Part 1
MAURICE LE GLAY
LA MORT DU ROGUI
PARIS BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS 136, Boulevard Saint-Germain (VIe)
1926
_Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur fil Lafuma._
_Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires_ (hors commerce), _marqués de A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen_.
AVANT-PROPOS
L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité, fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu maintes fois déjà témoigner.
Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont, l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été, des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la gravité. Martin même est devenu fonctionnaire; il a des administrés. Son camarade et lui ne font plus la guerre; d’autres la font à leur tour dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et témoignages utiles.
Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but: profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt, c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la France parut.
LA MORT DU ROGUI
Récit marocain.
Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade:
--Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant: «Enfin Moulay Hafid, ayant pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons et finalement jeté au lion.»
--La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé. Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité, l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.
Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.
--Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un despote.
--Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double; elle enveloppe Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez! dussé-je vous offusquer, j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le droit de les verser.
--Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...
Mais Martin interrompit encore.
--A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. «J’aime trop les lièvres, perdreaux, etc.», me dit-il, et comme précisément j’insistais, il ajouta: «les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs; ils le protègent et il en meurt».
--Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.
--Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.
Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à son ami le récit qui va suivre.
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Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal. Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait, s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants, toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires, admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis. Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment, avec les traditions, les mœurs! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas l’exemple? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, n’avait-il pas recours à l’un de ces Français? Et, peu à peu, l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à fond les affaires de l’État.
Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela, faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget. Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur. Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions matérielles qu’il donne...
C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires, des excès d’alcool, des orgies.
Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud, chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux, montraient des exigences chaque jour plus grandes.
Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors, tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait, car il était lâche; il avait peur de la colère des foules et de l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.
Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.
Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples opprimés.
Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan mit nos agents en face de ce dilemme.
--Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là, ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie. Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi cette besogne.
Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine africain.
L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre l’usurpateur.
Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou, tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas, dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas «hors des toits» et les Chorfas «sous les toits», formules vraiment heureuses par leur précision concise.
Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était, depuis la mort de son père, «sous les toits». Ce fut, comme l’on sait, son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande, élancée; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est «plutôt près de Dieu que de nous», suivant l’aimable périphrase trouvée par la politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de _baraka_ qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin. Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.
Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution. Celui-là se trompait: les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.
Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger. Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui, sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines. L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette illusion et son imprudence.
Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le vaincu quel qu’il soit.
Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait comme chefs que des «caïds reha» du Maghzen, sous le commandement de l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle. C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles, de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.