La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage
Part 5
LÉGENDE DU CHAPEAU DE DAME OU DE L’ÉPOUSE DU GUILLOTINÉ
CHŒUR DU PUBLIC IMPATIENT.
C’est un spectacle fort goûté Dans la bonne société Que d’aller voir exécuter; Ah! l’ingénieuse machine Que la machine-guillotine: On fait jouer un déclic, Clic, clac,--couic! En moins d’un quart de minute La sentence s’exécute, Et le patient culbute: C’est un spectacle fort goûté!
LE PROCUREUR, _au condamné_.
Avez-vous quelque chose à demander?
LE CONDAMNÉ.
Je voudrais simplement, ô juge, que, premier Que ma tête roulât au funeste panier, Ma femme fût mandée, ainsi qu’aux jours de fête, De mettre son chapeau sur la sienne, sa tête:
Et que nous attendions ici «qu’elle fût prête».
LE PROCUREUR, _qui est marié_.
Vous ne vous embêtez pas!
_Reprise du chœur._
BONNES
J’évoquerai d’abord ton image, ô servante! Vieille servante du bon vieux temps, Qui restais dans les familles, des trente ans, Trente ans, et jusqu’à des quarante!
Tu nous avais vus tout petits, (Ton dévoûment quand nous eûmes la scarlatine!...) Nuit et jour, près de notre lit, La blancheur de ta coiffe berrichonne ou poitevine;
Et quand la faillite ennemie Menaçait le commerce, hélas! de tes bons maîtres, Si simplement tu te plaisais à leur remettre Tes petites économies...
_a_) ADÈLE.
La saleté de notre bonne Adèle Dépassa de très loin les limites normales: Je doute assurément qu’on puisse être aussi sale; On ne peut, en tout cas, l’avoir été plus qu’elle;
Au demeurant, pas méchante fille, Sa saleté était de tout repos, tranquille: Lui montrait-on des toiles d’araignée, Avec un franc et large rire, Adèle se bornait à dire, Pas le moins du monde étonnée: --Araignée de midi, plaisir!...
Et, quand elle apportait des verres encor gras, Elle vous répondait si calme, Ne pouvant comprendre le blâme: --Mais ne vous frappez donc pas, Monsieur, madame, C’est sans doute un petit reste de malaga...--
La saleté de notre bonne Adèle Dépassa de très loin les bornes naturelles.
Quand la bonne Adèle partit, Tant de choses que, sous les lits, On découvrit, Sous le buffet, sous les armoires, Que, dans un but du reste méritoire, Tout ce qui n’est pas bon à voir, Elle poussait d’un balai furtif ou bien du pied: Jusqu’à des objets de toilette dépareillés.
La seule fois où elle épousseta, plumeau fantasque, Elle creva un tambour de Basque, Et émietta notre petit berger en saxe...
Et, pourtant, Adèle avait bien ses qualités.
_b_) FÉLICITÉ.
Félicité fut une fille de débauche: Les garçons épiciers, les garçons charcutiers, Bref, tous les garçons du quartier, Bien avant nous en surent quelque chose: Félicité fut une fille de débauche.
Comme le charbonnier restait longtemps à la cuisine Quand il apportait le charbon! Comme c’était long, comme c’était long Pour que le petit marmiton Reprît simplement sa terrine...
Ah! coquette Félicité: à telle enseigne Que, pour fêter Amour, et ses jeux, et ses ris, Plus d’une fois on la surprit Mettant notre poudre de riz, Se coiffant avec notre peigne...
Mais, avec nous ne voulant demeurer en reste, Au sixième, elle répandait le bruit, par politesse, Qu’elle était ma folle maîtresse.
Félicité, d’ailleurs, avait ses qualités.
_c_) VICTOIRE.
Victoire avait le vin triste, et l’alcool aussi, En dépit De son nom claironnant: Victoire!-- (Avec de galants caporaux Aller sabler des champoreaux!...)-- C’est seule qu’elle aimait à boire.
Le concierge et son vulnéraire N’arrivaient à la satisfaire; Sans doute, elle buvait bien, puisqu’il le faut, De ci, de là, un peu de mon triple-zéro, Ou finissait les vieux fonds de bordeaux, Voire même l’eau De Bottot,-- Mais simplement pour se maintenir en haleine.
Ce qu’il fallait, c’était, un bel après-midi, Une bouteille de trois-six, Qu’elle absorberait toute pleine; Et, quand la bouteille était vide, Victoire avait alors des idées de suicide Ou l’étrange tentation De mettre le feu à la maison...
Et, pourtant, Victoire avait bien ses qualités.
_Moralité_
Nous avons eu déjà sept bonnes en dix mois, Nous en sommes à huit,--et bientôt neuf, je crois. A dix, nous ferons une croix.
LE PARAPLUIE
--Traînant l’épouse, pauvre dupe, Que vous importe un temps mauvais, Et la pluie battant le pavé? Vous n’avez pas à relever De jupe...--
Et, sous prétexte qu’il n’a pas à relever de jupe, L’époux devra tenir le parapluie: c’est juste; Et, comme on ne peut jamais savoir, Comme il peut tout d’un coup, par surprise, pleuvoir, Et que les plumes d’un chapeau Craignent, par-dessus tout, la moindre goutte d’eau, Plus de canne, futilité, O mari, c’est le parapluie, C’est lui, Que, prévenant et prévoyant, tu dois porter,
Oui, porte-parapluie à perpétuité!
Vainement ton esprit se berce De ces deux autres hypothèses: Allégeant le mari du devoir qu’il assume, L’épouse sortirait en chapeau, mais sans plumes; Ou bien elle emporterait, elle aussi, Un parapluie? Ah! combien peu à la vieille galanterie Française, Ah! combien peu conformes ces deux hypothèses!
Mettre un autre chapeau, porter un parapluie? Et l’épouse répond, sans feindre: --Ce n’est point pour m’en parer quand je suis au lit, Ou les faire couver pour avoir des petits, Que j’achetai ces riches plumes de coq d’Inde; Quant à porter un parapluie, merci! Mais regardez donc mon mari: On a l’air trop dinde!-- Ainsi l’épouse répond, sans feindre.
Ils vont donc, malgré la rafale, D’un pas égal, Sous ce kiosque matrimonial, Bravant les autans et la pluie, Et, à les voir marcher serrés On dirait De Paul avecque Virginie.
Mais, encor que la silésienne, Chose puérile à nier, De l’ondée nous soit gardienne, Mieux que feuille de bananier,
Mais, en réalité, un parapluie pour deux, Les épaules de chacun d’eux, Qui la gauche ou la droite, abreuvées de gouttières, C’est vraiment la bonne manière Pour se trouver mouillés tous deux; Ils le sont en effet: j’indique Que cela me paraît être fort symbolique;
Ou bien, quand la pluie a cessé, En voyant le mari passer, Tenant le parapluie qui sèche, Près de sa femme longue et sèche, Un gamin ou quelque pimbêche, Diront:--Le parapluie, le mari le portait, As-tu vu le fourreau qui marchait à côté?...--
(Cela, ça n’est pas symbolique, Mais c’est désagréable tout de même).
ADIEU AUX JOURNAUX DU MATIN
Adieu, leader article, Fantaisistes chroniques, Et notes politiques, Échos du cycle;
Il nous faut faire notre deuil, Dussions-nous en être chagrin, De jamais jeter un coup d’œil Sur une feuille du matin;
Car l’épouse, à peine éveillée, Ne peut déguster ses tartines Grillées Qu’avec un peu de Séverine, («Séverine» est là pour la rime), Et veut étaler sur son pain, Avec le beurre, un peu de Franc-Nohain; (Franc-Nohain est mis là dans un but qu’on devine: C’est tellement, de ma part, tellement humain!)
Mais surtout le journal où vole son désir, C’est toujours celui que nous allions commencer à lire... Alors nous attendons, avec cette pensée De lire un peu plus tard, à tête reposée;
Mais, un peu plus tard, ô chère tête de linotte, Le journal est brûlé à petits coups, du fer, --Bon, bon, ce n’est pas une affaire!-- Qui frisera vos papillotes:
Les maris, comme les journaux, Portent Les traces des fers conjugaux.
LES BIGOUDIS
Camisoles, bonnets de nuit, Bigoudis,-- Bigoudis, bigoudis, refrain de chansonnette: Bigoudino, bigoudinette,-- Bigoudis de la femme honnête! Sous les bonnets, près des nocturnes camisoles, Les bigoudis posent leur vol.
Petite fiancée aux cheveux fous, N’importe comment, n’importe où, Cheveux frisottant dans le cou,
O chevelures blondes, ou rousses, ou châtaines, Que nous rêvions, turlutaine! Sur des oreillers de dentelles, Épandues comme des fontaines,-- Le noir bigoudi vous enchaîne.
Soit bigoudi, soit papillote, Mots pimpants comme une gavotte, Sautillants, très petits-marquis, Ou papillote, Ou bigoudi, Ironie de ces noms exquis...
Mais observe, S’il te plaît t’attarder aux mirages du verbe, A ce propos observe et note Que, couramment la cuisinière dit: Côtelettes de veau en papillotes,-- En papillotes, jamais en bigoudis: Ceci Pour ne te point monter le cou Sur les papillotes, papillotes de nos billets doux, Ou Du papier bleu, encre violette, où sont nos vers: Vers le lit conjugal, et vers Le front pur de l’épouse austère, Le soir, voici ramper les bigoudis comme des vers...
Et voici qu’aussi m’est venue Lorsque je les ai vus paraître, Voici que l’idée m’est venue Que tous ces bigoudis pourraient être, peut-être, Peut-être bien des anciennes sangsues...
Ce seraient des sangsues de race singulière, Comment dirai-je? non carnassières, Végétariennes, si vous aimez mieux, Qui, répugnant à faire chère Du sang cher à leurs congénères, Se voudraient nourrir de cheveux, Et, pour le motif que j’allègue, Si maigres, Mais d’un tempérament plus sec, et plus nerveux, Après leurs festins capillaires... Sangsues de notre Amour, sangsues de ta Beauté, Après bestioles, les bigoudis ont emporté, En s’en faisant leur nourriture, Loin des jolis ébats que j’avais projetés, Le charme de ta chevelure!
Mais combien plus maigres encor, (Ce sera ma vengeance), pauvres! Quand pour eux plus de cheveux d’or, D’or fauve,
O belle amie, lorsque tu seras chauve...
LES BRETELLES
Elle m’a déclaré, sans autre préambule, Qu’avec des bretelles j’avais l’air très ridicule, Et qu’elle ne m’avait pas épousé, elle, Pour voir un monsieur en bretelles...
Sa mère, à qui rien de ce qui me touche n’est indifférent, Sa mère donc, à qui nous avons soumis le différend, A estimé dans sa sagesse qu’il conviendrait Qu’au moins je ne me rendisse point ridicule exprès.
A ces bretelles, que d’aucuns disent hygiéniques, A ces bretelles maintenant voilà suspendu Mon chancelant bonheur domestique:
Je songe que les temps sont révolus; Je songe que le temps n’est plus Où l’épouse ouvrageait d’une main attendrie Pour l’époux une paire de bretelles en tapisserie;
Et la belle-mère n’ouvrage rien non plus; Elle continue.
NEUVAIN DU COIN DU FEU
Près de la cheminée d’albâtre, Nous étions assis à droite, à gauche, au coin de l’âtre; La pincette est tombée avec un bruit d’enfer, Et voici qu’aussitôt tombe la pelle à terre; Pourquoi lorsque la pelle s’abîme dans les flammes Une force mystérieuse entraîne aussi La pincette? Et je réfléchis: Pelle et pincette, qui est la femme? Qui le mari?
QUATRAIN DU MÊME.
Je songe qu’un jour viendra peut-être, Où, pour quelque bagatelle, Ma femme prendra la pincette, Et moi la pelle?
DISTIQUE DU MÊME.
Je songe qu’un jour viendra où ma belle-mère, elle, Prendra tout à la fois la pincette et la pelle?
LES RELATIONS
Nous avons cessé de voir les Alfred, Nous ne mettrons plus les pieds chez les Adrien; Elle ne peut pas souffrir ces Alfred ni ces Adrien,-- Pour rien,-- Mais m’a dit, soupçonneuse et raide: --Qu’est-ce qu’ils ont donc fait, ces Adrien et ces Alfred? Qu’avez-vous bien pu faire avec eux autrefois, Madame Alfred, sans doute, ou Adrien, je crois, Oui, quoi, Pour que vous les aimiez aujourd’hui plus que moi?-- Moi, naturellement, je cède. Nous avons coupé tous les liens Qui m’attachaient aux Alfred et aux Adrien; C’est très bien. Chers compagnons des anciennes manilles, Du domino à quatre ou du piquet voleur, Jadis, lorsque saignaient vos cœurs De me voir entrer en famille, --Chers compagnons séchez vos pleurs, Protestais-je, consolateur: Plutôt qu’en ce café, faussement prometteur De Colonnes au nombre de Mille, Loin des sourires protecteurs Et des familiarités excessives du gérant Émile, Sera-ce pas charmant, un petit intérieur, Où je vous recevrai, chers amis de mon cœur, En toute liberté, à toute heure, Avec une petite femme avenante et gentille!--
Et nous nous attendrissions; Bien entendu, ce serait sans façon, On viendrait comme on serait, jaquette ou veston, Et bien sûr qu’ils pourraient apporter leur pipe! Piquet voleur et domino à quatre, Oui, ma maison serait la maison de Socrate, Sans Xanthippe... Et comme elle joue du piano comme personne, (Élève de Thomé, mon cher!) Albert viendrait avec son saxophone: Il pourrait s’en donner, de son sacré Wagner, Hein? qu’il serait à son affaire!...
Elle m’a déclaré trouver tout naturel Que je reçusse ces gens-là, ou n’importe lesquels, Si tel Paraissait être mon plaisir, Elle n’y voyait rien à redire; Mais, puisque ça ne l’amuserait pas, elle, Il était non moins naturel Que, lorsque ces gens seraient là, Elle en profitât Pour sortir.
Tout d’abord, dans mes amitiés, Je m’en suis trouvé un peu vexé, et humilié; N’avais-je donc hanté, avant de la connaître, Que gens tarés, et malappris, ou malhonnêtes? M’ayant tiré d’un tel milieu, Sans doute valais-je à ses yeux, Sans doute valais-je guère mieux?
Alors on m’a montré cette querelle ingrate: Que c’était le fait d’une épouse Jalouse, Jalouse du passé, et de tout, toutes, tous... Maintenant ces gens-là c’est moi qui les écarte. Tout mon passé je le repousse:-- Ça me flatte.
BALLADE DES ROBES ET MANTEAUX
Quelle statistique pourra permettre D’établir au bout de quel laps, mois, jours, ou heures, Nos épouses feront constater à notre candeur, A notre stupeur Qu’elles n’ont plus rien à se mettre?
Bon gré, mal gré, il le faut reconnaître, --Où le costume de drap gros vert, La robe garnie de vieille berthe?-- Printemps, été, automne, hiver. Les épouses sont comme les vers, Les simples vers,
Elles n’ont jamais rien à se mettre. Elles nous diront cela sans y mettre, D’acrimonie: Très simplement, et sans dépit, Mais de façon irréfutable et nette: --Mon ami, Mon ami, je n’ai absolument rien à me mettre.
Cela éclatera un beau jour, Un jour où, sans songer à mal, Bonnement, d’humeur joviale, Nous leur aurons proposé d’aller faire un tour: --Comme deux amoureux, un petit tour ensemble, Histoire de se dégourdir les jambes?--
--Je veux bien, mais ne puis, non plus, Aller avec vous dans la rue, Aller décemment toute nue: Mon bon ami, que vous en semble?--
Et, à partir de ce moment, Nous leur offrirons vainement L’opéra, ou la comédie, L’Académie, Une tasse de thé dans des maisons amies, Un dîner fin au restaurant,
Vainement Un tour de valse à l’ambassade de Russie, Un voyage en pays flamand;
(Quant à aller chez notre oncle de la rue Édouard-- Detaille, Détail Que je ne cite que pour mémoire;)
Chaque fois, sans acrimonie, Ainsi, Ainsi que je l’ai déjà dit. Sans acrimonie, mais de façon cinglante et nette, Elles nous répondront:--Où avez-vous la tête? Si cela vous amuse, allez-y, mon ami. Allez-y, vous êtes le maître; Mais souffrez que je reste ici: On a beau n’être point coquette, Pourtant, on ne peut pas non plus Aller décemment toute nue;
Et, à un autre point de vue, Je ne veux pas que toutes ces grues, (Ce que j’en dis, mon ami, est bien plus, Bien plus pour vous que pour moi, certes, Ne croyez pas que je regrette, Je suis joliment au-dessus De ces questions de toilette), Mais, je répète,
Je ne veux pas que toutes ces grues,-- Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu, Les hommes n’ont pas de ces délicatesses,-- Se gaussent à vous voir, vous à peu près vêtu, Me laisser sans rien pour me mettre.--
Donc, nous ne sommes pas sortis; Le même soir, la même nuit (Ma parole, Sait-on jamais, avec ces lampes à pétrole?), J’ai mis, J’ai mis le feu à sa garde-robe:
Les robes Ont brûlé trois jours et trois nuits;
Elle a dit: --C’est encore heureux que j’avais mis à part Mon costume de bicyclette, De tennis, et de dog-cart,
Mon corsage gris-fer, ma juge beige, ma robe verte,
Car, Qu’est-ce qu’il me resterait, qu’est-ce Qu’il me resterait à me mettre?
Les épouses sont comme les vers, Les simples vers.
SUITE DES ROBES ET MANTEAUX
I.--CHANSON
Que l’époux fasse seller Son cheval gris pommelé; Ventre à terre, ventre à terre, Qu’il galope, qu’il galope: On attend la couturière Qui n’apporte pas la robe.
Le groom, sur sa bicyclette, Depuis une heure est parti; Partie aussi la soubrette: Aujourd’hui, avant midi, La couturière a promis; Et, délaissant œufs et bœuf, La cuisinière, en teuf-teuf, Vient de partir elle aussi.
Que l’époux fasse seller Son cheval gris pommelé.
Madame sur sa tour monte, Et compte Les minutes, les secondes; Et, ne voyant rien venir, Commence à s’évanouir.
Avec de blancs gâte-sauce, Dans sa livrée vert-espoir, Le groom, au coin du trottoir, Se repose Et, tranquille, Joue aux billes, Dans sa livrée vert-espoir.
Sous le porche d’une porte, La femme de chambre accorte, A un garçon épicier Du quartier, La femme de chambre accorde Un tendre et furtif baiser.
La cuisinière, pratique, En quelque arrière-boutique, La cuisinière, La cuisinière pratique Le rhum et le vulnéraire.
Madame à sa tour ne voit,
Voit que le groom qui verdoie, La soubrette qui rougeoie, La cuisinière qui boit.
Mais l’époux a fait seller Son cheval gris pommelé.
Madame reprend espoir, Du plus loin qu’elle peut voir, Elle agite son mouchoir.
Monsieur n’a fait qu’une trotte, Il a crevé son cheval, Il a perdu une botte, Tout bancal, Couvert d’écume et de crotte, A bas de cheval il saute:
--La couturière a promis Pour demain, avant midi,
Sans faute!--
II.--DIALOGUE
_a_)
LES ÉPOUSES.
Ce drap gros-vert est hors de prix; J’aurais aimé ce gris-souris, Mais la nuance est un peu claire.
LES ÉPOUX.
Oui, la nuance est un peu claire, Ma chère.
LES ÉPOUSES.
Pour faire un costume tailleur, Ce drap beige paraît meilleur; Je m’y entends mieux que personne.
LES ÉPOUX.
Tu t’y entends mieux que personne, Ma bonne.
LES ÉPOUSES.
Avec ce drap-là, tu verras Comme ta femme se fera, Pour toi, qu’elle se fera belle!
LES ÉPOUX.
Oui, pour moi tu te feras belle, Ma belle.
_b_)
LES ÉPOUSES.
Ce costume beige est infect, Mais vous le vouliez, c’est parfait, Je ne vous cherche point querelle.
LES ÉPOUX.
Tu ne me cherches point querelle, Ma belle.
LES ÉPOUSES.
D’ailleurs, il est dans vos idées Que j’aille laide et fagotée, Je ne sais pourquoi je m’étonne?
LES ÉPOUX.
Je ne sais pourquoi tu t’étonnes, Ma bonne.
LES ÉPOUSES.
Votre jalousie imbécile Me rendra la vie impossible: Je veux retourner chez ma mère!
LES ÉPOUX.
Retournez donc chez votre mère, Ma chère.
LE DÉJEUNER INTERROMPU
Je ne suis rentré qu’à une heure et demie; Depuis Midi, Le déjeuner était servi: --Ma bonne, et douce, et chère amie, Crois qu’il n’y a pas de ma faute!...-- Ma douce et chère amie riposte: --Dis-je que ce fût votre faute, L’ai-je dit?...--
La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne autour des époux.
(Mais en quel état l’entrecôte, En quel état les œufs cocottes!...)
Pour dérider son front d’âpre froideur empreint, Je m’efforce à quelques plaisantes anecdotes; Mais en vain: Silencieuse, elle émiette son pain, Ou, de ses doigts industrieux, parvient A figurer avec la mie,--elle n’a plus faim,-- De minuscules objets usuels, ou des cocottes:
Mes plus plaisantes anecdotes Ne récoltent Que le silence et le dédain.
(La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne autour des époux.)
--Ça t’amuse donc bien de rouler ces boulettes?-- Mais ses doigts aussitôt dans leur labeur s’arrêtent. --Bien! à ton aise! fais la tête!-- Et, de ma poche, alors extraites Avec fracas, Je me mets, entre chaque plat, A lire et froisser les gazettes;
L’épouse ne sourcille pas.
--Tu es muette! Te voilà muette, à présent? Charmant! Autant de conversation Qu’au restaurant, lorsque j’étais seul et garçon Voilà un déjeuner dont je me souviendrai: Mariez-vous donc, mariez-vous donc!-- Et, pour accompagner ce refrain guilleret, Je flanque mon assiette à terre, Et ma serviette, et mon verre, Et, blasphémant d’une voix forte, Sors en faisant claquer la porte;
La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne, et ramasse tout; L’épouse a repris ses cocottes.
Dans le café où je suis entré, Affalé sur une banquette, Je me jette Sur les journaux illustrés; A mon esprit qui veut être distrait, Rien ne reste étranger de nos grands quotidiens, Annonces, cotes de la Bourse, Et les pronostics pour les courses,-- Rien: Mais malgré toutes ces ressources,
Le chagrin domestique entre les lignes rôde, Qui mettra mon cœur en désordre,
Et puis ce mazagran est de tout dernier ordre.
Ah! si je m’écoutais, à ce gérant, à la caissière, Je viendrais raconter mes peines singulières, Toute ma misère conjugale, Et (bien que ça leur fût, probablement, égal,) A ces gens je voudrais crier Ma vie brisée, la débâcle de mon foyer, Et cette épouse sans pitié A qui, pourtant, je n’ai fait aucun mal...
--Je ne suis pas un homme de désordre, J’étais un homme de foyer, Voyez!...--
(Et puis ce mazagran est de tout dernier ordre.)
Mais le garçon est là, qui a, (--Et un cigare, qui font quatorze...--) Qui a Une tête de magistrat!... Et c’est la vision atroce De l’audience en référé, pour le divorce...
Pâle, et tremblant de tous mes membres, (Le divorce? qui sait? le suicide!) Je rentre, La bouche sèche, les yeux vides, J’ai interrogé la servante: --Vite, Madame? où est Madame?...
--Madame est dans sa chambre,
Qui s’arrange Son chapeau bleu, avec des brides...--
EN PROMENADE
Les maris vont toujours trop vite ou trop lentement: Soit en avant, Humant Le vent, Ou bien derrière L’épouse altière, Telle une bête familière: Les maris vont toujours trop vite ou trop lentement, Soit par devant, soit par derrière.
Ou s’il arrive que des époux Très bourgeoisement se disposent, Sans souci qu’un trottin s’en gausse, A partir bras dessus, dessous, Comme à la noce, Sans tarder, les pieds du mari, Pareils à quelque gros insecte aussitôt pris A la toile de l’araignée industrieuse, Les pieds se débattront parmi Le maquis,
Le maquis des jupons et de la balayeuse.
Quel compositeur de génie Composera la sonnerie, --Taratata, taratata,-- Qui fera Marcher les deux époux au pas?