Part 5
Dupont donc s’en alla; mais, avant de franchir le seuil de la pièce, soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut encore à son adresse cette remarque:
--Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin, sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache... Bonsoir.
Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour écouter Martin qui reprenait son récit.
* * * * *
Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du sérail.
C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et, au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient, s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit. Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri. Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui, dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le voile féminin, coïncide--ce n’est évidemment qu’une coïncidence--avec la disparition des eunuques.
Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils participaient parfois au service? On les appelle des chouirdis, mot dont l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la jungle, les palais chérifiens ont leur «petit peuple», les chouirdis. Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent. Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème. Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un, deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune, indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent. Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir, à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire: c’est encore moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves, domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers, fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions, des joies, des souffrances humaines; mais le principe qui les assemble et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts, nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait qu’elles furent jadis «embellies» d’une caresse souveraine, filles nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps, gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare, était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.
[7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements des exemples typiques.
Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact. On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même, masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi. En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.
[8] Dans le volume _Badda fille berbère_, chez Plon-Nourrit.
Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain, souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.
Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.
--C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule! je n’en veux plus. D’ailleurs si Ba Azizi--c’était le nom du chef des eunuques--faisait son métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre chez les femmes.
--Comment cela? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était bien près de pouffer de rire.
Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté que l’on gronde.
--Hi! Hi! je ne peux pas le surveiller. Hi! Hi! il n’est jamais là... toujours dehors avec la mule, avec Lalla...
Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout, des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté. On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une éducation bien différente de la nôtre.
--Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...
D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze, apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme dans un sac.
--Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français. Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire?
--Vois Sidi! vois Sidi! glapissait l’eunuque, c’est un enfant! je le savais bien, elle ment! elle ment!
La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque, être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.
--Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus jamais, jamais... sinon le silo.
Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.
--Ah Sidi! ah Sidi!
On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible homme.
Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits. L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.
Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.
--Tu l’as vue? demanda le Sultan.
--Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame. Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari... tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.
--Mais je ne veux pas lui montrer les femmes! s’écria Hafid, elles lui raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, je les connais les vieilles! et l’autre saurait tout cela.
--Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.
--Il n’y a de puissance qu’en Dieu! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...
--Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en l’honneur de la prise du Rogui.
--Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je n’étais pas le maître!... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.
La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède. L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.
L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait sa présence par ces mots: Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur! Et la tête rassurée retournait à ses rêves.
La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné. Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux, vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être humain, excitait la bête.
--Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on?
--La femme? Ah! oui! au hammam donc! qu’on me laisse.
La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates, impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.
La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade, fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait, vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se disputaient sa raison: le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en ferait-il? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites, lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur, il avait sommeil; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque. Pourquoi? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait!
Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux, implorait des yeux l’eunuque.
--Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix grêle du gros asexué.
L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement:
--Tu es fatigué, Sidi. Dors! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui vais veiller.
Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche, renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait tranquille, d’un seul coup.
Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler le chambellan.