Part 10
Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque, leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles. Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée, c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits, compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements. Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois, substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens, hostile.
La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.
--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?...
--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il surprenante.
--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour appeler ses gens.
Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»; rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné. Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les pachas y veillent.
Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.
Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.
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--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit Dupont, depuis trop longtemps silencieux.
--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.
--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte. N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites, Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...
--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes, mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez que chez le grave ben Louaz...
Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.
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Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le: Dieu te bénisse, ô Lalla! dont ben Louaz remercia la chanteuse. Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque, chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention, complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos, lâchait la bride à son inspiration:
De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente. De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de montagne. De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz, Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis. Car ceux que tu appelles auprès de toi Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux, Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié. Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri, La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses transparentes[9], Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux. Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de mérites surhumains, Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui accordes.
[9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, _Traditions Islamiques_ d’EL BOKHARI, traduction HOUDAS et MARÇAIS, chez Leroux, éditeur.
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Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient: «Ils ne dorment, ni ne mangent comme tout le monde», un fonctionnaire ployé sous une grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement... «Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant... dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui...»
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Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la parole.
--A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi, réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui faisait cortège.
--J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.
--C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions, nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et, depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.
--Bravo, fit Martin.
--Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours s’entendaient.
--Qui es-tu, toi, voyageur? demandaient les Berbères.
--Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.
--Tu disais donc que tu veux être sultan? Tu vas sans doute à Fez tuer Hafid?
--Non, je vais à Taza; c’est là qu’on fait les sultans.
--Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons bien que tu es chérif; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan. Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que tu les touches.
[10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25.
--Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.
Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux. Mais il arrivait mal à se faire comprendre.
--Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous t’élèverons une belle Koubba.
--Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie leurs traces!
Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de divers âges.
--Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.
--Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois d’ailleurs le bienvenu; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es chérif.
Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.
C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.
--Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre; mais le vin est tiré...
--Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs. Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les troupes et la foule.
--Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là, énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord, elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est d’aucune importance; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril 1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.
Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux: Dieu doit le savoir; puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement, fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid, disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude, au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le cri constant de balak! balak! dominait les bruits. «J’ai dit balak», déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un pied de mule sur un pied de femme. «Il a dit balak», décidaient les témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient: «va plus loin». On vendait, on achetait; on faisait le _Bia ou chera_, la vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres et au cœur, aussi souvent que cet autre cri: Moulay Idriss! nom du maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher? possible! bia ou chera. La pièce est-elle bonne? Moulay Idriss! Votre père, dites-vous, est malade? Moulay Idriss! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse un verre ou se contusionne, il prononce: Moulay Idriss! Quand on lui reproche son âpreté, son mépris, il dit: bia ou chera. Si l’on s’étonne de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la paume le front embrumé de soucis: bia ou chera! puis il soupire: Moulay Idriss! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique... On vendait, on achetait; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce peuple étrange: le droit égal pour tous de brocanter pour vivre. Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu, les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant: Dieu est grand! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite, absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où, toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste monôme.
Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages, baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos villes: roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques; bruit flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou faux; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels puissants des muezzins aux heures de prière.