Part 12
--Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là, sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit:
--Tu vas mourir, professe ta foi.
Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça:
--Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu.
Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.
Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.
L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui, venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui. L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.
A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11 heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.
--Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.
L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.
L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des «remontrances» que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.
Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu, fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien à l’apostrophe: «les chrétiens sont tous des menteurs!» que son amant lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était, heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours et put échapper au sort des autres.
--Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni, ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.
--Qu’y puis-je? répondit Martin.
IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG--1926