nous tournons la tête, sursautant. Près de nous, une flamme d’amusement dans les prunelles, se tient l’ami de Paul, Jacques de Meillane, que le domestique a introduit sans que nous l’entendions, occupés par le train. Il y a peut-être déjà un instant qu’il est là, à se distraire de la comédie que nous lui offrions gratis...

La figure de Guy s’est éclairée.

--Tante, donnez la locomotive au monsieur, s’il vous plaît... Lui saura.

--Tu crois?

--Oh oui! les hommes savent toujours ces choses-là!

J’obéis, tout en répondant au salut profond du «monsieur» aux yeux gris.