Part 3
La nuit passa; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de nerfs et d’estomac.
Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie, immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis, chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les règlements.
A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire. Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation leur était confiée.
--Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage au Sultan[4].
[4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était confiée.
Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré, une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha, c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des meilleurs élèves des sous-officiers français.
[5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui devait de Mogador le conduire dans le Sous.
--Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.
Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature; aucun souffle ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste congestionnante; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.
La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit leur attention.
--C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien; vous savez bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi, l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays. Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des papiers que j’ai trouvés sur lui; ils pourront peut-être vous dire qui c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me récompensera.
Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève s’en alla.
Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un seul mot sous la tente surchauffée:--Ah, le salaud!
Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est, refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.
* * * * *
--Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces horreurs? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que vous commettez ici? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils plaisent par les violences qu’on y trouve.
--Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les histoires d’amour à la mode Maghzen? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6]? Ou celle encore si touchante...
[6] _Note de l’éditeur._--L’histoire de Khounta n’a pas encore été publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins légère, «Le Thé», a paru dans l’ouvrage intitulé _Récits Marocains de la Plaine et des Monts_, édité par la maison Berger-Levrault.
--Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont. J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête. Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre zèle éducateur.
--Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel que le nôtre de n’importe quel cerveau.
Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre, c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité. Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là seront comme vous; Français, ils voudront absolument instruire des hommes. Je l’ai dit: _on n’y peut rien_. Mais alors les élèves qu’ils auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à quelque mécompte.
Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de nœuds le fil de mon histoire; il devient rèche.
--Continuez donc, fit Dupont.
* * * * *
La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.
Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison, d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza. Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée, proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila. Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama, il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement ces mots: «Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime», formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de l’immense clientèle de leurs ouailles.
Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz, inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui?
Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.
On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux ateliers de la «Makina», usine, arsenal impérial que dirigeait un aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait:
--Cé soun dé toubes animés dé legno.
L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9 heures d’un jour brûlant. La décrire? Imaginez un tableau de Cormon avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.
Curieux? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes, venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la création, l’existence furent cause, entre les représentants des puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait. Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque, allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante allégresse des sonneries françaises.
Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres, les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit «baraker» la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité semblait-il, et disait: «Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut.»
Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir. Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme _béniqas_.
Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva. Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux, courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait en sabir les ultimes recommandations.
--Gardavo! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.