La nouvelle cuisinière bourgeoise: Plaisirs de la table et soucis du ménage
Part 2
Donc, dès leur entrée dans la salle, Elles jettent, sans en avoir l’air, Un petit regard circulaire: --Pas mal! pas mal!-- Certe, à défaut du féodal, Ce style Henri II n’est pas pour leur déplaire; Des sièges en cuir de Cordoue Sont, à leurs regards, les plus doux; L’amphitryon n’est pas un de ces fous Qui se meublent de laqué vert: Aux croisés de Jérusalem On épargne du moins cette angoisse suprême: Une salle à manger qui viendrait d’Angleterre.
De la présence des coquilles, Les châtelains sont avertis; Mais, voyons, à quoi songent-ils? (On était plus exact, dans les vieilles familles;) Il est déjà passé midi: Et les coquilles, pour patienter durant le retard,-- Car Il est au moins midi et quart,-- Et tromper une attente qui les refroidit, Fredonnent des chœurs de la Jérusalem de Verdi, Et la romance de Richard...
Bon, voici nos gens qui arrivent, Ils s’installent; mais quels convives, Sang du Calvaire! ah! vos aïeux! Coquilles des pèlerins pieux, Votre indignation est vive!
Vraiment ce n’est pas sans sujet Que vous mettez à vous laisser manger Tant de mauvaise volonté:
Aucun n’a prononcé le bénédicité!
HÉROIQUE JACTANCE D’UN LAPIN
Aux mains cruelles des gâte-sauces, (Ils sont deux, trois, quatre petits), Pauvre lapin, te voilà pris; Et les méchants gamins se gaussent De sa situation fausse, Et se font un barbare jeu De tirer ses longues oreilles, Soyeuses au poil blanc et feu, (Car on sait que le lapin bleu Est un animal fabuleux Que seuls, dans leurs galantes veilles, Ont pu rêver les amoureux): Notre lapin est blanc et feu. A la cuisinière on l’apporte: --Sautez, sautez, les gibelottes!--
Près des fourneaux, parmi les cuivres et les broches, La cuisinière se dresse, imposante et grave, Mais le lapin, à son approche, Soutient son regard, et la brave. L’autre l’a saisi par les pattes; Toutes quatre S’agitent en nerveuses saccades: --Tu trembles? dit la farouche, d’un ton narquois.-- --Moi? Si je tremble, c’est donc de froid!
Vraiment, tu ne me connais guère: Sache que mes aïeux entraînaient à la guerre En battant du tambour les héros de naguère; Ils étaient à la Grande Armée, Ils ont, sur les champs de bataille, Récolté toutes les médailles Et d’Italie, et de Crimée. Avec la croix qu’un jour leur remit, à cheval, De la main à la main, le Petit Caporal! Et bonnement, tu t’imagines, Moi, le descendant de ces preux, Qui furent décorés au feu, M’impressionner avec ton cordon bleu, Et ta batterie de cuisine?
LE VEAU ET LA SALADE
En l’honneur des vrais principes démocratiques, Des gens sont réunis qui, pour un prix modique, S’apprêtent à manger le veau et la salade Jusques à s’en rendre malades: --Crevons s’il faut en crever, camarades, Mais Vive la République!--
Le veau, contre son habitude, Donne des signes d’inquiétude, Que le président du banquet Ne tarde pas à remarquer, Et il l’invite à s’expliquer;-- D’un geste, Le veau s’excuse; il n’est pas orateur; --(Parlez! parlez!)--Messieurs, j’ai tenu à honneur D’apporter aujourd’hui mon contingent modeste A cette fête des travailleurs: La salade fera le reste;
Mais, c’est ici que je proteste: Avons-nous donc, messieurs, fait si peu de chemin Que nous soyons encor caudataires du pape? Les cléricaux doivent rire sous cape: Avec moi, de moitié, admettre en vos agapes Une barbe-de-capucin!--
Ces mots ont fait, dans l’assistance, Courir un long frémissement, Dont le président un moment, Vainement, Veut atténuer l’importance, --A l’incident, dit-il, donnons sa juste suite; Non, tu n’es plus, salade que voilà, Barbe-de-capucin; messieurs, baptisons-la: C’est de la
Vieille-barbe-de-quarante-huit.--
POIVRE ET SEL
A la bonne heure, des salières, Rustiques salières de verre, Où, côte à côte, poivre et sel Mêlent, Sel marin, poivre de Cayenne, En grains, en graines, Mêmes joies et communes peines, Leur existence mitoyenne.
Mais, un beau jour, fatal présent, Ce sont les salières d’argent, Où, pour une arbitraire mode, On supprime le côte à côte: Le poivre habite, maintenant, A un bout de table, et le sel à un autre; Plus moyen même qu’on se cause: Coquille minuscule ou bien feuille de rose, Chacune est tenue à l’écart: --Salières en argent, Mariage d’argent,-- Sel et poivre dorénavant Font complètement lit à part.
Parfois on les rapproche encore; Mais c’est qu’ils vont périr d’une commune mort; Alors, avec quelle mélancolie ils se regardent: Au fond du buffet, quand on se retrouvait le soir!... Il leur resta un dernier espoir:
Recommencer la vie à deux, dans une barbe...
LE POT-AU-FEU
Par tous les temps, sur la plage, la pauvre vieille, Avec son cabas et son châle, Nous l’avons vue sous la rafale, Et sous la pluie, et sous la grêle, La pauvre vieille, Silencieuse et les yeux vagues, Qui regardait monter les vagues;
Et comme nous nous moquions d’elle, Quand le flot, à marée haute, qui déferle Puis vient mourir sur les galets, Mouillait ses souliers éculés, Et la tristesse de ses mollets Grêles, si grêles!
Mais la vieille agitait seulement son cabas Pour des gestes qu’alors nous ne comprenions pas.
Oh! les quolibets et les rondes, Dont l’entouraient, armés de pelles, Tous les petits enfants cruels, Bourreaux, bourrelles A boucles blondes!...
Maintenant je sais le mystère, Et maintenant je ne ris plus: Je sais le petit-fils perdu, Et la folie de la grand’mère;
Chaque dimanche, il fut un temps où, pour son fieu, Elle mettait le pot-au-feu: Ah! le bon régal tous les deux, Et les belles histoires près du grand pot qui fume:
--Hume! Hume-moi ça, mon fieu, et ne te brûle pas; Vois s’il est bien salé à ton goût, n’est-ce pas, Et pas trop maigre, et pas trop gras, Et si l’on sent bien la légume...--
Et, avec précaution, écartant l’écume Elle tendait une cuillerée au petit gars, Grand ordonnateur du repas, Qui, connaisseur et grave en ces cas délicats, Faisait claquer la langue et fronçait les narines;--
Mais un beau jour il est parti dans la marine, Le petit gars, Dans la marine de l’État; Un beau jour, adieu la cuisine!
Lors ensemble, un dernier dimanche, On a mangé le pot-au-feu: --Voyons, ne pleure plus, grand’maman, sacrebleu! Et prépare-m’en un fameux Pour quand je reviendrai, des galons plein les manches! La vieille branlait la tête, sous sa coiffe blanche, Sans rien dire, et d’un coin de son tablier bleu, Tristement essuyait ses yeux,
La grand’mère et le petit-fils, un dernier dimanche...
Des mois, des mois,--voilà qu’un papier est venu, Avec de gros cachets dessus: Le petit ne reviendra plus.
Et quand elle a fini de lire, La pauvre vieille se met à trembler,--puis à rire; Du fond de l’armoire, elle tire son beau corsage, Et son châle de mariage, Dit aux commères du voisinage: --C’est mon gars qui va revenir!-- Dit, et puis se prend à courir, En grande hâte, vers la plage,
Et s’efforce de découvrir Les gros bateaux, là-bas, au large...
Tout le jour, elle reste là; Elle emporte, dans son cabas, Un peu de sel, une cuillère,
--Hume-moi ça, et goûte un peu, C’est le pot-au-feu pour mon fieu!--
Et sale et écume la mer, Vieille folle, pauvre grand’mère...
DIALOGUE DES POMMES ET DES POISSONS
Les pommes ont dit aux poissons: --Assez longtemps le langage des hommes A prétendu que vous, Poissons, pour nous les Pommes, Professiez un mépris aveugle et sans raison; On répète: s’en ficher comme Se fiche un poisson d’une pomme; Pourquoi? comment avons-nous mérité, A vos yeux, cet excès, Poissons, d’indignité?--
Les poissons gardent le silence, Comme c’est assez dans leurs habitudes; Mais le débat n’est pas de ceux que l’on élude, Et les pommes reprennent avec insistance: --Pardieu! nous connaissons votre passé hautain, Et qu’autour d’un turbot tout le Sénat latin S’assemblait, plein de déférence; Nous savons qu’un des grands ministres de la France, O soles, vous a seules laissées, A la Colbert, Dépositaires De ses goûts et de ses pensées;
Tout cela est glorieux, certes, Mais, de là, faut-il qu’on nous traite Avec ce dédain? Car, enfin, Nous aussi nous avons, Poissons, nos parchemins: Mieux que ministre franc, ou sénateur latin, Nous avons la pomme Reinette!...--
(Reinette s’écrit rainette, mais je suppose Que les Pommes, sans l’ignorer, Ont fait cet affront à Littré Pour les besoins de la cause...)
--Reinette, petite Reine: comme Wilhelmine!-- Mais, à ces mots, parmi les autres empressés, Un petit poisson s’est avancé, Devant qui tous, respectueux, s’inclinent:
--Et moi, je m’appelle la _Loubine_!--
CONSERVES D’ALOUETTES
Alouette, au clair matin, Qu’est devenue ta compagne En bottes de maroquin. Le chasseur, au clair matin, Battait, alerte et malin, Tous les buissons du chemin, Et la plaine, et la montagne: --Qu’est devenue ta compagne?
Tant de perfides lacs, et le plomb meurtrier, Et cette glu damnée: Hélas, hélas, n’est-ce pas grand’pitié De la gent empennée?
Pour lisser une plume où se jouait le vent, Ou pour donner à son aigrette Un petit air plus conquérant, Coquette, Pour toi seul trop heureux et malheureux amant, Elle a dû s’arrêter devant Un de ces miroirs décevants, Ta compagne, pauvre alouette!
Le triste oiseau, aux échos d’alentour, Réclame vainement l’objet de son amour: Il interroge les guérets, Il sollicite les ramures, Les guérets sont restés muets, Et les ramures sans murmure...
--Ah! morte, partager sa mort, Mais du moins la revoir encor!--
Et, comme en un vol de folie, L’oiseau a franchi les prairies. Et les grands bois, et les cités: Au haut des toits, sur une patte, les cigognes S’étonnent, Et les petits coqs des clochers sont scandalisés: Il vole, il vole, sans s’arrêter.
A tire d’aile, dans les airs, Par delà les mouvantes mers, N’en pouvant plus, il touche une rive étrangère. Un homme est là qui le recueille, Cet homme est plus noir que le deuil D’un enfant qu’enleva la fièvre typhoïde: Un faux-col en celluloïd Le couvre seul, et quelques feuilles; Mais, souriant contre toute espérance, Et, l’hospitalité illuminant son œil: --Infortuné, va, ne crains rien de mon accueil,-- (_A part._) C’est un oiseau qui vient de France!--
L’oiseau ravi, et plein de confiance, Se pose alors sur son épaule, Et frôle Les divers ornements de zinc Qui composaient la parure succincte, Dont se complaisent à se parer ces âmes simples.
Soudain, l’oiseau a tressailli: Voici Que rayonnaient, sur l’étincellement d’une épaulette, (Chez les nègres, encor, c’est le goût général De s’habiller en général; Cela ne nous fait aucun mal); Donc ces mots rayonnaient sur ce qui, je répète, Servait au nègre d’épaulette, Vestige étincelant d’une boîte infernale, Ces mots (il a bien lu!):--CONSERVES D’ALOUETTES! --C’est donc cela! dit l’alouette; Son hôte en vain insiste pour qu’il se repose, Pour qu’il prenne au moins quelque chose: L’oiseau ne veut rien entendre, et repart A la recherche des barbares Qui préparent A ses pareils ces douloureuses métamorphoses...
A tire d’ailes, dans les airs, Il a retraversé les mers, Surprenant à nouveau, de sa course baroque, Et les cigognes, et les coqs.
Il arrive, hors d’haleine, et s’introduit Pendant l’horreur d’une profonde nuit, Dans cet endroit où les marchands conservent, --Bastilles, Où gémissent des comestibles,-- Les sombres boîtes de conserves.
--Vlan!-- A coups de bec dans le fer-blanc, Les boîtes s’ouvrent,-- Délivrons tous ces pauvres bougres: Des sardines sortent en tremblant, La geôle les a rendues aveugles et sourdes; Qu’ont-ils fait de leur air badin, Les petits pois, joie du jardin? Et comme ils sont piteux, et tristes se renfrognent, Les truffes et les cèpes, ces cadets de Gascogne! Mais quelle angoisse et quel effroi, Des profondeurs sort une voix,-- Écoutez, cruels, écoutez: --Je suis le Thon, j’ai trente-cinq ans de captivité!--
Le courageux oiseau poursuit avec ardeur Sa tâche de libérateur, Sans relâche, sans qu’il se lasse, De sa compagne cherchant les traces: Quelque chose lui dit qu’il la retrouvera, Oui, cette voix du sang qui ne nous trompe pas! Une boîte résiste encor, L’oiseau, en vain, sur le couvercle, Par cent fois s’est brisé le bec: Mais il en vient à bout, en un suprême effort;-- Et c’est un horrible mélange D’os et de chairs meurtris: avant qu’on ne vous mange, Pauvres alouettes, voilà donc comme on vous arrange! L’oiseau voudrait douter de son tragique sort: Sa compagne, chère alouette, Dans cet amas confus, comment la reconnaître? D’autres qu’elle sont là, peut-être:
Mais, hélas! voici l’anneau d’or, Qu’il lui avait donné, gage de sa foi, pour sa fête...
Un an après, jour pour jour, Le fabricant de conserves alimentaires Constatait, à son tour, d’analogue manière, Le décès du charmant objet de son amour, Dans un accident de chemin de fer.
BEIGNETS D’ACACIA
--Acacia, presque un nom de femme;-- Élisa, ou Cynthia, O femme, Dont le désir m’émacia, Pour que sur moi se posât ton regard de flamme, Qu’un peu de volupté dans les yeux scintillât, Cynthia, Pour toi j’aurais damné mon âme; Et ton caprice réclame Des beignets d’acacia,-- Dictame?... --Acacia, presque un nom de femme;--
Et nous sommes partis par les sentiers ombreux, Où les acacias merveilleux Balançaient au ciel pur l’ostensoir de leurs grappes, Et je me suis senti plus riche et plus heureux, En serrant ton bras amoureux, Que les émirs et les satrapes,-- Avec toi, Cynthia, par les sentiers ombreux.
Puis j’ai cueilli la moisson odorante, Et les épines s’enfonçant En cent endroits, et cent, et cent, Dans la chair, m’ont piqué au sang,-- Pour toi mon sang, ô mon amante!-- En cent endroits, ou cent cinquante;
Et l’humble cantonnier, très vieux, Qui, près de là, cassait des tas de pierres, Souriait à tant de grâce de ta robe claire: --Vous allez-t-y, vous allez-t-y en faire Des bouquets, madame et monsieur, Des beaux bouquets, bon Dieu de bon Dieu, Sacré tonnerre!-- Souriant à tant de grâce de ta robe claire.
Mais non, ce n’est pas, ô vieillard, Pour que, d’un frais bouquet, son corsage se pare, Que nous cueillons ainsi les fleurs au parfum tendre; Et non plus ne sont destinées A figurer dans un vase sur la cheminée Du salon, de la salle à manger, ou de la chambre:
Cette razzia D’acacia, Qu’elle emporte dans son ombrelle, C’est pour le plat, Qui, délicat, Son fin palais émoustilla: Les fleurs se mangent donc entre elles?
Et maintenant que, dans la pâte, Elle trempe ses bras d’albâtre, Pétrit, de ses doigts fuselés, Les œufs, la farine et le lait,-- Quand tu le voudras, ô la belle, Pour qui déjà ma chair et mon cœur ont saigné, Au lieu d’acacia tu feras tes beignets Avec le peu qui reste encor de ma cervelle...-- (--Voilà bien ce que je craignais, Dit-elle.)--
Cynthia, impassible, au sourire cruel...
TROIS PETITES CHANSONS
I.--LE PIQUE-ASSIETTE.
Du dîner, comme d’un tournoi, sonne la cloche; La fourchette en arrêt, les voici qui s’approchent, Les chevaliers tapeurs et vide-poches:
Pique, pique, picador! Pique, pique, pique-assiette! N’en reste-t-il mie ou miette, De ce veau que je regrette? --Mais moi, Carmen, je l’aime encor...-- Pique, pique, picador! Pique, pique, pique-assiette!
[_La bouche pleine, mais les yeux avides, ils tournent autour de la table en fredonnant des rondes enfantines_:]
Une poule sur un mur, Qui picote du pain dur, _Pique-assiette, picota_, Mange un œuf et puis s’en va...
[_Mais ils ne s’en vont pas, et ils continuent à tourner, au rythme de paroles seulement plus mystérieuses_:]
Ams’, stram’, gram’, _Pique, pique_, commedram’, _Bourre, bourre_, ratatam’. --(J’ai encor, je le proclame, Maigri de cinquante grammes!)-- _Pique, pique_, commedram’, Mis’, stram’,--dram’! Bonsoir, Monsieur et Madame!
(_Les voix s’éloignent dans la nuit._)
II.--LE VOL-AU-VENT.
Marmiton, Vole, vole, vole! Prends tes jambes à ton col: Où t’envoya ton patron, Marmiton, Vole, vole donc!
Le vol-au-vent sur la tête, Vole, vole, marmiton,-- Vol-au-vent aux champignons, Aux quenelles et aux crêtes,-- On t’attend, l’âme inquiète, On t’espère à la fenêtre; Vole, et que rien ne t’arrête, Marmiton, Vole, vole donc!
Marmiton, Vole, vole, vole! Fuis la conversation Des petits trottins frivoles, Et, pas de saute-mouton Avec les méchants garçons Qui ne vont pas à l’école: --Que non!-- Que non, jeunes polissons! Que nenni, mesdemoiselles! Que non! que nenni!--(Quenelles...)-- Si le vol-au-vent, narquois, Allait s’envoler sans toi! Marmiton, Vole, vole donc!
III.--L’ANSE DU PANIER.
«_Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier!_»
Pour les soldats de la France, Fantassin et cavalier, Artilleur, chasseur à pied, Sapeur-pompier, Pour les soldats de la France, Danse L’anse, Danse l’anse du panier!
«_Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier!_»
Tant de danses a dansées, Que la pauvre anse est cassée, Délaissée Par toute l’armée française: --Nuit et jour, à tout venant, Je dansais, ne vous déplaise... --Vous dansiez, j’en suis fort aise, Eh! bien, chantez maintenant!--
«_Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier!_»
SUIVIES DE LA ROMANCE DU BAIN-MARIE
Sous ton vocable, ô Marie, Sous ton vocable placé, Daigne écouter, attendrie, Mon placet! Marie, qu’il a de peine, Ton bain, hélas! bain-marie, Lui dont l’ambition vaine Envie Ceux de la Samaritaine:
Voir s’ébattre dans nos flots Des corps gracieux et beaux!
Ah! pourquoi la cuisinière, Son corsage retroussant D’une excitante manière, Nous va-t-elle provoquant De son bras rouge et troublant? Oui, ses bras: mais, davantage, Du flan! Car nous n’avons en partage, Dedans nos flots, et nos flancs, Que les crèmes et les flans...
LA VIERGE-MARIE (_parlé_).
Et c’est à moi que vous venez raconter cela? Vous en avez de bonnes!
LAIT DE CHÈVRE
--Tirelirelo, lirelo, La flûte aux lèvres, Qui veut du lait, le bon lolo Des chèvres?--
Et par les rues de la grand’ville, les chèvres passent, Et longent, mélancoliques, les trottoirs Bordés de maisons hautes et noires: Ah! revoir Les cimes, le ciel pur, l’espace...
Pyrénées, Pyrénées De leurs jeunes années, Où les chèvres allaient, grimpant Au son de la flûte de Pan!
(Il n’y a plus de Pyrénées...)
Et comme ils sonnent tristement ces airs de flûte, Perdus Parmi les rumeurs de la rue, Et le fracas des omnibus!
Là-bas, là-bas, au pays, D’autres omnibus passaient, jadis, Aussi, Des touristes, avec des guides, Et pour les voir passer, rapides, Sur une roche, A leur approche, On s’arrêtait,--des messieurs en culotte, de jeunes dames Toutes roses de s’être levées si matin, Souriaient,--des grelots tintaient, au son argentin, Et l’omnibus disparaissait dans le lointain, Laissant les chèvres seules, avec le grand calme...
Et maintenant ce roulement perpétuel et comme infernal, Sur le pavé, Des omnibus et des tramways: Si, au moins, les chèvres pouvaient Se distraire à escalader les impériales...
Mais en sifflant ses sons stridents, Le chevrier attire les pratiques, La petite ouvrière chlorotique, L’aïeule qui n’a plus de dents: --C’est l’homme aux chèvres et sa flûte: Psst! hé! on vous a appelé!...-- Et l’on presse leur pis gonflé, Et les chèvres doivent donner leur lait A des inconnus, comme ça, à toute minute...
Et puis elles reprendront leur route, Non sans se boucher les narines, En rencontrant tant d’imbéciles et de coquines, Qui, par des parfumeries abjectes, contaminent La chaude et saine et naturelle odeur de bouc...
Leur sera-t-il jamais permis, En revanche, D’aller, en matinée, un dimanche, A l’Opéra-Comique, quand, pour la _Dame Blanche_, Les Montagnards sont réunis;-- (Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards sont réunis!)-- Évocation du pays, Ces chers refrains, à les ouïr, Elles auraient tant de plaisir!
A-t-on seulement songé à les y conduire!
Pourtant, une distraction Demeure pour leur plaire: Tous ces trous qu’à profusion, Sans doute à leur intention, Opère L’administration propice; A chaque pas, dans chaque rue, des précipices! Aussitôt, les chèvres bondissent, Le troupeau s’arrête devant, Levant Les barbiches, humant le vent, Et tout en haut se tient, Et rêve, Et rêve et se souvient:
Les édiles parisiens Doivent adorer le lait de chèvre.
PAIN BÉNIT
La petite église où, touriste égaré, La petite église où je suis entré, Était si fraîche, et sombre, et calme; Pas de bedeau, pas de curé; Dans leur niche, des beaux messieurs de bois doré, Des belles dames, Me faisaient signe gentiment, avec leur palme...
Au dossier des chaises et des prie-Dieu, Où la paille le cède au velours vert et bleu, J’ai déchiffré le nom des pieuses demoiselles, Que la cloche appelle, fidèles, Chaque matin en ce saint lieu: Berthe Gadou, Blanche Pélissier, Marie Andrieu, Agathe, et Sophie et Adèle,-- Une larme monte à mes yeux;
Car je les vois là-bas, les saintes filles, Dans leur chambre claire et propre, près de la fenêtre, Qui travaillent,--le bon vieux prêtre, En traversant la rue tranquille, Les a saluées de la tête: Pourvu qu’il n’ait pas vu le surplis qu’en cachette, Surplis, surprise, on veut lui broder pour sa fête; Et plus vite, et plus alerte, reprend l’aiguille.
Être un membre de leur famille!
Elles nous recevraient joyeuses: le voici, Le méchant cousin de Paris! Elles nous feraient goûter leurs confitures Et leur cassis, Et prieraient tant pour nous gagner le paradis, Que nous irions tout droit, bien sûr!