Part 4
Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.
La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante tambours et soixante clairons la «Générale» retentit, éclata. Abd el Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que, précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier, sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec cette clameur: Que Dieu bénisse notre Seigneur! Au pied des marches, le caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie, répondit pour son maître: que Dieu vous donne la paix, vous dit mon Seigneur!
Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au ventre une ceinture de cuir rouge; une chéchia pointue de même couleur lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la ligne blanche des notables; le chef de fanfare commanda: repos! Les deux mille soldats cessèrent de regarder; beaucoup s’assirent. D’autres dirent: Voilà le teigneux! et tirèrent de leur besace la pipe de kif. L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant continuait. Il était près de midi, le soleil tapait; poussière et relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient plus.
Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre, là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre. Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif? On les a citées. Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan: «Le juif est là, la messagère est partie, elle reviendra dans une heure.»
La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.
Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais. Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il s’assit. Et le Sultan parla.
--Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires. Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.
--Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes dont Dieu juge.
Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.
--Parle, rabbi, dit-il ensuite.
--Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls; j’étais venu, Chemaoun était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le courtier?
--Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi. Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais prédit à mon frère...
--Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans. Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi unique, le chrétien. Tu es instruit; sais-tu que parmi les soixante-sept conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient être administrés que par un musulman ou par un juif, «de ceux qui les administraient auparavant de la part de leur Sultan».
--C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.
--Eh bien! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous l’admettez... Or écoute ceci...
Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir, un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel pouvait-il être? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné. Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il passé? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique. Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux visiteurs? Qu’a-t-elle dit? Je l’ignore.
--Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent; or ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou ailleurs, moi; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon frère et l’on aurait tort de me refuser...
Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient d’inquiétude; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais ce faible vieillard osa reprendre la parole.
--On ne force pas la porte de l’avenir en disant: je veux. Notre Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, qu’il rappelle ses serviteurs: il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun aux ordres de son maître.
--Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus haute voix, montre ta marchandise.
Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils veulent flatter, récompenser ou vaincre; bijoux immanquablement pareils qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse, pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins. Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le plus proche.
--On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme? Ah! ah! c’est pour payer une roumia, une chrétienne; qu’en dis-tu?
L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait l’ivoire de sa face sénile.
--L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister? Que Dieu bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.
--Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.
Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan. S’adressant à celui-ci, il déclara:
--Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée; c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre; quant à moi, je suis favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.
* * * * *
Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui s’était endormi.
--Présent, fit celui-ci, est-il mort?
--Qui ça?
--Mais le Rogui parbleu!
--Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt jours. Vous y étiez.
--Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui m’incite à en revivre les heures. Votre _Mort du Rogui_, dites-moi, est-ce une nouvelle?
--C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont vous fûtes? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en donner la fierté? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière, elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si possible de vous vaincre.
--Ouf! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses inexistent. C’est entendu: _Patria nobis haec otia fecit._ Donc j’ouvre votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte, une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin. Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs, leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour? C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le tout-à-l’égout? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse civilisation? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune; vous n’aurez jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder la ville en auraient-elles la frousse? Le fait est qu’elle est inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles projettent des ombres couleur de mercure.
--C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus: pourquoi, puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de fourreau de sabre astiqué? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles tours Almohades?
--Comme vous disiez vrai! fit Dupont; une ombre passe et surcharge d’un lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.
--Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des mondes et rediront la mission du Prophète.
--Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable, j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait: Dieu seul est grand! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie. C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque. Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous? Comment traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise, de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes, rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination berbère. Mais par quels procédés? Or cette ville est votre associée, amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, _elle aussi_, la politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache: l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...
--Mais je ne dis rien, fit Martin.
--Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est œuvre longue; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...
--Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez: il est très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit clémente.