Part 2
Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan, maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée, très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie, leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils formaient une position de repli capable de recueillir les troupes chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès du Maghzen en pays de «siba».
--C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen, mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs simplistes.
Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers, les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus, pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine «comme le nez au milieu de la figure», ce qui est, pour un artilleur, irrésistible tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible ennemi.
Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très accentué de nos compatriotes pour la «couleur locale». On leur reproche de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès lors, que peut-on entendre par couleur locale? Cette expression est fort déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre et l’habitat de l’autre partie.
Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de préparer ce qui va suivre: il est regrettablement exact qu’à l’époque où se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte, sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire. Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre, ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici. Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits qu’il relate.
[1] Dans _Badda fille berbère_ et autres récits marocains, chez Plon-Nourrit.
L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs locales...
Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des «choses établies» qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres, les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles, leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur. Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du «mzaoug» selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla. Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud, vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte, pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut, de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites roues; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui criait: «J’en appelle à la justice du Sultan.» L’officier mit pied à terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif. Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le jour suivant[2].
[2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris cette prudente initiative.
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Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.
--Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit, n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de la couleur locale.
--Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine. Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue et placer la mort du Rogui dans le cadre des _Misérables_. Dites seulement si je dois achever ma lecture.
Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin continua.
* * * * *
Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion, les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant, brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés; ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge. Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu, ils entendirent la voix qui les interpellait:
--Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.
Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin de leur tente.
--Sale métier, dit l’un.
--Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.
Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils étaient dans leur corps d’origine, et même mieux: car, loin de tout et de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons. On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu, déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux aspérités du sol; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que l’on pille.
La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce; de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout, dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord, les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings. L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui lui reprochaient leur défaite.
En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient les tenaient par la mèche rituelle du crâne; rares étaient les courageux qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de bras et criaient: que Dieu bénisse notre Seigneur! On les complimentait et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose facile. Les têtes ne restent pas où on les pose; sur les plaques d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent qu’en équilibre instable; de l’affût qui est incliné elles glissent. On s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent; peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu aux canons du Chérif victorieux.
[3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne voudrait se départir. Le Sultan écrit: «ma méhalla heureuse, mon étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres». Sous Sa plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été qualifié, une fois pour toutes, de _Doulat el fakhima_ (le gouvernement considérable), ce qui évite de dire: le gouvernement protecteur.