Part 1
LA MONTÉE AUX ENFERS
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Publiés dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à =3= fr. =50= le volumE
Poésies
=La Chanson Des Hommes.= =Le Poème De La Jeunesse.= =Les Lèvres Et Le Secret.= =Les Belles De Nuit.=
Contes
=Histoire Merveilleuse De Claire D’amour.=
Psychologie
=La Conquête Des Femmes.=
Roman
=Les Colombes Poignardées.= L’édition.
Théatre
=Le Vieil Ami=, pièce en un acte (THÉATRE ANTOINE). Fasquelle, éditeur.
=Le Dernier Rêve=, pièce en un acte en vers (ODÉON). Fasquelle, éditeur.
=Velléda=, tragédie en quatre actes en vers (ODÉON). Privat, éditeur.
=Le Marchand de passions=, comédie en trois actes en vers (THÉATRE DES ARTS). La Belle Édition.
=La Fille du Soleil=, tragédie en trois actes en vers, musique d’ANDRÉ GAILHARD (ARÈNES DE BÉZIERS et OPÉRA). Fasquelle, éditeur.
=L’An mille=, tragédie en quatre actes en vers (THÉATRES DE PLEIN AIR). Mauriès, éditeur.
=Comediante=, pièce en deux actes en vers (COMÉDIE-FRANÇAISE). Fasquelle, éditeur.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
MAURICE MAGRE
LA
MONTÉE AUX ENFERS
--POÉSIES--
QUATRIÈME MILLE
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1918 Tous droits réservés
LE JARDIN MAUDIT
LE JARDIN MAUDIT
Dans le jardin maudit je suis venu, moi, l’homme, Ayant pour conducteur l’être aux yeux de serpent. Là, la terre est pourrie et les poisons embaument, Là, les oiseaux du ciel ne vivent qu’en rampant...
Or, les pierres saignaient, la rose était vivante, J’ai pris la fleur aromatique du sureau, Elle m’a fait aux doigts une tache sanglante, Ses pétales gluants se collaient à ma peau.
D’un vivier croupissant sortait une odeur fade. Des miasmes de typhus par le vent soulevés... Vers ma face penchaient d’étranges lis malades. Dans leur calice mort dormait un œil crevé.
Des arbres mous avaient des blessures ouvertes, Des humeurs ressemblant à celles de la chair, Et les pousses du bois au lieu de jaillir vertes Étaient blanchâtres et vivaient comme des nerfs.
Le lait de chaque tige était la sève humaine. La pivoine semblait un grand cœur arraché. Dans la fleur du sorbier d’où soufflait une haleine S’ouvrait un sexe affreusement martyrisé...
Un amandier était fleuri de mains coupées; Un tronc, comme une femme, avait des cheveux d’or. J’arrivai près d’un champ de grotesques poupées, Des enfants dans le sol poussaient là, drus et morts.
Un printemps écœurant d’une chaleur mouillée Baignait l’arbre de chair et la plante de sang. La nature par la souffrance travaillée Créait avec ardeur mille êtres repoussants.
Alors, je vis venir vers moi les créatures. Impudiques et laids, enfantins et chenus Et pareils à des échappés de la torture, Vous trébuchiez et titubiez, hommes tout nus!
Ils étaient boursouflés, extravagants, exsangues. Celui-ci dans l’œil droit avait un clou de fer, L’un portait un carcan, l’autre avait une cangue, Celui-là rayonnait et montrait un cancer.
Et tous, l’être sans dents, l’être aux orbites vides, L’être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd, Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides, Ils portaient avec eux leur mal avec amour.
Ils ne s’étonnaient pas de la forme des choses, De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux. Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses, Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.
Les saponaires savonneuses des pelouses Étaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs Et la tulipe obscène et le chardon ventouse Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.
Ils ont en me voyant poussé des cris de joie Et l’un m’a fait toucher du doigt le trou sans œil. Un autre m’a tendu le fer perçant son foie, Tous m’ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.
Ils ont cueilli des fleurs dans le parterre étrange Et sur ma bouche ils sont venus les écraser Et j’ai senti le goût humide du mélange Des végétaux, du suc humain et du baiser.
Un soleil déformé, jaunâtre, bas, énorme Se reflétait sur des marais de désespoir... Et les plantes sans nom et les humains difformes Se mêlaient dans l’éclat du fantastique soir...
Et moi, je n’ai pas fui parmi les crucifères, J’ai regardé jaunir le jardin sans regrets. Je me suis rappelé que c’étaient là mes frères, Que j’allais devenir leur pareil. J’ai pleuré...
--Ayant pris l’être aux yeux de serpent comme guide, En mars, dans le mois de la guerre, un vendredi, Moi, l’homme, avec mon cœur qui fut jadis candide, Voilà ce que j’ai vu dans le jardin maudit.
ÉPIGRAPHE
Sans robe, sur le lit, tu t’étais allongée. Je regardais ton corps et la chambre orangée Dans la phosphorescence et la chaleur du soir Se refléter au fond des pâleurs du miroir. Et tout à coup, je vis les choses familières, Sous un verdissement bizarre de lumière, Qui se décomposaient, prolongeaient leurs contours, Se muaient en êtres humains aux torses courts, Aux cous trop longs. Je vis les meubles de la chambre Qui se prenaient entre eux et qui tordaient leurs membres, Revêtaient une forme à l’aspect animal. Un palais fantastique et caricatural, Avec des lacs de chair, de vivantes tentures Et des contorsions d’obscènes créatures Et des sexes géants figurant des piliers, Remplaçait l’endroit cher où, sur ton bras plié, Reposait en rêvant ta tête éblouissante. Mais hors du lit, coulant comme une eau jaillissante, Tu tordis tes cheveux qu’électrisait le soir Et tu vins écraser tes seins sur le miroir, Et ton buste d’enfant, souple comme une lame. Et moi, voyant cela, j’avais peur dans mon âme Que les bouches et que les bras que tu frôlais Ne te fissent tomber dans l’étrange palais. Mais tu ne voyais pas l’architecture folle, Ni les accouplements, ni les affreux symboles, Et tu riais devant le miroir argenté De ta peau de fruit clair et de ta nudité.
L’ANE A CORNES
COMBAT DE FEMMES
Elles devaient se battre au couteau, toutes nues... L’odeur du vin sortait d’un tonneau débouché... Le bouge rayonnait sous la lumière crue... Un patron monstrueux lavait le zinc taché...
Les filles attendaient avec des yeux qui flambent, Couchant leurs corps contre les hommes attablés. Par la porte du fond on voyait une chambre, Les housses, la pendule et les draps maculés.
C’est pour ce paradis qu’elles allaient se battre, Pour s’y vautrer avec l’enfant ensorceleur Dont les yeux d’assassin et le teint olivâtre Les changeaient toutes deux en louves en chaleur.
Il fumait et jetait au plafond la fumée. Les voix se turent. L’on fit cercle avidement. Les rivales étaient par le rut animées, Impudiques, elles riaient sauvagement.
Et la blonde semblait une grande génisse Avec des bas de soie et de puissantes mains. La brune charriait dans son sang tous les vices De la rue. Elle avait une odeur de jasmin.
C’était un serpent noir qui portait sur le crâne Une rose et ses seins étaient fermes et droits. Pour égayer encor le public qui ricane Elle fit devant lui danser son ventre étroit.
Et puis les deux couteaux luirent dans l’air opaque, La sueur ruissela sur les corps furieux, On entendit les coups sur les membres qui craquent, Une main empoigna la toison des cheveux.
Les yeux des spectateurs s’exorbitaient de joie, Ils appelaient le sang par des mots orduriers. La blonde par la nuque avait saisi sa proie Et s’efforçait de l’écraser sur le plancher.
Alors, le serpent noir dans le sang qui l’inonde Roula ses reins presque brisés sous l’étouffoir Du corps et de son arme ouvrit en deux la blonde Qui fit: Ahan! comme une bête à l’abattoir.
Les témoins prirent peur et vidèrent la salle. Le jeune homme toujours fumait paisiblement, Et la brune, les mains sanglantes, triomphale, Sur la morte gesticulait obscènement.
Un gramophone au loin berçait la nuit des bouges... Le pas de la police errait sur les pavés... Et la chair qui sentait le jasmin, la chair rouge, Put enfin s’enfoncer au fond du lit rêvé.
Celle qui demeurait vainqueur de la rafale Des poings épais et du couteau la tailladant, Geignit d’amour sous le baiser des lèvres mâles Qui buvaient sa salive et qui mordaient ses dents.
L’autre, selon la loi du faible, n’eut pour couche Que le plancher pourri maculé de son sang Et n’eut pour seul baiser que celui d’une mouche Bleue et verte, qui vint sur elle en bourdonnant...
LE JEUNE HOMME AUX CITRONS
La porte était de bronze, étroite, ornementée... Elle s’ouvrait au fond d’une rue écartée. Tout de suite une odeur de rose et de jasmin M’enivra, je suivis une petite main Qui dans l’ombre sortait d’une manche vert pâle. Un portique, une salle, un jet d’eau sur des dalles, Des coussins noirs et des lanternes au plafond Et de lourds citronniers tout chargés de citrons... Avec trois fruits d’or clair un jeune homme nu jongle Il vient de se baigner; l’eau fait briller ses ongles. Il lance les citrons dans l’air et quelquefois Une goutte d’argent vole aussi de ses doigts. Derrière, à pas de loup, marche une jeune fille. On comprend à ses bras levés, ses yeux qui brillent Qu’elle va pour jouer le surprendre, baisant Ses lèvres, étouffant son rire entre ses dents. Mais je passe... Et c’est une chambre cramoisie Avec une statue aux hanches amincies D’une vierge peut-être ou d’un adolescent Et du marbre du cœur coule un filet de sang, Car un stylet d’acier traverse son sein gauche. Et dans l’ombre, une forme à genoux, toute proche. Fait le geste des mains pour recueillir le sang. Mais je passe... Le bruit des gonds, le seuil glissant, Les quartiers morts dormant au bleu des lunes mortes... --Depuis, j’erre le soir pour retrouver la porte De bronze et le parfum de rose et de jasmin. Je gravis des perrons, je touche avec la main Des heurtoirs et je cherche en les serrures vides Le jongleur de citrons au visage splendide, Les gouttes d’eau, la femme et son rire muet, L’être au sexe inconnu dont le marbre saignait...
LA PREMIÈRE NUIT AU COUVENT
Dans sa cellule s’éveilla la carmélite. Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts, Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.
Sa chemise grossière abîmait de brûlures Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons. L’ombre du Christ faisait une caricature... Elle entendit des voix derrière la cloison...
Et c’étaient les voix de désir, les cris, les plaintes, Le doux frémissement de la chair sur les draps Et les gémissements de deux femmes étreintes Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.
Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense. Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs Et toutes relevaient leur robe avec aisance Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.
Quelque chose d’étrange était dans leur allure Un rire fou les secouait, faisant saillir Des seins inattendus et des croupes impures Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.
Viens avec nous! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel Et le cloître d’argent sous la lune émeraude Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel...
Avec des ventres gros et des faces lubriques Des moines à travers les piliers ont surgi, Saisissant par les reins les nonnes impudiques, Les renversant, les culbutant avec des cris.
Et les cloches soudain dans les tours retentirent, Sonnant une danse burlesque, un galop fou, Et parmi les appels hystériques, les rires, Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.
La novice fuyait avec sa robe ouverte, Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant, La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte, Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.
Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques Soulevaient leur robe de pierre en ricanant, Ou, gardant sur leur socle une pose extatique, Étaient à son passage horriblement vivants.
Elle courut à la chapelle. Là des vierges Étalaient sur les croix leur corps crucifié. Elles riaient dans le clignotement des cierges... Un prêtre officiait en dansant sur un pied...
A cheval sur un grand balai, la supérieure Conduisait une farandole dans le chœur, Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.
Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes, Un adolescent nu, mince et brun émerger, Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte, Ayant le torse creux et le buste léger.
Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau. Il marchait lentement parmi les colonnades Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.
«Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins. Voici toute ma chair offerte sur ces dalles. Prends-moi sous cette châsse, à l’ombre du lutrin.»
Elle éclatait comme une rose près d’éclore Et lui la laboura d’un long baiser savant... «O Satan! O seigneur!» C’était déjà l’aurore... --Telle fut la première nuit dans le couvent...
LE MÉDECIN AVORTEUR
Je suis un médecin louche d’avortements. Le soir, dans un quartier perdu, secrètement, Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes. J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes, Je tâte le malheur du corps supplicié Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié. Je suis un charlatan aux secrets salutaires Qui connaît le revers du baiser, la misère De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds Et je tue au berceau stérile de l’amour Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance, L’atome au sexe humain dans le germe en puissance. Je suis un médecin béni des malheureux, Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux Et fais passer la loi des pauvres créatures, Avant l’inexorable loi de la nature. Mais vous, races sans nom, vivants indésirés, Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés, Larves aveugles qui mourrez avant de vivre, Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre De la séduction, des méchants, des ingrats, Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas, De l’abandon glaçant les chambres solitaires, Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent, De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.
LA BALEINE EN RUT
Comme elle avait suivi le poulpe et l’espadon, Dans des mers charriant les herbes des Florides, La baleine sentit passer par ses fanons Le terrestre printemps et ses tiédeurs fluides.
Le soleil descendait parmi les archipels... Elle courut dans l’or et les phosphorescences Projetant des jets d’eaux de toute sa puissance, Pour s’ébrouer parmi des chemins d’arc-en-ciel.
Elle voulut d’abord épouser la chaloupe Que d’un grand élan fou poussaient les pagayeurs. Elle approcha ses flancs onctueux de sa poupe Et la cassa du battement de son grand cœur.
Brûlant de la chaleur d’un sexe gigantesque, Elle voulut de sa nageoire en éventail Étreindre une île au corps dentelé d’arabesques De pierre, avec des seins de craie et de corail.
Elle ne put monter sur elle et dans l’eau bleue, Cherchant éperdument une forme à saillir, Avec le battement immense de sa queue Essaya d’épuiser sa force et son désir.
Mais le rut de la mer vibrait au creux des anses. Les crabes se prenaient dans leurs pinces entre eux Et les poissons volants, ivres de jouissance, Faisaient sur les embruns des cercles lumineux.
Des électricités baignaient le fond des criques. Le poisson-scie aimait la torpille au long corps. On entendait mugir les squales hystériques, La coquille univalve ouvrait un sexe d’or.
Et la baleine alors sentant passer sur elle La douleur d’être seul familière aux géants, A travers les bas-fonds aux fleurs surnaturelles S’élança dans la nuit des abîmes béants.
Mais le peuple des flots fuyait devant sa masse. Les polypiers fermaient leurs molles cavités. Les poissons éperdus plongeaient dans les crevasses Les infusoires verts éteignaient leurs clartés.
Les déserts sous-marins ont des splendeurs si vastes! C’est là que vous dormez, coques des vaisseaux morts! Dans cette solitude où l’on ne voit plus d’astres, La baleine glissa par les courants du nord.
Dans les forêts de madrépores fantastiques, Broyant avec ses flancs les perles par millions, Brûlante, elle roula vers les pays arctiques, Vers la mer froide où les soleils sont sans rayons.
Mais même dans les bleus d’aurore boréale, Ne projetant que des jets d’eaux cristallisés, Elle fondait encor les grands icebergs pâles, Les banquises de neige avec son chaud baiser.
L’ANE A CORNES AU PALAIS
L’âne à cornes se vautre au fond du lit de soie. Parmi le cramoisi des pourpres qui flamboient Il roule son poil court et ses sabots épais. Il porte à chaque patte un large bracelet, Un diadème d’or luit entre ses oreilles. A genoux près de lui des femmes s’émerveillent, Suivent ses mouvements avec des yeux ardents, Baisent avec amour la bave de ses dents. Lui, rit dans les miroirs et se trémousse aux lampes. Dans l’or fluide des chevelures il trempe Ses naseaux mous, il mord pour se distraire un sein, Ou renverse sous lui quelque corps enfantin Qu’il possède avec des braiements épouvantables. Le cortège aux yeux purs des vierges désirables Se presse alors plus vite aux portes du palais. Aucun visage de jeune homme ne leur plaît. Toutes rêvent d’avoir pour poser leur front pâle, L’âne à cornes royal au dos jauni de gale.
LE CHATIMENT DU LUXURIEUX
Il est dans un boudoir aux tentures vivantes Et touche sans cesser, de la chair et des yeux. Tous les objets sont des poitrines languissantes. Il s’enfonce dans un divan gélatineux.
Il hume à pleins poumons l’odeur des sexes fades Dont l’écœurant bouquet obscurcit son cerveau. Il les voit par milliers dans les miroirs malades, Il est illuminé par ces flasques flambeaux.
Lourde et belle, une femme avec des dents pourries, Se penche sur sa bouche et la baise et la mord. Dans sa salive et son haleine de carie Elle verse à la fois le désir et la mort.
Elle se colle à lui, le parcourt et le presse Et lui donne un plaisir plus cruel qu’un tourment. Elle le serre avec une telle caresse Que sa sève s’écoule intarissablement.
Il décroît, s’aplatit, se vide comme une outre, Mais pour renaître avec un corps qui s’est gâté, Une chair tachetée et par endroits dissoute Avec des plaques parsemant sa nudité.
On dirait qu’une mouche énorme et verte pompe Ses cellules et les substances de son sang Et qu’une tentacule inlassable, une trompe De bête, le dévore et tour à tour le rend.
Plus son désir grandit, plus il se décompose Dans la sueur d’amour du salon corporel. Il devient dans l’excès des odeurs et des roses Une tombe vivante, un charnier sensuel.
Les meubles hoquetant autour de lui s’accolent, Il est enveloppé par d’invisibles mains, Par l’aspiration de mille bouches molles, Un peuple jaillissant de jambes et de seins.
Des démons caressants et velus le renversent, Ses nerfs vibrent jusqu’aux racines des cheveux Et des doigts en forme de fourche le transpercent, Il se sent pénétré par des langues de feu.
«Seigneur, dit-il, pitié, mets un sceau sur ma bouche! Je voudrais allonger et reposer mon dos. Une heure de sommeil seulement dans la couche Dont l’étroitesse ne permet que le repos...»
Mais la femme éternelle à la bouche édentée, La Parque de la terre et qui file la chair Lui prodigue toujours son haleine gâtée Et ses reins réguliers et forts comme la mer.
L’ANE A CORNES SUR LA TOUR
L’âne à cornes gravit l’escalier de la tour, Sur les dalles faisant sonner ses sabots lourds... Les nains au corset bleu, les courtisanes grecques, Les eunuques, les ruffians et les évêques, Les mendiants, les sorciers, les nègres, les imans, Avec les bracelets, les croix, les talismans, Regardent sur la place, immobiles, la bête Dont le vent fait gonfler la robe violette Et demeurent figés, épouvantés, muets. Et quand l’âne royal atteignit le sommet, Le soleil flamboya dans sa mitre écarlate, On le vit se dresser sur ses puissantes pattes Et debout il se mit à braire puissamment. Et bien mieux que l’éclat des cloches, ce braîment Retentit à travers les couloirs, les portiques. Les jeunes gens firent voler leur dalmatique, Les courtisanes s’allongèrent en riant Et des eunuques fous tournèrent en dansant. Aux balcons du palais des princesses parurent, Otant leurs vêtements et criant de luxure. Des musiciens brisaient leur luth sur les piliers. Des femmes avalaient les perles des colliers. Une négresse alla dépouiller la statue De Pallas Athéné et marcha, revêtue Du casque en bronze vert et du bouclier bleu. Et là-haut, sur la tour, le soir baignait de feu L’âne à cornes, ses grands bijoux talismaniques Et son dos recouvert d’une gale magique...
LE BAL FANTASTIQUE
La reine au masque rouge a passé dans le bal... Elle a touché les uns de ses ongles en pointe Et les autres de sa babouche de cristal... Son frôlement a séparé les formes jointes...
Son passage a fait trébucher dans l’escalier, Les évêques en mitre et les rois en simarre. Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers... Le jardin du château s’est empli de fanfares...
Les mornes invités sont devenus hagards. Ils ont tourné dans un ballet funambulesque. L’éclat du masque rouge a teinté leurs regards Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.
Une étrange fureur a pris les dominos. Les arlequins dans l’air ont fait siffler leur batte, Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto, La danseuse a crevé les yeux de l’acrobate.
Elle a tourbillonné dans les groupes épars, Comme une fleur dansante, imprenable et lascive, Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive, Griffant de temps en temps une face au hasard.
Le désir animait les mains lourdes de bagues... L’un broyait une gorge tendre entre ses bras Et l’autre déchirait la jupe avec sa dague. Le sang giclait dans un clinquant de mardi gras.
Parmi les bijoux faux et la soie écarlate, Deux femmes s’étreignaient en un baiser ardent, Mordant avec amour leurs bouches délicates, Écrasant le carmin et le sang sur leurs dents.
Un page lacérait une mauresque brune... Deux vieillards torturaient un blême adolescent... Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune, Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.
Un cortège a paru de moines en cagoule, Qui chantaient gravement d’obscènes oraisons, Et les masques, comme des grappes qui s’écroulent, Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.
Soudain, un courant d’air a soufflé les bougies. L’aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs Comme un soleil couchant, sur un faste d’orgie... Devant les portes grimaçaient les valets noirs...
La reine au masque rouge est montée en carrosse. Et des cors ont joué, parmi les bois prochains, Un air bizarre et long et tellement atroce Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.
Le sang sur les parquets faisait de grandes flaques... Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur Étaient sinistrement mêlés dans un cloaque De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.
Et plus tard, une femme ayant sur la poitrine Une croix qu’un ivrogne avait faite de vin, Descendit du perron, toute nue et divine Pour se baigner paisiblement dans le bassin...
LES ÉPHÈBES ET LA FEMME HYDROPIQUE