La meilleure part

Part 9

Chapter 93,888 wordsPublic domain

Au bout d’une heure, des pas lourds se firent entendre dans l’escalier, et le couple parut sur l’asphalte du quai. Sans doute la réconciliation avait été complète; car l’homme avait un bras autour de la taille de sa compagne, qui lui servait comme d’un utile soutien pour assurer sa marche. Malgré tout, il avançait lentement. Comme le charmant couple s’approchait du coupé dont le chasseur tenait la portière ouverte, Guy eut tout le temps de le voir à la lueur des lanternes.

Son instinct ne l’avait pas trompé. C’était bien lord Mawbray qu’il avait sous les yeux. Quant à la femme, il fut sur le point de pousser un cri de surprise en reconnaissant madame Hémery.

--Pauvre Jeanne! dit-il, le cœur plein de dégoût, tandis que la voiture s’éloignait. Quel avenir l’attendait peut-être, si Dieu ne m’avait pas mis sur le chemin de cette brute!

XXII

Vieuvicq éprouvait une répugnance profonde en face de l’œuvre qu’il devait accomplir. D’une part, le rôle de délateur froissait sa nature éminemment délicate. De l’autre, il voulait ne devoir Jeanne qu’au libre choix du cœur. Aurait-il le même bonheur à la serrer dans ses bras si elle s’y jetait pour échapper à un hypocrite, à un ivrogne qui levait la main sur les femmes?

Voilà pourquoi, décidé d’abord à parler, il se taisait encore. D’ailleurs, bien qu’on pût remarquer comme des accalmies dans l’existence de la jeune femme, il n’était point toujours aisé de la trouver seule, libre pour un entretien sérieux. Son intimité avec madame de Monguilhem était surtout ce qui préoccupait Guy, non que la marquise ne fût irréprochable dans sa vie, mais parce que le contact habituel de cet affolement contribuait plus que tout le reste à retenir Jeanne dans «le clan des essoufflées».

--Je ne comprends pas, disait-il à celle-ci, quel charme vous trouvez dans la société de cette folle.

--Si vous saviez comme elle est bonne et intelligente!

--Comment le saurais-je? C’est à peine si j’ai le temps de m’apercevoir que vous l’êtes, vous! D’ailleurs, à quoi servent ces qualités pour une existence comme la vôtre?

--Ingrat! moi qui vous comble d’attentions!

--Vous donnez vos attentions comme le facteur donne les lettres. Vous n’attendez même pas qu’on ait vu ce qu’il y a dedans. Vous n’avez pas le temps de penser, pas le temps de lire.

--Pardon! je pense le soir avant de m’endormir, et je lis en voiture, quand je suis seule. Interrogez-moi sur le dernier numéro de la _Revue des Deux-Mondes_.

--Ah! les Revues! toutes vos pareilles s’en nourrissent. Elles ressemblent aux paniers que les voyageurs du rapide prennent au passage et qui contiennent un repas composé d’avance: un ou deux plats de résistance, une pincée de sel, quelques douceurs et une bouteille de bon ordinaire. On mange ce qu’on peut digérer, on laisse le reste, et on rend le panier au buffet suivant. Croyez-vous que ces gens-là ont mangé et que vous avez lu?

--Eh! mon cher, il faut bien vivre pendant qu’on est jeune!

--Vous appelez cela vivre? Jolie vie où l’esprit manque du superflu, le cœur du nécessaire!

--Qu’est-ce que vous entendez par le nécessaire du cœur, Guy?

--Comptez que je vais vous le dire! Vous avez déjà regardé deux fois la pendule.

--Hélas! ma couturière m’attend. Je n’ai pas une robe à mettre.

--Plût au ciel! cela vous forcerait à rester chez vous.

--Voyons, Guy! vous n’allez pas me défendre d’être bien mise? Vous n’avez jamais critiqué mes toilettes.

--Elles m’intimident trop pour cela. Savez-vous, parmi toutes vos robes, laquelle je préfère? Celle que vous aviez, un certain jour à Plounévez. Pauvre petite! on ne l’a jamais revue.

--On la revit le lendemain, bien qu’on fût en pleine saison, à la veille du Concours hippique.

Guy eut un regard attendri.

--Comme vous êtes jolie aujourd’hui! s’écria-t-il.

--Tiens! fit-elle en riant, c’est la première fois que vous me le dites.

--Je vous le dis, parce que, aujourd’hui, vous êtes jolie pour moi. Est-ce que je me trompe?

--Je me garderai bien de le prétendre. Je suis trop fière d’avoir arraché un compliment à cette bouche austère, d’où il ne sort que des sermons.

La bouche austère fut bien près, ce jour-là, de s’ouvrir pour quelque chose qui n’était ni un compliment ni un sermon. Mais Guy se tut encore. Il était heureux de la voir peu à peu venir à lui! Il l’attendait, les bras ouverts, tout prêt à les refermer sur elle quand il serait temps.

Cependant, il s’était décidé à faire une exécution qu’il jugeait nécessaire. Depuis longtemps, son instinct joint aux rumeurs qui circulaient sourdement lui disait que la place de madame Hémery n’était pas dans le salon de Jeanne. Après la découverte qu’il avait faite à la _Tour d’Argent_, il considérait les relations de ces deux femmes comme indignes d’abord, comme dangereuses ensuite.

Au premier jeudi de l’hôtel de Rambure qui suivit l’incident en question, il surveilla, malgré lui, lord Mawbray et sa maîtresse. Rien ne semblait changé entre eux. C’était toujours la même indifférence polie. Cependant, quand ils se saluèrent, on put saisir un regard, plein de haine et de défi, chez la femme, brillant, chez l’homme, d’une sensualité brutale. Et, de fait, Guy ne pouvait s’empêcher de se dire que cette femme à la chevelure fauve, aux yeux de panthère, brûlant d’une flamme perverse, devait être une maîtresse idéale pour un Mawbray.

Elle surprit le regard du jeune homme fixé sur elle et, soudain, le sien s’anima d’une lueur étrange tandis que ses narines palpitaient. Elle était admirablement belle alors, plus belle que Jeanne peut-être; mais Guy ne songeait pas à les comparer. S’il l’eût fait, au reste, il les eût regardées avec les yeux de son cœur et madame Hémery lui eût semblé laide. En ce moment, il n’avait que cette pensée:

--Cette femme ne doit plus paraître ici.

Comme il se retirait, l’un des premiers, obligé qu’il était de se mettre au travail le lendemain de bonne heure, il fut étonné de la trouver dans l’antichambre, reprenant sa pelisse et ses dentelles.

--Vous seriez fort aimable, monsieur de Vieuvicq, dit-elle, de me donner le bras jusqu’à ma porte. C’est à deux pas, et je m’en vais à pied, n’en pouvant plus d’une migraine folle que la voiture augmenterait encore.

On ne refuse pas une demande de ce genre et, d’ailleurs, ce tête-à-tête que Guy n’avait pas cherché lui donnait l’occasion de s’expliquer avec madame Hémery. Cependant tout procédé violent envers une femme était si opposé à ses idées de gentilhomme, qu’il marchait à côté de sa compagne sans avoir le courage d’entamer la question. Elle-même allait sans parler, lourdement appuyée à son bras, le touchant de son épaule, du contour de sa poitrine, de sa hanche. Mais il s’étonnait peu de cet abandon, sachant que la jeune femme était souffrante. Il lui conseilla de prendre une voiture.

--Merci, dit-elle, nous sommes arrivés. Plus qu’un peu de courage! Je sens que vous me portez presque et, sans votre bras, j’aurais déjà roulé à terre.

Elle se serrait à lui plus étroitement encore, suspendue de tout son poids comme si, en effet, elle eût été près de défaillir.

Guy, peu habitué à distinguer les faux évanouissements des vrais, ne songeait qu’à parvenir sans encombre au terme du voyage. Elle lui indiqua bientôt la maison qu’elle habitait. Jamais il n’y était entré. Puis elle ajouta:

--Je vous en prie, aidez-moi à gravir mes deux étages. Ce sera pousser la charité jusqu’au bout.

Il la soutint jusqu’à l’appartement, dont il dut ouvrir la porte lui-même, tant la main de la jeune femme paraissait impuissante. Il l’aida même à pénétrer dans un petit salon, où des fleurs de toute espèce mettaient des odeurs lourdes. Une lampe voilée d’un abat-jour épais éclairait à peine; aucun domestique ne se montrait.

Dès qu’ils furent entrés, elle sembla devenir plus forte, et, quittant le bras de Guy, elle disparut dans une pièce voisine, le laissant assez embarrassé d’une situation qu’il ne prévoyait guère cinq minutes plus tôt, et qui n’eût pas embarrassé beaucoup d’autres.

Mais, pour lui, il n’existait qu’une femme au monde. Il était trop éloigné de songer à une aventure pour ne pas prendre, comme argent comptant, le prétendu malaise de l’habile comédienne chez laquelle il se trouvait.

Cependant il se demandait s’il n’allait pas se retirer, lorsque madame Hémery reparut, ayant quitté son costume de soirée. Sans doute, elle n’avait gardé qu’un seul et dernier vêtement sous la tunique de satin noir qui l’enveloppait, tant les plis de l’étoffe obéissaient indiscrètement aux ondulations félines de sa personne.

--Comme vous avez été bon! dit-elle en s’approchant de Guy. A présent que je me suis défaite, je me sens mieux.

En parlant ainsi, elle l’enveloppait d’un regard sur lequel il n’y avait plus à se méprendre. Elle lui saisit la main, et, après y avoir appuyé ses lèvres de la façon la plus inattendue, elle la mit sur son cœur, dont le jeune homme sentait, sous la soie, les battements tumultueux.

--Madame, dit-il en s’éloignant d’elle sans effarement ridicule, mais avec une fermeté froide, je vous croyais plus malade. Autrement, vous n’auriez pas chez vous, à cette heure, le dérangement de ma présence.

--Qu’importe l’heure? dit-elle sans quitter sa main. Qui peut m’empêcher d’ouvrir ma porte à un ami, quel que soit le moment où son bon cœur l’amène chez moi?

Cette comédie exaspérait Vieuvicq. Il ne put se contenir davantage.

--Qui? s’écria-t-il avec un sourire d’ironie. Mais... lord Mawbray, par exemple.

--Ah! fit-elle, on m’a déjà calomniée auprès de vous, je le vois. Qu’importent les attaques jalouses d’un monde que je méprise! Sachez que j’ai le droit de fermer ma porte à lord Mawbray comme à tout autre, quand vous êtes là.

--Ma foi! c’est une chose dont on pourrait douter, à voir ses... procédés à votre égard.

--Quels procédés? demanda-t-elle très troublée. Que voulez-vous dire?

--Tenez, répondit Vieuvicq pris de dégoût pour cette femme, ne jouons pas au plus fin. J’étais l’autre soir à la _Tour d’Argent_; je sais ce qui s’y est passé; je vous plains de tout mon cœur.

Elle se redressa à ces paroles, comme pour faire tête au danger qu’elle trouvait, là où elle s’attendait à une heure d’amour.

--Que s’est-il passé? que savez-vous? qui vous a permis de me plaindre?

--Je sais que cet homme vous a battue. Je vous plains d’être devenue sa complice pour tromper une femme dont vous vous dites l’amie, et qui vous a fait du bien.

Madame Hémery, un instant, fut atterrée. Mais, depuis des années, elle avait trop l’habitude de se mouvoir dans l’intrigue pour être longtemps prise au dépourvu.

--Oui, dit-elle avec la voix et le geste d’une tragédienne, ce lâche m’a battue. Aussi, je le jure par ces marques infâmes que vous allez voir, jamais il n’aura la femme qu’il désire et que vous aimez. Comptez sur moi pour creuser l’abîme entre eux.

En parlant ainsi, elle avait, d’un mouvement, fait tomber de ses épaules le peignoir de satin. Elle offrait aux regards l’éblouissement soudain d’un buste modelé comme le plus parfait des chefs-d’œuvre, et dont un brouillard de batiste et de dentelles ne voilait qu’une faible partie. Sur l’épiderme aux tons laiteux, des marbrures plus sombres témoignaient des _procédés_ de Mawbray.

A cette vue, Guy ne put s’empêcher de tressaillir et de serrer les poings avec colère. Elle crut qu’elle avait parlé à sa pitié, qui sait? peut-être à son admiration. Mais, en ce moment, il ne songeait guère à elle. Il se disait, pour la seconde fois, que, sans le hasard d’une rencontre, d’autres épaules auraient un jour porté des marques semblables.

--Épargnez-vous tout souci, madame, fit-il au bout d’un instant. Je n’ai besoin de personne pour m’aider à protéger la femme à laquelle je suis dévoué corps et âme. Je la protégerai contre votre amant et--je regrette de vous parler ainsi--contre vous-même. Entre elle et vous, il faut aussi qu’un abîme se creuse. Vous me comprenez, n’est-ce pas?

Avec un salut d’une politesse froide, il s’apprêtait à sortir. Mais, d’un bond, elle se plaça devant la porte, opposant à Guy, comme une barrière parfumée, ses bras étendus.

--Ainsi, cria-t-elle, vous me chassez de cette maison comme si vous y étiez déjà le maître! C’est vous y prendre un peu tôt. Vous ne soupçonnez pas ce que c’est que de m’avoir pour ennemie!

--Laissez-moi passer, dit Vieuvicq en l’écartant doucement. Vous êtes folle.

Dans une étreinte fougueuse, elle se colla à lui tout entière.

--Oui! soupirait-elle d’une voix entrecoupée; oui, je suis folle, folle de honte, de colère, de haine, folle aussi... Oh! Dieu! je veux oublier tout, même que j’existe.

Il eut besoin de toute sa force pour s’arracher aux bras de cette créature dangereuse, dont l’emportement des sens troublait la raison. Deux minutes après, il mettait le pied sur le trottoir de la rue de Bellechasse et aspirait bruyamment l’air rafraîchissant de la nuit. Troublé, quoi qu’il en eût, par ce qu’il venait de voir et d’entendre, il ne reconnut pas le marquis de Rochetorte qui passait sur le trottoir opposé, boutonné dans son pardessus, se rendant à l’hôtel Rambure.

--Pardonnez-moi d’arriver chez vous à onze heures, dit le roi des mondains en saluant Jeanne. Je viens de l’exposition de la rue de Sèze. J’avais promis mon bras à une belle dame qui l’a gardé un peu trop longtemps. Mais je vois des vides parmi vos habitués, ce soir?

--Oui! M. de Vieuvicq et madame Hémery sont partis de bonne heure, l’un pour cause de travail, l’autre pour cause de migraine.

--Oh! bien, fit Rochetorte, oubliant le «secret professionnel» parce qu’il s’agissait d’une femme qu’il n’aimait pas, il faut croire qu’elle a fait le travail ou qu’il a guéri la migraine.

--Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Rien, si ce n’est que j’ai aperçu, il n’y a pas cinq minutes, votre ami sortant de chez madame Hémery. Après tout, si cela les amuse, ces braves gens!... Figurez-vous que j’ai eu la curiosité de compter mes dîners en ville depuis le commencement du mois. J’en suis au dix-septième!

Moins occupé de lui, le marquis eût remarqué que la jeune femme, à ses paroles, venait de changer de visage. Elle ne l’écoutait plus et elle n’écouta plus personne ce soir-là, Mawbray moins que tout autre. L’aiguille de sa pendule lui semblait mettre une heure à franchir chaque minute. Enfin, elle se trouva seule chez elle. En se regardant au miroir, elle fut surprise de se trouver changée. Mais, surtout, elle ne reconnaissait plus son cœur, où l’orage soufflait.

XXIII

Elle fut debout, le lendemain, une heure plus tard qu’à l’ordinaire, moins à cause de la fatigue de son insomnie que faute d’un intérêt quelconque dans la journée qui commençait. Toutes les heures à venir lui semblaient vides. Monter à cheval? essayer des robes? faire des visites? à quoi bon? Et ces mots: _A quoi bon?_ lui montaient du cœur chaque fois qu’elle essayait de s’intéresser à quelque chose ou à quelqu’un. C’était un dégoût général dont elle s’irritait, dont elle s’alarmait plus encore. Elle ressemblait à ces gens douillets que la première crampe dans un orteil rend tout pâles, de peur de la goutte.

Elle avait décidé, dans sa sagesse, qu’elle vivrait heureuse, tranquille, se préservant avec soin de tout ce qui peut troubler l’existence, des haines, des procès, des maladies, de l’amour. Est-ce que, par hasard, elle allait être jalouse? et jalouse de qui? d’une bourgeoise qui s’était faufilée chez elle grâce à la faiblesse de sa belle-mère! d’un homme à qui elle permettait de l’aimer, rien de plus! qu’elle avait empêché naguère, en lui accordant son amitié, de partir pour l’autre bout du monde!

Quoi! c’était à cause de lui qu’elle avait, durant des heures, étouffé sous ses couvertures! qu’elle était en ce moment, assise dans son fauteuil, désorganisée, troublée, malheureuse!

--Non, pensait-elle, ce n’est pas la jalousie, c’est la colère. Quelle honte d’avoir cru, même un instant, au dévouement de cet homme! d’avoir eu pitié de son amour! un bel amour, en vérité!

Il lui semblait le haïr de tout son cœur. Elle désirait lui faire du mal, beaucoup de mal. Elle avait envie d’écrire à Mawbray: «Venez! je suis décidée.» Mais involontairement, elle se disait:

--Et ensuite? serai-je plus heureuse?

Vers dix heures, quelqu’un sonna chez elle. C’était madame Hémery, qui, sentant qu’il allait falloir combattre, voulait prendre, la première, ses positions sur le champ de bataille. Seulement elle était en veine d’arriver partout trop tard.

D’abord Jeanne fit fermer sa porte. Mais la dame ne se décourageait point si aisément. Elle insista. Puisqu’on ne voulait pas la recevoir, c’est qu’elle avait bien fait de venir et qu’il lui importait d’être reçue. Entrée dans le petit salon, elle comprit au visage bouleversé de Jeanne qu’il s’était passé quelque chose. Restait à savoir quoi. La matinée commençait à peine. Vieuvicq n’avait pu venir encore; il avait écrit, peut-être?

Jeanne fixait sur la visiteuse matinale des yeux brillants de colère.

--Comment! c’est vous, _madame_? dit-elle. Après votre... migraine d’hier au soir, je ne m’attendais pas à vous voir de si bonne heure.

--Oh! chère amie, je ne suis pas douillette, vous le savez. Mais vous-même semblez moins bien qu’à l’ordinaire. Que se passe-t-il?

--Rien quant à ma santé, Dieu merci!... Quant à ce que vous voulez bien appeler «notre amitié», c’est autre chose.

Évidemment, Vieuvicq avait parlé. Madame Hémery n’en doutait plus maintenant.

--Expliquez-vous, dit-elle. Voilà une réception à laquelle je ne m’attendais guère.

--Si vous trouvez que je vous reçois mal, répondit Jeanne, ne vous en prenez qu’à vous qui avez forcé ma porte. D’ailleurs, c’est un désagrément auquel vous ne serez plus exposée désormais.

--Ai-je bien compris? demanda madame Hémery très maîtresse d’elle-même. C’est une rupture que vous voulez?

--Vous avez parfaitement compris.

--Vous m’accorderez, je pense, le droit d’en connaître le motif?

--Sans aucun doute. Je ne veux pas que mon salon devienne un lieu de rendez-vous galants.

--Vous êtes bien prompte à accueillir une calomnie? dit l’expulsée convaincue qu’il s’agissait de Mawbray.

--En ce cas, c’est vous qui vous êtes calomniée par vos actes. Vous savez avec qui vous êtes rentrée chez vous, hier soir, en sortant d’ici?

Madame Hémery laissa échapper une exclamation qui l’eût trahie, si Jeanne eût été assez calme pour observer.

--Quoi! c’est de M. de Vieuvicq que vous parlez?

--Et de qui donc? Vous êtes libres, l’un et l’autre, de faire ce que bon vous semble, mais pas chez moi.

--Le misérable! il a osé...?

--Ce sont là des comptes à régler entre vous deux. Vous trouverez bon que je n’en écoute pas davantage sur un sujet qui m’est indifférent.

--Indifférent! vous me croyez naïve, en vérité? Regardez-vous dans cette glace et dites-moi si vous avez l’air de traiter un sujet indifférent.

--Veuillez vous retirer, dit Jeanne en se dressant de toute sa hauteur. Vous devriez déjà être partie.

--Je m’en vais. Je ne vous gênerai plus désormais. C’est à mon tour de vous dire: Réglez vos comptes avec M. de Vieuvicq, et tâchez que lord Mawbray n’y voie rien.

--Mais sortez donc! dit Jeanne la main sur la sonnette.

--Oh! croyez-moi, ne sonnez pas, dit madame Hémery avec une insolence de fille. Ne mettez pas un domestique au courant de nos déboires communs. Votre beau Guy s’est moqué de nous deux, c’est clair. Que voulez-vous! avec les hommes, on est exposé à ces choses-là.

Jeanne ne répondit que par un violent coup de cloche. Comme la visiteuse congédiée franchissait la porte, elle se retourna, les yeux brillants d’une méchanceté féroce.

--Vous avez eu tort de vous fâcher, dit-elle. Nous aurions pu comparer nos titres de propriété à l’amiable. Vous savez; les miens remontent à trois mois.

Et, jouissant d’avance de la perfidie de son mensonge, madame Hémery disparut après une insolente révérence.

--Ouf! se disait-elle en descendant l’escalier, dans quel guêpier je me suis fourrée! Mais c’est encore moi qui ai le beau rôle. Cette pécore enrage, et elle ne sera ni à l’un ni à l’autre des deux rivaux. Ils sauront ce qu’il en coûte de m’avoir pour ennemie.

Jeanne, restée seule, ne se sentait plus en colère. Elle versait de chaudes larmes sur la première désillusion de sa vie. Tout disparaissait devant cette pensée:

--J’ai été trompée! trompée par lui! depuis trois mois!

Il s’était joué d’elle, celui qu’elle appelait l’autre jour encore: son vieux Guy. Il était donc semblable à tous les autres, cet homme qu’elle croyait naïvement le seul incapable de mentir, le seul dévoué sans arrière-pensée, le seul capable d’une fidélité sans espoir!

--Mon Dieu! soupirait-elle, un peu plus j’allais l’aimer! Hélas! est-ce que je ne l’aime pas déjà, maintenant qu’il m’échappe?... Ah! nous sommes de folles et malheureuses créatures!

En d’autres moments, son irritation reprenait le dessus. Elle éprouvait un dégoût profond pour tous ces hommes à qui certaines satisfactions sont nécessaires. Elle était jeune, riche, libre. Elle allait oublier. C’était maintenant qu’il serait en droit de lui dire:

--Vous n’avez pas le temps de penser.

Mais, tandis qu’elle appelait le tourbillon de la folie, la douleur, seule, lui répondait et ses larmes coulaient, plus amères encore.

Quand on vint lui annoncer le déjeuner, elle n’eut pas le courage de se mettre à table et fit prier sa belle-mère de ne point l’attendre.

XXIV

Elle fut saisie d’une émotion violente lorsque, vers deux heures, on annonça chez elle Guy de Vieuvicq. Il ne devait point venir ce jour-là; elle n’était point préparée à sa visite, et, durant des heures, elle s’était juré à elle-même de ne plus le revoir. Cependant, elle fut étonnée de sentir, à ce nom, une émotion qui la rendit tremblante, et, pour la première fois, elle comprit combien elle l’aimait déjà, puisqu’elle tardait tant à le haïr.

Mais quel langage allait-elle lui parler? de quelle façon devait-elle le recevoir? comme un indifférent? c’était de l’affectation; comme un être parjure et déloyal? c’était du caprice; car enfin, Guy ne lui avait juré que beaucoup d’amitié, et il tenait si bien son serment, qu’elle l’avait pris, elle-même, pour quelque chose de plus qu’un ami.

Déjà il était devant elle, lui tendant la main avec un regard aussi franc, aussi tendre--oui, aussi tendre!--que si une odieuse créature du nom de madame Hémery n’avait jamais existé. Cependant il était troublé, tellement troublé, qu’il ne remarqua point l’accueil singulier de Jeanne.

--Je vais vous dire une chose qui vous étonnera beaucoup, commença-t-il. Mais vous avez confiance en moi, j’espère?

--Expliquez-vous. Nous le saurons après.

--A l’avenir, répondit-il en la regardant, un peu étonné, vous ne verrez plus chez vous une personne qui y venait souvent: madame Hémery.

--Et pourquoi ne la verrai-je plus, s’il vous plaît?

--Parce que je lui ai défendu d’y reparaître.

--Cela ne suffit pas, dit Jeanne en contenant la colère qui, de nouveau, s’emparait d’elle. Vous devez avoir une raison? je veux la connaître.

--J’aurais aimé ne point vous la dire en ce moment. Vous savez que je ne suis pas homme à faire une chose si grave à la légère.

--C’est possible. Mais j’insiste pour connaître vos motifs.

--Jeanne, vous me faites une peine véritable en agissant ainsi.

--Je le regrette. Mais j’ai le droit de savoir pourquoi je dois fermer ma porte à une de mes relations.

--Eh bien, dit Vieuvicq froissé au fond du cœur de la tournure de l’entretien, madame Hémery est la maîtresse de lord Mawbray. Cela vous suffit, je pense?

A cette parole, qui lui semblait contenir le plus impudent des mensonges, Jeanne se leva et fut sur le point d’ordonner à Guy de sortir de sa présence; mais elle se contint et, voulant se venger par une seule parole de tout ce que cet homme lui faisait souffrir depuis la veille:

--Épargnez-moi, dit-elle, vos conseils et vos avertissements. Je sais ce qu’ils valent et je ne vous répondrai qu’une chose: je suis décidée à épouser lord Mawbray.

--Jamais! s’écria Guy debout, tout pâle. Jamais, moi vivant!