La meilleure part

Part 10

Chapter 103,848 wordsPublic domain

--Et pourquoi donc, je vous prie? Où prenez-vous l’assurance de parler ainsi?

--Jeanne, fit le jeune homme en s’appuyant à la cheminée, car il voyait tout tourner autour de lui, vous n’épouserez pas cet homme pour plusieurs raisons. Mais, aujourd’hui, je ne vous en donnerai qu’une: je vous aime!

--Eh bien, vrai! répondit-elle avec un éclat de rire qui sonnait faux, si vos autres raisons ne valent pas mieux que celle-là...

Il la regardait, confondu, ne la reconnaissant plus. Tout paraissait si changé en elle! Avec une grande tristesse, mais sans colère, il lui répondit:

--Je m’attendais à tout, Jeanne, sauf à vous voir éclater de rire quand je vous dis que je vous aime.

--Et moi à tout, aussi, sauf à ce qui se passe. Je comprends que lord Mawbray vous gêne et que vous cherchiez à l’écarter. Mais quel intérêt avez-vous à faire chasser d’ici votre maîtresse?

--Ma maîtresse? s’écria Guy confondu par l’étonnement. On vous a dit que j’avais une maîtresse? Et vous avez cru ce mensonge?

--Elle avoue elle-même. Ne soyez pas plus royaliste que le roi.

--Mais qui avoue, au nom du ciel? c’est à perdre la raison.

--Madame Hémery, en personne, ici même, ce matin.

--Elle avoue quoi?

--Que vous êtes au mieux, depuis trois mois. Faut-il le lui faire répéter devant vous?

--Elle a menti, comme une éhontée qu’elle est.

--La dernière des femmes ne ment pas pour se condamner elle-même. D’ailleurs, où étiez-vous hier au soir?

--Jeanne, dit Vieuvicq, je vous jure sur le repos de nos chers morts que j’ai franchi hier, pour la première fois, la porte de cette vile créature. Je vous jure qu’elle vous trompe, et qu’elle est pour moi comme la dernière des inconnues. Mais je n’ai pas besoin de serments. Ma parole suffit et vous avez toujours cru jusqu’ici.

--Oui, j’y avais toujours cru, toujours, les yeux fermés. Vous étiez l’homme que j’estimais le plus au monde. Ma foi en vous était immense, et, quand je pensais à l’avenir, ses incertitudes ne m’effrayaient pas. Je comptais sur vous quoi qu’il pût arriver: Maintenant tout cela est détruit: vous m’avez trompée. Je ne croirai plus en personne. Allez-vous-en. Si vous saviez ce que vous venez de perdre, vous seriez malheureux le reste de vos jours.

--Non, Jeanne, je ne m’en irai pas. Je n’abandonnerai pas, sans le disputer, le trésor qui est mon seul bien et qu’une misérable veut me faire perdre.

--Quel est son intérêt?

--Ce n’est pas l’intérêt, c’est la vengeance qui la fait agir. Mais, moi, pourquoi vous aurais-je trompée? Si je vous aime, que puis-je chercher auprès de cette femme? si je ne vous aime pas, dans quel but irais-je feindre le sentiment et la vertu?

--Dans quel but? Vous me croyez naïve, en vérité. Vous ne parlez plus du Sénégal, maintenant? Vous avez mieux trouvé.

Dans sa colère, elle venait de laisser échapper cette parole atroce et déjà elle la regrettait. Mais, en ce moment, elle serait morte plutôt que de faire un geste qui pût passer pour une excuse.

D’ailleurs Vieuvicq ne lui en laissa pas le temps.

--Si je ne vous aimais comme je vous aime, dit-il, et si je ne comprenais jusqu’à quel point la fourberie d’une coquine a produit son effet, ces mots nous sépareraient pour toujours. Je n’y réponds rien aujourd’hui. Vous me reverrez le jour où je n’aurai plus à craindre cette insulte, et ce sera bientôt, je pense. En attendant, sachez que j’espère vous faire mienne. Mais, si je succombe dans la lutte, si vous ne devez jamais être ma femme, je mourrai assassin plutôt que de vous laisser à Mawbray. Vous me maudiriez d’avoir agi autrement. Et maintenant, avec l’aide de Dieu, à bientôt et à toujours!

XXV

Les dernières paroles de Vieuvicq avaient laissé Jeanne dans un état de surexcitation difficile à décrire. Elle pressentait un mystère et son instinct lui disait que ce mystère cachait quelque chose d’heureux. Aussi elle en attendait l’explication avec une impatience fiévreuse et, souvent, elle avait envie d’écrire à Guy: «Venez! je ne puis rester longtemps dans cette incertitude. J’ai besoin de croire de nouveau en vous comme autrefois!»

Car c’est cela surtout qu’elle désirait: croire en lui! Et cependant les heures étaient nombreuses et longues où la défiance restait la plus forte. C’était si difficile d’admettre qu’il eût dit la vérité et que l’autre eût fait le mensonge! Ce qui la désolait, c’est que jamais, peut-être, elle ne pourrait savoir qui des deux l’avait trompée. Dans toute sa vie, quelle que fût sa destinée, ce doute la suivrait.

Mais pourquoi Guy lui avait-il parlé de lord Mawbray comme d’un danger pour elle? pourquoi, ayant été si loin, avait-il refusé d’en dire davantage?

Il lui semblait qu’elle vivait entourée d’ennemis; elle n’osait plus voir personne. Elle ne sortait plus, se disant malade. A son grand soulagement, la dernière semaine du carême avait interrompu les réceptions de l’hôtel Rambure.

Lord Mawbray s’était présenté plusieurs fois rue de Varenne et avait trouvé la porte fermée, ce qui le rendait fort perplexe. Madame Hémery avait-elle accompli sa menace et livré ses lettres? Il ne pouvait le croire. D’ailleurs, en réponse à l’envoi d’un œuf de Pâques somptueux, il avait reçu quelques lignes un peu froides, mais n’indiquant nullement une rupture. Cependant il observait, dans la marche des choses, un temps d’arrêt bien marqué et il avait résolu, à part lui, de ne pas prolonger au delà du printemps qui commençait une incertitude dont il se sentait mortifié.

Déjà, quand il paraissait dans un salon, il saisissait des regards d’intelligence, il devinait des questions posées derrière l’éventail, auxquelles on répondait par ce mouvement d’épaules qui signifie:

--Ma foi! je n’en sais pas plus que vous.

Un des derniers jours de mars, comme il entrait au Concours hippique, où son mail devait prendre part au défilé, il trouva sur la piste, encore encombrée par le public, madame de Bélorgelle exhibant aux amateurs de beautés dodues les coupes savantes d’un corsage ultra-collant. Elle causait avec Rochetorte et Javerlhac et paraissait rire beaucoup aux histoires que lui débitait ce dernier; car elle était d’une gaieté exubérante. En public elle se hâtait de rire de tout, comme Figaro, non qu’elle eût peur d’en pleurer, mais elle avait de jolies dents et ne craignait pas qu’on le vît. A l’approche de Mawbray, les yeux du trio se fixèrent sur lui et Javerlhac resta coi, se pourléchant les lèvres, ainsi qu’un chat dont l’écuelle s’est renversée avant qu’il ait fini de boire son lait.

--On n’attendait plus que vous, dit madame de Bélorgelle; mais on vous a vu entrer et voilà la tribune du jury qui s’agite, ô grand homme de cheval! Pour peu que la chance s’en mêle, trois journaux du matin raconteront demain que j’ai eu l’honneur d’être vue causant avec vous.

Mawbray semblait de méchante humeur.

--Bah! fit-il. Si les reporters veulent s’en donner la peine, ils pourront dire sur vous des choses plus intéressantes.

--Flatteur! répondit la dame, habile dans l’art de ne pas comprendre les allusions désagréables. Puisque vous êtes en veine d’amabilité, donnez-moi votre bras jusqu’aux tribunes. Dieu sait si nous vous aurons encore à notre service, l’année prochaine.

--Tout est plein, dit Mawbray, sans relever l’intention contenue dans ces paroles. Je n’aperçois pas une place vide.

--Suivons les gradins. Nous finirons bien par en trouver une. Ah! voilà madame de Monguilhem qui est venue voir défiler son attelage.

--Elle est sûre d’un prix, dit Javerlhac, si ses chevaux sont aussi bien dressés que son mari.

--J’espère qu’ils sont moins fatigués. Il maigrit à vue d’œil.

--Dame! on l’attelle tous les jours, du matin au soir.

--Il faut croire qu’il préfère n’être pas relayé.

--Pardon, fit Rochetorte, la duchesse me fait signe; il faut que je vous quitte.

Et il s’éloigna fort affairé.

--Elle ne lui fait pas signe du tout, reprit Javerlhac en regardant une femme aux cheveux grisonnants et au teint coloré. Elle se gratte le nez et parle à sa fille. Mais Rochetorte se figure toujours que les duchesses l’appellent.

Madame de Bélorgelle, en sa qualité de femme non titrée, n’aimait point les couronnes des autres.

--Oui, répondit-elle, le trèfle l’attire. C’est pour cela qu’on le voit si enflé. Ah! voici la belle Hémery qui fait son entrée. Comme elle s’habille, cette femme! Toutes les choses qu’elle porte sont des modèles.

--Peuh! fit Javerlhac, pressentant qu’on allait s’amuser un brin, je ne trouve pas, moi. Qu’est-ce que vous lui voyez de si extraordinaire?

--Rien, pour vous autres hommes, mais une femme ne s’y trompe pas. Sa robe est en drap et sans garniture; seulement ce corsage-là vient de chez Laferrière, qui les fait payer le même prix, qu’ils soient de velours ou de serge. Et regardez-moi comme elle est chaussée! Et quels dessous! Je voudrais lui demander son secret, à cette veuve sans fortune.

--Son secret? lord Mawbray vous le dira tout comme moi. Il consiste précisément dans son veuvage et... dans ses dessous.

Le grand homme de cheval jeta un regard peu tendre sur celui qui venait de parler; mais, ne se sentant pas de force, il garda le silence.

--Enfin, continua madame de Bélorgelle en s’adressant à l’Anglais, je vois avec plaisir que cette intéressante personne est encore de ce monde et que votre belle amie ne l’a pas tuée.

--Que voulez-vous dire? demanda Mawbray.

--Faites donc l’ignorant! Vous savez mieux que moi ce qui se passe à l’hôtel Rambure, peut-être, à moins qu’on ne vous ait fermé la porte, à vous aussi.

--Qui vous a dit qu’on avait fermé la porte à quelqu’un?

--Ma foi, si vous étiez venu cinq minutes plus tôt, vous auriez entendu le marquis de Rochetorte raconter l’histoire. Il paraît que la pauvre Hémery a eu des bontés pour une espèce de chat familier qui garde le coin du feu, là-bas. Et la jeune madame de Rambure n’entend pas que ses animaux domestiques s’aillent promener sur les toits du voisin.

--Quel cancan a encore fait le marquis? interrogea Mawbray en regardant Javerlhac.

--Je n’y ai pas fait grande attention, répondit celui-ci, fort occupé à examiner ses manchettes. Il paraît que madame Hémery et Vieuvicq ont une intrigue, et l’on ne veut pas que l’hôtel Rambure abrite leurs entrevues. Du moins, voilà ce que j’ai compris.

Mawbray était de l’humeur jalouse et débauchée d’Henry VIII, qui, sur un soupçon, faisait tomber la tête d’une maîtresse aussi bien que celle d’une femme légitime. Il se voyait sacrifié des deux côtés, sacrifié pour le même homme. Le sang lui monta au visage, et, comme la cloche sonnait, il en prit occasion pour abandonner madame de Bélorgelle et Javerlhac. Mais ce ne fut pas vers les écuries qu’il se dirigea. Sans faire attention à personne, il sortit du palais de l’Industrie et laissa son mail défiler tout seul sous la conduite de son premier piqueur.

--Eh bien, dit Javerlhac à sa compagne, vous venez de faire un joli coup!

--Qu’est-ce que j’ai fait? demanda-t-elle d’un petit air innocent.

--Vous êtes cause que madame Hémery sera obligée de changer de couturière, pour _cause_ de diminution dans son budget.

--Bah! ce n’est pas de couturière qu’elle changera. Ainsi c’est Mawbray qui?... Franchement, Rochetorte aurait bien pu me prévenir. Mais que devient donc le mariage de cette petite évaporée de Rambure? On le disait fait.

--Oh! il ne l’est pas encore. Dans tous les cas, vous ne pleurerez pas s’il manque; car vous la détestez.

--C’est une poseuse qui dit du mal de moi.

--Elle le dit de si loin! répliqua Javerlhac, qui savait que le grand grief de madame de Bélorgelle était de n’être point reçue chez Jeanne.

XXVI

--Monsieur Hopkins, demandait Mawbray à son chef d’écurie, le lendemain matin, vous souvient-il de ce _lad_ qui vendait, l’année dernière, des renseignements à un bookmaker de la rue de Hanovre?

--Certainement, milord. Il m’a fallu deux mois pour le prendre la main dans le sac. Le gaillard se défiait, non sans raison. Il livrait les _tuyaux_ à la femme de chambre d’une danseuse et, le lendemain, ou plutôt le soir même, la danseuse les repassait à ce pendard de Sadler.

--C’est par une agence que vous avez découvert la combinaison?

--Oui, milord, et, malheureusement, j’y ai pensé trop tard. Un ami m’a indiqué Guérin et Cie, de la rue de la Michodière. J’ai expliqué le cas; Votre Honneur m’avait donné carte blanche. «Soyez tranquille, m’a dit Guérin; dans huit jours, vous serez fixé.» Il a mis trois semaines; mais, comme il me l’a expliqué, il a dû faire observer dix-sept personnes, tenant de près ou de loin à l’écurie, plus une dix-huitième dont Votre Honneur ne se doute guère. Il me l’a avoué plus tard; car nous sommes restés en relations, depuis lors.

--Peut-on savoir qui était ce dix-huitième, monsieur Hopkins?

--Tout simplement Votre Honneur en chair et en os. Je l’ignorais, naturellement.

--Comment! ce coquin me supposait capable de vendre des renseignements sur mes propres chevaux!

--Dame, à faire son métier, Guérin est devenu un peu défiant. D’ailleurs, Votre Honneur n’aurait pas été le premier.

--Alors, Guérin m’a suivi?

--Pendant trois semaines, milord. Et même, si ce bavardage n’offense point Votre Honneur...

--Non, Hopkins; bavardez, mon ami.

--Eh bien, il paraît que la danseuse recevait également les visites de Votre Honneur. Il y avait de quoi s’y perdre. Mais Guérin a été dans la police et n’est pas homme à donner longtemps sur une voie à contre-pied.

--Monsieur Hopkins, dit Mawbray, je désire parler à votre Guérin aujourd’hui même.

--Bien, milord. J’espère seulement que Votre Honneur voudra bien ne pas me brouiller avec un ami aussi utile et aussi...

--Dangereux. Soyez tranquille et faites vite. Je suis pressé.

Une heure plus tard, le chef de la maison Guérin et Cie se présentait devant lord Mawbray. C’était un homme de cinquante ans, mis proprement, bien que sans recherche, ayant l’aspect concentré et rassis d’un avoué de province tout à son affaire.

--Monsieur m’a fait demander? dit-il sans perdre son temps en phrases et en politesses.

--Oui. Vous avez très bien réussi, l’année dernière, dans une...

--Dans l’établissement d’un dossier pour le compte de M. Hopkins.

--Ah! vous appelez cela «établir un dossier?» Parfaitement. Cette fois, il s’agirait d’en établir deux.

--Les noms? demanda Guérin en tirant son portefeuille.

Mawbray dicta les noms et les adresses qui furent transcrites en caractères indéchiffrables pour tout autre que celui qui écrivait.

--Pas un intérêt d’écurie, cette fois?

--Mon Dieu, si; à peu près. Mais je ne demande que des faits. Je me charge de tirer les conclusions.

--Alors, un simple compte rendu des démarches journalières suffira. Faut-il se limiter aux démarches extérieures?

--Qu’entendez-vous par là?

--Voici. Nous avons deux catégories d’opérations. La première se borne à l’extérieur: telle personne est entrée dans telle maison. La seconde est illimitée: on est allé en cet endroit; on y a rencontré celui-ci ou celle-là; on y a dit ou fait telle ou telle chose. Pour la seconde catégorie, nous ne faisons pas les prix d’avance.

--Diable! pensa Mawbray, l’année dernière j’étais dans la seconde catégorie. Mon dossier doit être curieux. Et vous pouvez _tout_ savoir? demanda-t-il.

--Tout, fit Guérin qui devenait loquace quand l’amour-propre du métier l’entraînait. L’année dernière, une dame dont nous établissions le dossier va chez sa lingère et essaye des...--il baissa la voix--des pantalons. Une heure après, quand elle rentra chez elle, le mari savait déjà que les vêtements intimes dont je parle étaient en batiste, fort enrubannés. Ce détail, dont mon client n’avait pas été à même de s’apercevoir, vu certaines lacunes de la vie conjugale, était, paraît-il, des plus importants et amena le résultat que nous cherchions.

--N’importe, fit Mawbray qui savait compter à ses heures. La première catégorie suffira. Quels sont vos prix?

--Cent francs par jour pour l’ingénieur. Quant à la femme... Est-elle du monde?

--Oui.

--Dépassé trente ans?

--Un peu, je pense.

--Trois cents francs, alors. Mariée?

--Non, veuve.

--En ce cas, deux cents seulement.

--Vous êtes un observateur, monsieur Guérin.

--Je n’ai fait qu’observer toute ma vie, répondit l’établisseur de dossiers en pliant son portefeuille et en saluant. Demain, monsieur recevra les premières feuilles, dont l’envoi quotidien continuera jusqu’à instruction contraire.

--Combien vous faut-il d’avance?

Le personnage laconique ne répondit que par le geste d’un homme froissé et disparut, sans qu’on entendît la porte se fermer.

Le courrier du lendemain apporta à Mawbray les premières «feuilles». C’étaient des carrés de papier sans en-tête, portant, pour unique suscription, l’une: _monsieur_, l’autre: _madame_. Au bas, cette note, faisant foi d’une rigoureuse délicatesse: «Pour la première journée, la moitié seulement des honoraires stipulés sera perçue.»

Chaque matin, pendant huit jours, les rapports de l’agence Guérin et Cie arrivèrent. Le dossier de _madame_ n’offrait rien d’intéressant. La veuve Hémery menait la vie d’une petite maîtresse qui se dorlote, reste tard au lit, ne sort que par le beau temps, un jour pour commander un chapeau, le lendemain pour montrer une robe à l’Hippique ou à quelque sermon de carême. D’ailleurs, pas plus d’amant que sur la main.

--Elle soigne son salut, se disait Mawbray en ricanant.

Peut-être qu’elle soignait tout simplement les marques bleues de ses épaules, et n’était pas disposée à témoigner à tout le monde la même confiance qu’à Vieuvicq.

Quant à celui-ci, l’emploi de son temps ne variait pas. Les matinées se passaient chez lui ou en courses. Il allait à son bureau, mais rarement. Chaque jour, il courait les fondeurs en cuivre, les tourneurs, les serruriers aux quatre coins de Paris. Deux fois, on le suivit au bureau des brevets d’invention.

Mais, l’après-midi, c’était une autre histoire. Autant de feuilles, autant de fois la mention suivante qui semblait stéréotypée:

«Entré à deux heures au nº 28 de la rue Delambre. Sorti à six heures.»

En somme, il résultait de l’examen des dossiers: que, contrairement aux suppositions de lord Mawbray et de quelques âmes charitables, madame Hémery et Vieuvicq semblaient ignorer leur existence respective.

Que ni l’un ni l’autre ne mettaient le pied à l’hôtel Rambure.

Que le jeune homme passait tous ses après-midi rue Delambre.

Les deux premiers points, seuls, intéressaient le client de l’agence Guérin et Cie. Déjà, il avait commencé à écrire un billet pour arrêter les frais et demander son compte. Mais, après réflexion, il se ravisa, et la note suivante partit pour la rue de la Michodière:

«Savoir chez qui _monsieur_ se rend chaque jour rue Delambre.»

Le surlendemain, le rapport quotidien portait, comme toujours:

«Entré à deux heures au nº 28 de la rue Delambre. Sorti à six heures.»

Mais ces lignes étaient complétées par les suivantes:

«(_Deuxième catégorie_) La personne se rend chez un M. Guy. On suppose que ce dernier et son visiteur ne sont qu’une seule et même personne. Sans doute _Guy_ est un nom d’emprunt. Concierge très difficile et aucun domestique dans l’appartement.»

Au bas de la feuille, on avait écrit au crayon rouge:

«Frais supplémentaires (2e cat.)--200 fr.»

--Halte-là, dit lord Mawbray après avoir lu. Monsieur Guérin me coûte trop cher. Il n’est pas juste que ce soit moi qui paye tout.

Et, par dépêche cette fois, il envoya cet ordre:

«Affaire terminée. Envoyez compte général.»

Puis il alluma un cigare et songea au meilleur moyen d’informer une belle dédaigneuse qui tournait trop au sentimental, depuis trois semaines, que son fidèle berger gardait des brebis en ville.

Mais ses réflexions le convainquirent de la nécessité d’éclairer les situations, avant toute chose. Il tenait une arme. Encore était-il bon de savoir comment s’en servir. S’agissait-il d’écarter un rival gênant, sinon dangereux, ou de l’entraîner définitivement dans sa perte, si, pour lui-même, tout espoir était perdu?

Une seule personne pouvait utilement le renseigner à cet égard; c’était madame Hémery. Avait-elle livré à Jeanne les fameuses lettres? Le soir même, il sonnait à sa porte.

XXVII

--C’est vous? dit-elle en témoignant à sa vue une satisfaction fort modérée. Je suis sensible à l’honneur de votre visite; mais vous oubliez que nous ne devons pas nous voir chez moi. Vous êtes un trop grand seigneur pour n’être pas compromettant.

--Eh! ma chère, une fois n’est pas coutume. D’ailleurs, il me semble que vous me boudez, depuis quinze jours, et je veux savoir si nous sommes brouillés.

--Allons donc! il n’y a que les imbéciles qui se brouillent. Franchement, ce n’était pas à moi à me jeter à votre cou.

--Vous avez un vers français qui dit qu’on embrasse les gens, parfois, pour les étouffer.

--En effet, mais il vous arrive, à vous, d’étrangler les femmes, de la façon la plus prosaïque, sans les embrasser.

--Allons! dit-il, sans rancune. Avouez que vous auriez mis un saint en colère avec vos menaces. Mais ce n’était pas sérieux, n’est-ce pas?

--Doucement, mon cher lord, on ne me reprendra plus à être franche avec un saint de votre espèce.

--Bah! nous sommes à une époque où il faut se pardonner ses offenses mutuelles. Vous êtes allée trop souvent à l’église, ces jours-ci, pour n’être pas d’humeur indulgente.

--Qui vous a dit que je suis allée à l’église? Eh bien, c’est vrai, je ne m’en défends pas. Je suis Bretonne et nous ressemblons un peu, nous autres, aux dames de Madrid. Le Christ dans l’alcôve...

--Et le poignard à la jarretière. Fi! voilà des assemblages que je n’aime point.

--Avouez que ce n’est pas le Christ qui vous déplaît davantage, tout bon protestant que vous êtes.

--Eh bien, causons du poignard.

--Ah! ah! c’est cela qui vous amène? Quel dommage qu’il n’y ait pas moyen de s’expliquer tranquillement avec vous!

--Vous pouvez me parler comme à un frère, mais encore faut-il savoir où nous en sommes.

--Absolument où nous en étions.

--Alors vous avez toujours mes lettres?

--Si je les ai! me croyez-vous femme à jeter tant d’argent par la fenêtre?

--Et, moi, suis-je homme à chanter si haut, sans être sûr que ma musique ne me restera pas pour compte?

--Tout peut s’arranger. Vous avez vos petits défauts, mais votre parole vaut de l’or. Donnez-la-moi, et je me tiens tranquille. Je sais que, le lendemain des noces, vous ferez rubis sur l’ongle. Pour vous décider, j’ai à vous donner une bonne nouvelle.

--J’écoute.

--Le beau Vieuvicq est en disgrâce complète.

--Si vous croyez me l’apprendre! Je sais même le nom de celle qui a causé la brouille.

--Vraiment! dit madame Hémery en se mordant la lèvre. Peut-on savoir?

--Ne faites donc pas l’habile avec moi, ma chère. Pendant trois jours, j’ai été furieux contre vous. Je croyais que vous m’en donniez à garder avec le comte de Vieuvicq.

--Tous les mêmes! vous voulez quitter, mais vous n’admettez pas qu’on vous quitte. Et votre fureur est passée?

--Oui, la confiance, de nouveau, règne en mon âme.

--A la bonne heure! voilà comme je vous aime. N’importe, quand vous serez marié, tâchez que M. de Vieuvicq ne soit pas indiscret.

--Quelle indiscrétion peut-il faire?

--Nous y voici, car, après la bonne nouvelle, j’ai à vous en donner une mauvaise. Ce personnage, dont vous avez toujours fait trop peu de cas, nous a vus sortant ensemble de la _Tour d’Argent_. Je le tiens de sa bouche.

--Oh! bien, alors!... dit Mawbray avec un geste.

--Ne vous découragez pas si vite. C’est un original; d’autres diraient: un noble cœur. Ces gens-là ont des manies de générosité incroyables. Je gagerais qu’il n’a rien dit encore.

--Oui; mais il parlera. Peste soit des nobles cœurs qui flânent dans les endroits où l’on n’a pas besoin d’eux!

--Qui vous dit qu’on l’écoutera? Si nous sommes d’accord, vous et moi, je me charge de lui. Voyons! sommes-nous d’accord? vous avez doublement besoin de moi, maintenant.