La mort du Rogui

Part 11

Chapter 113,828 wordsPublic domain

A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et, pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée, dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la mort; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.

Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la médaille, le ver qui ronge l’enseigne: «Bia ou chera et Moulay Idriss»: commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands. Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles. Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime d’une éternelle oppression.

Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait? Elle montait sous le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière, ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle «la maison», loin de la foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et, sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs youyous inconscients.

Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance. La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar. Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien, ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule, d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers, les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront. Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés, dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses pieds nus à la «nourrice» qui, assise sur le tapis, les massait. Quelqu’un cita la loi: pour ces crimes, la mort...

--Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort?

--... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une main.

--Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser, il conclut:

--Qu’on les tue...

Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu--qu’Il soit exalté!--du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit:

--A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer; cela ferait crier l’Europe. Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.

--Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La voix de leur chef tourné vers le trône demanda:

--Lesquels?

Du pavillon la voix de Hafid tomba:

--Il n’importe.

Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du premier. Mais le nombre? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des chiffres.

--Zid Zoudj, ajoutes-en deux; Zid Ouahad, encore un; baraka, assez.

Cela fit trente.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Dupont interrompit son camarade.

--Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre et que je devine: la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé, faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate. Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain faisait des soldats.

--Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...

--C’est une manie, fit Dupont.

--... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous? On voyait de loin mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les cheveux épars; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer, lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue, instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait l’appel furieux: Allah! Allah! Allah! Allah! ce ne fut plus une foule, mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes, rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.

--Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent en péteux, la petite mort aux moelles.

--Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.

Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise?

--J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire furieux et sanguinaire?

--Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre, le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation. Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont, prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène, pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population, aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain. Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt, est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant. On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des exécutants. Elle peut être voulue par le juge; elle peut aussi se produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience. Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue. Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant cinq minutes.

* * * * *

Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se montraient d’autant plus sévères que les «atrocités» de Fez s’étaient accomplies au moment où l’influence britannique était complètement effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché; par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il, du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur dont sa blonde roumia encaissait les effets.

Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et violences le dominer; faire de ses violences, de ses folies, de ses ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise; être dans un palais sans écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain, l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective, elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer longtemps...

Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace, sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait: «Oh! c’est vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres que je proteste.» L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune aspérité par où le prendre, disait: «Hou, hou, comme il fait chaud cette année!» et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair chrétienne.

[11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume _Badda_, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez, durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa manœuvre, _ad augusta per angusta_, justifié l’intervention française au Maroc, tout simplement.

Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait; il s’énerva et, à tort, il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.

Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs, deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre. Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie. A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué qui arrivait, saluait militairement.

--Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu l’étais quand je t’ai vu pour la première fois?

--Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.

--Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils vêtus de noir?

--Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des «quaïdas», des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.

--Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement. Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.

La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et continuaient d’attendre, suants.

A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire, s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et--après les salutations d’usage--lui dit:

--Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.