Part 6
--Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront là...
--Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui viendront précisément de ce côté-là?
--C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien?
--A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien compris.
Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant, comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une étiquette sur laquelle il écrivait: 1.000.
Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan, l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le maître aux affaires publiques.
* * * * *
Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son ami.
--Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de l’intérêt que je porte à vos discours.
--Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander grâce.
--Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied, cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans votre récit.
--N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.
--Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson. Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude. Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.
--Que faire donc pour vous contenter? dit Martin.
--Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle. Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un petit manuscrit, Dupont commença:
Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la blanche, domine le vallon de Bab el Oued.
Histoire d’Iblis et de la vieille femme.
Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe blanche me dit ceci:
--Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur, là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri, si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là, devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne. Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant, ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues; le Très-Haut en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme, cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste; nous pouvons en témoigner sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment, je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique, c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la femme armée de la ruse; quelle merveille de sagesse!
Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de l’arme terrible qu’elle possède.
Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère. Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend, la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se complaît Iblis le damné, le lapidé.
Un jour donc d’entre les jours...
--Vous dites? interrompit Martin.
--C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le renseigner.
--Que non pas! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du monde commencent de la même façon: il était une fois. Vous vous conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté, comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.
--Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de poursuivre.
Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin, patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre, fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion, il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée), impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites, les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect), et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre la vie possible.
En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le taudis. Iblis ricanait méchamment.
--Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros caroubier. Tu le connais? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.
Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien d’en laisser douter.
--C’est ta femme, cela? Nom de Moi! qu’elle est laide et rabougrie! Une chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux convenu. A bientôt!
Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé, disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que, selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait invariablement:
--Le diable! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les difficultés de l’heure présente.
Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.
--Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.
--Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien plus mauvais que celle des chameaux.
Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.
--S’il pouvait avoir oublié! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne qui répondait:
--Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.
Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.
Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue, envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais déjà la femme lui criait:
--Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de parler.
--Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui s’offrit aux regards d’Iblis--qu’il soit maudit--sur le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il avait matière à critique facile.
--Voilà bien de tes œuvres, ô Allah! grinça-t-il. Elle est marquée de ton sceau, celle-là, ô Maître! ô Architecte! ô Créateur! Est-ce toi qui as commis cet être nouveau? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes compliments! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et raté? Ah! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face! Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et poitrine. Où sont les yeux? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche immense et verticale, ô génie! Et le nez, et les oreilles, macache?
Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en éructant ses sarcasmes.
--Tiens! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet être pour le monter au ciel? Et sous la queue une grosse boule, et sous la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle. Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître!
Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.
--Horreur de sale bête! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des créateurs! Et il tira sa montre.
--Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton inventeur, ô merveille! Adieu! On entendit un autre froufrou, un peu de poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.
L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit par la main.
--Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt:
--La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu!
Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la Dominatrice, victorieuse du diable en personne.
Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la rudesse des temps.
--Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.
--Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission presque aimable qui semble toujours vous dire: à tout prendre, nous aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement, ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien, mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.
--Qu’est-ce donc que le Maghzen? fit Dupont.
--Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui, c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration. Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire, le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable; il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous, nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos questions insidieuses m’avaient éloigné.
--Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus philosophes?