La mort du Rogui

Part 7

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--Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, _a priori_, dire qu’ils errent? Ils sont incapables, leur reproche-t-on, d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les gaz asphyxiants.

--Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la lune?

--La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait, les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.

--Vous êtes cynique, fit Dupont.

--Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence; qu’elle prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté. Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane. Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.

--Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit Dupont en prenant congé de son ami.

* * * * *

--Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille. Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une visite. Je pressens une idylle; je les adore.

--Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.

Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu. Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images: un patio à colonnettes de marbre; au milieu se creuse un riche bassin de faïence; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins sur un tapis; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale; une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en plumes de paon.

L’esclave est là; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque! Elles ont des gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris. Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse: revenez sur le dos; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire et rêver en glissant vers la langueur...

Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué. Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas profiter d’une faveur superflue?... Sans attendre une réponse, la nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient, peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme; même poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée; on en jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide: _La bass?_ auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle s’est souvenue d’une phrase lue: les muets du sérail. Mais déjà les mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse: «Non, non..., non, non...» et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien appris; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle était femme, que diable! En avant pour l’aventure amoureuse! Et les deux négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude, puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles s’étaient mises à travailler.

On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées. Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent. Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent, s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si, dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la met debout, on l’essuie, on la guide; elle passe du hammam dans une pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint, vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe. Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs? Bah! Rien que femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes, elle grignote des amandes grillées; elle jouit de son rêve; elle ne pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui s’accomplissent.

Mais qu’y a-t-il? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies apeurées: Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci, nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans l’arrangement et la parure. C’est l’_Arifa_, la maîtresse des femmes du palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.

--Sidi t’attend.

Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce, puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la guidait n’est plus là; une portière retombe derrière elle, une porte se ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît. Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va peut-être se reprendre; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal, sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle est fâchée, le fera-t-elle voir? L’autre, pressant, l’attire, une petite lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est sur pied; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un rideau, une «khamia» brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux hommes, deux _abid ed dar_. La malheureuse voit les visages bouffis et glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre. Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme. Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant; elle devait l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.

--Non, non! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer, plaisanter... chasse-les, me voici.

Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.

L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce; elle jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà d’être laissée seule?

* * * * *

Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature. Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette syncope qui se prolongeait. Que faire? il eût fallu le secours d’un de ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait, dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins, des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.

«Louange à Dieu, il vit!» répétait-il. Ses gens reçurent des recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer leurs exploits au service du Sultan.

«Que Dieu lui donne la victoire!» proclamèrent ces gens, car ainsi fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra, c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple, utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve, penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes quand nous leur avons apporté la liberté.

Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager, la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où pataugeait le gouvernement marocain.

L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre, et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami du chambellan voulut leur rendre service.

--Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur. En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas ce soir. Je sors de chez le chambellan...

Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la conversation reprit.