La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage

Part 4

Chapter 43,508 wordsPublic domain

O dame qui vous en allez Avec, à la main, un filet, Non pour le papillon volage, Mais pour les denrées du ménage, Aux mailles du filet, peut-être, Le cœur de quelque petit maître Viendra se prendre un jour pour l’amoureuse cause,

Et tout émue, Et toute rose, Vous le rapporterez, caché sous des laitues Et des bottes de radis roses...

AMICALES

Annuelles ou mensuelles, Dans quelque coin du vieux Palais-Royal, Les agapes sont amicales, Amicales et fraternelles. C’est là qu’on va vous taper sur le ventre, En vous le remplissant pour vos six francs cinquante; --Eh! bien, mon brave! Vous dit le bon géant barbu: Comment! tu ne me reconnais plus? Rappelle-toi,--le petit Gustave!...

Le temps passé que l’on regrette, En bien, en mal, comme il nous a changés!... _--As-tu mangé le saumon sauce verte?-- --Je l’ai mangé!--_

Chaude et cordiale atmosphère, Au milieu de tous ces gens qui Ont beaucoup connu votre père, Ou même vous prennent pour lui!... Et il se peut que l’on entende Un ministre faire, en patois, Une allocution semée de traits grivois, Et puis boire, en enflant la voix, A la petite patrie au sein de la grande! En tout cas, serons-nous pas aises, D’avoir, à l’œil, une audition De la _Grève des Forgerons_, Par un ancien acteur de l’Odéon, Ou un pensionnaire de la Comédie-Française?

En avant, couteaux et fourchettes, Fermez le ban! chantons du Béranger! _--As-tu mangé le saumon sauce verte?-- --Je l’ai mangé!--_

Et maintenant, inutile de suivre à la sortie La grande et la petite patrie:

Les vieillards qui s’accrochent à vous, et qui se disent Les vieux amis de votre famille Uniquement pour qu’on les conduise Chez des filles: D’autres, rapides et discrets, Vous ont quitté,--et que l’on retrouve après: Mais, à coup sûr, par pur hasard, Le temps de fumer un cigare...

Des lanternes numérotées, rouges ou vertes, Servent de phare aux vieux Messieurs rangés: _--As-tu mangé le saumon sauce verte?-- --Je l’ai mangé!--_

SUSPENSIONS

Dans le soir hostile et froid lorsque nous passons, Mélancoliques, hâtant le pas vers des pensions De famille, Derrière les vitres embuées, comme elles brillent, Calmes, oscillent Et nous fascinent, Les suspensions De la famille!

Ah! la bonne vie qui est là, La table ronde, la soupe fumante; Attentive aux soins du repas, Grasse et charmante, L’épouse aimante...

Ah! belle et tranquille allégresse, --Après que, grave Et sans paresse, (Car c’est un soin qu’à nul autre il ne laisse) Y étant descendu, il revint de la cave,-- De l’époux chauve qui lit la _Presse_, Ah! belle et tranquille allégresse!

En pantoufles, les pieds au sec, Le cœur au chaud sous le veston de cheviotte, Avec, Si bon lui semble, une calotte Ornée d’un gland, selon le mode grec...

Vieux garçon sans foyer, jusqu’à ton dernier souffle L’ignoreras-tu donc, ce dîner en pantoufles?

Par un éclat révélateur, Suspensions, votre lueur Trouble étrangement notre cœur; Et nous nous arrêtons, indiscrets spectateurs: Félicité d’autrui, gage du vrai bonheur, Prendre un dîner réparateur Dans son cher petit intérieur, Vêtu d’un complet d’intérieur!

Et nous songeons, avec moins de colère, Aux demoiselles également célibataires, A qui, dans les bals, comme par hasard, en grand mystère, Nous présentèrent De vieilles tantes ou des notaires.

Ainsi, les lampes suspendues au milieu des salles A manger Viennent donner à nos projets Un tour nettement conjugal.

Pour cela ont-elles des chaînes, Symbole des chaînes d’hymène, Et éclairent ceux qui ont faim, Symbole des flambeaux d’hymen.

FIVE O’CLOCK

Quand mon petit garçon aura déjà neuf ans, J’irai l’attendre, à cinq heures, à son collège; --Vite, petit père, dépêche: Nous composons demain en allemand; Et moi qui n’ai pas fait ma guerre de Cent Ans, Et ma carte de la Norwège!...-- (Ah! Seigneur, nos pauvres enfants, Leur en fourre-t-on dans la tête!...)

Mais je serai un mauvais père, pas sérieux: --Vas-tu pas t’effrayer, mon Dieu! La belle affaire! Va, moi je t’aiderai pour ta carte, et ta guerre;-- (Je crois que je me flatte un peu, Car de tout ça je ne me souviens guère.) Et bras dessus, bras dessous, nous irons tous deux Chez une dame pâtissière; --Qu’est-ce qu’il prend, qu’est-ce qu’il veut, Votre joli petit monsieur?--

Débauches De babas, Brioches Pour papa, Des tartes, des tartes!...

Cela vaut-il pas mieux que la guerre et la carte?

Et puis nous nous arrêterons Près du vieux marchand de marrons, Et nous en remplirons nos poches: --Un beau jeune homme, monsieur, que vous avez là, Et qui a l’air bien intelligent avec ça, Et ça doit pas être souvent que son papa, Ou son maître d’école, qu’ils le reprochent!...--

Alors, nous rentrerons goûter à la maison; --Maman n’est pas là? dira mon petit garçon Pourquoi, quand nous rentrons, elle est toujours sortie? Il faut lui garder des marrons, Aussi de la pâtisserie... Elle aime mieux prendre du thé et des gâteaux secs, Sans doute, dans les salons, avec Des belles dames, ses amies? Elle m’emmènera quand je serai grand, dis? Et toi, est-ce que tu voudras venir aussi?...-- D’abord, j’aurai pleuré, en l’entendant ainsi; Maintenant mes yeux seront secs, Et mes mains trembleront à peine:

Mais je l’embrasserai très fort, sans qu’il comprenne...

Five o’clock... dans dix ans, c’est lui, Mon petit, Qui aura sa garçonnière rue de Berne, Et, en tendant le petit pot de crème, Il dira à sa belle amie aux cheveux d’or: --Ma mère est très jolie encor; Mon père était une vieille baderne...--

Son père... depuis si longtemps je serai mort!

PALAIS-ROYAL

Je songe avec attendrissement Que, d’une lointaine localité départementale, D’un chef-lieu de canton ou d’arrondissement, Un homme, l’on ne sait comment, Serait venu pour s’offrir un régal Sous vos lambris dorés, Palais Royal!

Et l’homme arpenterait, conquérant et grivois, Votre galerie de Valois, Et voudrait satisfaire à des goûts dépensiers Dans la seule galerie Montpensier.

Car il aurait vidé son bas de laine, D’or et d’écus rempli ses poches; Nargue à la mort qui tôt nous fauche: Tant qu’un peu de sang chaud coule encor dans nos veines, Palais-Royal, palais des royales débauches, A nous l’orgie et que l’on mène, Une heure, un jour, une semaine, La grande vie parisienne! Bonne cuisine Et parties fines: Palais-Royal, palais de la débauche!

De galerie en galerie il irait donc, Fidèle aux vieilles traditions; Sur les dalles, son pas qui sonne... Et, naturellement, il ne rencontrerait personne.

Où sont les grandes courtisanes, Les lionnes, Léa, Liane, Et les lions? Où sont toutes les célébrités contemporaines Se peut-il qu’en tel endroit règne Aussi peu d’animation?

Si ce n’est pas là qu’on la mène, La grande vie parisienne, Où la mène-t-on?

Pourtant, des musiciens militaires, D’un régiment de ligne ornés du numéro, Rangés en rond, joueraient une série de numéros, Commençant et finissant par un allegro, --_Au trot! au trot!_-- Militaire;

Mais seule, une vieille, s’approchant avec politesse, Viendrait alors chercher les deux sous de sa chaise; Et déjà, sur le pas des portes, inquisiteurs, Des joailliers le considéraient non sans frayeur, Pensant:--Pour qu’un passant longe ainsi nos demeures, Ce ne peut-être évidemment qu’un cambrioleur!--

Notre homme un peu déçu, comme on se le figure, Dirait:--Je vais me rattraper sur la nourriture!-- Et aussitôt, dans un restaurant du premier étage, On lui ferait connaître qu’il a droit A un hors-d’œuvre (ou bien potage), Deux plats au choix, Dessert, fromage, --Pouvait-il rêver davantage?-- Sans oublier le flacon de breuvage.

Près du comptoir, rangés en file, Desserts, hors-d’œuvre, pleins d’abandon, Comme tous le regarderaient avec émotion, Le thon, Les filets de hareng et le beurre en coquilles, Les jumelles sardines à l’huile, Attentifs, empressés, serviles,-- Et les radis seraient plus roses d’émotion: --Il y a si longtemps que nous vous attendions!--

Mais lui aurait un geste de surprise désagréable, A la solitude des salons; Cela manque de compagnons, De joyeux compagnons de table; Et il voudrait se retirer presque aussitôt, Malgré toute l’insistance des amandes sèches, Des petits pots de crème fraîche, Le gros œil larmoyant des compotes de pêche, Et les reproches des pruneaux...

Un convive, caché jusqu’alors à sa vue, Apparaîtrait soudain, la main tendue, Et essuyant sa barbe en pointe: --D’un départ qui me désappointe, Épargnez-moi cette amère déconvenue; J’aime tant la société, Je veux boire à votre santé; Je suis seul depuis si longtemps,--je vous en prie! M’abandonner serait un crime; Paris, hélas! ingrat Paris, Où les garçons oublient Véry, Où les dames vont chez Maxim!...--

(L’autre, d’ailleurs, n’aurait le traître mot compris, A ces allusions très fines, A la _Dame de chez Maxim_ Et au _Garçon de chez Véry_); Mais, séduit par la bonne mine D’un aimable interlocuteur: --Pourquoi n’allez-vous pas ailleurs, Si l’isolement vous chagrine? N’est-il donc qu’ici où l’on dîne? Vous aussi, allez chez Maxim!

Mais le premier convive aurait un haut-le-corps: --Monsieur ignore, Monsieur ignore qui je suis: Aller ailleurs, je ne le puis, Je ne le peux, Je ne le veux.-- Et, pivotant, un éclair dans les yeux, Sur ses souliers Molière, ou plutôt Richelieu:

--Je suis, monsieur, le cardinal de Richelieu.--

SCRIPTA VOLANT...

Je voudrais inventer un plat, Un plat subtil et délicat, Avec des sauces singulières: Pont-aux-ânes des cuisinières, --Coup d’œil, science et tour de main,-- Langouste ou simplement veau à la Franc-Nohain:

C’est ma mère qui serait fière!

Dans des repas considérables on le servirait, Où seraient des femmes d’ambassadeurs, et des ministres; Et, en faisant claquer sa langue, chacun dirait, Très allumé, tout guilleret: --Fichtre de fichtre! Franc-Nohain, Franc-Nohain,--pas encor décoré? Roujon, Roujon, Que fais-tu donc? Ah çà! aux Beaux-Arts, qu’est-ce qu’ils fichent?--

Et dans dix ans, et dans vingt ans, et dans cinquante, C’est mon nom qu’à l’oreille et d’un air entendu, Chuchoteraient aux gigolos et aux vieux repus, Aux fabricants du Nord, aux éleveurs du Centre, En partie fine, bien entendu,

Les gras maîtres d’hôtel, éducateurs des ventres.

Et comme, en ce temps-là, je ne saurais prétendre (Pourquoi, pourquoi vous en défendre?) Que l’on se souvînt de mes vers,-- On dirait du moins, je l’espère, On dirait:--Franc-Nohain? Un type dans le genre

De Lucullus, de Béchamel et de Colbert.

LE MEILLEUR DÉJEUNER

Adieu, notre petite table, L’heure a sonné d’autres plaisirs: Nous finirions par devenir D’une obésité regrettable, A table ainsi, toujours à table;-- Puis je crois que ça doit suffire A tant de lecteurs et de lectrices estimables, Qui étaient seulement trop polis pour me le dire;-- Adieu, notre petite table, L’heure a sonné d’autres plaisirs!

Que nul mets ne me sollicite, Dorénavant je passerai, Les yeux vagues, le nez distrait, Devant les marchandes de frites, Devant les marchands de marrons, Devant ceux des quatre-saisons: Non, non, Je n’entendrai plus leur invite, Et, dédaigneux, passerai vite, Sans nul mets qui me sollicite.

C’est en vain, bouchère robuste, Que tu feras saillir ton buste, En jersey noir, à ton comptoir; En vain, ô pâtissière rousse, Près des tartes d’amande douce, Tu souriras, plaisante à voir;

Et, charcutière folichonne, Tes cervelas et ta personne, C’est tout cela que j’abandonne;

Oui, peu m’importe qu’Augustine, Cuisinière improbe, destine Mon vin à des sapeurs-pompiers, Je ne veux plus, dans ma cuisine, Je n’y veux plus mettre les pieds.

C’est assez de mangeaille, assez de nourriture, De comestibles de toute nature: Ailleurs, de notre esprit, exerçons la culture.

Votre distinction ne me troublera plus, Maîtres d’hôtel pansus des restaurants cossus, Dont tant je redoutais l’obligeance hautaine, Quand vous m’aidiez à remettre mon pardessus: --Mais non, mais non, ne vous donnez donc pas la peine...

Et je ne m’attarderai guère A contempler, comme naguère, A travers les volets volontiers entr’ouverts Le couvert, La table dressée et servie, Fleurs, cristaux et argenterie, Les petits pains dorés, auprès, Tout prêts, tout frais,--

Et les cure-dents ironiques, Aux pauvres diables faisant la nique,

Et la carte des vins, faussement débonnaire...

Petite table, qui grelottes, Solitaire, devant la porte Du marchand de vins et liqueurs, Non plus auprès de moi convient-il que ton cœur En protestations s’épanche: --Cela a-t-il une raison, De me faire en cette saison, Sortir encor, le soir, en nappe blanche?...--

Tout cela, voyez-vous, tout cela m’est égal: Plus de festins, plus de régal;-- Seulement des baisers, ma belle, tes baisers, Dont il me reste à apaiser, Lèvres inassouvies, l’appétit, la fringale!

Oui, belle, à ta beauté, c’est là que je m’attable, --L’amour passe avec le printemps, Nous n’aurons pas toujours vingt ans, Adieu notre petite table...--

Ta bouche fraîche Comme une pêche, Comme une pêche d’Argenteuil, Et l’eau profonde de ton œil, Tes cheveux blonds, Souples et longs, En fous frisons Près de l’oreille, Toute la fleur de ta beauté jeune et vermeille,

Voilà le menu sans pareil:

Cueillons la fleur, Et cueillons l’heure,-- Cueillons l’heure et le jour, belle, cueillons, cueillons,--

Car l’ultime repas dont nous nous repaîtrons, C’est un déjeuner de soleil.

FIN DES PLAISIRS DE LA TABLE

LIVRE II

LES SOUCIS DU MÉNAGE

Cinq sous, cinq sous Pour monter notre ménage!...

LES SOUCIS DU MÉNAGE

INTRODUCTION A LA VIE RANGÉE

Voilà un quart d’heure que je cherche mon papier buvard Et mes plumes d’oie familières; Le buvard, chose singulière, N’est plus dans la boîte à cigares; Et vous, plumes, sans crier gare, Regagnâtes-vous des volières?...

Voilà un quart d’heure que je cherche mon crayon bleu, Qui, d’ordinaire, voisinait avec ma pipe: Je ne peux pas retrouver mon crayon bleu; C’est peut-être ce qui explique Que je ne puisse, que je ne peux, Je ne peux pas non plus retrouver ma pipe...

Voilà un quart d’heure que je cherche mon coupe-papier En imitation d’ivoire: Il traînait toujours sous mes pieds, Là, près du panier A papier: C’est à n’y pas croire!

Tout cela me serait égal, Mais où est ma carte, où ma carte du Transvaal?

Alors, j’ai tout flanqué par terre; Vlan! à grands coups de mes talons ferrés, Tous les tiroirs sont éventrés: --Tonnerre! Tonnerre! où les a-t-on fourrés, Mon buvard, tonnerre sacré! Et mes plumes d’oie familières; Où ma carte, ma pipe, avec mon crayon bleu, Sacré tonnerre, Tonnerre de Dieu!...--

Mais le bureau familial, et de vieux chêne, Mon vieux bureau, qui en a bien vu d’autres, Craque et m’apaise:--Tu t’emportes, Eh! là, eh! là, mon Maître, quelle scène!... Colère vaine! Querelles sottes!

Oublies-tu donc, hier encor célibataire, Que maintenant la bonne fée est au logis, Qui tiendra tout en ordre ici: Car le souhait est accompli, Que tant de fois, le soir, pour toi j’entendais faire Et à ta sainte mère, et à ton digne père;

Oui, l’épouse fidèle a passé là, cher ange Qui range, De sa main diligente, habile auxiliaire, Qui range maintenant tes petites affaires.

BARBE-BLEUE

(2e version)

--Belle-maman, belle-maman, Voici, sur ce plateau d’argent, Voici les clefs de tout l’appartement;

Ici nous mettons les mouchoirs, Ici nous mettons les chaussures: Un petit coup d’œil, ça rassure, Oui, belle-maman, il faut voir!

Ce sont des factures du Louvre, Et puis d’autres du Bon Marché: Certainement, ce tiroir s’ouvre, Belle-maman, rien de caché!

C’est ça, comptons l’argenterie! Mais, comment donc! une manie? Puisque c’est moi qui vous en prie!

Belle-maman, belle-maman, Voici les clefs de tout l’appartement.

Chapeaux, sortez de vos cartons, Étalez vos plis, pantalons, Hors donc, flanelles, caleçons: C’est moi, mais c’est moi, comment donc! Qui dois vous demander pardon!

Si la paillasse est faite avec, Normale curiosité, Avec du crin ou du varech? Belle-maman, il faut tâter.

Mais, où diable avais-je la tête? Pour que la fête soit complète, N’ai-je montré les ustensiles de toilette?

Belle-maman, belle-maman, Voici les clefs de tout l’appartement.

Mais, je vois, une clef vous brûle, Une petite clef, je vois, Vous brûle le bout de vos doigts:

Belle-maman, pas de scrupule: C’est la clef de ce grand placard, Vous plaît-il jeter un regard?

Hésiter à vous satisfaire!... Mais faites donc comme chez vous:

Il y a là six belles-mères Que j’ai étranglées avant vous.

LE PETIT NID

Il convient que nous dégustions Les joies de l’installation.

Nous avions dit:--Le principal N’est pas des lambris d’or, des tentures de soie: Le principal est que ce soit Un petit intérieur où l’on soit bien chez soi, --Et pas banal!

On se meuble avec rien du tout, Pourvu qu’on ait un peu de goût.

Et nous avons, dans la maison, Introduit, sans plus de façons, Un bon tapissier à façon.

En des alexandrins d’une coupe ternaire, Quelque jour, empruntant ses éclats au tonnerre, Je dirai (et ça ne sera pas ordinaire!) O tapissiers, votre âme fourbe et mercenaire; Pour le moment, j’ai mieux à faire:

Car c’est le temps où nous étions Tout entiers aux joies neuves de l’installation.

Et d’abord ce furent les papiers peints et les cretonnes Avec des fleurs et des bêtes d’apocalypse, Que festonnent Des cercles, et des triangles, et des ellipses: Il faut bien égayer les murs; Ce furent, Ce furent d’abord les papiers peints et les cretonnes...?

(--Chère, vous souvient-il de ce papier chamois, Qui fut l’objet charmant d’une courte dispute: L’espiègle insistance et l’amoureux émoi Que vous y mîtes, chère, eut tôt raison de moi, Et ce papier chamois, vous l’eûtes: Mais combien il vous dégoûtait au bout d’un mois! Et pourtant, chère, que de fois Vous m’en redemandez, de tels papiers chamois...--)

Alors que de trocs, Hélas! que de craques, De brique et de broque, Dans les bric-à-brac!

En découvris-je, alors, des armoires normandes, Armoires qui, certainement, N’avaient jamais connu le beau pays normand; Était-ce même de vraies armoires, je me le demande?

Et le vénérable antiquaire, Devant moi, amateur énigmatique et fier, Restait stupéfait de mon flair...

Hôtel des Ventes, hôtel des Ventes, Témoin jadis de mes batailles émouvantes; --On a dit trente;--Ici, trente-neuf;--Et quarante!-- --A vous, monsieur?--A moi, et je m’en vante!-- Hôtel des Ventes, Je ne saurais longer tes murs sans épouvante!

Fausse créance En des crédences, Et confiance En des faïences: Et tous ces lots De bibelots, Et tapisseries, et tableaux, Et panoplies aussi: des lances, Des épées et des javelots, Chassepots: Car, pour orner dignement nos Salles à manger, rien ne vaut Cet attirail guerrier de notre vieille France!

Et puis, grimpé sur une échelle, Le soin n’en fut laissé à nul autre que moi, J’accrochais, je clouais, parfois Me flanquant de grands coups de marteau sur les doigts: --Les beaux garçons sont maladroits!...-- Souriait-elle...

Et des oiseaux qui passaient près de la fenêtre, En confrères, donnaient leur avis: Cet avis général était que notre nid N’était, il le faut reconnaître, Pas d’un style assez uni: --Pour nous, disaient les hirondelles, De la mode, toujours, respectant la puissance, Cette année, nous bâtirons surtout dans les tourelles Henri II et les croisillons Renaissance.-- --Et nous, disaient les passereaux, Nous sommes pour l’art Renouveau!...-- (Ce qui faisait rire les hirondelles, par complaisance...)

Puis quand tout fut cloué, planté, Et décroché, et replanté, Cent fois pendu, et dépendu, Et rependu, Satisfaits de notre œuvre et jaloux qu’on l’admire,

Gaîment nous nous plaisions à dire: --Notre temps, nos efforts ne furent point perdus: Un petit nid coquet, cossu... Le shah de Perse peut venir!...--

Ce sont les mites et les huissiers qui sont venus.

LES PETITES COMMISSIONS

Les épaules des maris doivent être larges, Leurs bras de fer, leurs mains habiles aux fardeaux: Tant à la main, que sous leur bras, ou sur leur dos, Il faut Rapporter au logis les quotidiennes charges, Dont l’épouse, avec soin, prévoyante les charge; Il faut Que le bras du mari soit fort, l’épaule large.

La Providence en ses décrets se dut complaire A arranger ainsi les choses, au mieux possible, Qui mit précisément notre marchand de comestibles Sur le chemin du Ministère; Pour la modiste et pour la couturière, Il n’y a qu’un crochet à faire, Pas une affaire, Un petit crochet peu pénible: La Providence combine tout au mieux possible.

Engeance des garçons livreurs, Jamais à l’heure, Insouciants et incivils, Nous ne laisserons plus galvauder par la ville Les objets les plus délicats, Qui sortaient de vos mains brutales, en quel état,-- Fragiles! Nous ne connaîtrons plus cette angoisse fébrile: Le vol-au-vent qui n’arrive pas! A la fenêtre, ou sur le pas De la porte, Vigilante, la maîtresse de maison plus ne perdra Son temps à guetter de la sorte: Aussitôt acheté, et tout aussitôt là,-- Car c’est le mari qui rapporte. Mais toi, fine canne de jaspe, Toi, dont le fier pommeau simule quelque casque, Et dont le bout sonnait sur le pavé des rues, Du porte-parapluie connaissant le marasme, Canne, tu ne sortiras plus, Canne de jaspe, Tes appels tentateurs et désolés sont vains:-- Vois, amie, je n’ai que deux mains.

Accomplissons, d’humeur égale, Le coltinage conjugal!

Puis, quand l’époux s’en reviendra à la maison, Portant dans un filet les fruits de la saison, Sans préjudice aussi, comme il est de raison, Sans préjudice Du carton à chapeau laissé chez la modiste, De la pendule qui marquait toujours moins dix, Avec la paire de chaussures Pour laquelle on s’était trompé comme pointure, De la charcuterie, et quelque venaison,-- L’époux rentrant à la maison, Tristement, l’épouse murmure: --Voilà bien, voilà les époux! Je pensais: il n’est pas besoin de le lui dire, Il va me rapporter une gerbe de houx; Vaine illusion, espoir fou! Bah! aussitôt dehors, ils se moquent de nous; Ma sainte mère avait bien raison de me prévenir, Et de me crier casse-cou; Songeront-ils jamais à nous faire plaisir!--

Les épaules des maris doivent être larges.