Part 4
Il y a de petits tupapau et le grand tupapau. Sur la route de Punauuia, à dix kilomètres de Papeete, en plein jour, un tupapau arrêta une voiture qui se brisa. Les Tahitiens ont depuis peur de passer le soir sur cette route. Ce tupapau audacieux était vêtu comme un officier d’infanterie de marine. On suppose qu’il est l’ombre d’un commandant tué dans la guerre de 1844.
Quelle version choisir parmi toutes celles où se perd l’imagination enfantine de l’indigène? Les tupapau sont surtout les morts dont les âmes ne vont point au ciel, de petits diables; si les uns vous prennent à la gorge, d’autres vous rouent de coups de bâton. N’essayez pas de démontrer au Tahitien que ce sont là des fables, des récits faits pour abuser son imagination. Il vous répond: «Est-ce que vous autres papâa, vous n’avez pas vos tupapau?» Cette réplique m’a fait baisser la tête. Il ne faut pas aller bien loin dans nos campagnes pour retrouver ces légendes, ces histoires des âmes des défunts qui reviennent dans la nuit troubler le sommeil des vivants.
Il y a aussi la croyance aux esprits des ancêtres qui logent dans le ventre des requins. Un jour de fête nationale, Mano, la cheffesse de Tautira, était venue à Papeete, pleine de santé, suivie de son district et de son himéné, et elle avait pris part aux repas et aux réjouissances d’usage. Trois jours après, on l’aperçoit, devant une case voisine du palais de la reine, assise, accroupie plutôt, dans une pose triste. Pourquoi n’est-elle pas retournée dans son district? On l’avait vue partir cependant, la fête terminée, en compagnie des siens. Voici ce qui s’est passé. Quand la baleinière où se trouvait Mano est arrivée devant la passe de Pueu, le requin qui porte les esprits de ses ancêtres l’a arrêtée. Tous les efforts pour aller plus avant ont été vains. Elle sait ce que cela veut dire. Elle est revenue à Papeete et elle attend paisiblement la mort. Naturellement, les interlocuteurs de Mano essayent de la détromper. Elle secoue la tête. Ses ancêtres l’appellent, elle va bientôt les rejoindre...
Eh bien?... La cheffesse de Tautira est morte le lendemain subitement.
La superstition ne s’attachait pas seulement aux esprits, aux revenants. La personne du roi et de la reine était sacrée. Toucher à un objet dont ils se servaient, c’était commettre un outrage et s’exposer à être frappé du ovi. Plus d’un l’a expérimenté à ses dépens. Le nom même du roi était entouré de respect à ce point que les syllabes dont il était formé étaient éliminées de la langue. Ainsi Pomaré veut dire «Qui tousse la nuit». Po, nuit; maré, toux. Po est devenu _rui_ et maré _hota_.
On ignore, à l’heure qu’il est, si toutes ces chimères hantent encore les cerveaux tahitiens. Interrogés à cet égard, les missionnaires protestants ou catholiques semblent embarrassés. Plus d’un fidèle parmi les plus assidus au temple songe avec terreur, la nuit, aux esprits dont il se sent entouré.
Mon domestique tahitien est un brave garçon, très laid mais si doux qu’un sourire voile incessamment sa laideur. C’est un bon protestant. Un soir de grand vent, une sonnette retentit dans la maison; Pihapiti refuse d’aller voir ce qui a pu causer ce bruit. Il a peur des tupapau.
Les Tahitiens sont courageux pourtant, la superstition mise de côté. Nous l’avons éprouvé quand ils ont défendu leur pays contre l’occupation. Ils se sont montrés irréductibles, et, sans un mouvement tournant prestement exécuté, on eût eu beaucoup de peine à en venir à bout. Chevaleresques avec cela, s’étonnant, s’indignant qu’on ne les avertît pas chaque fois que l’on recommençait les hostilités, et accueillant courtoisement, entre deux escarmouches, l’ennemi à qui ils offraient l’hospitalité pour un peu plus.
Dans un combat, nous nous étions avancés en nous découvrant jusqu’au pied d’une redoute construite par les tahitiens. Ceux-ci, armés de mauvais fusils mais en nombre, font une décharge et, sans plus attendre, se précipitent sur nous. La plupart se font tuer mais l’avantage leur reste un moment. Un guerrier d’une stature magnifique et dont les membres nus luisaient au soleil, blesse un soldat d’infanterie de marine qui tombe au pied d’un cocotier. Pendant que ce guerrier se dispose à courir à d’autres adversaires, un de ses compagnons se penche sur le blessé pour l’achever, comme les indigènes avaient coutume de faire. «Je prends cet homme! Cet homme est à moi!» s’écrie le guerrier. Désormais, toucher au blessé, ç’aurait été s’attaquer à celui dont il était le prisonnier. Le combat fini, le guerrier charge le malheureux sur ses robustes épaules et court à la plage. «Haere mai! Venez!» crie-t-il. Un canot se détache du _Phaéton_. Après avoir remis le soldat français aux marins, le Tahitien s’éloigne, non sans avoir salué avec un geste magnifique: «Ia ora na!»
«Ia ora na!» On traduit communément cette formule par: «Salut à vous!» Littéralement, _Ia ora na_ veut dire: «Que tu vives là en bonne santé!» Un autre trait. Dans un combat suivant, un aspirant était parvenu le sabre aux dents, les pistolets au poing, à tourner la redoute tahitienne. Il tombe frappé d’une balle au front. Le guerrier prend sa dernière natte, en fait un linceul, et ensevelit l’aspirant à côté de son enfant, non sans lui donner une pensée de pieux regret.
On remarqua au cours de la guerre que les Tahitiens frappaient de préférence à la tête. La raison en est qu’à leurs yeux la tête est sacrée; que, pour abattre un ennemi, il faut l’atteindre dans ce qu’il a de plus noble. Aujourd’hui encore, l’indigène n’aime pas qu’on lui touche la tête. C’est l’offenser que de se permettre une familiarité de cette sorte. Il lui semble qu’on l’abaisse, qu’on le plonge dans les ténèbres, si par malheur on lui passe la main dans les cheveux.
Le courage militaire aime la poésie. La guerre a inspiré plus d’un «barde» tahitien. Voici un chant, une rapsodie plutôt, qui se disait sur un ton de mélopée et qui est loin d’être sans beauté:
LE GUERRIER BLESSÉ.
Le guerrier blessé est étendu sur la plage de Faaa, près de Papeete.
Il attend la mort et il chante:
«Vent de _Hauïti_ qui souffles de la montagne, tu m’as souvent caressé dans d’autres moments alors que j’étais joyeux et plein de force; aujourd’hui je goûte ta douceur qui accroît ma tristesse.
»Vent de _Hauïti_, pourquoi n’as-tu pas des bras pour me soutenir et me porter où tu avais l’habitude de me voir? Tu ne me trouveras plus peut-être au milieu des miens.
»Vent de _Hauïti_, remplace-moi quand je ne serai plus là; souffle doucement et sèche les larmes de mes parents désolés.
»Et toi, montagne qui m’as connu dans mon enfance, qui m’as vu grandir, tu sais aussi que j’étais un homme de la montagne, car je t’ai défendue avec courage.
»Petite rivière où je me suis si souvent assis et rafraîchi, après mes courses dans la montagne, tu as été douce et bonne pour moi. Je me sens mourir et je pense que je ne te verrai plus...
»Ia ora na!»
Je livre ce morceau aux critiques littéraires qui ont pour habitude d’analyser la poésie, les pauvres! N’est-il pas vrai qu’il y a là quelque chose de primitif, d’antique, de grand, et j’ajoute, pour parler la langue du jour, quelque chose de vécu?
Il ne faudrait pas croire que le Tahitien, citoyen français comme vous et moi mais non soumis aux obligations de la loi militaire, ait perdu toute vertu guerrière! En dépit d’une déchéance dont il n’est pas tout à fait l’auteur responsable, l’indigène serait encore un bon soldat; on en a fait l’épreuve quand il s’est agi d’aller réprimer les velléités insurrectionnelles des Marquises. Les volontaires se présentèrent en foule à Papeete, on les arma, mais ils n’eurent pas un coup de fusil à tirer et s’en affligèrent. Aujourd’hui, si un péril de guerre se montrait, on les verrait accourir pour défendre la France, leur patrie.
La poésie non plus n’est pas morte. Voici une petite pièce composée par mon ami Poroï, membre du conseil privé de la Colonie, un personnage, s’il vous plaît!
TE MIHI FENUA!
(_Le Regret du Pays natal._)
Aue atura te aroha Oh! l’amour Ite fenua ote Aia Pour le pays de son héritage! Aue hoi oe ete Fana Oh! toi, Te Fana! Ua taa oe i muri tau tua Tu es loin derrière mon dos; Iu mua i tau aro Taiarapu Devant ma face est Taiarapu Amuri avai te hio eaa i tai Si je regarde en mer depuis Muriavi Ua farara te matai Le vent a soufflé Na tai mai ote maoae De la mer, l’alizé!
Tera ata tia tai ra Cette nue qui se dresse au-dessus de l’Océan, Ote Maoae te aratai C’est le vent du sud-est qui l’amène. Tui ee atu itau aroha Porte (l’expression de) mon amour I tau moua ra; Hauiti A ma montagne de Hauiti; Onte Fana Ahurai De te Fana à Ahurai, Tavararo te mateianaa Dans le district de Tavararo Te otue Outuaramea Au promontoire d’Outuaramea, Te rapa itai Tiaine A la pale de Tiaine vers la mer.
Ua tufaa te na i Vairaharaha Le partage de la pluie est à Vairaharaha; Pu hai hau mai te matai Le vent souffle doucement Haumaru ote fenua nei Le rafraîchissement de la terre. Eo mai hoi te oto ia oe Le regret de Toi (Te Fana) me pénètre Na tae hoi te manao Et pourtant ma pensée est venue Ima ia oe e Mataiea Sur toi, ô Mataiea! Eriro atoa hoi ia oe Car sur toi seront aussi Tau manao e tau aroha Ma pensée et mon amour.
Une traduction littérale ne fait peut-être pas suffisamment apparaître le souffle poétique qui anime ce morceau d’un bout à l’autre, mais on en découvre le sens sans trop de peine. Ce ne sont pas des vers de décadents.
VI
Intrigues de cour.--Il était une fois un roi et une reine...--Un déjeuner chez Sa Majesté Pomaré V.
Du 4 janvier 4887, naissance de Arii Manihinihi Tevahine airanoanaai te pore o mahu, Tepau Arii i Hauraï, Te vahine rereatua i Fareia Pomaré, fille légitime de Pomaré V à Tuu et de Joanna Marau Taaroa Salmon. _Is pater est quem nuptiæ demonstrant._ Dans un livre bien fait mais où l’on peut relever quelques erreurs. M. Paul Deschanel[1] a mis le public au courant des petits et des gros scandales du ménage de Pomaré V. Il a raconté que, marié un peu malgré lui à une jeune fille de la famille Salmon, le roi honoraire de Tahiti avait si peu usé de ses droits d’époux qu’en 1881, à la naissance d’une fille de la reine, il en avait désavoué la paternité dans un billet qui a reçu plus de publicité qu’il ne convenait peut-être.
[1] _La Politique française en Océanie._
La situation n’a pas changé; elle s’est même aggravée, et la reine venant de donner une petite sœur à l’enfant désavouée, il s’en est suivi l’ouverture d’une instance où la reine a triomphé, le divorce ayant été prononcé à son profit.
Pomaré V est un homme de quarante ans, grand et fort, un peu gros, dont la physionomie ne manque pas de caractère. Le front est vaste et découvert, le regard expressif, sérieux et doux; le menton proéminent dénote la volonté. Le roi porte la moustache et il a assez grand air, ma foi, quand il passe son uniforme d’amiral et met sa croix d’officier de la Légion d’honneur. C’est un bon homme passablement déprimé par l’ivrognerie, qui par éclairs se retrouve roi, mais en qui le sauvage est resté. Il aime la France; il n’en aime pas moins sa terre natale devenue française et ses anciens sujets, et s’est longtemps obstiné à réclamer le maintien de vieilles prérogatives peu conformes à notre droit public comme à nos institutions.
Ce n’est pas toujours dans des revendications de cette nature que Pomaré se souvient qu’il a porté une couronne. L’autre semaine, Sa Majesté se trouvait au cercle militaire de Papeete. Un Européen connu d’elle fêtait une bonne nouvelle reçue par le courrier. On but du champagne et Pomaré voulut le prendre à son compte.
--«Non pas! dit l’autre, j’ai commandé, je paierai.»
Devant cette insistance, Pomaré dit qu’il est le roi...
--«Il n’y a pas de roi!» fait l’Européen.
--«Il n’y a pas de roi!» réplique Sa Majesté, et, d’un coup de poing, Elle renverse le pauvre garçon.
La maison du roi est tenue par sa belle-sœur, la princesse de Joinville, qui passe pour sa maîtresse: Il a auprès de lui son neveu, le prince Hinoï et sa femme, la petite reine de Borabora dont j’ai déjà dit un mot. Hinoï est un charmant garçon de dix-huit ans, parlant très correctement le français et fort bien élevé. Sa femme avait treize ans quand il l’épousa. Pomaré voudrait, paraît-il, que son neveu lui succédât dans sa royauté nominale ou tout au moins dans la pension de soixante mille francs qui a été le prix de l’annexion de Tahiti. Il se leurre peut-être.
Auprès du roi vit un vieux Tahitien, Pai a Vetea, qui a fait partie à plusieurs reprises du Conseil colonial et n’est pas étranger aux revendications politiques dont je parlais tout à l’heure. Mais la société préférée du roi est celle de quelques jeunes gens de Papeete qui savent lui tenir tête à table. C’est en leur compagnie que Pomaré s’enivre, et s’enivre à ce point qu’il lui faut toujours avoir un médecin sous la main. Tel convive est précisément son marchand de vins et sait à quoi s’en tenir sur la véracité des étiquettes dorées dont se parent les bouteilles servies sur la table de Sa Majesté. Ce roi en disponibilité fait la fête comme les rois en exil de Daudet. Il la fait à sa manière et ce n’est pas sa faute si ses compagnons de plaisir ne font pas partie du Jockey.
Il ne faudrait pas s’y tromper. Les Tahitiens aiment leur roi même déchu. Chaque année, celui-ci fait dans les districts une promenade intéressée. Pendant un mois, il va de chefferie en chefferie, assistant à des repas d’ogre et recevant les cadeaux de toutes mains, petits et gros cochons, chevaux, etc. Les himéné sont convoqués en son honneur et l’on danse, en petit comité, une upa-upa discrète.
La vieille reine Pomaré s’était fait construire à Papeete un palais qui, d’ailleurs, n’a jamais été habité ni meublé. Pomaré V loge dans l’ancien palais, celui que Pierre Loti a décrit, et qui n’est qu’une case, un rez-de-chaussée dont le salon médiocrement pourvu a pour principal ornement le portrait à l’huile, en pied, de la feue reine. Le romancier a singulièrement embelli ce palais dans la description qu’il en a faite. O poète! Le piano sur lequel le jeune enseigne jouait l’_Africaine_ a des sonorités de chaudron. On ne l’ouvre guère que les soirs d’orgie...
De l’autre côté de la rue, la rue de Rivoli, s’il vous plaît! Marau est logée dans une case beaucoup plus modeste où elle habite avec sa jeune sœur Manihini et leur mère, madame Salmon. La reine est une jolie femme dont les traits trahissent l’origine semi-israélite. Elle est spirituelle et bonne, d’une bonté un peu moqueuse, parle avec la même facilité le français et l’anglais. Elle a la grâce, pourrait-on dire, et le compliment littéraire et galant de Sainte-Beuve serait peut-être compris, sûrement agréé.
Marau parle avec enthousiasme de Paris. Paris, ville enchanteresse!... Elle se rappelle les soirées passées au théâtre qui compensaient les dîners presque toujours officiels. Le mouvement de Paris lui a laissé une impression si vive qu’il semble que c’est hier qu’elle s’est vue, dans son peignoir de moire, aux tribunes de la Chambre ou dans une loge de l’Opéra. Elle n’a oublié ni les titres des pièces qu’elle a vu jouer ni le nom des acteurs. Elle s’amuse encore de la curiosité bête des Parisiens. «On me prenait pour une sauvage!» dit-elle, en souriant. Manihini, elle, n’est allée que jusqu’à San-Francisco. Comme sa sœur, à qui elle ressemble beaucoup, elle a surtout retenu ce qu’elle a vu et entendu au théâtre. Au Parisien qui vient leur rendre ses devoirs, ces deux charmantes femmes posent toutes sortes de questions. Paris seul les intéresse. Cher Paris, si loin de Papeete!...
La reine vit d’une pension de cinq cents francs par mois que lui fait la France. Cinq cents francs par mois, au prix où sont toutes choses à Tahiti! Elle est servie par quatre ou cinq femmes dont une albinos, et sort très peu. A raison de sa situation, elle ne va guère que chez sa sœur aînée, Madame Darsie, veuve en premières noces de M. Brander. M. Paul Deschanel paraît s’être quelque peu mépris quand il a fait de Mme Darsie un agent de la politique anglaise. Marau est très française. Dans son étroit salon, les officiers de la flotte sont admis à toute heure du jour. Je touche à un sujet délicat... Du 4 janvier 1887, naissance de Arii Manihinihi Tevahine, etc. etc. J’évoque ici votre souvenir, reines aimables, belles amoureuses, dont le cœur intriguait contre la majesté, qui donniez votre blanche main à baiser et que l’on vit quelquefois descendre du trône pour encourager «la flamme» des malheureux soupirants, ne gardant d’autre couronne que celle de votre beauté et d’autre sceptre que celui de l’amour. Poëte, j’aurais fait des vers pour vous, souveraines demeurées femmes et si tendres, si fragiles... Parisien égaré sous les bananiers de Tahiti, je ne puis, en mémoire de vous, que me montrer indulgent pour Marau.
Quinze jours avant les couches de la reine, Manihini s’est embarquée à bord du voilier qui emportait le courrier pour San-Francisco. Est-ce calomnie ou simple médisance? On cherchait une raison à ce voyage et l’on en trouvait plusieurs. La chronique galante de Papeete a toutes les cruautés! En ce pays on ne croit à la vertu d’aucune femme. La Nouvelle Cythère n’est-elle pas la terre promise de tous les Chérubins de l’École navale? Sans doute, Manihini si rieuse, si séduisante, a dû troubler plus d’un cœur. A-t-elle donné le sien? Et ce voyage en Amérique n’est-il que la plus opportune des absences? Je ne puis le croire.
La reine et sa sœur parlent avec passion de Tahiti. Aucune terre n’est plus belle à leurs yeux que celle-ci; nulle part la nature n’est plus imposante. Elles recevaient un jour la visite d’un jeune Français, très jeune et très pessimiste, de ce pessimisme particulier au boulevard et aux restaurants de nuit, et qui avouait s’ennuyer mortellement à Papeete. Il fallait les entendre se récrier toutes les deux! Le pauvre garçon baissait la tête sous une averse de moquerie féminine. Pour se tirer de là il fit une diversion. «Est-ce que Votre Majesté ne désire pas revoir Paris?» S’adressant à Manihini: «Et vous, mademoiselle, n’irez-vous pas aussi?» Il n’importe: on ne lui a jamais pardonné. C’est que sous ce soleil dont les ardeurs ne s’éteignent jamais, il n’y a pas de pessimisme possible. Le Tahitien fait mentir Schopenhauer comme jamais philosophe n’a menti. Il croit à la vie comme il croit à l’amour. Que ceux qui ont empoisonné la liqueur dont il s’enivrait en portent la peine! Son esprit n’en est point obscurci et son âme a plus de naïveté encore que de corruption. C’est pourquoi aux réflexions moroses d’un vieillard de vingt ans tel qu’en produit la vie de Paris, les deux aimables femmes répondaient gaîment avec une moue railleuse où il entrait bien un peu de pitié.
Nous ne sommes plus au pays de la névrose quand le soir, à la musique, passant près d’un groupe étendu sur une natte, nous entendons des éclats de rire et les voix un peu fortes de Marau et de Manihini qui, tout en s’éventant, écoutent les propos des officiers de marine faisant leur cour. Sur cette natte, on parle à la fois français, anglais et tahitien. Tout le monde est couronné de tiaré...
En face, au Cercle militaire, Pomaré boit quelques bouteilles, résigné, indifférent, plutôt...
Le roi m’a fait la surprise de m’inviter à déjeuner à sa maison de campagne. J’ai accepté. On n’a pas tous les jours l’honneur de manger avec une Majesté même déchue. A dix heures du matin, j’ai trouvé une petite voiture attelée d’un cheval poussif qui m’a conduit en une demi-heure à Arue.
La case du roi est spacieuse. Sa Majesté se tenait dans un salon tapissé en clair et orné des portraits de tous les amiraux ou gouverneurs qui ont passé à Tahiti. Elle a eu la bonté de me présenter à deux personnages, le Gouverneur et le Directeur de l’intérieur, et à quelques dames de commerçants de Papeete. Parmi les hommes, il y avait le marchand de vins, le boucher, le médecin et le notaire du roi, plus votre serviteur. Le médecin est un excellent homme, compatriote de M. Grévy, un des Français les plus estimés de la colonie. Il y avait aussi quelques chefs de districts, grands gaillards qui ne paraissaient pas autrement gênés dans leur redingote et dans leurs souliers que nos paysans endimanchés.
A onze heures, nous passons dans la salle à manger décorée de feuillage avec un art et un goût particuliers à ce pays. Les murs disparaissent sous les feuilles de cocotier. Aux solives du plafond s’enroule en rubans légers la seconde écorce du purau, bourao, et flottent des bouquets d’herbe jaune ou verte. L’aspect général est très frais.
Le déjeuner a été préparé par Renvoyé, le Potel et Chabot de Papeete, mais la princesse de Joinville, qui veille à tout, a pris soin d’y ajouter les fruits et les légumes du pays. Voici des _mayoré_, fruit de l’arbre à pain, de la dimension et de la forme d’une noix de coco et dont la chair un peu filandreuse rappelle mais de très loin la pomme de terre. Voici le _taro_, une racine que l’on cultive dans les marais et qui n’est pas sans analogie avec une purée de châtaignes, une odeur nauséabonde en plus. Voici encore des _féï_, banane sauvage, dont l’intérieur a l’apparence d’une purée de carottes. Je me fais nommer ces mets et je tente de les goûter. Le rôle de voyageur a de ces désagréments. Je trouve tout cela détestable. Je me rattrape sur les chevrettes, écrevisses, que, pour mon malheur, accompagne un odieux carry. Puis ce sont des ragoûts de poulets où l’on a accommodé toute une basse-cour, et enfin de petits cochons de lait. Au point de vue plastique, rien à dire contre le petit cochon de lait. Il paraît, couché sur le flanc, dans l’attitude d’un ange endormi, brun, doré, luisant. On en mangerait. Hélas! c’est une nourriture que je ne recommande pas aux mauvais estomacs, ni aux bons. Pendant six mois, il m’a fallu subir un certain nombre de fois ce célèbre petit cochon de lait qui est le mets national par excellence, et dont la chair flasque et sans saveur a perturbé tout mon individu.
La cave de Pomaré V est sans valeur, exception faite d’un vin du Jura qui lui arrive par l’intermédiaire du docteur. Pour champagne on nous sert une sorte de vin blanc ou de cidre mousseux, une boisson pétillante où la chimie est pour beaucoup. Pendant que Sa Majesté et le Gouverneur échangent des toasts, je bois de l’eau. Café et liqueurs assortis, et je m’esquive après avoir serré la main du roi dont le bon sourire me gagne.
Les repas entre hommes ont une autre physionomie et tournent fréquemment à l’orgie, à ce qu’on raconte. A un moment donné, quand les convives commencent à sentir les effets de l’ivresse, entrent les _vahiné_, les femmes du hama du roi, son sérail ambulant. Les chants et les danses obscènes, l’ute et l’upa-upa, se succèdent. Pendant deux ou trois jours, Sa Majesté reste au lit, malade d’indigestion et brûlée d’alcool, anéantie, paralysée. A voir Pomaré V, dans sa correction officielle, assister à la revue du 14 juillet, et prendre quand il le faut l’attitude à la fois affable et digne des souverains véritables, on ne soupçonnerait pas le viveur...
VII
La vie à Papeete.--Comment on y mange.--Colons, fonctionnaires, marins et soldats.--L’amiral Marcq de Saint-Hilaire.--Bals et soirées.--Effet de lune.--Inquiétudes patriotiques.--Le tour du Bois.--Le Sémaphore.