La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage

Part 3

Chapter 33,386 wordsPublic domain

Ah! pourquoi faut-il que je sois Celui qui passe, et va, et vient, Sans s’arrêter ni croire à rien; Heureux les sages qui s’assoient, Respectables et paisibles fabriciens, A ce banc d’œuvre, avec un gros paroissien Et une calotte de soie!

Comme il fait bon errer au sanctuaire Silencieux et désert; Ma main indiscrète a ouvert L’harmonium qui se lamente et dit sa peine: Hélas! quand partira la jeune châtelaine Qui voudrait l’accommoder au Tannhauser,-- Oh! ce Wagner!--

Hélas! quand reviendra l’hiver, L’institutrice et ses mitaines, Et qui ne joue que la Valse des Roses: Entre chacun des chants sacrés, Avant l’élévation, pendant, après, Au rythme d’un accompagnement sobre et discret, C’est toujours cette valse et ses métamorphoses; La brave fille ne sait pas autre chose,-- Le bon Dieu ne lui en aura que plus de gré.--

Aux sons d’une musique comme cela, Je voudrais que l’on m’enterrât Dans cette église: Le bon sommeil qu’on ferait là, Sous une de ces dalles grises!

Or, voici que mon œil avise, Cherchant à terre L’épitaphe de quelque abbé commendataire, Sur une des dalles, soudain, Un petit morceau de pain. --Monsieur, murmure-t-il, écoutez ma prière, Ne me trahissez pas auprès de la chaisière, Car aussitôt elle viendrait me balayer, Méticuleuse et sans pitié, Et ce serait fini de ma joie la première; Si vous saviez, si vous saviez... Dans la splendeur des moissons blondes, Épi dressé parmi les gerbes, J’ai chanté mon hymne superbe Au divin Créateur du monde;

Puis je rêvais, fleur de farine, Qu’en grande pompe on m’apportait en dîme Au prieur vénéré de l’abbaye voisine;

Espoir extrahumain, Ambition ultime, Libre de tout levain, Ah! devenir du pain Azyme!

Hélas! il en fallait rabattre; Le boulanger qui fabriqua ma pâte N’est pas une mauvaise pâte; Mais, au Conseil municipal, Il représente la fraction anticléricale.

Songez alors, songez donc combien j’ai souffert, Pour les principes religieux qui m’étaient chers: Un beau dimanche, pendant l’office, Gravement escorté du suisse Vêtu en amiral suisse, Dans la corbeille, aux mains d’un jeune clerc, Jamais je ne serais offert,

Et nul, en me prenant, ne dirait un _Pater_.

Petit garçon, Dieu te bénisse, Qui, du moins, au parvis sacré me fis tomber, Goûter inachevé, lorsque monsieur l’abbé Te gourmandait, en retard pour le catéchisme; Maintenant, maintenant, du temple du Seigneur, Vous ne me ferez pas chasser, bon voyageur, Par le balai irréfléchi de cette femme; Vous me laisserez dans mon coin, Paisiblement songer aux soins De mon âme,-- Et de la vôtre aussi, s’il vous en est besoin.--

--Sans doute, remerciai-je, sans doute; Heureux ceux dont la foi est forte, Et que laisse en repos le doute; Va, ta vie est meilleure à vivre de la sorte, Croûte de pain derrière la porte, Et cela vaut mieux, somme toute, Que toutes Nos courses vers un but vain que le vent emporte,-- L’avenir fait de mort, le passé lettre morte,-- Que toutes nos courses frivoles... Mie, adieu; Dieu te garde, croûte!...--

Et, touriste égaré, je fuyais par les routes Sur ma voiturette à pétrole.

BISCUIT DE SOLDAT

«--Zim, balaboum, tap’moi sur la bedaine, »V’là l’ maréchal Bazaine!... »Zim, balaboum, tap’moi sur le bedon, »V’là l’ maréchal Mac-Mahon!...--»

Par le vallon et par la plaine, Par la plaine et par le vallon, Ainsi nos gais troupiers égrènent Leurs refrains martiaux, leur vaillante chanson: --Zim, balaboum, tap’moi sur la bedaine!... Zim, balaboum, tap’moi sur le bedon!...--

On ne peut pas toujours chanter du Déroulède...

C’est l’arrivée dans le village pour l’étape, Au soir, avec les gamins et les belles filles; Le régiment défile en files,

Sonne, sonne, clairon agile, Fier tapin, sur ton tambour tape!

Dans un coin de la grange, le sac est posé, Le sac dur et lourd où pesaient Conserves, biscuits et cartouches, Étranges provisions de bouche;-- Et maintenant, assez causé, Voyons à voir, qu’on se débrouille: Il faut que la marmite bouille, Et qu’autre chose soit dedans Que des cailloux, casseurs de dents!--

Les feux des escouades, sur les places, au crépuscule...

Les petits rentiers ridicules S’arrêtent, qui _ont passé par là_, Et, connaisseurs, s’informent du rata, Ou, plaisamment, parlent de Jules...

Les feux des escouades, sur les places, au crépuscule...

Mais comme phalène aux bougies, Les feux ont attiré les servantes hardies Qui se tiennent à distance, mais provocantes, Bras dessus, bras dessous, ou le poing sur la hanche, Roses avec leurs corsages roses des dimanches, Et rient, --Ohé! Margot, ohé! Marie!-- De tout l’éclat de leurs dents blanches...

Les marmots, plus osés, s’approchent: --Ah! Avoir du biscuit de soldat!...-- Et les soldats sourient aux mioches, Et, diplomates, interrogent: --Tu as une sœur? bon, dis-lui Qu’on dansera, après la soupe, jusqu’à la nuit, Et que c’est pour elle le biscuit Que je t’ai fourré dans la poche!...--

Cependant, le jeune lieutenant, bien corseté, Explique aux demoiselles du château, ou du notaire: --Ce biscuit de nos militaires, On en fait d’excellentes tartines pour le thé: Détrempé, puis grillé, avec un peu de sel, Un peu de beurre, et vous m’en direz des nouvelles; Mais je vous en ferai goûter, Mesdemoiselles!--

Biscuit, entremetteur d’amour, Pour le flirt ou pour la fleurette, Mauvais soldat, sot, qui regrette Que tu rendes nos sacs trop lourds!

Puis il paraît qu’on en mangerait en temps de guerre.

TARTE A LA CRÈME

Tarte à la crème, tarte à la crème,--les potaches, Douloureux, ont repris leur tâche; En vain les doux professeurs tâchent D’égayer leurs esprits d’un peu de Molière: --Tarte à la crème!--Ils n’y parviennent guère...

Ah! oui, les crèmes et les tartes, Et la cousine aux longues nattes, Cousine Qui les initiait à d’exquises cuisines!

(_Les jeunes filles ne se doutent pas du bon effet que cela produit quand on annonce que tels ou tels gâteaux présentés sur la table ont été confectionnés par elles. Cela indique chez elles un souci des soins de l’intérieur._)

Marmelades et charlottes, Diplomates et compotes, Œufs à la neige, (Ses bras de neige!) Soufflés et flans, (Ses yeux troublants!)--

Dans le verger, quand on allait cueillir des fruits, Hélas! ne lui avoir rien dit!... Près du four, pour la frangipane, Son tablier à bavolets, Les crêpes qu’elle offrait de ses doigts fuselés, Être resté là comme un âne...

Tarte à la crème! les jolies choses Qui, maintenant, nous viennent en tête: Les externes nous apporteront du papier à lettres Ou mauve, ou rose, De l’encre d’or, ou violette... Chers souvenirs des tartes et des crèmes, Vous inspirerez nos poèmes;

Et nous mangerons sans dépit Le haricot banal, qui fait si réjouis Les présidents des distributions de prix:

Pour leur verve badine, inépuisable thème!

Tarte à la crème! tarte à la crème! Ce n’est pas la crème qu’il aime, Café, vanille, ou chocolat: C’est Babet qu’adore Colas!

Mais d’abord il faut, et quand même, Passer son baccalauréat: Hélas! hélas! Tarte à la crème!...

COUPLETS DU DIABÈTE OU DES TROIS AGES

Du s- Ucre, Du sucre, Toujours du sucre!

I

Gamin fripon, fillette gourmande, En cachette, dans le sucrier d’argent, --Allons donc, abîmer nos dents, C’est des inventions de parents, Je vous demande un peu, je vous le demande!...-- Fillette friponne, gamin gourmand, Le bon sucre, oubli des taloches, Dont nous avons rempli nos poches! Fébriles, comme nous t’attendions, Petit canard de digestion Dans la soucoupe avunculaire, O sucre, et comme ta venue Nous rendait celle plus légère De la fatidique cuillère Pleine d’huile de foie de morue!...

Du s- Ucre, Du sucre, En avons-nous mangé du sucre!

II

Maintenant, c’est la vie plus grave, Avec ses angoisses, ses luttes, Et l’avide besoin de lucre: Vraiment il s’agit bien de sucre, Ou de canne, ou de betterave! Et l’on ferraille, L’envie fait rage, Et d’horribles combats se livrent; Il faut qu’on vive, Qu’on arrive,-- Nous ou les autres; nous plutôt! _Struggle for life_, guerre au couteau, Et gare au dos De nos rivaux!

Du s- Ucre, Du sucre, En avons-nous cassé du sucre!

III

Mais alors que le combat cesse, Quelle atmosphère lourde, épaisse, Qui nous entête et nous oppresse!... Tous les vaincus de la tourmente, Qui se traînent et se lamentent, Même aux vainqueurs, Une rancœur Et du dégoût gonflent le cœur! C’est la misère Et ses ulcères, C’est l’ambulance et le charnier: Que de miasmes à balayer! A pleins poumons, ah! respirer Un air pur et sain, le premier,-- Cet air enfiévré, Changer d’air!...

Du s- Ucre, Du sucre, Faudra-t-il en brûler du sucre!

Mangeons, cassons, brûlons du sucre...

LA VANITÉ DES RINCE-BOUCHE

Quand elles ont vu les rince-bouche Sur la table, les victuailles ont pris la mouche: --Qu’est-ce que vous venez fiche ici, Tas de feignants, ont-elles dit? On ne vous mange, on ne vous boit, Alors, quoi? A quelle heure est-ce qu’on vous couche?

Vous avez un joli métier; Ah! oui, on peut vous conseiller De faire les crânes, bien sûr, Avec votre rond De citron, Qui ressemble à une tonsure...

Et ça vous prend des airs jésuites, Ça invite Les gens à faire de petites Malpropretés, Sous prétexte d’hygiène, de santé, --C’est colossal!-- Comme si nous avions la gale! Vous ne vous êtes donc pas regardés?...--

Et, pour mieux marquer leurs mépris, Hors du plat qu’on n’avait pas encor desservi, (C’étaient des escargots farcis), Près des rince-bouche s’approchant, Vlan!--

Les escargots ont craché dedans.--

INTERMEZZO

J’aime par-dessus tout les longues causeries, La joie des coudes sur la table, Et, quand je vais dîner dans les maisons amies, Jeux imprévus, spectacle improvisé, fines saillies, C’est vous, surtout, qui me rendez l’âme ravie, Le menu vraiment délectable.

Oui, je fais peu de cas des repas à la pose, Où l’on n’ose, On n’ose seulement bouger; Il faut se taire, immobile, et manger, Boire et manger, sans nulle cesse, Des vins de choix, des mets exquis, Oui: Mais si l’on remue une chaise L’hôtesse Aussitôt s’en offusque et la trouve mauvaise; Ah! zut, à la fin, zut et zut! Nous n’aimons pas manger comme des brutes; Sont-ce donc là les traditions françaises!

Comme je te préfère, aimable amphitryon, Gai luron, Dont l’esprit avisé, l’adresse sans pareille, Pour me distraire font merveille: Qui saura comme toi, du liège des bouchons, Façonner un bateau, une tête, un poisson, Un cochon,-- Qui, jongler avec les bouteilles?

J’aime ta verve industrieuse, Qui ne reste jamais à court: Qu’importe la noix creuse, et la poire véreuse, Et, pourris, les pruneaux de Tours? Qu’il n’y ait pas de petits fours? Nulle tourte ne vaut tes tours: Ta femme à tes côtés coulera de beaux jours, Tes enfants connaîtront une jeunesse heureuse.

Chez les gens de ton caractère, Cher amphitryon débonnaire, On n’a point souci de la chère: La chère, allons donc, belle affaire! Hardi! que les assiettes tournent au bout des cannes, En cadence frappons les verres Avec les couteaux à dessert, Et que la mie de pain s’envole dans les airs, Au souffle de nos sarbacanes: Le voilà bien, le voilà bien, Le vrai souper athénien!

Et ça vaut autant que de faire venir des tziganes.

RONDEAU DES PLAISIRS DE LA TABLE

I

Nourrices morvandelles, Et de Bretagne aussi, Qui montrez vos mamelles, Sans nul souci; Et mamelles normandes, Auxquelles se suspendent Tant de lèvres gourmandes, Et sans merci; Pressant votre corsage, Le nourrisson volage, En son gai babillage S’exprime ainsi:

--Voilà, voilà, les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble!

II

Le cruel cannibale, Sous les grands catalpas, Prit le Visage Pâle, Et le scalpa; Par les soins du barbare, La broche se prépare, L’Européen s’effare, Et dit: papa! Déjà ses membres cuisent; Brandissant une cuisse, L’anthropophage esquisse Un petit pas:

--Voilà, voilà les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble!

III

Lassé d’un long voyage, Lorsque le pélican, Enfin, dans son ménage, Vient, rappliquant, Retrouve sa famille, Voit ses fils et ses filles: De faim leurs yeux pétillent, Les becs claquant; Alors l’excellent type, Pour ses enfants extirpe De son ventre les tripes Comme de Caen:

--Voilà, voilà les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble!

CHANSON FRANÇAISE

Faisons ripaille et largesses, Cassoulet et Bouillabaisse, Vive la France aux Français, Bouillabaisse et Cassoulet!

France, ô pays d’allégresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Chaque province a son mets, Bouillabaisse et Cassoulet!

A nous, poulardes de Bresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Et pâtés de Pithiviers, Bouillabaisse et Cassoulet!

Dans nos prés les gigots paissent, Cassoulet et Bouillabaisse, Et les boudins guillerets, Bouillabaisse et Cassoulet!

Sous les ramures épaisses, Cassoulet et Bouillabaisse, Voyez courir les civets, Bouillabaisse et Cassoulet!

Pour la pêche, que l’on tresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Miraculeux, des filets, Bouillabaisse et Cassoulet!

Les arbres fruitiers se baissent, Cassoulet et Bouillabaisse, Et se cassent sous le faix, Bouillabaisse et Cassoulet!

Les noisettes et les fraises, Cassoulet et Bouillabaisse, S’offrent au coin des forêts, Bouillabaisse et Cassoulet!

Et dans les champs, sous les herses, Cassoulet et Bouillabaisse, Jaillit la vigueur des blés, Bouillabaisse et Cassoulet!

O Paradis des abbesses, Cassoulet et Bouillabaisse, Et des prieurs grassouillets, Bouillabaisse et Cassoulet!

Les ventres se gonflent d’aise, Cassoulet et Bouillabaisse, Le panache est un plumet, Bouillabaisse et Cassoulet!

Notre chair est en liesse Cassoulet et Bouillabaisse, Notre esprit est en gaîté, Bouillabaisse et Cassoulet:

Faisons ripaille et largesses, Cassoulet et Bouillabaisse Vive la France aux Français, Bouillabaisse et Cassoulet!

EN DÉCOR

Préparons Les petites boîtes de pilules au goudron, Les pepto-fer et les peptones, Qui ne doivent rien à personne; Préparons Les fioles où, des hôpitaux ancien interne, Un praticien habile, et fertile en kolas, Colla L’avis impératif du seul usage interne.

Fi! comme les gens nous dégoûtent, Qui, dans leur verre, ne versent rien au pèse-gouttes, Et qui, sans avoir pris aucun cachet, ni sels, Se jettent sur le vermicelle! On se gausse d’eux à l’office: A quoi bon soigner les services, Pour des estomacs si novices?

Nous, au contraire, à nous voir aussi délabrés, Un grand respect envahira les valets glabres. Tant de précautions préalables Dont nous nous sommes entourés, Tant de fioles sur la table: Le maître d’hôtel le plus rogue S’attendrira devant nos drogues;

Ce n’est pas La hâte irréfléchie et brutale des ogres: --Oh! que, Oh! que de vins il dut absorber, que de plats, Que de sauces goûter pour en arriver là! Rien des cuisines ne lui dut rester étranger; A la bonne heure, Voilà un homme qui sait manger, Un véritable amateur!--

Honneur donc, honneur au convive Qui, près de son couvert, installe, Parmi l’argenterie, la porcelaine et le cristal, Une petite pharmacie portative!

Et qu’à la lueur des bougies, En auréole de féerie, Les carafes de chablis et de bordeaux L’irradient de mille feux, comme les bocaux D’une véritable pharmacie!

RONDE DES RONDS DE SERVIETTE

C’est le Juif-Errant qu’a cinq ronds, Cinq ronds, pas quatre, ou six, ou sept, Cinq ronds pour faire ses emplettes, Cinq ronds, cinq ronds, dans sa pochette De redingote ou de jaquette, De gilet ou de pantalon, Cinq ronds,-- Tournez, garçons, virez, fillettes,-- Cinq ronds,-- Il n’a pas de rond de serviette! Tournons, virons.--

*

* *

A tant de tables d’hôte il s’est assis, Et à onze heures, et à six! Combien de serviettes froissées, De toile écrue ou damassée, Qu’en éventail ou en bonnet carré, --Lui en a-t-il su aucun gré?-- L’hôtelière ingénieuse avait disposées!...

Il tournait un regard d’envie Vers la table des pensionnaires, Fonctionnaires De la Magistrature ou bien de la Régie, La petite table, à côté, Où sont les ronds numérotés: Numéro Un, rond de serviette Du vieux caissier de la Recette; Rond numéro Deux, celui du Substitut; Ronds des Contributions directes, Et ronds aussi des indirectes; Du vérificateur des Poids et des Mesures, Des Messieurs de la Préfecture; Comme l’on soigne le service De tous les employés du fisc! Et comme le garçon s’empresse au coup de timbre Du directeur des domaines et du timbre! --Entrecôte du procureur! --Côtelette du directeur! --Pas trop cuit pour Monsieur le Juge suppléant! --Pour Monsieur l’inspecteur, saignant!--

Passé, présent et avenir, Rond de serviette et rond de cuir, Où toute une vie peut tenir!

Au confortable hôtel d’une calme cité Connaître la félicité D’avoir son rond numéroté!

Ou c’eût été, en famille, le rond d’ivoire, Voire De vieil argent, orné d’initiales, Pour quelque anniversaire gage d’affection, Souvenir de la première communion, Ou d’une station Thermale; Et rond plus simple, évocateur des années passées Au lycée,-- En ruolz, avec le couvert et la timbale...

Juif-Errant, éternel bohème, Perpétuel agent voyer Sans foyer, Toi qu’on ne voit jamais plier Ta serviette, hélas! après le café-crème, Juif-Errant, ignorant des douceurs du retour, De ta route reprends le cours; A d’autres cette joie suprême, Avoir un tour, Et se fabriquer son rond de serviette à soi-même.

*

* *

C’est le Juif-Errant qu’a cinq ronds, Cinq ronds, pas quatre, ou six, ou sept, Cinq ronds pour faire ses emplettes, Cinq ronds, cinq ronds, dans sa pochette De redingote ou de jaquette, De gilet ou de pantalon, Cinq ronds,-- Tournez garçons, virez, fillettes,-- Cinq ronds,-- Il n’a pas de rond de serviette! Tournons, virons.

(_Cette ronde se chante à table, principalement le soir à la campagne, ou dans les dîners de chasse. Chaque fois que le mot _rond_ revient dans le poème, tous les convives doivent quitter leur place et faire, en courant, le tour de la table, et chaque fois le dernier arrivé paiera cinq sous; à la fin, on se partagera la somme ainsi versée; mais il est de bon ton que chaque convive abandonne sa part aux maîtres de la maison._)

MENUS

Le poème exquis du menu Est mal à l’aise, confondu Dans la typographie banale D’un almanach ou d’un journal, --_Paris à table_,--_menu du_...-- Perdu Parmi les logogriphes et les mots en diagonale...

Avec ses noms de grandes villes, De généraux fameux, de ministres subtils, Le menu peut au moins prétendre Ou au Japon impérial, ou au Hollande;

Le vieil employé sourd et nul, Mais doué d’une main que je vous recommande, L’employé tirera la langue Sur ses majuscules, Pendant douze heures de pendule;

A moins que la demoiselle de la maison, A le copier s’évertue, Pour affirmer son écriture haute et pointue, Signe de la belle éducation;

Et sans doute un petit cousin, Qui excelle Aux menus, abat-jour, écrans et tambourins Le rehaussera d’aquarelle: Un marmiton, ou une rose, Ou bien les deux, ou autre chose...

Au lieu de finir, misérable, Taché de sauce et de vin, au coin de la table, On emporte alors le menu, Soigneusement, dans la poche de son pardessus, Et, rentré chez soi, on le place, En bonne place, contre la glace, Dans la rainure, Près de l’invitation au bal de la Préfecture.

Mais tels menus se désespèrent, Qu’orna pourtant (peste, ma chère!), L’ingénieux pinceau de madame Lemaire, Et proclament:

--Nous n’aimons que la peinture de Chavannes.--

On ne peut contenter tout le monde et son père.

DANS LES FILETS

Petit marché pimpant, tout gai, de ma province, Mon estomac te salue, et mon cœur: Cuisine de famille et crus réparateurs, O temps où j’ignorais les ruses du traiteur A un franc trente et un franc quinze!

Voici la place avec les acacias malingres, Et le monument des combattants de soixante-dix, --(Mourir ou vaincre, Gloria victis!)-- Voici la place avec les acacias malingres,

C’est là que la cité, une fois la semaine, Confiante mais sans ostentation vaine, Étale Son ventre sous-préfectoral.

Dès le frais matin, les carrioles sont arrivées Des maraîchers et des laitières, Brimbalant devant, derrière, Mais chargées et toutes fières Du produit savoureux de toute la contrée.

Et les femmes se sont rangées, le panier au bras, Où sont les œufs, et le beurre et les bons légumes, Poulets, lapins, canards, fort étonnés, oui-da, D’avoir quitté la ferme et de se trouver là,-- (--Et avec ça, chère madame, et avec ça, Qu’est-ce que vous prendrez pour votre rhume?)--

De groupe en groupe, sur la place, Les bonnes ménagères vont, passent et repassent, Accueillant d’un rire narquois Le prix des haricots verts et des petits pois, --J’aimerais mieux ne plus en manger de ma vie!-- Leur voix se teinte d’ironie; Et puis, pour terminer, un colloque aigre-doux: --Allons, prenez, il faut bien que ce soit pour vous!-- Écoute ces leçons de sage économie, O cigale, cigale ma mie!

Cependant, on s’est écarté plein de déférence: Voici la commandante avec son ordonnance, --Vive la France!-- Qui suit à la juste distance.

Car faire son marché soi-même Est la distraction suprême; Et même, Vous pensez bien que les lieutenants de la garnison, Et les surnuméraires des domaines, Qui, sur le marché, se promènent, Ne sont pas là pour savoir le prix des melons,-- Et qu’un peu de flirt s’en mêle:

Auprès d’idylliques salades, Ah! que d’assassines œillades!