La nouvelle Cythère

Part 3

Chapter 33,883 wordsPublic domain

Un allegro bruyant et mal joué ouvre le concert. Les garçons et les filles vont et viennent ou forment des groupes auxquels se mêlent les fonctionnaires et les officiers de la flotte. La demi-clarté de la nuit permet des privautés, et les propos les plus libres, en tahitien et en français, se croisent. Quelquefois, en dépit de la vie qu’elle mène, la vahiné sent une offense à sa pudeur dans le geste du «farani» (français). Elle a un mouvement d’épaule d’une grâce particulière, une sorte de frémissement qui marque un vague reproche; elle se drape, ramène le bras droit sur la poitrine et murmure: «Haere fau-fau», ce qui veut dire: «Laissez-moi tranquille, monsieur!», ou plus littéralement: «Va-t-en, polisson!»

Mais voici que l’on joue une polka. Les vahiné se mettent à sauter, toutes droites dans leurs peignoirs flottants, en mesure, scandant une chanson libertine, car, mieux que le latin, le tahitien brave l’honnêteté dans les mots. N’est-ce pas Loti lui-même que j’ai devant moi, donnant le bras gauche à Rarahu et le bras droit à Térii? L’élégant officier, en jaquette et en casquette blanches, est entraîné par les bonds de ses compagnes. Quand il s’arrête essoufflé, c’est pour leur faire présent d’une couronne de fleurs et se parer lui-même de ce diadème éphémère dont les parfums violents lui montent au cerveau. La musique terminée, la fête se continue dans la case de Rarahu, meublée d’un lit et d’une malle. L’officier a donné une piastre chilienne pour aller acheter du rhum. Chacun à son tour porte à ses lèvres le goulot de la bouteille...

La vahiné est vénale sans être cupide. Elle ne se livre pas au premier venu pour échapper à la misère, et ne tient guère à l’argent. La misère est inconnue dans ce pays où, sous un ciel de feu, croissent naturellement les fruits et les racines dont se nourrit l’indigène. La vahiné «fait la fête» pour elle-même, pour le plaisir qu’elle y prend, pour l’ivresse qu’elle y trouve, pour le festin dont elle a sa part et où, parée de son peignoir le plus joli, couronnée de fleurs, elle se gorge de nourriture et de vin, en attendant la danse finale, l’_upa-upa_ par laquelle s’achève l’orgie.

L’upa-upa est une danse de bacchantes, une sorte de mimique passionnée et fougueuse où chaque geste a sa signification et une signification si accentuée que le ballet se termine quelquefois dans une étreinte amoureuse. Ce sont des mouvements des cuisses, des genoux et des reins, rapides et tournoyants, un secouement de tout l’être, avec des cris inarticulés, sur un accompagnement monotone de flûte et de tambour. Ce qui se chante à l’upa-upa dépasse en cynisme les couplets si libres déjà que l’on fredonne sur la place du Gouvernement. L’«_ute_» est un récitatif plutôt qu’une chanson; il commente toutes les phases de la danse favorite et ne contribue pas peu à provoquer un délire érotique dont les plus jeunes enfants sont témoins souvent. Nous sommes loin des mystères d’Isis. Ici, tout se passe au grand jour, au soleil; en plein air, la nuit. A Papeete, par exception, on danse l’upa-upa dans certaines maisons connues de la police, à la clarté des lanternes, au son de l’accordéon (toujours l’accordéon!) et le _papâa_ (l’étranger, le blanc) est admis s’il a payé son écot en rhum, en genièvre, en whiskey ou en absinthe.

D’où viennent ces mœurs? Elles étaient un peu celles de Tahiti avant l’arrivée des Européens; elles se sont peut-être aggravées depuis en une certaine mesure. Elles tiennent à l’ardeur du climat, et sans doute aussi à la promiscuité qui règne fatalement dans les cases indigènes où le père et la mère, les garçons et les filles dorment ensemble, à la clarté de la lanterne, dont la lumière écarte les tupa-pau, les fantômes, les revenants, les diables. Pareille chose ne se passe-t-elle pas dans certaines de nos grandes agglomérations urbaines, à Paris, à Lyon, à Lille, où la nombreuse famille de l’ouvrier couche dans une chambre unique?

Ces mœurs tiennent encore à la légende même de la «Nouvelle Cythère». Tahiti est avant tout un lieu de plaisir. Loti se soucie bien de l’avenir de cette terre enchanteresse, de ce que pourrait ambitionner cette race qui n’est ni sans beauté ni sans noblesse! Rarahu seule l’attire et le retient; il l’a prise à peine nubile en ce pays où la femme est mère à douze ans, et de ses bras elle tombe, jouet à moitié détraqué, dans les bras du gabier. Il faut voir, le dimanche, dans les rues de Papeete, passer les chars à bancs, bondés de filles dont l’une tient l’inévitable accordéon. En route pour l’upa-upa!...

Dès leur arrivée, les missionnaires ont tenté de réagir. Ils ont d’abord fait des lois, édicté des amendes, institué enfin une discipline religieuse avec la sanction de l’excommunication. En vain. Abordez ce Tahitien qui revient du temple, portant sa bible dans une enveloppe de vannerie. Demandez-lui: «Où est ta fille?» Il répond impassiblement: «_Te hapao ore ra i Papeete._» Elle fait ce qu’elle veut à Papeete. Ou encore: «_Te taiata ra i Papeete_»; «_Te ori purumu ra i Papeete._» Elle s’amuse, elle court les rues à Papeete. Si notre homme habite un district où peut-être il a rang de notable, _hui-raatiraa_, il vient loger de temps en temps au chef-lieu, dans la case de sa fille, et ne s’en va pas sans emporter quelques objets à sa convenance, meubles ou effets d’habillement. Jamais un indigène ne s’est adressé à la police pour se plaindre d’un rapt ou pour demander qu’on lui rendît son enfant perdue! D’ailleurs, le soir, dans la case où tous vivent pêle-mêle, la prière finie, s’engagent les conversations libres, rabelaisiennes, pourrait-on dire, n’était l’énormité de l’anachronisme. Cette liberté du langage n’est point le vice, elle peut même sembler saine et innocente, rétrospectivement et littérairement. En réalité, elle est l’accoutumance, pour les vieux et pour les jeunes, aux mauvaises mœurs et une chose triste en dépit des rires éclatants qui lui font cortège.

Au moment de la récolte des oranges, les Tahitiens fabriquent avec ces fruits une sorte d’eau-de-vie ou de vin doux dont ils s’enivrent en commun. Jadis, avant l’annexion, qui leur donna toutes les libertés y compris celle de la boisson, ils allaient se cacher dans les vallées, loin de la surveillance du _mutoï_ (agent de police) pour manipuler et boire l’_ava anani_. Aujourd’hui ils font cela publiquement, en commun, hommes, femmes, enfants, et pendant trois ou quatre mois. Il se passe alors des choses qu’on ne peut raconter.

Tout pour l’indigène est prétexte à fête, à réunion dansante, chantante, buvante: le passage dans le district d’un étranger aussi bien que l’arrivée d’un fonctionnaire. Le chef se hâte, pour faire honneur à son hôte, de rassembler les _himene_, les chœurs religieux, et de préparer un repas monstre où rien ne manquera. Après le banquet viendront les chants, les chants sacrés d’abord, puis les autres; et, pour peu qu’il en témoigne le désir, le voyageur entendra les _ute_, assistera à l’upa-upa, et à des scènes où ces grands enfants se montreront à lui tels qu’ils sont, sans retenue, sans hypocrisie aussi, dans l’abandon de leurs mœurs primitives, dans la double frénésie de l’ivresse et de l’amour.

La race dégénère et meurt. Les grands et beaux vieillards survivent à leur postérité étiolée, rachitique, phthisique, empoisonnée de toutes les façons. Fleurs flétries avant d’être écloses, les filles ne seront jamais femmes ou, si elles le deviennent un jour, ce sera pour donner à leurs époux (_tané_) des enfants condamnés à l’avance.

Ce tableau est un peu sombre, il n’est que trop fidèle. Que reste-t-il du beau roman de Loti? J’ai vu à Moorea la belle-sœur, à la mode tahitienne, du poétique écrivain. C’était une vahiné quelconque, insignifiante, fatiguée, vieillie. En contemplant ce visage brun aux traits un peu durs, en devinant sous le peignoir ce corps déformé, je me prenais à penser qu’un livre était peut-être à faire, _Le Divorce de Loti_, un livre qui nous montrerait l’aimable officier dédaignant les amours indignes, moins épris du monoï, des pieds nus et du poisson cru, revenu à d’autres plaisirs, et cherchant des distractions saines dans l’hydrographie et le balisage. Ironie à part, en dépit de cent pages où le contraire est affirmé en un style si vibrant, Rarahu n’est point faite pour ce diadème de poésie parfumée. Il y a longtemps qu’elle a laissé tomber dans la boue des rues de Papeete cette couronne de fleurs qui parait si étrangement son front casqué de cheveux noirs, plus noirs que le drap funéraire qui recouvre le cercueil où dorment nos illusions à jamais perdues.

Il n’y a point de romans en ce pays; il n’y en eut jamais. A la longue certaines vahiné prennent des allures d’horizontales, pour employer un vocable du jour, et l’on peut dire que la théorie des pêches à quinze sous et des pêches à trente sous, qui fit la fortune du _Demi-Monde_, est aussi bien en situation ici que dans le milieu où vécut Marguerite Gautier. Il y a des catégories dans le vice plutôt que des degrés. Sans doute une nuance sépare de Nini telle jeune fille qui se donne pour rien, telle enfant qui tombe innocente dans les bras du midship, mais demain elles seront en tout pareilles.

Nini est une demi-blanche qui, à Papeete, porte des bottines et dont le peignoir a des tendances à la robe. Nini est à la mode. Elle a voiture et chevaux, maison de ville et maison des champs. Il n’est pas bien sûr qu’elle n’aille pas pieds nus dans son district mais, à Papeete, c’est autre chose. Valentin, l’enseigne de la _Thétis_, en est amoureux fou, aussi Kerveguen et bien d’autres. Le visage ovale, l’œil fendu en amande, la taille d’une exiguïté toute chinoise, elle est bonne fille, spirituelle, épistolière, et s’en moque, recevant de toutes mains et réalisant de son mieux le proverbe cher aux filles d’amour: «Ce qui vient de la flûte retourne au tambour.» Elle n’a jamais aimé et n’aimera jamais personne. Cela ne surprend pas, car à Tahiti on ne dit pas: «Je t’aime!» mais: «Je te veux!» Il n’empêche que la belle vahiné préfère ostensiblement à l’officier de vaisseau qui se ruine pour elle, le _tane_, l’homme de sa race, qui vit des débris de sa table, et à qui elle jette de temps à autre une piastre chilienne et les miettes de son amour.

Plus bas... ne descendons pas plus bas. C’est la barrière avec ses bouges, ses saletés et ses puanteurs, la déchéance et l’avilissement de la créature, l’ignoble dans la fange, quelque chose comme le quartier de l’École militaire, à Paris, et ses bals publics...

Tandis que je prends des notes, voici que m’arrivent les accords des cuivres bruyants. C’est la retraite. La musique joue un air tahitien des plus entraînants qui alterne avec _En revenant de la Revue_. La gloire du général Boulanger a fait le tour du monde. Les instrumentistes marchent précédés et suivis des groupes dansants, sautants plutôt, des Tahitiennes et de leurs amis d’un jour ou d’une heure. Des jeunes enfants se bousculent dans le cortège. Les vahiné se donnent le bras et bondissent en mesure. C’est un tableau unique par une belle nuit, quand la lune éclaire ces rondes folles, secouées dans un rythme étrange, mêlées de rires et de cris sauvages. Tout s’apaise subitement à la dernière note, au dernier coup de caisse. Voici le retour. Rentrons bras dessus, bras dessous; chacun chez nous... Elles ont des noms singuliers et charmants, les brunes filles. Elles s’appellent mesdemoiselles Œil-Baissé, Paresseuse, Nuit, Messagère, Celle qui lance des pierres, Sommet, Méprisante, Mystère, Couchée sur le Dos, Fille Noble, Coup de Pied, l’Éclair, Lune, Solitaire. Rarahu veut dire celle qui gratte. Pour l’euphonie, Matatao, Tuaï, Teüra, Maeva, Marama, Tupuaï, valent bien certains noms greco-français de notre calendrier.

La vahiné est fille de la mer. Elle nage comme un poisson. Elle aime à se jouer dans l’eau. Le soir, vers cinq heures, des troupes de jeunes filles et de femmes vont se baigner dans la Fautaua, l’une des principales rivières de Tahiti, à une demi-heure de Papeete. Elles se jettent dans le torrent du haut d’une petite roche, plongent et replongent, restent sous l’eau une minute et plus, pour reparaître riant aux éclats. Elles ne sont point chastes, mais elles sont décentes. Dans l’eau, elles n’ont qu’un pareu, et s’arrangent de façon à ce qu’on ne voie que leurs bras fermes et ronds. Le bain fini, elles mettent à passer leur peignoir une prestesse qui déconcerte les regards trop indiscrets. Parfois, il faut tout dire, la vahiné est surprise dans le bain par son amant...

Des festins ont lieu au bord de la Fautaua. L’_amuramaa_ terminé, tout le monde se met à l’eau, Européens et Tahitiens, et les échos de la fête vont se perdant dans la vallée profonde.

Il me prend l’envie de déchirer cette esquisse rapide et atténuée des jouissances qui sont la gloire principale de la Nouvelle Cythère. Ce qui me retient peut-être, c’est le souvenir des quelques lignes de M. Renan. Non, la frénésie de l’amour ne saurait être le dernier mot, la fin d’une race condamnée. Il y a quelque chose de mieux à espérer pour elle que le suprême triomphe de l’instinct sur l’intelligence, de la volupté sur la raison, de la bête sur l’ange.

V

A Papenoo.--Archéologie polynésienne.--Les croyances d’autrefois.--Les revenants.--Un peu de poésie.--Refrains guerriers.

Je reviens de Papenoo, l’un des districts les plus intéressants de l’île. J’y ai vu Monseigneur Tepano Jaussen, évêque d’Axieri, ancien vicaire apostolique de Tahiti. Tepano, dans le pays on dit Tepano tout court, célèbre la messe dans une très-modeste église, une case ordinaire, en bois. Il se console de n’avoir pas réussi à extirper l’hérésie en élevant des bœufs, en récoltant des noix de coco et en s’adonnant à d’importants travaux historiques et archéologiques. Il croit avoir trouvé la solution du grand problème de l’origine des Maoris, la race à laquelle appartiennent les Tahitiens et tous les Polynésiens en général.

Tepano est très fier de sa découverte. Il m’a montré des cahiers couverts de notes et, non sans quelque réticence, m’a donné à entendre que c’est dans l’une des Célèbes qu’il faut chercher les traces du premier groupe indien d’où sont nés les Polynésiens. C’est de là qu’ils auraient essaimé dans le Pacifique, abordant successivement à toutes les îles éparses de l’Océanie. Je ne suis pas grand clerc en ces matières. Tout en écoutant Tepano, je le regardais attentivement et je finissais par trouver à ce moine paysan, à ce bénédictin agriculteur, une physionomie à part, avec sa grande barbe grise, sa soutane tout usée et ses obstinations de vieillard et d’érudit qui se convainc lui-même en essayant de convaincre les autres.

En ce moment, Tepano déchiffre un document précieux, des tablettes gravées, des tablettes de bois de rose trouvées dans l’île de Pâques. Or, ce qui manque le plus pour étudier l’histoire des Maoris, ce sont les documents écrits. On ne peut évidemment donner le nom d’écriture aux signes assez rares gravés sur les idoles ou sur quelques pierres. Il en est autrement des tablettes de Tepano; ce sont proprement non des pages mais des lignes d’écriture, et les signes sont bien des caractères qui se répètent et dont le sens lui est connu. Ces caractères ont quelque chose d’hiéroglyphique, mais il s’en faut qu’ils aient la pureté, la beauté des caractères égyptiens. Il est difficile d’en donner une idée sans le secours de la gravure. Malgré leur naïveté grossière, ces caractères n’en constituent pas moins une écriture idéographique imitant, selon la définition de Champollion, plus ou moins exactement les objets existants dans la nature. Voici un poisson à n’en pas douter, deux poissons, trois poissons, une scolopendre, une ligne, un hameçon et un poisson au bout, une volaille ou un oiseau quelconque; et peut-être doit-on voir dans un dernier dessin un bonhomme, un peu déjeté il est vrai, et où il faut de la bonne volonté pour reconnaître les belles proportions du roi de la création.

Le vénérable évêque d’Axiéri a des rivaux et des émules en grand nombre; il en a dans la magistrature, dans l’armée, dans la flotte, dans la gendarmerie, dans l’administration. On a beaucoup écrit sur le passé de la Nouvelle Cythère quoiqu’on n’en sût rien ou peu de chose, mais le moyen de résister à la tentation de dépeindre cette terre tant vantée et de raconter son histoire, les coutumes et les traditions de ses habitants! C’est à qui rassemblera le plus de documents, compulsera le plus d’ouvrages, se livrera aux enquêtes les plus minutieuses, aux observations les plus patientes. De tous ces chercheurs, le plus intéressant est à coup sûr Tepano qui correspond en latin, comme les moines du moyen âge, avec les vicaires apostoliques des îles plus ou moins lointaines, leur fait part de ses découvertes, leur soumet ses hypothèses et leur demande des avis. Patience, quelque temps encore et nous saurons ce que signifient les caractères des tablettes de l’île de Pâques où, dès à présent, le vieil évêque devine des épitaphes, et dont il a fait l’objet d’un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Les Tahitiens ont un passé; ils ne sont pas nés d’hier. Leurs institutions politiques basées sur le régime électif, la suprême dignité de leur allure, de leurs poses, leur politesse native, sont des signes que ce passé ne fut pas sans grandeur. Mais en fait de monuments de ce passé, il n’y a guère que les marae. Le marae est une espèce de tertre où s’élevait jadis un autel fait de fragments de roches et de coraux. Il est situé au bord de la mer et planté d’arbres, principalement de bois de fer. Le marae était à la fois un lieu religieux et un sanctuaire patriotique. Chaque famille de roi ou de chef avait le sien. On y accomplissait les sacrifices et l’on s’y préparait à la guerre. Près de Papeete, dans le district d’Arue, se voit le marae de la famille de Pomaré.

Il faut convenir que la disposition des lieux se prêtait au mystère et que la célébration des rites dans le bosquet sacré ne devait pas être dépourvue d’une certaine poésie toute primitive. En s’aidant des vagues souvenirs des vieillards et des observations recueillies par M. de Bovis, on peut sans trop de peine reconstituer ces scènes intéressantes. Le matin du jour fixé pour le sacrifice, les Tahitiens affluent aux abords du marae. Ils apportent des vivres, des noix de coco, des cochons, des régimes de feï, banane sauvage, des huru, fruit de l’arbre à pain. Les prêtres les haranguent, ils leur répondent. Chacun d’eux est muni de son tiï, de son idole, dont la dimension est proportionnée à sa situation sociale. Cette idole, c’est un morceau de bois, une bûche plus ou moins sculptée, enveloppée d’une gaîne tressée avec le pandanus.

Devant l’autel est placé un amas de feuilles de bananier dont personne n’approche. Ces feuilles de bananier recouvrent le cadavre de la victime choisie pour le sacrifice. La veille, le grand-prêtre a envoyé au roi une petite pierre noire, et cette pierre adroitement lancée a frappé à la tempe un homme qui paressait devant sa case tout en plaisantant avec sa vahiné. L’homme est tombé, tué sur le coup. Son corps a été apporté dans un panier fait de feuilles de cocotier.

Les prières ont commencé, entremêlées de litanies et de discours où tout se confond, la louange des dieux Taaroa, Oro, Tane Raa, etc. et la généalogie des rois ou des chefs. Tandis que le prêtre découvre l’idole du marae, les fidèles sortent leur idole particulière de sa gaîne; les chants sacrés se font entendre, et les litanies sont reprises par un acolyte dont la fonction est de crier, d’aboyer cette liturgie retentissante. Le grand-prêtre s’est baissé vers la victime étendue au pied de l’autel. Il se relève et tend au roi, d’un geste inspiré, l’œil du mort qu’il vient d’arracher de l’orbite. Le roi fait le simulacre d’avaler cet œil. Les prières continuent. Le cadavre est découpé et ses entrailles sont examinées attentivement. La guerre est prochaine. Est-ce la victoire ou la défaite qu’annoncent les indices recueillis par le sacrificateur? Le crieur se tait tandis que le grand-prêtre prononce un discours destiné à surexciter les courages. Le dieu est satisfait; il agrée le sacrifice. Le chœur recommence. Après un dernier discours, les petites idoles sont enveloppées, et la grande idole disparaît aux yeux du peuple qui donne pour épilogue à la cérémonie religieuse un festin copieux, un _amuramaa_, et des danses.

Ce qui ajoute à l’impression produite par ces souvenirs vivants encore dans la mémoire des vieillards, c’est l’aspect de cette belle et riche nature, ce ciel, cette mer, ces monts, ce soleil radieux. Quel spectacle imposant que celui de cette foule d’hommes et de femmes demi-nus et recueillis participant à ces étranges cérémonies! Un dernier trait. Aux abords du marae, aux branches les plus élevées des arbres de bois de fer, étaient suspendus les cadavres des guerriers fameux qui pourrissaient ou se desséchaient là-haut, bercés par la brise qui vient de l’océan ou de la montagne.

Qui peut dire ce qu’il reste des anciennes croyances sous les nouvelles? Le Tahitien le plus pieux, chrétien fervent et membre du conseil de sa paroisse, croit encore aux mauvais esprits, aux tupapau. Un missionnaire me raconte le fait suivant: Il a donné l’ordre, un jour, à un homme de défricher une partie de son enclos. Le travail est achevé; pourtant, sur un petit espace, la brousse est intacte. Interrogé, l’homme répond que cet endroit est fréquenté par les tupapau, et il cite des exemples de gens qui ont été frappés pour avoir touché aux arbres et aux pierres du sol. Ainsi, un habitant du district ayant coupé une branche a été, peu de temps après, atteint du _ovi_, sorte de lèpre, et s’en est allé mourir à Raiatea. Un autre, pour avoir brisé une pierre, a subi le même sort. Ces explications font sourire le missionnaire. Elles lui expliquent pourquoi, seuls, les cocotiers qui se dressent là ne sont pas dépouillés de leurs fruits par les indigènes peu scrupuleux. La superstition lui tient lieu de garde-champêtre.

Mieux que cela! Un Européen avise, pour prendre son repas, un endroit ombragé suffisamment. Des Tahitiens s’approchent et lui conseillent de se retirer. Le lieu où il se trouve est un ancien marae. Y déjeuner serait s’exposer à la colère des mauvais esprits. Sceptique, l’Européen sourit, se met à faire sa cuisine, et mange du meilleur appétit. A huit jours de là, il sent les premières démangeaisons de l’ovi. Il en est mort. Ce fait venu si à propos pour confirmer les indigènes dans leur croyance aux tupapau, m’a été certifié par un ancien lieutenant de vaisseau qui a pris sa retraite à Tahiti.

Si ce n’est pas assez de ces histoires de revenants, je puis en conter d’autres. Un tupapau veillait jalousement sur les corps de deux braves qui séchaient au soleil dans la montagne. Sollicité par des étrangers, un Tahitien alla un jour couper les têtes des cadavres et vint les livrer pour cinq francs à l’arsenal maritime. Le tupapau tira une vengeance éclatante de ce sacrilège. Le même soir, il assaillit le malheureux indigène coupable de violation de sépulture, le roua de coups, et le contraignit à reporter les têtes où il les avait prises.

En y regardant de près, on se rend compte que le tupapau se confond, dans l’esprit de l’indigène, avec le rêve, avec le cauchemar plutôt. La nuit, quand on dort, le tupapau survient sans bruit et vous serre à la gorge. On ne peut ni crier ni se défendre. Tantôt il prend la forme d’un chat, tantôt celle d’un cheval, tantôt celle d’un bœuf. Il ne court point; il vole. Jamais ses pieds ne touchent la terre. Il est impalpable et fuyant.