La nouvelle Cythère

Part 1

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LA NOUVELLE CYTHÈRE

PAR MONCHOISY

J’étais là, telle chose m’advint.

PARIS G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS 11, RUE DE GRENELLE, 11

1888

ASNIÈRES.--IMPRIMERIE LOUIS BOYER ET Cie

LA

NOUVELLE CYTHÈRE

A beau mentir qui vient de loin.

I

En route pour la Nouvelle Cythère.--A bord du Saint-Laurent.--La tempête, les icebergs et la brume.--Le pilote, rien de Fenimore Cooper.--Reminiscence de l’_Oncle Sam_.--La vérité sur New-York ou l’imposture démasquée.--A travers l’Amérique.--Les derniers des Mohicans.--San-Francisco.

C’est à Bougainville que Tahiti doit le surnom galant de Nouvelle Cythère, une épithète tout à fait dans le goût mythologique et licencieux du dix-huitième siècle. Depuis, la légende s’est encore embellie et poétisée, grâce à Pierre Loti. Il est vrai que l’on conserve dans la flotte le souvenir d’un Viaud très chaste, solitaire et rangé, réservé dans ses discours comme dans ses actions, et créant la Rarahu de son roman du chaos des conversations très libres du carré des officiers. Qu’importe! Il n’est pas un échappé de l’École navale qui ne rêve de faire ce voyage que j’ai entrepris, pour ma part, sous le masque d’un sceptique, d’un Parisien quelque peu revenu des engouements de la vingtième année et légèrement enclin à prendre le contrepied des jolis contes de Pierre Loti.

Le plus court chemin de Paris à Tahiti est celui qui traverse l’Atlantique du Havre à New-York, l’Amérique de New-York à San-Francisco, et l’océan Pacifique de San-Francisco à Papeete. Le _Saint-Laurent_, qui m’a pris au Havre le 5 juin, a eu des aventures. La mer n’a pas toujours été très bonne et la maladresse d’un pilote nous a jetés sur un banc de sable, à l’entrée de la baie d’Hudson. Par ce temps de navigation rapide, on ne s’émeut guère, sur le boulevard, quand on apprend le départ ou l’arrivée d’un transatlantique. Et pourtant ces huit ou dix jours vécus entre le ciel et l’eau, dans ces hôtels flottants, sont féconds en événements et en impressions.

Il y a les passagers, d’abord. La société est variée et un choix difficile à faire. Un général américain, un peu condottière, coudoie un aventurier allemand escorté d’une baronne suspecte. Une chanteuse légère, espagnole ou mexicaine, teinte en roux, s’affale près d’une blonde véritable, la charmante femme d’un fonctionnaire colonial français. Quelques négociants et commis-voyageurs, exportateurs de vins français et d’esprit de table d’hôte, honnêtes gens et bien doués, se montrent chauvins comme il convient. Un fils de famille grisonnant et mûr, réduit à la portion congrue par le jeu et les belles, croise sur le pont un autre échappé du boulevard qui voyage pour oublier des chagrins d’amour et de théâtre. Un abbé italien, un monsignor, curieux et indiscret comme une femme de chambre, converse et controverse avec un moine américain, en redingote longue et en chapeau de cuir bouilli. Un docteur en renom, à qui l’été fait des loisirs, pérégrine avec sa femme, une Russe très jolie et très française. A signaler encore une Américaine un peu garçonnière qui fait des cavaliers seuls, tire au mur, et s’adonne au champagne, à la théosophie et aux sciences occultes. Voilà pour les premières. L’avant est encombré d’émigrants, alsaciens ou italiens pour la plupart, ces derniers plus malpropres encore que mal vêtus. Ceux-ci font danser ceux-là aux sons nasillards d’un accordéon, et, du matin au soir, du même mouvement lourd et rythmé, les filles d’Alsace tournent, tournent. Allez, pauvres gens, vers cette terre lointaine où peut-être votre misère ne fera que changer de patrie!

On joue un whist à bon marché, un piquet plus innocent encore, et on lit un peu à bord. Alphonse Daudet tient la corde avec _Tartarin sur les Alpes_, puis viennent Maupassant, Zola, Stendhal, voire Amédée Achard. Il y a un piano que la mer a un peu éprouvé. Le soprano de la femme d’un agent dramatique se marie au ténor du commissaire, l’un et l’autre passablement enroués. Et vogue la nacelle!...

La société a beau être aimable sinon choisie, l’état-major plein de prévenances, la cuisine délicate et variée, on soupire après la terre ferme. On a pu abréger la distance, on n’a supprimé, hélas! ni le mal de mer ni l’odieuse odeur de graillon de la machine. Les victimes endurent le martyre aux accords inégaux du piano qui malmène des airs d’opérette. Entendue dans ces circonstances tragiques, l’éternelle et joyeuse _Mascotte_ fait pleurer.

Le huitième jour, on aperçoit les icebergs, des banquises, en bon français. Il vente et il gèle sur le pont. Au loin, à la limite extrême de l’horizon, flottent de gigantesques édifices, des cathédrales et des palais de glace, tout blancs avec des reflets d’un bleu vague. Les bizarreries de leur architecture se détachent à merveille sur le fond clair du ciel et de la mer. L’imagination aidant, on en vient à se figurer qu’on a affaire à des débris de cités polaires, peuplées d’êtres fantastiques figés dans le froid comme dans la mort. D’où venez-vous, glaciers flottants que l’Océan entraîne au large? Contez-nous vos voyages? Dites-nous vos mystères?... Bientôt on ne distingue plus que des formes transparentes en quelque sorte qui s’évanouissent insensiblement dans l’éther.

Voici le brouillard. A l’entrée de la baie d’Hudson, un pilote, je l’ai déjà dit, jette le _Saint-Laurent_ sur le sable. La brume dissipée, le coup d’œil est magnifique. Dans ce large estuaire, le plus beau du monde, navigueraient à l’aise les flottes réunies de toutes les grandes puissances. Pour le moment, la baie est sillonnée de grands steamers et de bateaux de plaisance qui portent des sociétés voyageant en pique-nique. Un de ces bateaux fait songer au troisième acte de _l’Oncle Sam_. Une musique assourdissante couvre d’harmonie le bruit rythmé de la machine. Le lourd bâtiment s’approche de nous. Il a reconnu les couleurs françaises et l’orchestre joue la _Marseillaise_. Sur la dunette du _Saint-Laurent_ on agite des mouchoirs et l’on déclame sur la fraternité des peuples. A la _Marseillaise_ succède l’air national colombien.

On ne bouge toujours pas. Une demi-douzaine de remorqueurs s’offrent pour réparer la bévue du pilote. Le capitaine est furieux. Il improvise une manœuvre qui réussit. Le _Saint-Laurent_ recouvre enfin la liberté de ses mouvements, et, vers sept heures du soir, il est à quai.

New-York, une belle ville! C’est à croire que ceux qui ont dit cela n’ont jamais mis les pieds dans cette monstrueuse cité, ou qu’ils se sont donné le mot pour mystifier l’univers. C’est immense, démesuré, énorme, mais laid, difforme, triste, sale, puant. Des rues mal pavées, ravinées, boueuses même par le soleil, rhumatismales, catarrheuses, mortelles. Les tramways vous courent après, les chemins de fer vous roulent sur la tête. Le ciel garde Paris du métropolitain aérien! Les passants vous bousculent et vous compriment. «Beware the pickpockets!» Il y a bien quelques larges avenues. Broadway, la rue centrale, est longue d’une lieue et plus, mais elle est trop encombrée tandis que la plupart des grandes voies sont désertes, pour ainsi dire. On cueille de la salade dans les squares.

Il n’y a ni édilité ni sûreté à New-York. D’impassibles policemen, nantis du bâton traditionnel, surveillent la circulation des voitures, mais laissent les boys jouer du revolver contre les portes: c’est leur façon de tirer les cordons de sonnette. Hier, au moment où le car (tramway) passait au coin de la 42e rue, trois boys lancent dans la voiture une ligne armée d’un hameçon; cet engin accroche le porte-monnaie qu’une jeune fille tout de blanc vêtue tenait à la main, dans une pose insignifiante et chaste, et les boys se sauvent à toutes jambes avec le produit de leur pêche.

Un joli trait de mœurs municipales. L’an passé il n’y avait point de tramway dans Broadway. La grande rue était trop étroite, disait-on, et trop fréquentée pour qu’on pût sans danger y placer des rails. Un dimanche matin, on trouva la chaussée remuée d’un bout à l’autre. En vertu du repos obligatoire, l’autorité qu’on avait à dessein négligé de consulter était sortie, rentrée plutôt. Le travail fut repris dans la nuit suivante, et, le lundi matin, le _car_ glissait sur la voie ferrée. Procès contre l’audacieuse et trop inventive compagnie, procès et condamnation de certains édiles suspectés de complaisance intéressée; mais le tramway roule toujours, et l’empressement des voyageurs ne permet guère de le supprimer.

Parlons de l’éclairage. Çà et là un jet de lumière électrique d’une blancheur aveuglante, puis des trous d’ombre semés de quelques becs de gaz dont la clarté jaune est insuffisante pour déchiffrer le numéro de la rue ou de l’avenue. Encore une invention de l’esprit yankee! Nommer les rues, c’est, en dépit des fantaisies possibles du corps municipal, attacher à leur position topographique, une idée, un souvenir qui n’est pas d’un mince secours pour le promeneur ou l’homme d’affaires. Ici, on a numéroté les voies, et il faut du temps pour se familiariser avec cette arithmétique urbaine. Comme pour augmenter l’obscurité, les nègres, désireux de s’éviter les mépris des blancs libérateurs, ne sortent que le soleil couché, et leur affluence contribue à faire la nuit plus noire encore.

Au point de vue du théâtre, New-York est une forêt de Bondy où les auteurs dramatiques sont dévalisés en plein jour. C’est la terre d’élection des adaptateurs. On y joue l’_Auberge des Adrets_ en opéra-comique, «_Serment d’amour_» y devient le «_Coq d’or_» et _Faust_ est donné sans la musique.

Les décors sont généralement fort beaux, les costumes très riches, l’orchestre suffisant et les chanteurs médiocres. Les cafés-concerts ne manquent pas. On y chante faux dans toutes les langues. A signaler, à proximité du «_Central Park_», des auditions musicales qui rappellent les concerts Colonne ou Lamoureux, avec cette différence qu’on y boit, qu’on y fume, qu’on y parle, et que les appareils électriques font une sourdine bourdonnante et fatigante à la grande musique.

On fuit New-York le plus vite possible, on passe un bras de mer et l’on se jette dans un train qui vous transporte en vingt-quatre heures à Chicago. En cinq jours et six nuits on est à San-Francisco.

Oh! ces nuits de chemin de fer! Vers six heures, les banquettes se transforment en couchettes à deux étages. Passe encore de dormir au rez-de-chaussée de la maison roulante! Les locataires du premier ont fort à faire pour accomplir l’ascension nécessaire sans blesser la pudeur, pour concilier l’agilité et la décence. Avec cela toutes les couchettes se ressemblent, et les promeneurs nocturnes sont parfois très embarrassés pour retrouver leur gîte. Est-ce ici? Est-ce là? On soulève d’une main hésitante le rideau protecteur et l’on distingue vaguement les traits d’une aimable Américaine enlaidie par son bonnet de nuit et par le cauchemar peut-être... Effrayé d’une pareille indiscrétion, on revient sur ses pas pour tomber sur un homme du Far-West qui ronfle avec un revolver sous son oreiller.

Le train traverse des fleuves, des cités, des plaines immenses, des vallées pittoresques et sauvages, côtoie des montagnes escarpées, mais il ne reste au voyageur ahuri et meurtri que le souvenir vague de tant de choses à peine aperçues dans une course rapide. Deux fois par jour, à des étapes fixées, l’on s’arrête, l’on mange à la hâte des mets dignes de la savane, et l’on repart en jetant quelques _cents_ aux Indiens groupés aux abords des stations.

Il reste bien peu de traces de l’antiquité de leur race dans ces êtres sordidement vêtus qui ont remplacé les grandes chasses par la mendicité. Où sont _Bas-de-Cuir_ et _Œil de Faucon_? Civilisés et alcoolisés, leurs descendants tendent la main, et les _squaw_, leur enfant posé sur la hanche, grimacent un sourire pour avoir un demi-dollar. Ces ex-héros de romans sont bien laids. Aucune grâce chez les femmes, aucune noblesse chez les hommes. Point de flamme dans le regard de ceux qui furent les maîtres de ces vastes contrées. Sous ces jupons et ces vestes sales, ils ont l’air de vagabonds quelconques. Ils ne feraient pas recette à la fête de Neuilly.

San-Francisco plaît mieux que New-York au voyageur français. L’aspect général de la ville, les toilettes des femmes, les devantures des magasins, ont quelque chose de moins américain. On s’y habille avec plus de goût; on y montre plus de politesse. Dans beaucoup de petits détails on retrouve l’empreinte de la colonie française dont l’ancienne prééminence est encore attestée par quelques noms de rues. C’est ici qu’il fait bon entendre parler de la France: on n’y est point patriote à demi! Les autographes de M. Thiers et de Gambetta y sont placés sous verre. Il faut rappeler que la souscription des Français de San-Francisco ne fut pas la moins grosse au lendemain de nos désastres.

Le tramway roule sans chevaux et sans vapeur, au moyen d’un système pareil à celui des ascenseurs. C’est un sujet d’étonnement pour les nouveaux venus que ces véhicules qui vont tout seuls, s’arrêtent et reprennent leur course d’une façon automatique en quelque sorte. On ne dit point «prendre le tramway» mais «prendre le câble», par allusion au mécanisme de cet engin de locomotion.

Autre sujet d’observation. Les sociétés de toutes sortes sont nombreuses en Amérique: à San-Francisco en particulier, elles pullulent. Loges maçonniques aux appellations orientales et symboliques, associations plus ou moins secrètes mais très décoratives, car on s’y affuble des oripeaux les plus dorés, comités infiniment variés, on a le choix. Voulez-vous être _Chevalier de Pythias_ ou _Chevalier de la Légion d’honneur_, pour ne parler que des œuvres de bienfaisance? Ou bien êtes-vous d’humeur à vous faire recevoir parmi les _Chevaliers du Travail_, les _Knights of Labor_, qui jouent un rôle particulier dans les démêlés du travail avec le capital? Il y a encore l’_Étoile Orientale_, les _Vieux Compagnons_, les _Hommes Rouges_, les _Druides_, les _Chevaliers et les Dames d’Honneur_, les _Fils de l’Ouest Doré_, les _Amis réunis du Pacifique_, etc. Maintenant, si vous désirez savoir quels titres modestes on se donne en pays démocratique, retenez la nomenclature suivante: Grand Dictateur, Grand Président, Grand Secrétaire, Suprême Représentant, Grand Sage, Grand Conseiller, Grands Officiers, etc. Quand on prend du galon on n’en saurait trop prendre. Là-dessus, relisez Tocqueville.

Comme nous étions à San-Francisco, on y célébrait l’arrivée des Vétérans de la Grande Armée de la République, _The grand Army Republic_. Il semble tout naturel aux Yankees de commémorer la guerre civile. Chaque année, ce qu’il reste de soldats et d’officiers de l’armée du Nord se donne rendez-vous dans telle ou telle cité. Des trains de plaisir sont organisés et les splendides hôtels américains réduisent leurs prix formidables. C’est en famille que cela se passe. Le vétéran se présente escorté de sa femme et de ses enfants. Tous arborent une médaille et des rubans et procèdent avec une gravité bien saxonne. Plus de cent mille personnes ont défilé sous un arc-de-triomphe monumental construit en quelques jours au centre de Market-Street, la principale rue de San-Francisco. Tout s’est bien passé. A l’an prochain!

II

De San-Francisco à Papeete.--Le père Tropique.--Aux Marquises.--La lèpre.--Au pays de la nacre et des perles.

La goëlette qui porte le courrier à Tahiti part de San-Francisco le premier de chaque mois. Le «_City of Papeete_» est un petit bateau assez élégant de forme et d’une voilure exceptionnelle, jaugeant six cents tonneaux. Il fait le voyage, aller et retour, avec la régularité d’un omnibus. Qu’on est loin du confortable des transatlantiques! Par exemple, plus d’odeur de machine. On tangue et on roule indéfiniment, en cadence, et l’on va doucement, doucement. On met en moyenne trente jours à l’aller et trente-cinq jours au retour. Je conseille cette promenade aux gens de lettres et aux hommes politiques qui souffrent d’un excès de fatigue cérébrale. Il est difficile de trouver à qui parler à bord et les quelques romans emportés de France, ont été depuis longtemps dévorés, lus et relus. Peu ou point d’oiseaux de mer. Pas la moindre baleine; le requin est rare si le marsouin est abondant. De péripéties, pas l’ombre! on espère les alizés, les vents propices; on redoute le _pot-au-noir_, vaste espace où il pleut sans cesse. Le soir, las de n’avoir rien fait, on écoute les chœurs des marins qui s’accompagnent d’un accordéon. Encore l’accordéon! Ils chantent le _Navire qui n’est pas revenu_, et l’effet produit est curieux. Il s’établit comme une harmonie des choses entre la mer, le navire, les chanteurs, les passagers, la voix, la brise et la vague. Tout se fond dans un ensemble qui n’est pas sans beauté, au clair de la lune par une belle nuit étoilée, alors qu’apparaît enfin la Croix du Sud, une constellation de médiocre envergure à laquelle on a fait une réputation fort au-dessus de son mérite.

J’ai gardé le silence sur le passage de la Ligne, peut-être parce que le baptême traditionnel a été l’occasion d’une mauvaise plaisanterie dont j’ai été la victime. Ce rite est idiot pour ceux aux dépens de qui on le célèbre; mais, à distance, je conviens qu’il peut être un divertissement pour les autres. Le père tropique, Neptune et ses acolytes, sont des grimes amusants dont la défroque rend absolument méconnaissables les matelots du bord, et la pièce est jouée avec ce sérieux sans lequel il n’est point de comique vrai. Dois-je raconter mon initiation, reproduire les litanies du Père Tropique, avouer que l’on m’a barbouillé le visage de craie et rasé avec une lame de bois, confesser enfin que, dans un accès de mauvaise humeur, je me suis tout à fait refusé à plonger la tête dans un tonneau rempli d’eau de mer? Ma honte était grande et le souvenir m’en est amer.

Le vingt-neuvième jour, la terre est signalée. Cela fait plaisir. On est en vue de Nuka-Hiva, une île de l’archipel des Marquises. Des roches énormes se découpent sur le ciel avec des aspects de forteresses démantelées mais menaçantes encore. Le _City of Papeete_ jette l’ancre dans la rade très belle de Taio-hae, et les passagers, avides de se retrouver à terre, se précipitent dans les canots mis à la mer. De loin nous avons aperçu, paissant, de beaux bœufs roux et blancs. De la viande fraîche! On s’explique la joie de l’ogre qui se nourrissait sans doute à l’ordinaire de salaisons, morue, saumon, bœuf salé ou en daube, et autres aliments _compulsoires de beuverie_ mais détestables à la longue pour les estomacs les mieux portants. Avec la viande fraîche se montrent les fruits des tropiques. Je me réserve de dire ce que je pense de ces légumes déguisés quand je serai à Tahiti.

Admiré modérément les premiers cocotiers.

Le cocotier, tête de loup immense,

dit un poëme maritime. Il y a tout au plus trois cents habitants à Taio-hae, plus un lieutenant de vaisseau, administrateur de l’archipel, un gendarme, quatre soldats de l’infanterie de marine et un caporal, et un très vieil évêque dont la soutane râpée fait penser au dicton:

_Au temps jadis, évêque d’or, Crosse de bois._

Visité les curiosités de Taio-hae. Au bord de la mer se dresse une stèle de granit sans la moindre inscription. Les indigènes racontent que ce caillou rectangulaire a été apporté là par des fourmis.

--Mais, leur dit-on, comment pouvez-vous croire que des fourmis ont pu...?

--Il y en avait beaucoup, répondent-ils avec assurance.

Plus loin, voici une informe et monstrueuse idole de pierre, un bloc grossier où l’on distingue à grand’peine des yeux en trous de vrille, un nez camard, un rictus effrayant. C’est devant cette idole qu’il y a quelque trente ans furent massacrés deux artilleurs de la marine.

Brr!...

Dans le jardin de la Mission se voit encore un arbre célèbre, un banian dont Dumont d’Urville parle dans sa relation de voyage. Le banian est curieux; de nombreuses branches redescendent vers le sol pour y prendre racine, ce qui donne au tronc des proportions énormes.

La race est admirable bien que l’alcool et l’opium aient déjà fait des ravages parmi les indigènes. Les traits sont réguliers, la stature élevée, le corps bien proportionné, le teint bistré. Les mœurs sont libres. Un grand point en discussion est celui de savoir si les Marquisiens pratiquent encore l’anthropophagie. Les missionnaires disent oui et les colons disent non.

Auxquels croire? Il semble bien que, n’était la présence des gendarmes et des soldats de l’infanterie de marine, les Marquisiens se feraient la guerre non seulement d’île à île mais de baie à baie. En nul pays peut-être on ne trouve autant de vestiges de la vie sauvage. Ce sont les coiffures de guerre en forme de diadème, les casse-tête ou plutôt les massues, les barbes de vieillards réunies en pinceau, les chevelures ravies aux ennemis, les plumes de paille-en-queue, un oiseau des tropiques, plumes dont les femmes se servaient pour exciter au moyen de chatouillements répétés les hommes à la guerre et à l’amour; les lourdes rondelles d’ivoire qu’elles se fichent dans l’oreille en guise de boucles, les bracelets de dents de marsouin, les colliers de fragments de tibias sculptés naïvement; le tatouage qui, bien que défendu par l’autorité française, se pratique presque ostensiblement. Peut-on inférer de tout cela que les indigènes se mangent encore les uns les autres? Je suis fort embarrassé pour répondre et je préfère m’en rapporter au docteur Long. Le docteur, médecin de première classe de la marine, me raconte que, dans l’une de ses tournées, il a passé la nuit sous le toit de pandanus où dormait une famille soupçonnée de s’être débarrassée d’un ennemi en le mangeant. Ce qu’il y a de certain, c’est que le malheureux a disparu l’an dernier. Le docteur a recueilli les confidences d’un cannibale repenti. Il paraît que le morceau le plus recherché sinon le plus délicat dans l’homme, c’est l’oreille. La chair humaine a un peu le goût de celle du porc. Oh! docteur!

Un vaillant homme, ce docteur. Toujours par monts et par vaux. Il a fait récemment une tournée dans les îles où se trouvent des lépreux. Il a examiné les pauvres diables, leur a laissé des médicaments, et s’en est revenu très ému avec un projet de léproserie qui ne sera pas réalisé de sitôt, hélas! car en ce pays comme en beaucoup d’autres les excédents budgétaires se montrent rarement.

D’où vient la lèpre? Comment naît-elle et se développe-t-elle? Nulle question n’est plus controversée. On impute le mal au contact des Chinois mais, avant l’arrivée de ceux-ci, les indigènes étaient déjà sujets au _féfé_. Le _féfé_, c’est l’éléphantiasis, une maladie de la peau qui affecte les jambes tout d’abord et détermine une enflure énorme, au point de donner au membre atteint les dimensions d’un pied d’éléphant. Les uns assurent que l’abus de la viande de porc est pour quelque chose dans la lèpre; d’autres prétendent que le _taro_, racine qui croît dans les marécages, pourrait bien en être rendu responsable. Il en est enfin qui affirment que l’habitude de marcher les pieds nus n’est pas étrangère au mal, et que c’est par la fiente et l’urine qu’il se communique. Car il n’est pas sûr encore que la lèpre soit contagieuse ou non. Il faut entendre les médecins là-dessus.

Toujours est-il que c’est un mal horrible. Le plus souvent c’est par le visage qu’il commence. Un simple bouton paraît à la joue, puis la face se gonfle. Aucun remède ne peut arrêter les effets du mystérieux poison. Le corps se couvre de plaques tandis que les mains se recroquevillent. La main en griffe est la première étape. L’ulcération ne vient qu’après. Alors l’être tout entier se dévore, les membres tombent pourris; les yeux sortent de l’orbite, et la mort arrive enfin, lente, trop lente délivrance.