Part 2
Que faire pour ces malheureux? Le docteur Long parle de fonder une léproserie; d’autres, moins humains, proposent de déporter les lépreux dans une île déserte, comme cela se fait aux _Sandwich_. Toujours est-il qu’avant d’ordonner le départ d’un malade on lui doit quelques soins. Mais, allez donc raisonner contre la peur, et qu’espérez-vous des hommes quand le sentiment de la conservation a parlé?
Avant de regagner le bord je me fais montrer le fort Collet. Ce petit bâtiment est le dernier vestige de la transportation à Nuka-Hiva. Les vaincus de la guerre civile n’ont pas laissé de souvenirs et je ne trouve personne qui puisse me donner des renseignements sur eux. Pendant que l’Administrateur répond obligeamment à mes questions, mon imagination travaille. Nos aimables récidivistes seraient fort bien aux Marquises, trop bien même. La terre n’y manque pas, une terre fertile entre toutes. Par ce temps où la sollicitude publique s’exerce plus souvent au profit des vauriens que des honnêtes gens, on serait parfaitement capable d’envoyer ici Alphonse et Mélie pour y faire souche de mauvais bougres. Que l’on s’en garde! La colonie n’en veut pas entendre parler, et elle a bien raison. Il faut publier partout que ce pays est sain, que l’Européen y peut vivre, s’acclimater en peu de temps, entreprendre des cultures productives. Quant aux récidivistes, qu’ils aillent se promener! Il n’est pas besoin d’eux pour favoriser le développement de la prostitution; elle se développe bien assez toute seule.
Nous nous retrouvons sur le pont du «_City of Papeete_». La brise souffle et le léger navire court comme il ne l’a pas encore fait depuis notre départ de San-Francisco. On apprécie la viande fraîche emportée de Taio-hae et l’on se régale d’œufs à la coque. Avant de quitter la table, je dénonce au mépris public une sauce détestable, le _carry_. C’est une purée d’amande de coco, et de riz, verdâtre et nauséabonde, où il entre du safran, du vinaigre, je ne sais quoi encore. Il paraît que, dans l’Inde, le _carry_ est savoureux, et qu’à Tahiti même on s’en lèche les doigts. L’essai forcé que j’en ai fait sur le bateau m’oblige à déclarer qu’entre beaucoup d’inventions culinaires celle du _carry_ est la plus déplorable.
De nouveau la terre est signalée. Cette fois nous sommes en présence des Pomotu ou Tuamotu, un archipel dépendant, comme les îles Marquises, des Établissements français en Océanie. Pomotu veut dire îles basses, îles soumises, îles de la nuit, quelque chose de désobligeant pour les indigènes; Tuamotu veut dire îles lointaines. Les cartes disent: Archipel dangereux, quelque chose de terrifiant pour les marins. Plus de roches granitiques aux aspects grandioses: on n’aperçoit que la cime des cocotiers, et, de loin, les îles semblent de vastes pelouses perdues au milieu de l’Océan. Une race robuste vit là. Des pêcheurs pour la plupart. Le sol est fait d’une mince couche de terre végétale qui repose sur des madrépores. Ces polypes se développant de la façon la plus irrégulière, tantôt une île émerge du sein de l’onde et tantôt une île s’affaisse et disparaît. Cette végétation sous-marine, minérale et vivante tout ensemble, enserre des portions de mer qui deviennent des lacs intérieurs ou lagons. C’est ici que la chose devient intéressante: dans ces lagons se pêchent les huîtres qui donnent la nacre industrielle, d’énormes bivalves dont la dimension peut atteindre trente centimètres, et d’autres huîtres plus petites qui donnent les perles.
L’eau est extrêmement limpide; on distingue très bien, à une certaine profondeur, les huîtres suspendues aux rameaux madréporiques comme des nids aux branches des arbres. Pour les aller chercher, les indigènes n’ont pas besoin de cloche ni de scaphandre. Ils plongent en retenant leur respiration tout simplement et peuvent rester ainsi une ou deux minutes sous l’eau. Hommes et femmes se livrent à ce pénible métier qui les expose plus aux dents des requins qu’à l’asphyxie. Plus d’un y a laissé une jambe ou un bras quand il a été assez heureux pour ne pas y laisser sa vie. Un plongeur ordinaire gagne quatre ou cinq francs par jour, lorsque, par exception, il ne pêche pas pour son propre compte.
Hélas! les lagons s’épuisent et les perles deviennent rares comme la nacre elle-même. On a, paraît-il, pêché sans compter, sans donner le temps à l’huître de se reproduire et de croître. En présence de cette dépopulation, la colonie a poussé un cri d’alarme. Que faire pour conserver aux Tuamotu cette source de profits? On a écrit à Paris et l’administration a maternellement envoyé un homme pour étudier la question. Il aurait fallu un praticien, un ostréiculteur de profession: on prit un savant, un secrétaire du Collège de France. Ce savant éminent ne pouvait plonger, sa grandeur l’attachait au rivage, et peut-être ne savait-il pas nager. Il se livra pourtant à de patientes études qui aboutirent à constater que la pintadine, c’est le nom de demoiselle de l’huître perlière, n’était pas hermaphrodite. Ce mollusque se contente d’un sexe, et la plus vulgaire moralité est d’accord avec l’intérêt du commerce pour recommander les mariages; le commerce se contenterait peut-être des unions libres.
A la suite de sa mission, notre savant a rédigé un rapport consciencieux qui débute philosophiquement ainsi: «Tout casse, tout passe, tout lasse! Les perles ont échappé à cette inéluctable loi, triomphé de cette inexorable tendance...» Puis viennent les allusions aux légendes indoues, aux traditions et aux coutumes des Hébreux, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains: voire une citation d’un dictionnaire chinois, l’_Urt-Ja_, publié mille ans avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi votre fille est muette ou, du moins, voilà pourquoi la pêche de la nacre et de la perle est en si mauvais état. Ce n’était pas que la dissertation du secrétaire du Collége de France fût sans valeur. Elle en avait trop, au contraire; elle sentait trop l’Institut et pas assez le négoce. Sans doute on a pris plaisir à entendre rappeler, en comité académique, les perles de Salomon; les deux perles que Cléopâtre portait à ses oreilles et qu’on évaluait dix millions de sesterces, les mêmes qu’elle but après les avoir mises dans le vinaigre; celles de Servilie, mère de Brutus, estimées six millions de sesterces; celles de Lallia Paulina, femme de Caïus Caligula, comptées pour quatorze millions de sesterces; celles de Charles le Téméraire; celles de la couronne de Hongrie; celles de Christian IV de Danemark, celles qui figuraient dans une salade de bijoux offerte par Philippe II à sa femme Élisabeth, salade dont les feuilles étaient des émeraudes, le vinaigre des rubis, l’huile des topazes, et le sel des perles; celle enfin que possédait le même Philippe II, achetée cent mille ducats et grosse comme un œuf de pigeon.
Et les pêcheries des Tuamotu? Que faire pour les rendre plus fécondes? Au dire de notre savant, il faudrait interdire le commerce des huîtres d’une dimension et d’un poids insuffisants. Laissez les huîtres aux coraux; laissez les roses aux rosiers. Plus pratiques, les indigènes ont inventé le _rahui_. Le _rahui_, c’est l’interdiction de pêcher dans les lagons qui ne donnent plus que de petites huîtres. En mettant le _rahui_ pour cinq ans sur un lagon ou une portion de lagon, on a quelque chance, ce délai expiré, d’y pêcher de belles nacres et de non moins belles perles. Ce procédé a bien reçu la sanction de l’expérience mais le Collège de France lui refuse la sienne. C’est bien fait.
Il n’en est pas moins vrai que l’on trouve encore des perles dans les établissements français de l’Océanie, de jolies perles, sphériques, irisées, qui, pour briller d’un éclat moins vif que le diamant, n’en font pas un moins bel effet, fixées au lobe rose de votre oreille si petite, mademoiselle,--serties dans le chaton de votre bague, ou réunies en un collier dont se pare votre cou blanc, délicat, qui de la neige effacerait l’éclat, madame.
Nous passons à travers les îles en constatant l’absence d’un phare protecteur. Est-il possible qu’aucun feu n’indique leur route aux navigateurs qui s’aventurent dans ces parages, à proximité de terres à fleur d’eau qu’ils n’aperçoivent qu’au moment où ils vont les toucher, pour ainsi dire? Cet état de choses va cesser bientôt, m’assure-t-on. Il est temps.
Il y a près de quatre jours que nous avons quitté les Marquises quand, dans la nuit, le phare de la pointe Vénus est aperçu. Nous sommes à Tahiti. Voici la Nouvelle Cythère.
III
Diderot et Pierre Loti.--Papeete.--Le paysage.--Moorea.--Tahitiens et Tahitiennes.--Mœurs et coutumes.
Il y a deux légendes sur Tahiti, une légende philosophique qui nous vient de Diderot et une légende poétique que nous devons à Pierre Loti. Toutes les deux tournent à la gloire de l’état de nature. A les en croire, il n’y aurait rien de sage et de beau comme les mœurs primitives et libres d’un peuple enfant. Il faut bien en rabattre un peu, et six mois de séjour dans la Cythère océanienne font voir les hommes et les choses sous un aspect un peu moins séduisant.
Le philosophe et le romancier voyagent chacun à leur manière. S’ils nous trompent quand ils nous entraînent à leur suite au pays des chimères et des fictions, nous sommes leurs obligés encore. Il vient pourtant un moment où l’on prend assez mal les contes de l’un et les spéculations de l’autre. On traverse les océans et les continents, on affronte les tempêtes et les douanes, les naufrages et les gastralgies, on débarque enfin sur cette terre tant célébrée... La première impression reçue, sans être du désenchantement, répond très imparfaitement à ce qu’on avait rêvé.
Me voici à Papeete, enfin. Papeete, c’est la capitale de Tahiti. Le paysage est admirable mais borné. Tenter de le décrire après Loti ne serait pas sans témérité! Sous un ciel d’un bleu profond, les montagnes nées de la mer plus bleue que le ciel découpent l’horizon d’une façon bizarre et vont s’enfonçant dans les flots. Il en est de sombres, volcans éteints ou seulement endormis qui ont l’air farouche et morne de géants malfaisants condamnés désormais au silence et au repos. D’autres sont grises et verdoyantes avec des sources et des cascades chantantes. Quelques-unes ont au flanc ou à la base des blessures qui sont des antres, des grottes obscures, de ténébreux abîmes. Ce sont des Alpes sans neiges éternelles. Dans toutes les vallées, des ruisseaux, aujourd’hui imperceptibles sous les cailloux détachés du sommet des monts, demain torrents impétueux brisant les ponts et emportant dans leur course furieuse les cases édifiées sur leurs rives. L’île est entourée d’une ceinture de madrépores. Ces madrépores, comme ceux des Tuamotu, c’est un corail jaunâtre, violet ou rose encore, très friable, mais non le corail rouge qui sied si bien aux brunes. Ils forment des récifs contre lesquels la mer vient se briser incessamment en grondant, et c’est à leur présence que la rade de Papeete doit le calme de ses eaux. Ils sont pour elle comme un rempart naturel.
Les couchers de soleil ont ici les clartés changeantes des apothéoses de féerie avec des tons gris, bleus, verts et mordorés. A l’ouest de Papeete, l’île sœur de Moorea se dresse comme un décor planté en plein océan sur un fond bleu tendre ou flamboyant, selon les heures.
Quand le temps est beau, on distingue avec une longue-vue les formes particulières des montagnes de Moorea. Au centre surgit un pic sombre percé à son sommet, et ce trou de quelques mètres a sa légende. Les Iles de la Société furent longtemps en guerre les unes contre les autres. Un grand chef tahitien, un géant, lança un jour contre ses ennemis de Raiatea, île située de l’autre côté de Moorea, à cinquante lieues de distance, une sagaie qui traversa le rocher de part en part. Autre histoire. Il y a une dizaine d’années, un astronome quelque peu polonais, membre correspondant de l’Institut, eut la fantaisie d’escalader le pic percé. Parvenu au sommet, il s’installa dans la lucarne et déjeuna d’un appétit d’alpiniste triomphant. Ce Tartarin avant la lettre, venu à Tahiti pour y faire des observations astronomiques, météorologiques, hydrographiques, etc., est mort à Papeete après un séjour de trente ans. Par testament, il a légué à la ville une horloge de précision que les praticiens de l’endroit ont dérangée à qui mieux mieux.
Pendant que j’admire le décor de Moorea, je me prends à penser qu’il serait nécessaire tout au moins de faire le dénombrement des îles sur lesquelles flotte le pavillon français. C’est d’abord Tahiti et sa petite sœur Moorea, puis l’archipel des Tuamotu, celui des Gambier, Tubuai, Raivavae et Rapa, puis celui des Marquises. Les Iles de la Société se partagent en Iles du Vent et en Iles sous le Vent. Tahiti et Moorea sont les îles du vent, les îles sous le vent sont Raiatea, Huahine et Borabora. A Raiatea flottait, il y a peu de temps encore, un pavillon particulier, celui du protectorat. A Huahine et à Borabora ne flotte rien du tout. Si j’étais un homme politique, je dirais ce que l’on pensait de la situation de la France aux Iles sous le Vent. Elle était bizarre tout au moins. La France et l’Angleterre étaient d’accord pour réviser un traité de 1847 qui instituait la neutralité de ces îles; mais le Parlement anglais de Saint-Jean (Terre-Neuve) n’en voulait pas entendre parler. La diplomatie, qui n’en fait jamais d’autres, avait imaginé de lier la question des Iles sous le Vent à celle des pêcheries de Terre-Neuve. Sortir de cet imbroglio n’était pas facile. On s’en est tiré cependant.
A Raiatea, on nous attendait, et l’on s’étonnait même de notre inactivité; à Huahine on nous espérait, à Borabora on nous craignait. Cette petite île de cinq ou six cents habitants offre un tableau parfait des mœurs politiques tahitiennes. Les factions y sont nettement accusées. On y tient des réunions publiques orageuses dans les _fare-hau_, sorte de forum tahitien. Malheur à la minorité. Elle est à tout moment menacée de la déportation, et nous avons dû plus d’une fois intervenir et nous opposer à l’application d’une peine qui consistait à reléguer des malheureux sur un rocher où tout moyen de subsistance fait défaut. La petite reine de Borabora a épousé un neveu de Pomaré V, le roi honoraire de Tahiti. Ses sujets lui ont fait dire à Papeete, où elle vit habituellement, qu’ils l’attendaient avec impatience... pour la déposer. Je n’ai pas besoin d’ajouter que la pauvre femme n’a mis aucun empressement à déférer à ce désir. Elle est d’ailleurs tout acquise à la France. L’archipel des Tuamotu ne se compose guère que de soixante-dix-huit îles. Il est vrai que, dans le nombre, il en est de la dimension de celles du Bois de Boulogne. Les Marquises comprennent onze îles, et les Gambier cinq ou six. Aux Gambier, la pêche de la nacre et de la perle se pratiquerait aussi activement qu’aux Tuamotu si la race n’y dépérissait rapidement sous l’œil des Pères.
Me voilà loin du paysage, et je ne sais trop si l’on goûtera cette digression à travers la géographie et la politique. Force m’était bien cependant de dire ce que sont ces pays français situés si loin de la France, si loin qu’on n’y connaît point le télégraphe ni le chemin de fer, et que la voie de communication la plus rapide, celle que j’ai prise, exige au moins sept semaines. A sept semaines du boulevard! Qui l’eût cru! A sept semaines des Variétés et du Palais-Bourbon! A sept semaines de tous les théâtres!...
Je fais contre mauvaise fortune bon cœur et j’observe de mon mieux les êtres et la nature dans ces pays étranges. Ils ne sont point tels assurément que nous les montrent Diderot et Pierre Loti.
Le Tahitien vaut mieux que ses mœurs. Il y a en lui un fond de douceur, de docilité, d’extrême bonté, de générosité, de candeur, de qualités enfantines, y compris le respect profond de l’autorité. Bien que l’Européen ne lui ait pas épargné les déceptions, il croit toujours en lui. S’il manifeste parfois un sentiment de défiance, il suffit pour le ramener d’une parole amicale, d’un sourire. C’est dans votre regard qu’il cherche votre pensée, et votre sincérité a bientôt fait de le gagner. Un point très discuté est celui de savoir si le Tahitien est religieux. Des missionnaires protestants l’ont converti au christianisme et, depuis, des missionnaires catholiques sont venus qui ont joint leurs efforts à ceux de leurs devanciers. Chaque dimanche, à Papeete, quelques Tahitiens vont à la messe; mais, il faut en convenir, la foule se porte de préférence au temple protestant où le pasteur français prêche en tahitien et très éloquemment, assure-t-on. Les réunions religieuses sont nombreuses. Il y a jusqu’à quatre services. Venu dès dix heures du matin au temple, le fidèle n’en sort guère qu’à cinq heures du soir. Et pourtant des observateurs malintentionnés prétendent que sous le chrétien le sauvage est resté et que la religion n’est qu’à la surface. A les en croire, ce qui séduit l’indigène dans le protestantisme c’est l’occasion qu’il donne à tout venant de discourir, de prêcher, bien plus que le culte lui-même, la pure et rigide doctrine de Calvin. Le christianisme intellectuel et raffiné de Genève est à peu près impénétrable à ces grands enfants qui ont tout au plus la foi du charbonnier.
Ce ne sont pas les orateurs qui manquent et quels orateurs! véhéments, pathétiques, ironiques, pleins d’images hardies et populaires, avec des gestes qui soulignent admirablement les paroles, et un je ne sais quoi de sérieux et de convaincu qui ne serait pas déplacé dans nos Chambres. Jadis les Tahitiens pratiquaient une sorte de parlementarisme, ce qui ne veut pas dire qu’ils s’entendaient mieux pour cela. Réunis dans la fare-hau, ils délibéraient sur les affaires publiques; ils élisaient leurs chefs et leurs pasteurs. Toute cette vie politique s’est éteinte. On compte pour la ranimer sur l’organisation des districts en communes. Qui vivra, verra.
Voilà le Tahitien au moral. Au physique, il est beau, bien fait, de taille élevée, la physionomie expressive, quelque chose de supérieur dans le port de la tête. Il marche avec noblesse, le torse et les jambes nus, les reins ceints du pareu (prononcez paréo), une large pièce de calicot rouge bariolé de jaune, de bleu ou de blanc. Le dimanche, il passe une chemise bien empesée dont les pans flottent au vent, et dont la blancheur immaculée contraste avec les nuances éclatantes du pareu. Il lui arrive encore, s’il est chef de district ou pasteur, de revêtir un veston de drap noir, mais il ne renonce pas pour cela à l’espèce de jupon qui est pour lui le vêtement fondamental. N’ai-je pas lu dans un rapport quasi officiel la phrase suivante: «Les nègres de Tahiti...»? Le Tahitien n’est nullement noir, il est brun, d’un brun rouge foncé comme les Indiens de l’Amérique, et considère, d’accord en cela avec certains savants, les nègres comme étant une race très inférieure à la sienne. Les préjugés de couleurs sont-ils donc inhérents à la vanité humaine qu’on les retrouve aux antipodes?
La Tahitienne porte en elle cette même assurance. La dernière des vahiné (femmes), va d’un pas de reine, de reine de théâtre, tenant d’une main les plis de l’ample peignoir sans ceinture et à longue traîne qui s’ajoute pour elle au pareu, accusant les seins qu’aucun corset ne retient ni ne comprime. Ces peignoirs sont, avec les plumes du chapeau, le grand luxe des vahiné. On en voit de roses, de blancs, de bleus, de jaunes, de toutes les couleurs, avec des volants et des broderies, et cette variété de tons contribue à faire un ensemble agréable du premier groupe venu de filles ou de femmes. Le chapeau joue un rôle important dans la toilette tahitienne. Il est la grande coquetterie des femmes et des hommes. Fait de bambou finement tressé ou de filaments de pandanus, c’est la coiffure ordinaire, commune à tous, indigènes et Européens. Fait de canne à sucre, il devient un objet de luxe. Tel chapeau vaut soixante-dix ou quatre-vingts francs, et si l’on y ajoute le prix de la plume blanche enviée de toute Tahitienne, on arrive à cent-dix ou cent-vingt francs. Autrefois, la vahiné amoureuse jetait une fleur de pia à l’homme de son choix; la mode aujourd’hui est pour elle d’offrir un chapeau. De tels présents coûtent cher à qui les reçoit!
Les enfants sont charmants. Ils n’ont pas deux ans que déjà leur allure décidée copie celle de leurs parents. Le peignoir et le chapeau de paille, qui vont si bien aux femmes faites, vont mieux encore aux fillettes dont les formes graciles ont une élégance particulière sous le vêtement indigène. Elles passent, enlacées, se tenant par la taille, souriantes, innocentes, objets de la convoitise prématurée des hommes...
Me voici venu sans y penser à ce côté de la vie tahitienne sur lequel on a tant écrit: les mœurs. Cook, Forster, Moorenhout, Vincendon-Dumoulin et tant d’autres, sans parler de Bougainville, ont raconté et décrit bien des choses. Il est intéressant de voir si quelque changement s’est produit dans la façon de vivre des Tahitiens. Je me ceins d’un pareu, j’arbore mon nom canaque, _Teraï Tua_, qui veut dire _le ciel à l’horizon_, et je regarde.
«Je m’imagine souvent que si l’humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l’amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie; car ce qui retient l’amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées.»--Je lis cela dans la préface de l’_Abbesse de Jouarre_. Voilà toute trouvée une introduction au chapitre des mœurs.
IV
La frénésie de l’amour.--La fanfare locale.--L’upa-upa.--Quelques traits de mœurs.--Le _Divorce de Loti_.--Le demi-monde à Papeete.--La retraite.--La vahiné au bain.
Il n’est pas besoin d’attendre la fin du monde. Voici un peuple qui se livre avec frénésie à l’amour, naïvement, ingénûment, au milieu des chants et des danses de caractère; un peuple pour lequel le mot vice n’a pas plus de sens que le mot vertu. Que dis-je? Il ignore l’un et l’autre. Il est dépravé mais n’est point coupable. La corruption a commencé pour lui le jour où l’Européen a voulu payer ce qui se donnait pour rien. Ce jour-là, la Tahitienne qui n’était que débauchée s’est réveillée courtisane. Dans la réalité, le rêve poétique de M. Renan aboutit à une décadence. Innocent encore, si l’on veut, en sa liberté extrême, l’amour est devenu la prostitution infâme à prix d’argent.
La Rarahu de Pierre Loti m’est apparue tout à l’heure. De la porte de ma case, je l’ai aperçue, altière dans sa démarche, le front couronné de fleurs, un tiaré (gardenia tahitien) fiché sur son oreille brune, ses longues tresses noires tombant sur les reins. Le parfum du monoï, huile de coco parfumée de santal, m’arrivait, âcre et désagréable, et j’ai cru voir que la belle vahiné n’en était pas à sa première goutte de rhum. J’allais oublier un détail. Sur son cou flexible, j’ai distingué une petite tache scrofuleuse, des vices maternels le stigmate infamant.
Six heures venaient de sonner. Rarahu s’est arrêtée sous la vérandah d’une case où d’autres femmes, ses pareilles, couchées sur le plancher, échangeaient des paroles indécentes en fumant la cigarette roulée dans une feuille de pandanus. Nous nous reverrons à la musique, ce soir.
Huit heures. Le kiosque où se place la fanfare locale vient d’allumer ses lampes à pétrole. Depuis un moment déjà les marchandes de couronnes sont arrivées. Elles se tiennent accroupies sur l’un des côtés de la place du Gouvernement. Une bougie éclaire leur étalage où se trouvent, à côté des fleurs tressées, les cigarettes de pandanus, les ananas, les bananes, les pastèques et les crêpes, noirâtres, minces, sentant la graisse.