Part 9
Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels, prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes. Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires publiques. Cependant, ils s’en gardent bien: le Sultan est le maître absolu; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté. Chose singulière: la force des oulama réside tout entière dans la faculté qu’ils ont de ne pas agir; et ces actes politiques dont nous parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite ou à ses excès de pouvoir.
On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte. Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les petites négresses lippues au regard effronté paraissent et disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires, rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et paternel.
Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe, tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.
En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis, avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière. S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité publique, source intarissable de profits moraux et matériels.
Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question, esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe. Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant. Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée, très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure. Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.
Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien. Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours; personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme d’incidente.
--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris superbes.
--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis. L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en faisant prolifier sans mesure mon élevage.
--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi, occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu à peu la dissolvaient.
--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment. Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs étonnamment solides et durables.
--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.
--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.
--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz.
--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il...
--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui qui nous est promis.»
--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas?
--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous raisonner ainsi?
--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera demain le maître ou l’élève?
--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit répondre à ce mépris que par le nôtre.
--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.
--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance s’accroît.
--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection, car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes aujourd’hui aux canons.
A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.
--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche?
Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère:
--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche.
Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati. Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser à la cage et la cage au Rogui.
--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que faisons-nous du Rogui?
--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.
--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries. Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est responsable des légèretés du voisin.
--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.
--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...
--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe, comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid, s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses hommes.
Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau, déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et conduire à leurs fins.
Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée. Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.
--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.
Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux, abandonné, confiant et paresseux.