Part 1
BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON --25--
LA NUIT TOMBE...
PAR HENRI ARDEL
PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANCIÈRE, 6e.
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DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE:
* Le Rêve de Suzy 59e édition. Un vol. in-16. * Cœur de sceptique 92e édition. Un vol. in-16. (Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.) * Rêve blanc 63e édition. Un vol. in-16. * Mon cousin Guy 157e édition. Un vol. in-16. * Renée Orlis 77e édition. Un vol. in-16. * Un Conte bleu 48e édition. Un vol. in-16. * L’Heure décisive 57e édition. Un vol. in-16. * Seule 109e édition. Un vol. in-16. * Au retour 55e édition. Un vol. in-16. * Tout arrive 60e édition. Un vol. in-16. * Il faut marier Jean! 76e édition. Un vol. in-16. * L’Été de Guillemette 63e édition. Un vol. in-16. * Le Mal d’aimer 106e édition. Un vol. in-16. * Les Ames closes 73e édition. Un vol. in-16. L’Étreinte du passé 92e édition. Un vol. in-16. La Nuit tombe 92e édition. Un vol. in-16. L’Absence 57e édition. Un vol. in-16. La Faute d’autrui 59e édition. Un vol. in-16. L’Aube 80e édition. Un vol. in-16. Le Chemin qui descend 79e édition. Un vol. in-16. Le Feu sous la cendre 87e édition. Un vol. in-16. L’Appel souverain 74e édition. Un vol. in-16. L’Imprudente aventure 80e édition. Un vol. in-16. Les Vacances de la Famille Bryce 25e édition. Un vol. in-8º.
Les volumes dont le titre est précédé d’un astérisque peuvent être mis entre toutes les mains.
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1928.
PARUS DANS LA MÊME COLLECTION
(Décembre 1928)
1. Paul BOURGET, de l’Ac. fr. Le Danseur mondain. 2. Henry BORDEAUX, de l’Ac. fr. La Maison morte. 3. J. et J. THARAUD. L’Ombre de la Croix. 4. H. de BALZAC. Une Ténébreuse Affaire. 5. Edmond ABOUT. Tolla. 6. Germaine ACREMANT. Ces Dames aux chapeaux verts. 7 8 et 9. Alexandre DUMAS. Les Compagnons de Jéhu. Tomes I, II et III. 10. F. DOSTOIEVSKY. Netotchka. 11. Ernest PÉROCHON. Nêne (Prix Goncourt 1920). 12. André LICHTENBERGER. Petite Madame. 13. J.-H. ROSNY aîné, de l’Ac. Gonc. Dans les rues. 14. J.-L. VAUDOYER. La Maîtresse et l’Amie. 15. Henri de RÉGNIER, de l’Ac. fr. Romaine Mirmault. 16. Henry BORDEAUX, de l’Ac. fr. La Neige sur les pas. 17. Jean d’ESME. Les Dieux rouges. 18. Edmond JALOUX. L’Éventail de crêpe. 19. Paul BOURGET, de l’Ac. fr. Le Démon de midi. I. 20. Paul BOURGET, de l’Ac. fr. Le Démon de midi. II. 21. Elissa RHAIS. Le Café chantant. 22. Jean AICARD, de l’Ac. fr. Benjamine. 23. Alphonse DAUDET. Les Rois en exil. 24. Léon TOLSTOÏ. Katia. 25. Henri ARDEL. La Nuit tombe... 26. Edith WHARTON. Sous la neige.
A paraître:
27. MÉRIMÉE. Colomba. 28. Gérard d’HOUVILLE. Le temps d’aimer.
Copyright 1923 by Librairie Plon
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l’U.R.S.S.
LA NUIT TOMBE...
18 mars.
Une averse rageuse bat mes vitres, les cingle de gouttelettes haletantes, sous la rafale d’équinoxe... Une averse qui sera brève comme une colère soudaine et trop violente.
Déjà les nuées lourdes se déchirent et se cernent de lumière. Leurs flocons déchiquetés s’éparpillent vers les lointains d’un ciel très bleu, très pur, d’un bleu presque aigu, dans son intensité.
Et alors, je ne sais pourquoi, tout à coup, l’idée me traverse le cerveau que mon _Moi_ intime ressemble à ce ciel tourmenté, où se heurtent des ombres, des clartés, des souffles de tempête; où les pleurs de la pluie sont soudain dévorés par le feu d’un rais de soleil.
Cette âme houleuse, qui la devinerait--et je m’en amuse...--chez la jeune dame dont, en ce moment, l’image se reflète dans la glace du panneau qui me fait face?
Cette jeune dame a la mine paisiblement nonchalante d’une créature étrangère à tout ce qui bouleverse, distrait ou passionne l’innombrable foule de ses sœurs. Elle ne paraît rien regretter ni souhaiter.
Je viens de la regarder un instant, toute mince en son kimono à grandes fleurs bizarres; sa petite figure d’une pâleur chaude, coiffée de cheveux châtain doré dont les vagues aventurent un flot capricieux au-dessus des yeux sombres.
Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé sur ses mains jointes, un air de parfait _je m’en fichisme_, le regard songeur et la bouche moqueuse... Moqueuse en cet instant surtout, où elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les mystères de son jardin secret.
Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de gré!
Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la cheminée, crépitaient les bûches,--j’ai l’horreur des calorifères!--où flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer exaltait le parfum printanier.
Et les minutes ont coulé... longues?... brèves?... Je l’ignore. Qu’importe d’ailleurs! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je n’ai que faire, hélas!
Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir, d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.
Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume; puisque ce m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon unique confidente.
En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil du maître dont je porte le nom. La _première_ de son nouvel opéra-comique, _La Danaïde_, a pris l’allure d’une manière de triomphe. Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis par les attirances souveraines de l’art et de l’amour... Est-ce de l’amour?... Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en général... Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse beauté.
Ah! que la musique de mon mari est bien à son image! Quand je l’écoute, il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.
Sa musique? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître qui, ayant reçu le «don», connaît, de plus, tous les secrets de son art.
Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.
Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers?... En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi; l’artiste que je comprends si bien, que souvent encore, il me dit--c’est un refrain:
--Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.
Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait: «... Comme toi, Viva.»
Est-il possible que ce temps ait existé? Ah! que c’est loin en arrière dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour...--dix ans de cela... Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition; le désenchantement; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul souvenir m’épouvante.
Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations; exquises, les premières...
Puis les autres!... les mélancoliques, les décevantes, les misérables, qui me jettent encore au visage une brûlure de honte...
Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance!... Trois ans bientôt.
Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé?
Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la loge--une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment--le sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme... Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le _Moi_ maintenant détaché de tout--oh! combien!--regardait passer avec un calme mortel. Et de la pitié aussi...
C’était encore ce même _Moi_, désabusé autant que le vieux roi de l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être vivait son œuvre.
Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur!--pour moi, du moins. La lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la bataille engagée!
Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi:
--Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas?
D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que «ça allait»... aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité, n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la révélation publique d’une œuvre d’art.
Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle capricieuse des _premières_ dont il avait souverainement conquis l’attention.
Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner, une partie artistique qui valait son prix.
Mais l’instant est arrivé où _elle_ est entrée en scène, elle, _la Danaïde_, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à cette minute...
Il la regardait, elle; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois...
Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à demi incliné et m’a murmuré:
--Elle est admirablement belle, n’est-ce pas?
C’était vrai. Et parce que je n’ai jamais su dire autre chose que ma pensée, j’ai répondu:
--Oui, très belle...
Orgueilleusement, je constatais aussi qu’en mon être aucune fibre douloureuse n’avait tressailli. Personne n’aurait pu découvrir, au fond de mes yeux, autre chose qu’une curiosité détachée.
Oui, en vérité, cette femme ainsi dévêtue par l’enroulement étroit de sa tunique, avait l’harmonieuse beauté de quelque nymphe antique; mais cette nymphe était aussi une amoureuse dont les yeux, les lèvres, le geste, la gorge nue, le corps tout entier était prometteur des voluptés qui affolent les mâles.
L’orchestre préludait. Imperceptiblement, elle a tourné la tête vers la loge sombre où elle savait qu’_il_ était.
Une seconde, ils se sont regardés.
Puis elle a commencé à chanter; et dans son chant, elle se donnait toute, pour lui, pour son triomphe... Elle se donnait à lui, son maître qui écoutait, les yeux rivés sur elle. Ah! ils étaient bien unis... Peut-être plus encore qu’en d’autres instants...
Et, de nouveau, avec une allégresse de captive délivrée, j’ai senti que cet homme avait perdu la puissance de me torturer. Je les observais, lui et elle, comme des étrangers qui ne pouvaient en rien m’émouvoir. Ah! que c’était bon!--et décevant... Être consolée du deuil de son amour!... De quel sable est donc fait notre cœur fragile?...
Et l’acte s’est achevé dans un tumulte d’applaudissements. La salle, de toute évidence, était conquise. Alors Robert est revenu sur terre et a repris le sentiment de ma présence pour me dire, avec des yeux où luisait une ivresse:
--Elle a été admirable, n’est-ce pas? Quelle artiste! Il faut que j’aille lui dire combien je suis content. Sans quoi, elle va s’énerver!
Paisible, j’ai répondu, sans qu’il soupçonne même de quel dédain est faite ma condescendance:
--C’est cela, allez... Mais, si possible, ne vous attardez pas trop, car les visiteurs vont pleuvoir pour vous féliciter... Et je sens la menace d’une crise de sauvagerie qui me rendra incapable de les recevoir comme ils le méritent!
--Mais non... mais non... Vous n’aurez aucune crise de cette espèce!... Allons, Viva, faites-moi la charité de supporter, un instant, même les intrus... Je reviens.
Sans attendre ma réponse, il était déjà sur le seuil de la loge, impatient de s’enfuir avant l’apparition des visiteurs qui pouvaient le retenir. Lui, le _maître_, que toute cette foule venait d’acclamer, il avait une impatience de collégien lancé vers un rendez-vous. J’ai senti ma bouche devenir moqueuse. Mais il ne s’en est pas aperçu. Jamais il n’a rien compris de moi... que mes baisers!
Et je me suis détournée pour regarder la salle, transformée en un gigantesque salon, où bourdonnait la rumeur des conversations, scandée par le claquement sec des portes. Les hommes lorgnaient, appuyés aux fauteuils de l’orchestre. Et le coup d’œil en valait la peine? Robert avait une brillante _première_, de celles où toutes les femmes mondaines, demi-mondaines, artistes, sont venues, soucieuses de leur réputation de beauté ou d’élégance. Partout des figures connues, dont, invisible dans l’obscurité de ma loge, je me suis amusée à surprendre les expressions. Ah! que ces lustres éclairaient donc d’intrigues, de jalousies, de curiosités, de malveillance, de potinages...
Au balcon, j’ai aperçu ma savoureuse petite belle-sœur, Marie-Anne Abriès, dite Marinette, vêtue avec son habituel raffinement ultra-chic; toute blonde, toute fine, des épaules rondes et une chair de bébé, ouvrant bien larges des yeux candides, qui voisinent drôlement avec un petit nez fripon et une bouche gamine et caressante. Un Greuze mâtiné de Fragonard.
Près d’elle, père plastronnait; et son mari, l’excellent Paul, souriait, bénévole, confiant en elle comme en lui-même. A son ordinaire, il devait être fier--où la fierté va-t-elle gîter?--de voir sa jeune épouse frôlée par le désir de tous les hommes qui l’approchent. Peut-être, tout de même, ne serait-il pas aussi charmé s’il avait entendu ce propos que j’ai surpris un soir, au passage: «Quand on voit Mme Abriès, on a tout de suite l’envie de coucher avec elle!»
Marinette, elle, n’ignore pas du tout cet effet qu’elle produit et s’en amuse beaucoup; secrètement dotée de ce pouvoir qu’elle a de révolutionner l’élément masculin, elle joue de sa séduction comme d’un éventail, avec une audace naïve d’ingénue, doublée d’une savante coquetterie de femme.
Au demeurant, une honnête petite créature,--jusqu’alors du moins!... Très bonne mère, sans s’absorber en rien dans ses deux poussins... Qui se laisse adorer par son mari et l’aime... bien. Ève avant le péché, regardant le fruit défendu avec des yeux gourmands et tentés, sans y oser mordre... Tout au plus, elle le grignoterait un peu. Car, de son éducation au couvent, il lui reste encore une terreur folle d’un certain enfer réservé aux jolies pécheresses. Et elle l’avoue avec la franchise primesautière qui est l’une de ses nombreuses séductions.
Hier soir, à côté de son grand diable de mari, habillée de blanc, elle avait seize ans, tandis qu’elle bavardait avec un inconnu que Paul semblait lui présenter.
Mais un choc léger a sonné contre ma porte. J’étais découverte. Et les visiteurs prévus ont commencé, discrètement, puis en flot impérieux, à envahir mon asile; des intimes d’abord; des critiques; puis de vagues amis, voire même des inconnus venus à la remorque qui, tous, cherchaient le maître, toujours absent.
D’instinct, je remplissais mon personnage de femme du grand homme; et accueillante autant qu’il convenait, je recevais félicitations, demandes, jugements sur l’œuvre, sur les interprètes et surtout la merveilleuse _Danaïde_ qui a été célébrée avec un général enthousiasme.
Heureusement, j’ai pu garder l’orgueil de ne livrer rien au public du désastre de ma vie conjugale. Mais tandis que je joue mon rôle, un obscur mépris de moi-même gronde en ma conscience, parce que j’accepte ce rôle, tandis que, là-bas, l’homme qui, de nom, demeure mon mari, me trahit sans scrupule, d’intention, sinon de fait.
Marinette entre, m’embrasse câline, et me jette une de ces exclamations gentiment saugrenues qui lui sont familières:
--Viva, que l’émotion des _premières_ te va bien! Ce soir, chérie, tu ressembles plus que jamais à une nuit d’amour!
Je réponds par un ironique geste d’épaules. Pourtant, une seconde, une fibre s’est crispée en moi. Où cette petite a-t-elle été chercher son impertinente comparaison?... Elle ignore cependant que son frère, au temps passé, se plaisait à m’appeler ainsi «Petite nuit d’amour...»
Machinalement, je glisse un coup d’œil vers la glace, curieuse de voir comment mon visage a pu provoquer pareille remarque... Il garde le reflet de l’ardente attention avec laquelle je viens d’écouter. Mais où Marinette y a-t-elle déniché de l’amour; même, simplement, l’ombre de l’amour, comme dit l’autre... Absurdes, ces petites filles!
Tout de suite, autour de Marinette, s’est formée une cour que, de son mieux, elle s’applique à faire flamber, cependant que j’accueille son mari qui, lui aussi, demande:
--Le maître n’est pas là?
--Non. Il faut pour l’instant vous contenter de moi seule.
De sa manière «régence», il me baise les doigts.
--Mais je ne puis rien désirer de mieux; et je m’imagine que le monsieur que je vous amène est de mon avis... Jacques de Meillane, un bon camarade à moi que je viens de retrouver, retour du Japon, et que _la Danaïde_ enthousiasme.
Près de lui, en effet, est un grand garçon, élégant, très brun, dont les yeux gris clair regardent bien en face;--l’inconnu à qui, de loin, j’ai vu Marinette parler.
Il s’est incliné:
--Madame, je suis très confus d’être ici, croyez-le bien. C’est votre beau-frère qui m’a entraîné en causant, sans me dire où il me conduisait... Et puis, au seuil de la terre promise, j’ai succombé à la tentation d’entrer... Voilà...
L’aveu a été jeté drôlement, d’un ton mi-confus, mi-enchanté. J’approuve:
--S’il vous était agréable de le faire vous avez eu bien raison de pénétrer dans notre sombre petit réduit. Il y a si peu de choses distrayantes dans la vie qu’il est toujours prudent de s’offrir celles qui tentent au passage.
Et lui de riposter:
--Madame, oserais-je vous murmurer que c’est là, justement, le conseil que donne, à mon humble avis, la musique de Monsieur votre mari?...
Tiens... tiens... tiens!... Fiez-vous donc à un masque plutôt froid, dont la caractéristique est une expression de volonté forte!
J’ai un peu la curiosité que mon visiteur s’explique; et dans la rumeur des propos qui se croisent, j’insiste:
--... C’est-à-dire, monsieur?...
--Mon Dieu, madame, est-ce parce que je reviens de très loin et ne suis pas au diapason?... parce que je suis, en la matière, un profane?... Mais cette musique se révèle à mon incompétence comparable à quelque forêt magique où je m’aventure ébloui, avec la conscience vague qu’elle doit être dangereuse.
--Dangereuse pour?...
--Pour ceux qui l’écoutent, subjugués au point où je le suis. Elle est très capiteuse! C’est incroyable ce qu’elle donne envie de faire ce que les gens vertueux appellent des sottises!
Ce monsieur est décidément perspicace! Et amusée, j’interroge encore:
--Vous entendez pour la première fois la musique de mon mari?
--Voici plusieurs années, madame, que je vis hors de France...
--Alors, je serais curieuse de connaître votre impression quand vous aurez entendu tout l’opéra! Si vous ne craignez pas de prolonger votre soirée, après le théâtre, venez donc avec mon beau-frère et ma belle-sœur prendre chez moi une tasse de thé. En assez nombreuse compagnie, je vous préviens. Les soirs de _première_, mon salon est accueillant, non pas seulement pour les amis, mais pour les amis des amis...
Pourquoi ai-je dit cela?... Ma phrase n’est pas achevée que cette invitation m’apparaît inexplicable et absurde. Pourtant, il en défile des passants, dans mon salon!...
Est-ce parce que je surprends une surprise,--charmée, il est vrai--dans les yeux qui posent sur moi un regard clair? Ces yeux-là ne doivent jamais mentir.
--Madame, c’est sérieusement que vous parlez?... Prenez garde, je vais dire «oui».
--Mais je vous trouverais très impoli de dire «non».
--Alors, bien vite, avec une infinie reconnaissance, je dis oui...
Et il se courbe, puis prend congé, car la sonnerie annonce la fin de l’entr’acte. Et Robert est demeuré invisible. Juste comme la loge se vide il surgit, nerveux et souriant, jette au hasard de rapides serrements de main, des réponses et des interrogations brèves, avide des impressions du public, après qu’il vient de recevoir celles des artistes.
Puis, tous disparaissent. Le rideau se relève. Il me murmure:
--_Elle_ est en excellentes dispositions. Je pense que nous allons brillamment gagner la partie.
Et il ne s’est pas trompé. Elle est prodigieuse, la force d’envoûtement de sa musique! Cette foule qui écoute vibre avec lui, comme lui, ainsi qu’il l’a voulu. Le torrent de l’harmonie emporte âmes et pensées dans son flot souverain. Demain, il y aura des critiques, des reprises, des attaques.
Mais, ce soir, le charme opère. Tous sont séduits et applaudissent furieusement.
Je me lève brisée, tant cette musique a résonné en moi qui en connaissais les plus fugitives modulations...
Père me ramène.
Juste le temps de rejeter ma pelisse dans ma chambre; de glisser un coup d’œil d’inspection vers ma glace, pour voir quelle figure j’ai; de constater que le frémissement de mes nerfs, toute la soirée, a fouetté de rose ma pâleur et allumé une seyante petite fièvre dans mes yeux...
Bien! J’ai, ce soir, une figure qui me plaît... Ça me suffit, car l’opinion d’autrui... il y a beau temps qu’elle n’existe pas pour moi!... Mais, à ma honte, je l’avoue, quand je sais mon visage dans un mauvais jour, ce m’est désagréable autant qu’une note fausse et me rend stupide!
Un soupçon de poudre sur le bout de mon nez; un coup de vaporisateur sur mes épaules; et je rentre dans le petit salon, tout vivant de paroles, car mes hôtes m’ont suivie de près.
L’élément masculin domine. Mais tout de même déjà, quelques femmes sont arrivées; de celles que j’appelle mes amies, les intimes. Et la pièce a l’aspect que j’aime. La lumière, voilée un peu, caresse, sur les murs, les boiseries pâles à guirlandes, pur Louis XVI, le satin pékiné des meubles d’antan,--authentiques, eux aussi,--mes bibelots précieux, les tableaux sertis d’or éteint ou de laque délicatement teintée, l’odorante floraison qui évoque les visions d’été.