Part 16
Marinette, la pauvre petite, me donne vraiment, aujourd’hui, tout ce qu’elle est capable de m’offrir; et, restée seule, je regretterai bien fort l’animation de sa jeune vie, les câlineries de son affection, la drôlerie et l’abandon de ses confidences, ses saillies qui me distrayaient de mon tourment, qu’elle partira sans avoir soupçonné...
Quand elle saura,--surtout si je disparais,--elle me pleurera éperdument. Et puis, elle se fera consoler par l’amie nouvelle que son imagination pare de toutes les grâces.
Tant mieux, après tout. Pourquoi ce désir égoïste de laisser de la tristesse derrière soi?... C’est si peu, un être de moins...
Je regardais Marinette, je les regardais tous autour de moi... Et il me semblait les voir, comme on aperçoit les gens se mouvoir et parler, à travers une glace sans tain, qui en sépare. Tous se révélaient si confiants dans leur foi en l’avenir...
Que mon pressentiment se réalise, ceux qui étaient là, parleront quelques jours, au plus, de moi pour me plaindre. De même, dans le monde, les hommes qui m’ont désirée parce que j’étais seule, les femmes qui m’ont recherchée, jalousée, ou même méprisée parce que je n’avais pas gardé mon brillant époux. Robert, après le premier moment de stupeur devant le dénouement imprévu, savourera sa liberté... Père et Jacques, eux, souffriront... Et puis, le temps leur apportera l’apaisement. Non pas l’oubli. Pour eux, je resterai un précieux petit fantôme enseveli dans leur cœur.
Je songeais, si loin de tous, que j’ai tressailli à une question de Rouvray:
--N’est-ce pas, madame, que vous voudrez bien poser, dans le tableau que je prépare en vue d’arracher les classiques à leur torpeur?
Sans réfléchir, j’ai dit:
--Peut-être, alors, serai-je partie pour quelque grand voyage.
Tous se sont exclamés, curieux. Et Marinette, se penchant, avec un baiser, m’a jeté:
--Viva chérie, tu ne parlerais pas autrement, si tu étais en partance pour un monde meilleur!...
Je n’ai pas répondu, et me suis levée pour organiser une table de bridge.
17 septembre.
Afin de sauvegarder toutes les apparences,--à cause de père...--je reçois, de même que Jacques, mais pas le même jour!... les amis masculins qui, à Paris, étaient des familiers.
Ainsi, aujourd’hui, Voulemont a surgi en auto, à l’heure du thé. Je me suis appliquée à deviser avec lui sur le ton habituel de nos causeries. Mais il me connaît trop bien pour que, en tête à tête, je puisse le tromper...
Tout à coup, notre thé fini, après un silence, dont je n’avais même pas eu conscience, il a interrogé, plantant dans mon regard ses terribles yeux d’observateur:
--Ma petite amie, qu’est-ce que vous avez!... Est-ce l’amour?... Est-ce le chagrin? Il y a des deux dans votre regard! Et vous commencez à inquiéter très fort ma vieille affection...
Son accent était si sincère qu’une subite émotion m’a étreinte une seconde, et le cri de tout mon être m’est venu aux lèvres:
--Tout simplement, mon bon ami, je suis une femme dont la vie s’achève... Et ce n’est pas un moment... gai!...
Aussitôt, j’ai regretté mes paroles imprudentes. Mais il ne pouvait en pénétrer le sens obscur et a haussé les épaules:
--Quelle absurdité vous dites là, madame Viva! Le jour où vous le voudrez, vous recommencerez votre existence, vous le savez bien!
--Oui... mais je ne le veux... ni ne le pourrais... dans le sens où vous me l’offrez!
Il dardait toujours sur moi ses yeux noirs qui ont appris à déchiffrer les visages de femme... Et je l’ai entendu marmotter sous sa moustache:
--Qu’est-ce qu’elle a?... Mais qu’a-t-elle donc?...
Puis, tout haut, il s’exclame:
--Est-ce que par hasard, vous seriez devenue, cet été, une neurasthénique, dégoûtée de la vie?
--Parce qu’elle a fait mon lot bien décevant? Oh! non!... Jamais, vous entendez bien, Voulemont, jamais! je ne l’ai plus... sauvagement aimée!... je n’ai plus désiré l’étreindre, en être enveloppée, sentir ses battements fort, fort, fort!
--Alors... alors... Je ne comprends plus...
--C’est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Dites-vous, tout simplement, que je traverse une crise dont je sortirai... d’une façon ou d’une autre!... Et merci de votre sympathie.
Il se lève, vient à moi, prend mes deux mains dans les siennes.
--Vous savez, n’est-ce pas, petite amie, à quel point elle est chaude, et profonde, et dévouée, ma sympathie! Si je puis quelque chose pour vous, usez de moi, je vous en serai bien reconnaissant!
--Ah! Voulemont, je voudrais bien pouvoir user de votre amitié! Mais ni vous, ni personne, ni moi, nous ne pouvons rien en ce moment à ce qui est... Il me faut tâcher de m’accommoder en brave du présent. Lui seul m’appartient!
Je me tais. Lui aussi songe; pensif, il m’observe. Que m’importe?... Je sais maintenant que je ne trahirai pas mon secret malgré la misérable tentation qui me torture quelquefois de crier ma détresse à une âme humaine. Mais le sceau crispe mes lèvres l’une contre l’autre. Silencieuse, je contemple le parc embrumé par une pluie fine, douce comme le ciel mélancolique.
Et une soudaine question me vient brusquement:
--Est-ce qu’il vous est arrivé quelquefois, aux heures... vous savez, où l’on se juge?... de penser qu’il est triste d’avoir passé, dans l’existence, à la façon d’un bibelot de luxe...--je parle pour moi!...--si inutile, que le bibelot brisé, à personne, il ne fera défaut...
--Quelle misanthropie!... Mais, petite madame, vous oubliez que les bibelots de luxe donnent de la joie à ceux qui en admirent la beauté, et les regrettent très fort, je vous assure, si le mauvais sort les brise...
--Jouissance égoïste!... Par conséquent de mince valeur. Jamais, comme maintenant, je n’ai compris quel viatique ce doit être, quand on regarde derrière soi, de pouvoir se dire: «J’ai rempli la bonne tâche, envers les autres et envers moi-même.» Vous n’imaginez pas de quelle humilité je me sens envahie quand je constate combien j’ai vécu pour moi!
--Nous en sommes tous là, ô censeur austère!
--Mais non... mais non... pas tous. Il y en a qui savent sortir d’eux-mêmes par le cœur, par le cerveau... qui, tout entiers, se donnent à une œuvre.
Flegmatique et taquin, Voulemont continue:
--Par exemple, les anarchistes, acharnés à la destruction de l’abominable société.
Du même ton, je riposte:
--Des victimes de l’idée fausse, ceux-là! Mais à cette idée, ils n’hésitent pas à se sacrifier. Et c’est pourquoi en fin de compte, ils ont plus de valeur que nous, les futiles joueurs de flûte.
--Eh! Eh! petite amie, comme vous y allez!... Évidemment, votre point de vue peut se soutenir; pour le scandale des braves gens et la joie des amateurs du paradoxe. Mais je suis, avec trop de plaisir, «joueur de flûte», pour condamner ces pauvres gens, aujourd’hui traités par vous avec tant de dédain!
--Pas aujourd’hui, seulement, Voulemont! Plus je vieillis et plus je nous trouve... mesquins, nous autres qui, privés de la lutte pour notre subsistance, nous contentons, tout platement, du souci de nos plaisirs, de nos intrigues, de nos ambitions, de nos amours... que sais-je! de tout ce qui constitue le tissu piteux dont nous faisons notre existence. Quelles pauvres petites choses nous sommes! mon ami.
--Des «petites choses» qui sont tout de même des roseaux pensants, comme a dit ce Pascal que vous aimez tant à lire!
Je hausse les épaules:
--Des roseaux qui pensent presque toujours en jouisseurs égoïstes...
--Madame Viva, on pense comme on peut! Ne soyez pas misanthrope!... Je vous assure que j’aperçois, dans mon tissu piteux--et dans celui de mes frères en mesquinerie,--de jolies arabesques..., des broderies délicates... voire même, de-ci, de-là, quelques perles...
Je me mets à rire de la drôlerie de son accent:
--Heureux homme! Je vous félicite. Mais laissons ces graves problèmes et faites-moi de la musique, voulez-vous, monsieur le joueur de flûte.
Et ainsi nous passons un très bon moment qui me repose un peu.
18 septembre.
Depuis des mois, des années, je m’habillais pour satisfaire mon propre goût. Maintenant, c’est pour _lui_ que je cherche ce qui m’est le plus seyant... De même que je m’applique à faire incomparablement beaux et doux, autant qu’il est en mon pouvoir, les fugitifs moments qui nous sont accordés.
Je veux qu’il emporte mon image, élégante, lumineuse, exempte d’une ombre même de déchéance.
Je veux qu’il ne me voie ni souffrante, ni faible, ni fatiguée même. Aussi je surveille avec une attention anxieuse l’altération de mes traits, et j’ai des raffinements de coquetterie pour dissimuler de mon mieux mon amaigrissement, ma pâleur. Sur mes joues qui devenaient pareilles à la cire, j’ai mis hier un peu de poudre rose; très peu...
Et il y a été pris, mon ami cher. Une exclamation joyeuse lui est échappée quand il m’a aperçue ainsi, fraîche sous mon voile, comme j’arrêtais ma charrette anglaise au rond-point où, déjà, il m’attendait.
--Quelle bonne mine vous avez aujourd’hui, petite chérie! Et cela vous va si bien!...
J’avais réussi. Mais de le voir si confiant et si heureux, un sanglot m’a serré la gorge. Et une minute je me suis tue, pendant que, sautée à terre, je demeurais entre ses bras qui m’enveloppaient étroitement, comme j’aime! Car ainsi j’ai la stupide illusion d’être défendue par son étreinte, contre la douleur qui approche de moi.
C’est seulement quand j’ai senti mes yeux redevenus bien secs que j’ai relevé les paupières où mon émotion s’était abritée... Et j’ai pu parler...
Oh! être à lui toute! Aller vers l’abîme, les yeux clos, entre ses bras, sous ses lèvres, et m’anéantir ainsi...
Avec le sentiment que l’adieu approche--si vite!...--une fièvre s’insinue en nous qui s’avive à chacune de nos rencontres; une fièvre faite de la soif inapaisée que nous avons de confondre nos deux êtres...
Lui apporte une fierté délicate et généreuse à m’aimer, à m’adorer!... sans demander rien. Je le sais... Surtout, je le sens!
Et il y a des minutes, maintenant, où je me demande pourquoi lui refuser, pourquoi me refuser une ivresse qui sera sans lendemain?
Sauvagement, je me prends à appeler la rafale merveilleuse qui emporte les êtres hors du monde... A vouloir les délices folles où je perdrai l’épouvante, la notion même de l’avenir, de l’anéantissement possible, et tout proche peut-être.
Puisque j’ai donné le meilleur de moi, pensée, cœur, à quoi bon garder farouchement mon corps qui, bientôt, ne sera plus qu’une loque brisée par le mal, dont lui-même, mon aimé, n’aurait plus le désir? Ma pauvre petite guenille humaine! combien elle m’inspire de tendresse et de pitié, quand je songe à l’horrible travail qui s’accomplit obscurément en elle!
Et cependant, je résiste au désir qui gronde et supplie... Pourquoi?
Quels vieux instincts, à moi légués par ma pure maman, arrêtent l’élan de mon être qui, affolé par le spectre de la destruction, cherche éperdument la brûlante source de vie?
Est-ce donc que je subis l’influence de mon éducation première?... que j’obéis à l’orgueil qui m’impose de partir--si je dois partir--sans avoir failli, sans être descendue au niveau de l’homme à qui je suis liée, des femmes qui se sont livrées à lui?
Parce que je redoute le jugement que mon bien-aimé lui-même pourrait alors porter sur moi?...
Parce que je ne veux pas lui offrir un corps où, peut-être, la mort a planté ses griffes?...
Ah! que de liens m’emprisonnent, entre lesquels je me débats, frémissante, révoltée. Et que, pourtant, je ne brise pas!
20 septembre.
Aujourd’hui, j’étais seule à l’Hersandrie, avec les enfants--ô jouissance bien rare!...--la nouvelle série des invités n’arrivant que demain.
Père, retour de Paris, m’a trouvée allongée dans un _rocking chair_, sous les sapins, ayant l’air de lire. Je ne puis guère lire maintenant... J’ai trop à penser...
Je ne l’avais pas entendu venir, tant mon esprit s’était enfui loin, hors du présent! Et j’ai sursauté, sentant tout à coup sa main sur mes cheveux.
--Eh bien comment va l’enfant, aujourd’hui?
Mes lèvres ont frôlé la main caressante, ainsi que je faisais quand j’étais une petite, en adoration devant père.
--L’enfant jouit du calme de cet après-midi.
--Parfait!... repose-toi bien, ma chérie. Tu as raison de ne pas même lire...
A cette remarque seulement, je me suis aperçue que la revue était tombée sur mes genoux.
Père s’est assis et aspire l’air tiède, un peu humide, qui sent la forêt... Un instant ni l’un ni l’autre nous ne parlons. Je suis lasse, si lasse!... du fardeau que je porte!... Lui, semble réfléchir.
Mais il tourne soudain la tête vers moi qui, distraite, ne surveillais pas mon attitude pour dissimuler la faiblesse qui m’abat... Et j’ai un battement de cœur, l’entendant tout à coup me demander:
--Viva, es-tu souffrante?
--Mais non, père.
Et je dis vrai. Ce n’est pas souffrante que je suis...
--Alors, pourquoi parais-tu si fatiguée?... Pourquoi, de jour en jour, deviens-tu plus fluette?... Si tu continues à t’affiner ainsi, ma Viva, tu finiras par ressembler tout à fait à une petite ombre. Il faut te soigner et devenir, coûte que coûte, une grosse dame.
Il plaisante, mais il n’y a pas de gaîté dans son accent. Malgré mes efforts, le tourment s’est insinué en lui; et ni affaires ni plaisirs ne l’en peuvent plus distraire, je le devine. J’essaie d’être gaie:
--Père, renonces-y tout de suite, jamais je ne deviendrai la grosse dame que tu souhaites et que tu n’aimerais pas du tout à me voir, avoue-le... Tu sais bien que je suis une femme de la petite espèce.
--Oui... oui... évidemment. Mais peut-être aussi as-tu quelque préoccupation? Le retour de Robert?...
Je hausse les épaules malgré moi.
--J’aimerais certes mieux qu’il ne revînt pas... Mais c’est l’impossible... Alors j’accepte sa venue comme un mal inévitable. D’ailleurs, nous nous verrons si peu à l’avenir!
Je m’arrête. A quoi bon, déjà, parler d’un divorce que... les circonstances rendront peut-être inutile?
Le regard perspicace de père a cherché le mien qui erre sur les belles pelouses veloutées. Je sens qu’il scrute mon visage.
Après un silence, il reprend:
--Il m’a semblé, Viva, t’apercevoir hier, à Paris, avec Meillane?
--C’est possible... Je suis, en effet, sortie avec lui...
Père ne répond pas et mordille sa moustache.
Immobile dans mon fauteuil, la tête renversée sur le dossier, j’attends, indifférente, des paroles que je pressens. Tout m’est si égal, de ce qu’on peut penser et dire! Dans quelques semaines, je serai hors du monde.
Je ne tourne même pas la tête quand la voix de père s’élève de nouveau:
--Écoute, Viva, tu sais, par expérience, combien je respecte ta liberté d’action. Mais je dois cependant te dire quelque chose... Tu m’inquiètes, ma petite fille chérie.
--En quoi, père?
--Parce que... parce que je crains que tu ne te laisses, en ce moment, entraîner dans une aventure sans issue... du moins, sans issue satisfaisante... Et si le mal n’est déjà fait, je te crie: «Casse-cou!...»
--Père, parle franchement, et je te répondrai de même.
Il se lève, fait quelques pas de long en large, la tête penchée... Puis il se rapproche de mon fauteuil. Sa main, impérieuse un peu, comme celle de Jacques, se pose sur mon front.
--Ma petite fille, prends garde, tu vas faire jaser... tu fais déjà peut-être jaser sur toi, à propos de Meillane.
--Parce que je sors avec lui, comme je suis sortie maintes fois avec tant d’autres?... Jamais alors, père, tu n’en as pris souci!
--Ceux dont tu parles ne ressemblaient pas à Meillane et tu ne les prisais pas... comme lui.
--C’est vrai, je l’estime infiniment. Et, c’est vrai aussi, je ne m’en cache pas.
--Oui, pas assez, mon enfant.
--Pourquoi m’en cacherais-je? Il n’y a rien là que je ne puisse avouer... Pour éviter des bavardages oiseux?... Cela m’est si étranger, ce que les gens peuvent dire ou supposer! Je pense, d’ailleurs, que j’ai tout droit d’agir avec autant d’indépendance que mon mari.
--Oui, humainement parlant, selon la stricte justice, tu en as le droit... C’est très exact! Mais ce droit, Viva, j’avoue qu’il me serait très... pénible de te voir en user... malgré mon ardent désir de te savoir heureuse! D’ailleurs, telle que je te connais, tu ne pourrais pas être longtemps heureuse, obligée de dissimuler ton bonheur.
--Père, écoute-moi et crois-moi... Je n’ai rien... entends-tu?... rien à cacher.
Cette fois, je le regarde en face. Je vois alors passer dans ses yeux un tel éclair de joie que j’en suis saisie. Une seconde, il a semblé un être qui vient d’échapper à un abîme. Jamais je n’aurais imaginé que père pût, à ce point, redouter de me trouver pareille à tant d’autres qu’il n’a jamais condamnées, même plus, qu’il a approuvées plus d’une fois. Ah! quel mystère dans nos jugements!
Et je continue:
--Jacques de Meillane n’a été pour moi qu’un ami... mais un ami comme jamais je n’aurais imaginé en pouvoir rencontrer. Et pour cela, je l’aime... Oh! de toute mon âme, avec ce qu’elle enferme de meilleur!...
Ah! enfin, enfin! il y a quelqu’un devant qui je peux proclamer l’amour qui aura été ma suprême joie!
Père me contemple avec une sorte d’effroi:
--Tu aimes Meillane!... Toi si désabusée?...
--Sait-on jamais comment un miracle se fait?... Oui, père, je l’aime... Si bien des... obstacles ne nous séparaient, à cette heure, je deviendrais sa femme. Et ce serait pour moi le paradis même!... Mais je ne serai pas sa maîtresse.
Entre les dents, père murmure:
--Quelle femme peut être sûre de cela, quand elle aime!
--Dans quelques semaines, père, il sera parti. Si j’avais voulu être à lui, bien facilement et bien souvent, j’en aurais eu l’occasion cet été... Mais je ne le voulais pas... Je ne le veux pas.
Père ne peut pas deviner ce qui me donne, si forte, la certitude de ne pas faillir...
De nouveau, à pas lents, il s’est repris à marcher devant moi. Tout à coup, il se rapproche et son regard, d’ordinaire vif et un peu dur, se pose sur moi, plein d’une pitié tendre:
--Ma pauvre petite fille, tu n’avais pas besoin de cette épreuve-là encore! Je ne m’étonne plus maintenant que tu deviennes l’ombre de toi-même!
--Une épreuve... d’être aimée comme je le suis par un homme comme celui-là? Oh! non, ce n’est pas une épreuve! C’est un bonheur que je n’aurais pas même osé rêver!... Père, tu es le seul être au monde qui connaît maintenant mon cher secret. Laisse-moi, sans crainte, jouir des derniers jours qui nous restent... Et fie-toi à nous!...
Malgré ma volonté, ma voix tremble, tant j’ai d’angoisse dans le cœur. Père se penche et prend ma tête entre ses deux mains:
--Ma pauvre chérie, sois pleinement heureuse comme tu l’entends...
Et il me laisse, préoccupé par notre conversation, je le devine.
Je le regarde s’éloigner; puis, songeuse, je demeure immobile, les yeux perdus dans l’infini de ce ciel de septembre, gris sous la brume. Et je tressaille soudain, sentant des larmes mouiller mes mains allongées sur mes genoux...
24 septembre.
A un carrefour isolé, dans la forêt, nous nous retrouvons, après que j’ai laissé ma voiture chez quelque garde. Là, enfin, nous sommes bien seuls!... Et les premières minutes sont divines...
Je suis trop lasse maintenant pour marcher longtemps. Mais je lutte du moins tant que je puis, pour qu’il ne s’en doute pas.
Il en arrive à me croire tout simplement mauvaise marcheuse; et nous allons d’un pas très lent, à travers les belles allées silencieuses cuivrées par l’automne, son bras ferme me soutenant.
Il me dit ses projets pour _nous_... Et j’écoute, serrée contre lui comme une enfant fatiguée... Si l’on nous voyait ainsi, que n’imaginerait-on pas sans hésiter?
Oh! la vanité des apparences! Quand on l’a éprouvée, quelle indulgence on apporte à juger!
Hier, il m’a dit, sentant mon pas devenir incertain:
--Viva, mon amour, il me semble que l’automne vous rend bien fragile! Cet été, à Samaden, vous étiez comme un petit oiseau que ses ailes emportent, quand vous grimpiez vers le bosquet de mélèzes!
Oui, j’ai été l’ardente créature qui, grisée d’air et de lumière, montait, avide d’aller toujours plus haut!... Et ainsi, je ne serai plus jamais... jamais!... Quel glas... si horrible à entendre que, dans un élan de désespoir, je me suis serrée plus encore contre lui... Je lui ai tendu ma bouche pour qu’il y apporte, l’oubli... Et j’ai oublié...
Mais, trop vite, sa voix m’a réveillée, murmurant:
--Viva, vous exigez trop de moi!... Vous me rendez fou et vous voulez que je reste sage! Je ne suis pas un saint... mais un pauvre homme qui adore...
Oh! quelle tentation a bondi en mon être de ne plus lutter contre nous-mêmes!
Et cependant, je me suis écartée de sa poitrine et j’ai dit:
--C’est vrai. J’ai tort!... Pardonnez-moi, bien-aimé.
24 septembre.
Mauvaise matinée. Une dépêche de Robert, arrivé au Havre. Et le départ de mes deux «petits», que Marinette est venue me reprendre... J’en ai le cœur lourd de regrets et de larmes.
25 septembre.
A la fin de l’après-midi, le curé de Saint-Léger s’est présenté pour une quête. J’étais seule, sur ma chaise longue, des livres près de moi, mon ouvrage tombé sur mes genoux; car je songeais à tant de choses que nous avions dites ce matin, _lui_ et moi, pendant notre promenade dans la forêt,--souvenirs, pensées, projets, espoirs qui mêlent étroitement nos deux vies...
La visite imprévue m’a rejetée sur terre. Je me suis correctement redressée; et j’ai voulu faire approcher mon visiteur de la flambée que j’avais fait allumer, avide de lumière, par cette journée noyée dans une pluie fine.
Mais il a refusé, dissimulant sous sa soutane ses lourdes chaussures boueuses.
Il avait un air d’homme très intimidé. Pour le mettre à l’aise, après qu’il m’avait gauchement présenté sa requête, je lui ai parlé de sa cure, du bien qu’il espérait y faire.
Et aussitôt son embarras a disparu. J’ai retrouvé l’apôtre qui, en chaire, un dimanche, enseignait la puissance du sacrifice, l’apôtre qui, sûrement, pratique ce qu’il enseigne.
Sans doute, il a senti avec quel intérêt j’écoutais la révélation très simple de son effort pour réveiller le zèle de son petit peuple, indifférent, en la majorité, sinon hostile. Peu à peu, il s’est pris à me dire ce qu’il souhaiterait faire en ce pays où il est encore «l’étranger». Et, en parlant, il avait la même conviction fervente qui m’avait frappée déjà. De toute son âme, il se donne à ces inconnus; je l’ai senti à sa réponse quand je lui ai demandé:
--Alors, monsieur le curé, vous n’êtes pas effrayé de la tâche que vous entreprenez?
--Effrayé, madame?... Comment pourrais-je l’être quand, avec moi, j’ai la grâce de Dieu? C’est notre mission de gagner les âmes, d’en gagner beaucoup, d’en gagner toujours plus!
Sans réfléchir, j’ai murmuré pour moi-même:
--Gagner à quoi... et à qui?...
Mais il m’avait entendue. J’ai constaté son imperceptible sursaut:
--Gagner à qui?... Mais à Dieu, madame, qui, sans se lasser, les appelle pour leur bonheur.
Ah! si ce Dieu avait pu s’emparer de mon âme, quelle délivrance de la lui abandonner!
J’ai regardé avec envie le prêtre, paisible en sa foi, et une question m’est échappée:
--Oh! monsieur le curé, comment faites-vous pour croire ainsi?
Il m’a enveloppée d’un regard effaré, ne comprenant pas bien; dans son maigre visage, le regard m’interrogeait, attentif:
--Croire à quoi, madame?
--Mais à tout ce que vous enseignez aux petits et aux grands qui viennent à vous! Je vous en supplie, monsieur le curé, ne vous choquez pas de mes questions dont je m’excuse et répondez-moi, par charité, pensant que vous faites du bien.
--Je vous écoute, madame.
--Ces mystères, cette religion que vous enseignez, vous l’avez étudiée beaucoup et elle vous paraît... sincèrement, en conscience... elle vous paraît la vérité même?
--Oui, madame. Elle m’apparaît évidente comme la vie elle-même.
--Malgré ses... étrangetés, ses obscurités, ses... invraisemblances qui choquent la simple raison?