La mort du Rogui

Part 8

Chapter 83,668 wordsPublic domain

--Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit. Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen, voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés, les plus distants, qu’avez-vous obtenu? Tandis que je puis vous dire ceci: ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan, convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès? Ne pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive profiter au gouvernement?

--Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui; vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes compliments.

Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son camarade.

--Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de rosserie, c’en est une.

--J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston!

Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger de chez soi.

En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien, tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur. Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.

En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des chrétiens détestés.

* * * * *

Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience intervint.

--Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce genre convienne à votre sujet? Pour moi, autant je vous prise conteur, autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des intentions hostiles? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande cité? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...

--J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes, d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole. Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore; tandis qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.

--Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant. Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci soit d’importance?

--Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.

--Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir, de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont l’enseignement ici porte la marque: ce que signifie tel verset? que t’importe! puisque la possession du verset seule te sanctifie.

Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle aboutit constamment l’islamisation des berbères.

Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion: «voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé»; qu’il fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour guide un «saint» menant vers l’Islam des hordes aussi totalement ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un autre moins savant mais qui parlait berbère.

Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.

Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de savates.

--Vous dites? interrompit Martin.

--Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques? Il est impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner, de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier ordre? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main. Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux. Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars dans la cité sainte.

Je passe à la chaussure, _paragrapho_, Monsieur, _sutoribus_. La savate marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir, la «balra», dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette, bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine. L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...

--Et n’est-ce pas profondément regrettable? reprit Martin. Le musulman, même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe, est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout? la résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah! que ne peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi, pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte! Je vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue sublime; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin. Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre, reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous êtes pour qu’on vous aime.

--Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.

--C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant, sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant: c’est que les musulmans sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et, puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la façon dont il fera mourir le Rogui.

--Je vous écoute, fit Dupont.

* * * * *

Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.