La nuit tombe...

Part 17

Chapter 173,939 wordsPublic domain

--Madame, je sais que mon humble cerveau est incapable de concevoir l’infini; même des intelligences très supérieures en seraient incapables! Mais la conscience incomplète que j’en possède suffit déjà à me donner une certitude qui est, en mon âme, aussi forte que le sentiment même de la vie... comme je viens de vous le dire... Et cette certitude, comment l’aurais-je si je ne la devais à l’Être divin qui m’a créé et m’a marqué de son empreinte? Ne le sentez-vous pas, madame?

Ses yeux limpides, très graves et très bons, se posent sur les miens. Je sens une âme interroger la mienne...

Et la mienne s’ouvre brusquement:

--Non, monsieur le curé, je n’ai pas votre foi et j’en porte durement... ah! oui, bien durement la peine en ce moment! Lorsque j’étais toute jeune, j’ai été une ardente petite chrétienne. Je croyais sans un doute, sans réfléchir... comme les petits, comme les sages, comme ceux qui savent... la foi du charbonnier! Et puis, j’ai été absorbée par ce qui alors était pour moi le bonheur... J’ai vécu dans une atmosphère de scepticisme... si étrangère à toute idée religieuse!... Ensuite, j’ai souffert beaucoup, beaucoup supplié!... vous savez, comme on supplie quand on souffre et qu’on crie, désespéré, vers qui peut vous soutenir... Mais le chagrin ne s’est pas éloigné. Au contraire, il s’est appesanti, tellement cruel que le désespoir a tué ma foi. Et j’ai vécu sans plus rien espérer, devenue étrangère à ce Dieu qui m’abandonnait. Aujourd’hui encore, j’ai besoin de secours, d’espérance, de foi, et je ne trouve rien!...

Ma voix, que j’entendais lente et sourde, se brise tout à coup. Le prêtre, qui m’a écoutée, murmure:

--Pauvre enfant!

Puis un silence tombe dans le salon où crépitent les flammes du beau feu clair. Mes yeux songeurs contemplent, à travers les vitres, la svelte silhouette d’un sapin qui se dresse sous le vent et la pluie; et une seconde, il me semble voir en lui mon image, dans la tourmente des mauvais jours...

Une question me ramène:

--Madame, est-ce qu’il y a des points de doctrine qui vous arrêtent?... Je pourrais alors essayer de dissiper vos doutes!...

Je tourne la tête vers qui m’interroge avec un intérêt compatissant:

--Oh! monsieur le curé, je ne connais rien à la théologie et ne me mêlerais pas de juger et de discuter ce que j’ignore. Mais je souffre d’avoir perdu le sens de la vie spirituelle... de ne plus voir en la religion qu’une très belle illusion, une consolante légende, à laquelle, en la sincérité de mon esprit, je sens que je ne crois plus... malgré mon désir d’y croire... Et pourtant, je traverse des heures où j’aurais tant besoin de trouver un viatique hors du monde!... Monsieur le curé, que faut-il faire?...

Il ne répond pas aussitôt. Il pense. Puis, doucement, après un moment, il prononce:

--Ce qu’il faut?... Prier, comme si vous croyiez, madame; appeler Dieu de toute l’ardeur de votre âme qui le cherche... Et il vous entendra, car il a promis: «Venez à moi, vous tous qui êtes accablés, et je vous soulagerai.»

Dans le recueillement de la pièce que le crépuscule envahit, les paroles tombent comme une promesse de force et de paix. Le mysticisme de cet homme est bienfaisant à ma détresse; et j’implore:

--Monsieur le curé, vous qui savez prier, priez pour moi!

26 septembre.

Les journaux annoncent le retour de Robert à Paris, où ma lettre l’attendait. Que va-t-il dire et faire? Je suis trop lasse pour m’en inquiéter... «Rien ne m’est plus», comme disait une illustre désespérée... Rien que cette idée: «Mon ami part dans quinze jours.»

Seule je vais être pour subir l’épreuve!... Lui dire la vérité et qu’il reste?... Ah! si j’étais libre, je crois que j’aurais la lâcheté de le faire; et j’envie les femmes qui aiment hautement, devant tous, même un amant!... Moi, je n’ai pas d’amant!... Mais un fiancé, comme les jeunes filles;--un fiancé que personne ne doit connaître...

29 septembre.

C’était un bienfaisant jour de repos, sans visiteurs, père chassant ces jours-ci en Sologne. J’avais essayé de faire de la musique, mais la force m’a vite manqué; et j’ai dû retourner à ma chaise longue, où je me reposais quand un coup de cloche à la grille m’a fait tressaillir follement, avec l’absurde pensée que c’était Jacques qui venait me surprendre.

De loin, à travers les massifs, j’entrevoyais une silhouette masculine. Mais ce n’était pas la sienne...

Après quelques minutes, un léger heurt à la porte... Puis les tentures s’écartent; et, devant le domestique qui s’efface, je vois entrer, non pas mon bien-aimé... mais celui qui de nom est encore mon mari. Oui, c’est Robert!...

D’un brusque élan je suis debout:

--Comment, vous, Robert! Ici?

--Pourquoi non?... J’arrive après une absence assez longue pour qu’il soit, je crois, tout naturel que je vienne voir ma femme.

Sa main cherche la mienne qui se lève d’instinct et qu’il porte à ses lèvres. Je me suis rassise, brisée par l’émotion. Lui, reste debout. Une seconde, en silence, nous nous regardons. L’océan l’a bronzé, et le visage est amaigri un peu; sa blessure ou la vie, vie d’amour, vie d’orgueil. Mais ses traits ont ainsi quelque chose de plus mâle, il est toujours beau.

Je ne sais quel visage je lui offre; le choc de sa soudaine arrivée a, sans doute, accentué l’altération de ma figure, car, après m’avoir contemplée avec une surprise qu’il ne peut dissimuler, il s’exclame:

--Est-ce que vous avez été souffrante depuis mon départ, Viva? Je vous retrouve si fluette, si blanche!

--Tout bonnement, peut-être, vous êtes maintenant habitué aux beautés américaines... Non, je n’ai pas été souffrante.

--Alors, vous avez moralement passé un mauvais été?

Il me vient un léger sourire dont il ne peut savoir l’ironie.

--Oh! non, j’ai passé un excellent été; un des plus reposants que j’aie connus depuis longtemps!

Ironique à son tour, il s’incline un peu.

--Je vous remercie.

--Vous n’avez pas à me remercier. Je vous dis simplement ce qui est...

--Et puis-je, du moins, vous demander ce qui vous a si bien reposée?--en admettant que vous êtes reposée... Car votre mine dit tout le contraire!

--Ce qui m’a fait du bien? La jouissance de la liberté qui m’a semblée à ce point bienfaisante que, désormais, je ne saurais plus m’en passer.

Il a un brusque tressaillement. Mais il se domine tout de suite et s’assoit.

--N’étiez-vous pas libre déjà, autant que femme peut l’être? Qu’est-ce que toutes ces phrases vaines!

--Des phrases? Oh! non, tout uniment la vérité. N’avez-vous donc pas reçu la lettre que je vous ai adressée à Paris, avant votre arrivée?

Il incline la tête.

--Je l’ai reçue et... méditée même.

--Alors, je ne comprends pas du tout de quoi vous vous étonnez et pourquoi vous êtes ici.

Un éclair traverse les yeux de Robert.

--Pourquoi?... Parce que j’ai tenu cette lettre pour ce qu’elle était...

--C’est-à-dire?

--Une boutade à laquelle ni vous ni moi nous ne pouvions attacher d’importance.

Nos deux regards, soudain, se bravent, avec une force passionnée.

--Vous avez tort, Robert. Ce que je vous ai écrit est ma résolution. Je vous le répète: je ne reprendrai pas la vie que j’ai menée depuis trois ans... ni mon ridicule personnage d’épouse trompée... Donc, la séparation s’impose. Cet été, vous m’avez fourni encore une raison plus que suffisante pour obtenir mon divorce!

Il a pâli et me regarde aussi stupéfait que si je venais de proférer soudain des paroles insensées.

--Viva, vous ne parlez pas sérieusement!

--Si... encore une fois... très sérieusement!

Il se lève d’un geste violent, se rapproche et saisit mes deux mains.

--Allons donc! Allons donc!... C’est l’impossible que vous demandez! Quand on a été les époux... les amants que nous avons été, on ne se sépare jamais!

Avec tout ce qui me reste de force, je dégage mes mains.

--Le temps dont vous parlez est mort! Je suis maintenant une autre femme. Si je me souviens de la Viva d’autrefois, c’est seulement pour la prendre en pitié, pour la plaindre!...

--Vous avez été heureuse pourtant!...

--D’un si misérable bonheur!... J’en jouissais parce que je ne savais pas alors qu’il en existait d’autre...

--Et maintenant, vous en connaissez un autre?

--Oui... Aujourd’hui, j’ai compris quel bonheur aurait pu être le mien...

--Qui vous l’a appris?... Votre amant?...

Pour la première fois, depuis que nos vies sont séparées, il articule pareille accusation. Et j’en suis stupéfaite, à ce point que l’insulte ne m’atteint pas.

Ah! c’est ma revanche, de pouvoir répondre sans baisser les yeux:

--Je n’ai pas d’amant.

--Mensonge!... Et je puis vous dire le nom de cet homme...

--Dites.

Je le sais, le nom qu’il va prononcer. Père m’a prévenue.

--Tout Paris le connaît. C’est Jacques de Meillane.

Instinctivement, je dresse la tête; et de toute ma hauteur, je prononce:

--M. de Meillane n’est pas mon amant. Ni lui ni un autre. Il ne m’a pas _plu_ d’avoir un amant. C’est pourquoi je puis dire--et c’est la vérité absolue...--que vous êtes le seul auquel j’ai appartenu... jusqu’ici!

Je sens que, dominé par mon accent, il ne met pas en doute ma parole. Mais mon dernier mot le fait bondir. Violemment, je répète:

--Jusqu’ici! Alors vous imaginez que, vous sachant mon bien, j’accepterai de vous perdre?...

--Je ne suis plus votre bien depuis longtemps!... Mais si vous prétendiez continuer à me retenir près de vous, il ne fallait pas me laisser cet été... Il ne fallait pas, là-bas, oublier qu’en France une femme portait votre nom... Il ne fallait pas afficher le peu de souci que vous aviez d’elle, en vous battant aux yeux de tous pour votre maîtresse...

Il se dérobe et martèle avec emportement:

--Et vous prétendez me faire admettre que de telles raisons... auxquelles si facilement je pourrais répondre, déterminent votre conduite imprévue à mon égard? Quelle naïveté me croyez-vous, Viva? Vous si franche, dites donc ce qui est vrai. Vous réclamez le divorce pour épouser l’homme que vous prétendez, malgré les apparences, n’être pas votre amant!

De nouveau, je ne bronche pas devant l’insulte qu’il me lance, les dents serrées par la colère, exaspéré de se heurter à ma résolution qu’il commence à sentir inflexible.

Mais cette discussion m’épuise; et lentement, la voix assourdie, je réponds:

--Vous vous trompez encore... Je ne pense pas que, même libre, j’épouse jamais M. de Meillane.

Soudain calmé, il me jette un coup d’œil effaré; car il ne peut se méprendre à mon accent.

--Alors, pourquoi un divorce inutile?... Que voulez-vous?

--La séparation de nos deux existences, établie devant tous, pour ne plus être exposée à des équivoques blessantes...

--Un scandale enfin!

--Oh! non! Vous et moi ferons de notre mieux pour que tout se passe sans bruit. Les avoués savent très bien arranger ces sortes d’affaires discrètement, quand les clients y tiennent. Comme tout Paris est au courant de notre situation respective, la chose n’étonnera personne et sera sûrement considérée comme toute naturelle.

Il ne me répond pas cette fois. Sa main nerveuse tourmente sa barbe, du geste que je connais bien. Ainsi qu’il me l’a déclaré en toute candeur, il avait pris ma décision imprévue pour une boutade, et l’évidence du contraire le bouleverse.

Inconscient toujours, il s’approche, suppliant, la voix caressante:

--Vous ne sentez donc pas, Viva, combien je revenais avide de vous retrouver?... Pas une femme n’est dans ma vie ce que vous êtes!... Est-ce que jamais je pourrais me passer de votre présence?

Et il est sincère!...

--Vous vous en passiez bien en Amérique, pourtant.

--Là-bas... j’étais en voyage, distrait, occupé de mille soucis... Et puis, je savais que je vous retrouverais... m’attendant...

Entre mes lèvres closes, je marmotte involontairement, si peu que j’aie envie de rire:

--Comme Pénélope!

Il est trop absorbé par sa propre pensée pour prendre garde à mon interruption, et poursuit, avec une sorte d’emportement:

--Ne plus vous avoir près de moi! vous laisser partir! consentir au mal que vous voulez me faire ainsi... C’est fou, la supposition même que je me prêterais à un pareil caprice...

--Vous n’avez cependant pas la prétention de me garder de force?

Il a un sursaut, me regarde; puis, sourdement:

--Ah! comme vous m’en voulez, Viva!... Et comme vous avez bien trouvé votre vengeance!...

Je secoue la tête:

--Ma vengeance?... Ah! je ne songe guère à me venger!... Une dernière fois, écoutez... Votre absence m’a rendue à moi-même; et je ne pourrais plus supporter la vie mensongère que nous avons eue l’un près de l’autre, pendant trois années. Ce qui est faux ne peut jamais durer, Robert. Pour vous, comme pour moi, il est plus digne que notre séparation soit nettement établie. Non, je ne vous en veux pas... Avec les années, j’ai appris qu’il fallait accepter les êtres tels qu’ils sont. Maintenant, je ne m’irrite même plus contre vous... Nous sommes trop loin l’un de l’autre...

Ma voix est tombée si calme et si grave que j’en suis saisie. Quelque chose de définitif a passé entre nous.

Si léger soit-il, Robert doit en avoir l’intuition, car il n’insiste plus. Presque tout bas, il articule:

--Vous êtes dure, Viva! Mais en somme... c’est la justice... Vous avez raison... Et vous êtes dans votre droit.

Un silence lourd de tant de choses qu’il est inutile de dire!... Ah! c’est bien vrai, je ne lui en veux pas... Même plus, devant son désarroi, j’éprouve l’espèce de regret que l’on ressent d’avoir troublé l’insouciance d’un enfant.

Et par certains côtés, ce maître illustre est un enfant... Un cruel enfant gâté!

Il regarde, assombri, vers la forêt lointaine que, sûrement, il ne voit pas. Des minutes passent où je sens grandir le désir douloureux que cet entretien soit fini! Mais je me tais; et c’est lui qui reprend:

--Votre résolution inattendue m’est trop pénible, Viva, pour que je puisse l’accepter ainsi. Je vous supplie de... de réfléchir encore...

--J’ai bien réfléchi, Robert.

--Et votre père vous approuve?

--Père ne sait rien encore.

Je vois s’éclairer les yeux de Robert et je devine que l’espoir lui revient. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il pût lutter ainsi pour me retenir. Il lutte... pour lui? pour le monde?...

Peu m’importe.

En cette minute, père lui apparaît comme un allié naturel.

Et je ne lui enlève pas son illusion. Qui sait quand et comment nous nous reverrons! je lui ai dit ce qu’il devait connaître.

Alors il est mieux de ne pas nous séparer en ennemis...

N’a-t-il pas été la folie de mes vingt ans?

Et je rattache le masque qui m’a rendu possible notre vie commune pendant les trois dernières années. Il suit aussitôt mon exemple. Et sans plus d’allusions au grave sujet, revenus au ton habituel de nos conversations, ainsi que des étrangers courtois, nous causons, un moment encore, des souvenirs artistiques qu’il rapporte de son séjour outre-mer.

2 octobre.

Et les jours passent, les jours fuient, les jours me dévorent.

Jacques, que nous nous voyons peu!... Que nous nous voyons mal, l’un et l’autre garrottés par les entraves que nous essayons de ne pas briser afin que nulle éclaboussure n’atteigne notre amour!

Il part chez sa mère pour une grande semaine... Et après... Après, ce sera l’adieu.

Hier, comme il allait me quitter, je n’ai pas su arrêter un cri d’angoisse:

--Oh! Jacques, il me semble que je ne pourrai me résigner à vous laisser partir!

Il a attiré ma tête entre ses deux mains, ses yeux dans les miens.

--Voulez-vous que je reste, mon amour? Si vous saviez quelle tentation j’ai de me libérer, même par une démission, pour demeurer près de vous!

Je me suis ressaisie:

--Ah! ne faites pas cela!... Ne faites pas cela, surtout! je vous en supplie...

S’il restait... il saurait! Il faut bien que je le laisse partir...

Impérieusement, il réplique:

--Pourquoi ne le ferais-je pas?

--Ce serait insensé... Jamais... nous n’arriverions... à rester sages autant qu’il le faut... Et...

Je parviens à sourire et achève, plaisantant:

--Et quel gâchis!...

--Merci bien! fait-il si drôlement que je me mets à rire pour de bon.

Est-il possible qu’il y ait encore des minutes où je puisse rire!

Ce soudain éclat de gaîté lui cause un évident plaisir. Il riposte avec la vivacité joyeuse qui lui était familière quand je l’ai connu et qui devient rare, depuis plusieurs semaines:

--Si vous vous moquez de moi, madame, gare à vous! Pour me venger, je vous emporte, envers et contre tous, au Canada, sans rien attendre!

--Et puis quand nous débarquerons, on nous déclarera _undesirable_ et on me renverra en France! Vous savez, les autorités du Canada ne badinent pas avec les amoureux! Il vaut mieux, Jacques chéri, que je recouvre d’abord toute seule ma liberté... Ensuite, vous viendrez me chercher.

Je m’arrête, car ma voix s’altère.

Une seconde de silence et j’arrive à me dominer pour finir:

--D’ailleurs, si je ne trouve pas le courage de supporter votre absence, je vous l’écrirai... Et, charitablement, vous viendrez à mon secours, n’est-ce pas?... Ou encore j’irai vous faire une petite visite... bien correcte...

Il se penche et m’étreint d’un geste jaloux.

--C’est cela, vous viendrez, mon amour chéri. Mais vous ne repartirez pas! Quand je vous tiendrai... je vous garderai!...

4 octobre.

A cette heure, c’est lui qui est parti!

Obstinément, j’avais espéré que sa mère reviendrait à Paris, pour ses derniers jours en France. Ainsi, nous n’aurions pas perdu une parcelle du temps qui nous est mesuré.

Mais elle a été souffrante, et des difficultés matérielles l’ont retenue en Dauphiné.

Il est parti et j’ai tressailli de joie et de souffrance à pénétrer ce qu’était, pour cet énergique, le regret de me laisser. C’est divin d’être ainsi aimée! Mais que ce bonheur se paye! Le premier départ de mon ami m’a fait mesurer ce qu’allait être l’autre, le vrai!

Quand il reviendra, à peine nous aurons encore quelques jours, car il s’embarque le 17. En me disant adieu, il m’a murmuré, de ce ton suppliant qui me bouleverse, si différent de son accent ordinaire, ferme et vif:

--Mienne chérie, laissez-moi rester en France, près de vous!

--C’est impossible, mon Jacques, vous le savez bien!... Pour le moment, il faut nous séparer...

Alors, il se tait. La nécessité que j’évoque, il la reconnaît comme moi;--non pour les mêmes raisons! Lui pense que son éloignement vaut mieux tandis que se prépare mon divorce. Moi je songe que je suis à bout de force et ne pourrai plus longtemps dissimuler que je suis broyée. Déjà il me devient difficile de tromper l’inquiétude que je vois s’aviver en lui, malgré mon effort pour lui persuader que toutes les émotions de ces dernières semaines, le souci de l’avenir, causent l’altération, devenue trop évidente, de ma santé.

Pendant la semaine qu’il va passer en Dauphiné, au dernier moment, je verrai enfin le chirurgien. Avant qu’il me quitte, il faut que je sache.

Ah! si j’allais recevoir l’assurance que mes craintes étaient folles, que je vais me remettre vite de mon mal insignifiant!...

Après tout, c’est bien possible. Pourquoi alors, au plus profond de mon âme, suis-je hantée par une impitoyable crainte qu’aucun raisonnement ne peut vaincre? J’ai, si forte, l’impression que la nuit vient pour moi... Et désespérément, je me débats, épouvantée devant l’ombre qui va me saisir... Ah! que je suis loin de prononcer les mots que demandait le prêtre: «Mon Dieu, que votre volonté soit faite! Mieux que votre créature, vous savez ce qui est son bien...»

Jacques voulait parler à sa mère de notre cher secret. Je l’ai supplié de le lui taire encore. A quoi bon la préoccuper par la perspective d’un mariage qui ne se fera, sans doute, jamais?

Et c’est atroce, cette impression de voir fuir le bonheur qui était tout proche!

J’ai dit à Jacques:

--Ne troublez pas les derniers jours que vous avez à passer avec votre mère, puisque je ne suis pas libre encore. Songez à ce qu’elle éprouvera, vous voyant désireux d’épouser une femme divorcée...

--Ma Viva chérie, elle vous aimera et elle comprendra...

Et dans sa voix, il y avait une telle certitude, forte et tendre, qu’une seconde, sa foi m’a fait oublier tout, et je lui ai murmuré:

--Jacques, si vous jugez mieux que votre mère sache dès maintenant, parlez-lui. Faites comme vous préférez, mon bien-aimé.

12 octobre.

Mme de Meillane a été encore un peu souffrante. Dans deux jours seulement, Jacques sera de retour, juste pour le départ!

Demain, moi, je vois le docteur Wardènes.

Demain, à cette heure, je connaîtrai mon arrêt.

13 octobre.

Je sais maintenant! Mon intuition, cette fois encore, ne m’avait pas trompée. Ce que la charité professionnelle du docteur Wardènes n’a pas articulé, ma pensée le comprend. Le mal héréditaire m’a saisie à mon tour.

Je suis perdue! tout au moins pour le bonheur, sinon autrement.

Comme la première fois, je suis allée seule au rendez-vous. J’ai supporté, sans un mot, l’examen minutieux, long, attentif; répondu, très calme, à toutes les questions, qui se sont terminées par celle-ci:

--Alors, vous venez seulement de vous apercevoir du mal qui vous amène, madame?

--Non, docteur, je le connais depuis cinq semaines.

Cet homme si calme a littéralement bondi:

--Comment, depuis cinq semaines!... Et c’est aujourd’hui que vous venez me trouver?... Mais c’est fou!... Vous vouliez donc votre perte?

Devant cette indignation, ma vaillance a soudain chancelé.

--Le docteur Vigan, sur mon insistance, m’a déclaré que je ne modifierais pas l’avenir en attendant, comme je le voulais...

--Vous le vouliez! Mais pourquoi vouloir une imprudence insensée?... C’est inouï!... Et vous encourager à la commettre par une promesse ambiguë!...

--Le docteur Vigan ne m’a rien promis. Il a insisté, au contraire, autant qu’il était en son pouvoir, pour me déterminer à me soigner tout de suite. Mais je ne pouvais le faire.

Brusquement je m’arrête, sentant ma voix trembler. La tension de mes nerfs les a rendus si fragiles que les larmes me montaient aux yeux. Bien que, très vite, j’eusse baissé mes paupières pour les cacher, le docteur les avait surprises. Aussitôt, il a perdu son air irrité et il est devenu paternellement bon. Sa main s’est posée sur mon épaule.

--Allons, allons, mon enfant, ne vous laissez pas abattre ainsi... vous qui m’avez l’air d’une petite femme brave. Puisque le dommage est fait, rien ne sert de récriminer. Maintenant il ne reste plus qu’à le réparer au plus vite.

Je l’ai regardé dans les yeux.

--Et vous espérez pouvoir le réparer, docteur?

--Je ferai tout le possible pour cela, madame. Mais je ne puis avoir la même certitude sur le résultat définitif que si je vous avais soignée il y a cinq semaines. Seulement, il ne faut plus attendre.

J’ai secoué la tête, raidie contre l’assaut qui allait venir.

--Docteur, dans quatre jours seulement, au plus tôt, je peux me confier à vous.

De nouveau, une exclamation impatiente; et sous les sourcils blancs, je vois un éclair.

--Mais vous n’avez donc pas compris, mon enfant, que tout retard diminue vos chances...

--De vie?...

--De guérison, tout au moins.

--Docteur, il est impossible que je sois... opérée avant la date que je vous dis...

Ses yeux d’observateur se sont arrêtés sur mon visage. Mais il n’a plus insisté, devinant que j’obéissais à l’une de ces raisons qui dominent tous les conseils de la sagesse. L’un et l’autre nous sommes devenus silencieux.

Il continuait à me regarder, pensif, presque sévère, tandis que, d’un geste amical, je remettais mes gants. Puis, avec une sorte de gravité, il a prononcé:

--Maintenant, je comprends mieux le docteur Vigan. Mais, comme lui-même a dû vous le répéter, vous prenez une sérieuse, très sérieuse responsabilité, en ne vous soignant pas immédiatement.

--Quatre jours, c’est si peu!

--Quatre jours ajoutés à cinq semaines, c’est beaucoup. Ah! ma petite enfant, quel crime vous avez commis envers la simple raison!

Je l’ai senti à ce point sincère dans sa préoccupation que, de nouveau, j’ai faibli une seconde. Et tout bas, j’ai supplié, comme un bébé:

--Oh! docteur, ne me grondez plus!... Et... faites-moi vivre!