Part 2
Les éphèbes avec des ceintures cerise. Leur peau brune poncée et les chevilles prises Par des anneaux de cristal vert, dansaient entre eux, Dans le salon grenat, odorant, ténébreux... Quelques-uns agitaient des éventails de soie Ou, le corps frémissant d’une bizarre joie, Se pâmaient au milieu des coussins nuancés D’un art tel que les uns évoquaient le passé, Et d’autres les plaisirs pervers, d’autres les rêves. Dans un vase d’onyx croissait l’arbre sans sève. Et le plus beau parmi les beaux adolescents A peine assis au bord d’un sopha bleuissant, Son front frisé penchant sur son poignet fragile Chanta l’étreinte vaine et les amours stériles. La porte alors s’ouvrit, laissant passer le vent Et la femme hydropique avec ses seins mouvants, Sa bouche, ses grands pieds, et son odeur de femme, Entra, hurlant un sexuel épithalame, Des paroles de chair, des mots de rut chargés. Elle roula parmi les coussins dérangés, S’aplatit en riant, s’affala dans sa force Et d’un éphèbe évanoui saisit le torse... Dans leur fuite éperdue au fond du corridor, Les éphèbes courant perdent leurs bagues d’or Et plus loin dans la cour que les jets d’eaux arrosent Tombent leurs anneaux verts et leurs babouches roses...
LA PRIÈRE DU SOIR
Je regardais prier la jeune fille en deuil Debout et ses deux mains s’appuyant à la chaise. Les piliers jaillissaient au ciel avec orgueil, Les vitraux éclataient de bijoux et de braises.
On sentait la ferveur ardente de l’esprit Dans l’élan de son corps et la pudeur des voiles, Les chaires s’éployaient dans le chœur assombri Où se cristallisaient les lampes en étoiles.
Et soudain sur l’autel un visage apparut, Fendant le tabernacle en forme de losange, Et je connus, à voir ses yeux mats et fendus, Que c’était là Satan, le plus triste des anges.
La chapelle s’emplit d’étranges Chérubins, Un pli pervers au coin de leurs bouches trop roses, Hors du vieux bénitier, comme l’on sort d’un bain Un démon noir et nu jaillit, tenant des roses.
La jeune fille ouvrait ses bras en frémissant. Des confessionnaux, des châsses polychromes, Des êtres surgissaient, bronzés et languissants, Luxurieusement sortaient des formes d’hommes.
Et quelques-uns avaient des babouches d’argent, Des turbans verts et des colliers talismaniques. Les démons se changeaient en Iblis d’Orient, Des bruits de tambourins berçaient la basilique.
Puis marchèrent, légers, à travers les arceaux, Des jeunes gens frisés sous des tuniques grecques. Les Eros remplaçaient les anges des vitraux, Adonis se leva du tombeau des évêques.
Des bacchantes, les seins de leurs doigts lacérés, Trouaient de blanc l’air que l’encens faisait opaque Et couraient çà et là, ivres de vin sacré, Comme aux soirs fastueux des fêtes dionysiaques...
Des Osiris, moitié hommes, moitié taureaux, Sur les dalles jetaient les Aphrodite blondes. De lunaires Tanit couvertes de joyaux, Recevaient des Baal les étreintes profondes.
Des Thamuz poursuivaient de fuyantes Ishtar; Sabaoth déployait son ventre de ténèbres. Sous les ciboires d’or et les cierges blafards, Teutatès et Mithra confondaient leurs vertèbres.
Puis ce fut un fourmillement plein de fureur, De vagues dieux grossiers des temps cosmogoniques, D’une animalité sans forme et sans couleur, De signes primitifs, de pierres priapiques.
Et les verrières en flambant firent pleuvoir Des étoiles et des soleils d’Apocalypse, Et sous les voûtes ruisselantes, je crus voir La jeune fille nue en des clartés d’éclipse...
Les bouches fa buvaient et les bras la pressaient, Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses, Des océans d’amour entre ses seins passaient, Elle était tous les dieux et toutes les déesses...
Plus rien. Un angélus d’une tour a glissé... La basilique en feu s’éteint comme une torche... La jeune fille en deuil s’en va, les yeux baissés, Et son long voile noir m’effleure sous le porche...
VISITE MATINALE
J’ai sonné... le couloir sent l’opium et l’ambre. Quel étrange visage a la femme de chambre! Derrière les rideaux j’entends des frôlements! Maison des voluptés et des enchantements Des langoureuses nuits et des étreintes mortes! J’avance à pas de loup et je pousse une porte. Une femme est couchée en croix sur une peau. Une trace de dents au sein droit fait un sceau Charnel, dont on marqua cette chair épuisée. La bouche semble vide et la nuque brisée Dans l’abandon immense et le renversement De la tête où les cils vivent seuls par moments. Sous une soie en feu dont l’écarlate flambe Une autre laisse voir la naissance des jambes, Et les genoux étroits que des mains ont marbrés. Deux êtres sur le lit sont tellement serrés Qu’on ne voit qu’un seul corps avec deux chevelures. L’odeur fade de sève humaine et de luxure Me saisit à la gorge et me fait défaillir. Quel visage charmant aurais-je vu jaillir, Creusé par l’insomnie et les mauvaises joies Si j’avais soulevé la pourpre de la soie? Horrible est le plaisir qu’on n’a pas partagé! Des roses en tombant ont un soupir léger, Et sur le cercle obscur que dessinent les robes Filtre pudiquement un triste rayon d’aube...
LA PRINCESSE ET LES LAQUAIS
Le repas dans l’hôtel flamboyait sous les lustres Et s’achevait dans un grand cérémonial... Le vin n’animait pas les convives illustres, Les diamants luisaient sur plus d’un front royal...
Des vieillards sous les croix, les ors, les uniformes Levaient leur verre avec des doigts momifiés. On voyait par la porte un escalier énorme, Le morne alignement des grands fusains taillés.
La petite princesse, au fond d’une carafe Regardait le contour de son visage étroit, Jouait d’un couteau d’or, tourmentait une agrafe, Buvait l’ennui sans fin avec ses beaux yeux froids.
Lorsque ses hauts talons sonnèrent sur les dalles, Les courbettes firent plier les mannequins. On la vit s’éloigner, blanche, de salle en salle, Avec sa gorge nue et sa robe en satin.
Mais nul ne vit l’œillade au groupe des tziganes, Ni le signe muet qu’elle fit en passant, En avançant sa bouche au tissu diaphane Vers le laquais cynique, immobile et puissant.
Les lustres un à un à minuit s’éteignirent, Mais ensuite quelqu’un vint et les ralluma, Le couloir se remplit de pas furtifs, de rires Étouffés, une fête étrange commença.
Les trois filles étaient d’abord intimidées, Minaudaient et croisaient leur châle sur leur peau. Mais la princesse mit à leur bouche fardée Le chaud baiser qui rend tous les humains égaux.
Elle les dévêtit et leur tendit les verres Dont le vin débordant lui coulait sur les bras, Elle dansa, tendant ses bijoux aux lumières Ou se blottit près du laquais au menton ras.
Elle fuma, croisant ses jambes sur la table, Culbutant de son pied les cristaux et les fleurs, Et l’âme en proie à un génie inexorable Elle cria des mots grossiers avec fureur.
Un tzigane jouait une valse en sourdine, Un autre maintenait une fille sous lui. Les bouteilles gisaient comme des javelines Dont la flamme à travers les gorges avait lui.
Et vautrée au milieu des plats d’or et des grappes, Son dos clair s’écrasant sur des magnolias, La robe déchirée, ayant pour lit la nappe, La princesse pâmée au laquais se donna.
L’aube cristallisa l’hôtel parmi les ombres... La goutte d’un bijou qu’on perd... Un pas qui fuit... Un bruit de porte... Un corridor... des formes sombres... La grosse main carrée où sautent des louis...
LE SÉRAIL MORT
C’est un palais rempli de jeunes filles mortes... De longs corps délicats sont cloués sur les portes. Certains, par les cheveux, sont noués aux piliers, D’autres la tête en bas, pendent dans l’escalier. Le sang coule parmi les faces puériles, Le long des seins menus et des sexes nubiles. De grands nègres hagards passent parmi les corps, Le long des bassins bleus et des colonnes d’or, Piquant avec des pieux et tenant par des chaînes, Des panthères à jeun, ivres d’odeur humaine. Un air, sur un théorbe indien, traîne et gémit. Il tombe des vitraux un soleil cramoisi Et le sultan pensif au haut des balustrades Remue indolemment ses bracelets de jade Et parle de l’amour et de son sens profond Avec le nain bossu qui lui sert de bouffon.
LA CATHÉDRALE FURIEUSE
Ma chair s’est trop roussie à la ville fumante, J’ai trop reçu de feu dans mes yeux en vitraux, Je suis lasse d’offrir aux coups de la tourmente La croupe de l’abside et les seins ogivaux.
Je ne veux plus lever vers les cieux fantastiques Mes deux jambes de séculaires moellons. Dans le sexe géant de mon portail gothique On a trop fait passer le bronze des canons.
Les dalles de mes reins sont lasses et brisées Et le creux de ma nef craque sous le fardeau. Ma sève au fond des bénitiers est épuisée, On m’a trop violée, on m’a cassé le dos.
Je ne verserai plus la sueur des gargouilles, Je n’entr’ouvrirai plus les lèvres des autels, Je purgerai mon corps de tout ce qui le fouille, Je secouerai mes sanctuaires rituels...
J’arracherai les oriflammes qui m’affublent Et je ferai sortir des tombeaux souterrains Les archevêques morts en mitres, en chasubles, Avec des sacrements fantômes dans leurs mains.
Je précipiterai hors de mes sacristies, Comme un vomissement, les cierges, les lutrins, Les anneaux pastoraux, les châsses, les hosties, Crachant dans un hoquet mes reliques de saints.
De mon orgue percé, de mes cloches fêlées, Je chanterai des chants grotesques et puissants Et dans le chœur des monacales assemblées Retentira l’appel de mes échos déments.
Et puis, je briserai moi-même mes colonnes, J’agiterai les hémicycles de mes reins Et faisant un bouquet de cloches et d’icônes, Je lancerai ces fleurs de peinture et d’airain.
Et je lapidérai la ville de mes pierres. Je lancerai la porte et les morceaux de tours, Les confessionnaux, les grilles et les chaires, Je me ravagerai le corps avec amour.
Et quand sous le ciel lourd et sous la lune basse De la voûte où s’ouvrait jadis le paradis, Il ne restera plus qu’une affreuse carcasse, Une église crapaud qui bave, hurle et maudit.
Alors, il jaillira de mes débris immondes Un grand christ chassieux, mi-homme, mi-serpent, Dieu pervers de la pourriture du vieux monde Et les hommes viendront l’adorer en rampant.
Et je rirai, moi la cathédrale hystérique, Au milieu des chardons et des louches odeurs, En les voyant fouler l’hostie eucharistique Et le sang de celui qui fut notre seigneur...
LES CHAMBRES DE L’HOTEL
Les chambres de l’hôtel communiquent entre elles. Je regarde au retour du vieux minuit fidèle, Solitaire, allongé dans un banal fauteuil, La porte peinte en blanc, la porte dont le seuil A tous les imprévus des rencontres s’oppose... Que d’êtres séparés par cette porte close Qui pourtant se seront côte à côte étendus, Tant d’amitié peut-être et tant d’amours perdus! Je fais l’ombre et je vois un rais clair sous la porte... Dans la chambre voisine on veille et l’air m’apporte Un parfum... Puis des pas étouffés... On dirait Une robe qui tombe... Un bruit de bracelet Sur du marbre... Quelqu’un guette ma chambre obscure, Dans cette goutte de clarté qu’est la serrure... L’hôtel silencieux repose... mon cœur bat... Au loin un fiacre passe et je ne bouge pas. Et soudain dans l’éclat d’une lumière brusque, Longue et splendide, ayant le torse qui se busque, Avec un diaman entre ses seins qui luit, Une femme apparaît sur la porte, sourit, Fait un geste amical bizarre... Une seconde Et rien de plus... Et puis l’obscurité profonde, Un rire de cristal et le bruit d’un verrou. --Dans quel soir ai-je vu flamboyé ce bijou? Quel est le souvenir de cette ressemblance? Le rais clair. Le fauteuil... Les heures... Le silence... Oh! rêves de minuit dans les chambres d’hôtel, Quand sonne la pendule au cœur surnaturel!...
L’APRÈS-MIDI DU FAUNE
Imprudente, tu vas sous l’épaisseur des branches, Dans le parc merveilleux par l’automne doré, Sans savoir qu’à l’odeur que laisse ta chair blanche, Moi, le monstre velu te suis dans les fourrés.
A plat ventre, enfonçant mon sexe dans les herbes, J’ai scruté bien souvent sous le tissu léger Tes deux jambes en fleurs, vigoureuses, superbes, Et ta grâce de vierge ignorant le danger.
Et ta nubilité précieuse et vivante, Cette pudeur sentant le duvet et la peau, Se confondait pour moi aux odeurs enivrantes Des vieux buis, des genévriers et des sureaux.
Or, l’automne en chaleur décompose les feuilles, Du feu sort en vapeurs de l’humus craquelé, Les marronniers brûlants en gouttes d’or s’effeuillent, Et je danse en pensant à ton corps violé.
Je pourrais tout à coup te tirer par la tresse Et te faire tomber d’un geste, sur le dos. J’étoufferais tes cris de ma forte caresse, T’immobiliserais du poids de mon fardeau.
Non, je veux te forcer comme on force une bête, Te faire revenir à l’animalité Par la peur, te montrant subitement ma tête Affreuse, et mon corps nu de désir dévasté.
A la course! Pour fuir tu lèveras ta robe, Mon souffle d’animal te chauffera les reins. Les arbousiers avec l’œil rouge de leur globe En passant de leur suc t’humecteront les seins.
Tu heurteras les troncs, glisseras sur les gommes, La ronce à chaque pas te déshabillera, Plus fortes que les fleurs, des odeurs mâles d’hommes, En effluves épais entoureront tes pas.
Tu fuiras jusqu’aux lieux où le parc est sauvage, Où la racine à vif perce le sol en rut, Où le pourrissement des bois et des feuillages Fait un lit séminal aux grands arbres membrus.
Je te culbuterai parmi les fondrières, Je te déchirerai, je te ravagerai, Je te ferai sentir tout l’amour de la terre Dans un élan que rien ne pourra modérer.
Et dans le rythme immense où tu seras plongée, Tu percevras, tes mains fouillant le terreau noir, Le baiser des fourmis, l’amour des scarabées, Des étreintes de mandibule et de suçoir.
Et tu sauras combien est beau le crépuscule, En sentant sous ton dos broyé par mon poitrail, Les insectes amants, les couples minuscules Et tout le grouillement de la terre en travail.
Et, boueuse et sanglante, au sein de la nature, Tu renieras l’orgueil de ta virginité Dans ce lit de la vie et de la pourriture Dont j’aurai fait jaillir l’éternelle beauté.
PLAISIRS DU SULTAN
Le sultan énervé, las des femmes trop grasses Du harem, des soldats dormant sous leur cuirasse, Des eunuques trop laids et des chiens assoupis, S’est fait porter avec ses bonbons, ses tapis, Son narguilé d’argent et ses flacons de rose, Dans la cour du palais que le soleil arrose. Quatre nègres géants dont le torse est bombé Font luire autour de lui leurs sabres recourbés. Il s’ennuie, il a froid, il est triste de vivre... Il fait venir la vierge aux beaux cheveux de cuivre, Pareils à du feu chaud tressé sur un front pur. Les nègres saisissant ce corps pétri d’azur Lui fendent les poignets et pendant qu’elle crie Versent le sang sur un plateau d’orfèvrerie. Le sultan trempe alors ses mains languissamment Dans le sang tiède et voit au fond des yeux charmants De la vierge, la mort venir des veines vides... Les sabres recourbés ont quatre éclairs splendides, Le soleil brûle et le sultan clignant des yeux Sur le corps étendu jette un grand velours bleu...
L’ESPRIT DE LA MER
Le veilleur dans la tour fit retentir sa corne, Glaçant d’effroi sur les quais bleus les débardeurs. Et la plage s’emplit de requins, de licornes De mer, de poissons morts montant des profondeurs.
Sur les remparts bâtis de galets verts, l’évêque Parut avec l’étole et la mitre qui luit Suivi par les calfats, les marchands de pastèques Qui, tordus par la peur, tendaient les mains vers lui.
Alors, dans l’horizon, le vaisseau gigantesque S’avança sur les flots qui devenaient cendrés. Il avait trois ponts noirs de forme barbaresque, Il était sans fanal, sans voile et sans agrès.
Et sa coque luisait de nacres, de polypes, De coraux sous-marins, de madrépores d’or. Les pétoncles et les mollusques qui s’agrippent S’étaient cristallisés dans le bois des sabords.
Il était cuirassé de la pierre des gouffres, Il venait de plus loin que les courants des fonds, Il portait comme un sceau sur sa poupe et ses roufles Des signes incrustés par d’antiques typhons.
Et sur les ponts, parmi les mâtures fléchies, Un équipage avec des corps huileux et blancs, Des marins, respirant au moyen de branchies, Manœuvraient. Ils avaient des nageoires aux flancs.
Ils portaient des turbans et des burnous d’arabes, Ils regardaient au loin par d’aveugles yeux ronds. Quelques-uns avaient des mandibules de crabes, Et des sabres battaient sur leurs pieds d’esturgeons.
Et tout couvert de talismans kabbalistiques, Un être avec un bec se tenait à l’avant. Ses doigts palmés levaient un pentacle magique Et sa robe en tissu perlé flottait au vent.
Il se fit un reflux d’eaux ternes et malsaines Et ceux qui se trouvaient sur la plage ont cru voir Les trois albatros morts sur le mât de misaine, Avant que le vaisseau s’enfonçât dans le soir...
Depuis la ville semble atteinte de jaunisse... L’homme languit, frappé par l’esprit de la mer, Et fou, sur les quais bleus où les bateaux pourrissent, L’évêque danse avec sa mitre de travers...
FEMME A LA PANTHÈRE
Il fait très chaud... Je marche à travers un jardin Plein d’aloès. Au loin, résonne un tambourin, Un chant de caravane ou de tribus en marche. Je vois un pavillon de bois peint... quelques marches... J’y cours, je les gravis, et j’hésite, levant La portière d’argent rayé qui tremble au vent. Je pénètre... Et sous le tamis des moustiquaires Celle que la chaleur et le rêve exaspèrent Dont les reins font un arc tendu par le désir, Se pâme... Elle me voit et sourit de plaisir... Elle écarte la gaze, offrant ses seins qui battent Et son front couronné d’un turban écarlate. Je tends les bras... Alors dans les coussins épais, Longue et féline, une panthère qui dormait S’étire, fait crisser ses ongles, me regarde. La femme dont la main sur la bête s’attarde S’offre encore et je vois dans un rais de soleil Que la femme et le fauve ont des yeux verts pareils...
LA BOUCHÈRE NUE
Le village est cassé, atteint de lèpre, hagard. Les toits sont par endroits troués par le désastre. La place boursouflée et le clocher camard Ont l’air de grimacer au silence des astres.
On dirait que le désespoir et le remords Sont les hôtes geignants de ces portes de briques. Mais comme un pou géant enfanté sur les morts L’orgie au ventre épais bave dans les boutiques.
Des hommes un par un glissent le long des murs. Là-bas dans une odeur de bête et d’écurie, Sous le rougeâtre feu du bec de gaz obscur, Comme une gueule en sang bâille la boucherie.
Ils entrent et parmi les bœufs morts de l’étal S’accroupissent, luxurieux et pleins de joie. Les visages ont quelque chose d’animal. Au loin la lune monte... un chien errant aboie...
Et l’énorme bouchère aux grands seins descendant Paraît et le public éclate quand elle entre. Elle rit de plaisir et fait claquer ses dents, Nue et flasque, elle danse une danse du ventre.
La viande et la sueur sentent également. Un vieux en ricanant tient la lampe à pétrole Et la hausse et la baisse à chaque mouvement, Comme un prêtre bouffon d’une grotesque idole.
C’est pour les spectateurs un plus rare régal Qu’un festin qu’on ferait dans le décor d’un bouge. Et la danse ressemble un cérémonial Du vieux culte de l’homme à la chair de la gouge...
Puis l’on part. L’air est lourd de fièvre et de tabac, La bouchère tord ses cheveux brillants de graisse... La lampe fume et meurt... Un peu de sang fait: flac! C’est la tête de veau pleurant dans l’ombre épaisse...
LA FILLE DU SULTAN
I
La fille du sultan dans sa robe à sequins, Toute menue au fond de l’étroit palanquin, Rêve de supprimer l’horrible forme mâle. Parfois ses longs doigts peints qu’encerclent les opales Frôlent la favorite assise à ses côtés. Ses yeux verts sont perdus sous de grands cils bleutés... Malheur aux jeunes gens qui viennent sur leur porte Ou sortent des bazars lorsqu’avec son escorte. Ses eunuques et son grand tigre apprivoisé, Serrant ses petits seins sous son châle croisé, Elle rêve aux beautés des lignes féminines. Malheur aux jeunes gens qui sortent des piscines Et marchent au soleil couverts de gouttes d’eau. Ils sont à coup de fouet attachés dos à dos, On les mène au palais, on en fait des eunuques. Quand ils sont épilés, revêtus de perruques Et de robes, sanglants et des chaînes aux pieds, Demi-hommes déchus en femmes habillés, La fille du sultan à son balcon regarde Heureuse et frissonnante, et fait signe à ses gardes De les frapper plus fort de la lance ou du fouet Afin qu’ils la supplient de leur voix en fausset.
LES CASTRATS
II
Les castrats, dans la cour, parqués comme des bêtes, Se rappellent les soirs de puissance et de fête Où parmi les sorbets, les pastèques, les vins, Sur les tapis creusés par le désir divin Ils possédaient le corps des filles barbaresques. Maintenant revêtus d’affublements grotesques, Ils sentent chaque jour leur visage jaunir, Leurs muscles se sécher et leur force finir. La fille du sultan à l’heure où le soir tombe Paraît sur la terrasse ainsi qu’une colombe Au plumage de soie et ruisselante d’or. Elle enlève un à un les voiles de son corps, Jette ses bracelets, ses colliers et ses peignes Et svelte, sur l’azur et le soleil qui saigne, Elle danse, vers les captifs tendant ses seins. Et les castrats prennent leur tête dans leurs mains, Ils maudissent leur chair ridicule et blessée, Car l’âme est désireuse et la chair est glacée...
LE BAIN ROUGE
III
La fille du sultan aime sa favorite, L’esclave aux cheveux courts, la pâle Moscovite. Et comme elle est jalouse elle la fait garder, Dans la salle aux jets d’eaux par les hommes fardés Et cruels à qui seuls les adolescents plaisent. Elle rit trop souvent avec les sœurs Maltaises, Celle aux roses, celle qui porte un attirail De talismans et celle à l’anneau de corail... La fille du sultan dévêt la Moscovite, Et puis, à se baigner près d’elle elle l’invite, Ouvrant ses bras menus au milieu du bassin. Alors elle l’enlace et sur leurs yeux, leurs seins A toutes deux, le jet d’eau verse un ruisseau rouge, Une petite pluie en fleurs qui frôle et bouge. Des trois sœurs aux yeux noirs que l’on vient d’égorger Il ne reste plus rien que ce jet d’eau léger. Et dans les marbres bleus il danse, tourne et saigne Sur les corps frémissants des femmes qui s’étreignent... Dans le grand escalier l’homme au sabre descend... Trois corps dans un grand sac... Quelques taches de sang... Et parmi les coussins où traîne une odeur fade, Les roses, le corail, les talismans de jade...
LA CHAMBRE DE BARBE BLEUE
La chambre en velours noir aux portes cramoisies... Les sept corps suspendus à des crochets de fer Gardent les spasmes morts des vieilles frénésies Dont les plaisirs divins ont dévasté leur chair.
Dans les flaques de sang qui des gorges déferlent Est une tache d’or étroite, c’est la clef. Un petit doigt crispé garde encore une perle, Un cou brisé de diamants est constellé...
J’effeuille un grand bouquet de jasmins et de roses... Le vent du corridor fait trembler mon flambeau. Le souvenir sort des paupières demi-closes... Comme les yeux des morts sont terribles et beaux!
Voilà celles que j’adorais, mes sept compagnes, Que j’ai faites périr de mes mains tour à tour. Et pourtant mon amour chantait dans la montagne Ainsi qu’une fanfare au sommet d’une tour.
Voilà la Florentine avec sa toison brune Qui me faisait crier lorsque je la serrais, Et mon amour était plus ardent que la lune Qui consume, l’été, les lacs et les forêts.
Voilà le torse étroit de la danseuse Grecque Et j’embrassais son corps avec plus de ferveur Qu’un dévot à genoux baise un anneau d’évêque, Un jour de Pâques plein de cloches et de fleurs.
Voilà les cheveux courts de la Visitandine Qui gardait un parfum de sacrilège aux seins Et voilà Belcolor avec ses jambes fines Et Gaétane aux yeux couleur de ciel marin.
Voilà celle qui, nue, en d’épaisses fourrures Se jetait brusquement sur le lit de brocart. Ses dents de louve étaient avides de morsures, Ses reins battaient comme un bélier sur un rempart.