La meilleure part

Part 11

Chapter 113,896 wordsPublic domain

Mawbray songea un instant. De toute façon, au contraire, il n’avait plus besoin de cette intrigante qui voulait lui extorquer une fortune. Il savait ce qu’il lui importait de savoir. Certes la partie était fort aventurée; mais ce n’était pas le moment de prendre un partner. Il fallait d’abord se débarrasser de Vieuvicq. Pour le reste, on verrait plus tard.

--Eh bien, dit madame Hémery, c’est chose entendue? L’alliance anglo-française est conclue?

--Pas encore. Le cabinet demande à réfléchir.

Le diplomate enjuponné fronça le sourcil.

--Voilà deux fois que vous reculez, mon cher. J’ai peur que, la troisième, il ne soit tard.

XXVIII

Tandis que ces amours et ces haines se donnaient carrière autour d’elle, Jeanne vivait en apparence dans un calme profond, en réalité dans la plus décourageante des incertitudes.

Dix jours s’étaient passés depuis que sa confiance en Guy avait été soudainement détruite. Son trouble était toujours le même. Elle s’était étudiée, arraisonnée, combattue dans tous les sens. Elle s’était dit que ni son présent ni son avenir n’étaient changés parce qu’un homme dont elle avait ignoré l’existence durant quinze ans s’était joué d’elle. Mais, après tous ses raisonnements, la même pensée se dressait toujours devant son esprit: «Est-il possible qu’il ait menti, _lui_!»

Parfois elle espérait qu’il allait revenir, comme il l’avait promis, se justifier, dire cette parole mystérieuse qu’il devait lui faire entendre. Mais Guy n’avait point reparu. Quant à Mawbray, elle ne voulait point le revoir, tant qu’elle n’en saurait pas davantage.

Car, chose étrange! après tout ce qui s’était passé, elle n’aurait point accepté un roi si Vieuvicq lui avait dit, avec cette voix et ce regard qu’il avait l’autre jour: «Ne soyez pas sa femme!»

Le jour de Pâques, sous les voûtes de Saint-Sulpice où l’orgue jetait à pleine volée les hymnes de joie, elle pria comme elle n’avait jamais prié de sa vie.

--O mon Dieu, disait-elle, courbée sur le velours de sa chaise, si vous me défendez l’ambition, permettez-moi du moins la tendresse. Si j’ai cédé à l’orgueil en rêvant, parmi vos créatures, une place trop élevée, laissez du moins à mon cœur un abri où je trouve la confiance et le calme. O Dieu, ressuscité des ténèbres, dissipez celles qui m’environnent!

Quand elle releva la tête, elle aperçut Guy debout, à quelques pas d’elle. Lui aussi priait, perdu dans la foule, comme prient les marins et les soldats. Il n’avait point aperçu Jeanne. Une fois de plus, elle pensa: «Est-il possible que celui-là soit un menteur?»

Lorsque la foule s’écoula, ils se rencontrèrent (elle l’avait fait exprès) au bénitier de marbre. Il la vit, et son visage s’éclaira d’une joyeuse auréole, tandis qu’il lui présentait l’eau sainte. Et, comme leurs doigts se touchaient, il lui dit tout bas:

--A bientôt, Jeanne!

Elle sentit son cœur se dilater dans sa poitrine. Peu s’en fallut qu’elle ne lui criât:

--Oh! Guy! pas bientôt; tout de suite. Parlez. Ces heures sont horribles!

Mais déjà il avait disparu.

Elle remonta en voiture presque heureuse, après avoir vidé sa bourse entre les mains des mendiants. Elle cherchait à ne pas penser, puisqu’elle ne pouvait pas comprendre; à oublier tout, sauf une chose: c’est que Guy lui avait dit: «A bientôt!»

Le courrier du lendemain lui apporta, de lord Mawbray, la lettre suivante:

«Voici un an que je vous aime, six mois que je vous demande d’être ma femme. Vous ne m’avez point défendu d’espérer une réponse favorable et, jusqu’ici, mon respect a été plus fort que mon impatience. Votre France est trop belle, d’ailleurs, et vous y êtes trop heureuse pour ne pas hésiter longtemps, avant de suivre en un autre pays l’homme qui voudrait vous donner toute la terre. Tant que j’ai cru à une perplexité si naturelle, je me suis condamné au silence. Aujourd’hui, ma tendresse jalouse craint de nouveaux obstacles.

»Un autre homme dit qu’il vous aime. Il fut votre ami d’enfance et sa pauvreté, qui m’ôterait toute inquiétude s’il s’agissait d’une autre, ne suffit pas à me tranquilliser, moi qui connais votre cœur.

»On a le droit de défendre son trésor, son avenir, sa vie. Je ne veux pas vous perdre et maintenant, j’ai résolu de parler. _Prenez garde qu’on ne vous trompe!_ c’est tout ce que ma plume veut écrire. Ma bouche, si vous l’exigez, vous en dira davantage.»

Après avoir lu ces lignes, qui faisaient fuir loin d’elle les riantes images entrevues depuis la veille, Jeanne, sur la première feuille tombée sous sa main, traça ce seul mot: «Venez!» et le fit porter chez lord Mawbray.

--Ma foi, pensa celui-ci, tout en se rendant à l’appel qu’il recevait, mon moyen réussit trop vite pour être bon. Je parie qu’elle va, maintenant, adorer ce compagnon de colin-maillard. Oh! les femmes!

Quand il entra dans le petit salon de Jeanne, au lieu de lui dire de s’asseoir, elle se leva, sans lui tendre la main.

--J’espère, dit-il un peu désarçonné de l’accueil, que vous comprenez...?

--Je comprends qu’il y a des choses qu’on n’écrit pas, en effet. Qu’avez-vous à m’apprendre?

--Que vos lenteurs me rendent fou et que chaque jour qui s’écoule...

--Oh! je vous en prie: ne parlons pas de vous. Vous savez quelque chose sur un homme qui... avait ma confiance?

Maintenant qu’il fallait s’expliquer, Mawbray trouvait qu’il avait assez peu à dire, et regrettait de s’être privé trop tôt des lumières de Guérin et Cie.

--On place quelquefois mal sa confiance, fit-il. Permettez-moi de m’exprimer sans détours. Quand M. de Vieuvicq vous répétera qu’il vous aime, demandez-lui à qui il donne la moitié de ses journées, dans un appartement loué sous un faux nom.

--J’ai besoin d’en savoir davantage. Où est cet appartement, et sous quel nom?

--Rue Delambre, nº 28. Là, on ne connaît que M. Guy.

--Vous êtes certain de ce que vous avancez? Vos renseignements sont sûrs?

Mawbray fut sur le point de répondre qu’il les avait payés assez cher pour cela.

--Ils sont sûrs, dit-il, et, si vous voulez en connaître davantage...

--Assez! fit-elle avec un regard qu’il ne lui avait jamais vu. Je vous suis... obligée de la peine que vous avez prise. A quelle heure le... l’appartement est-il occupé?

--Chaque après-midi, balbutia-t-il, honteux maintenant du rôle qu’il jouait envers un homme qui lui avait donné l’exemple de la délicatesse.

Jeanne fit à lord Mawbray une inclination de tête qui était un ordre de la laisser seule.

--Qui peut se vanter de connaître les femmes, disait-il en descendant l’escalier. Voilà-t-il pas une Célimène qui se mêle d’être sentimentale et jalouse comme une ingénue! Je commence à croire que cette voleuse d’Hémery avait raison. Le soleil se lève et les bougies pâlissent. Et, moi, je suis fou de cette femme. Au diable l’amour!

XXIX

--Ma mère, dit Jeanne en se levant de table, presque sans avoir touché au déjeuner, avez-vous besoin des chevaux aujourd’hui?

--Non, ma chère, répondit madame de Rambure, qui comprit que sa belle-fille voulait sortir seule. Serez-vous longtemps dehors? Il ne faut pas vous fatiguer en ce moment: je vous trouve très changée.

--Je n’en ai que pour une demi-heure. A propos, savez-vous où est la rue Delambre?

--Non, en vérité. Je n’ai jamais entendu parler de cet endroit-là. Ce doit être un quartier de pauvres, ajouta la vieille femme entrevoyant quelque visite de charité. Tâchez de ne pas vous y perdre, et que Dieu vous rende la gaieté et l’appétit!

Jeanne s’en fut à sa toilette, songeant que ces biens, selon toute apparence, ne seraient pas son partage de quelque temps.

Elle était profondément triste, mais moins troublée, maintenant que l’incertitude allait finir. Lord Mawbray n’était pas sorti de chez elle, qu’elle avait résolu de se rendre à l’adresse indiquée. Au moins tout serait fini; elle ne serait plus placée entre cette odieuse femme disant avec une impudeur étonnante: «Votre Vieuvicq est mon amant,» et cet homme si habile à feindre, répétant de sa voix vibrante: «Je n’aime que vous. Croyez et soyez patiente.»

Jeanne était de celles que la crainte d’un mal physique ou moral n’effraye pas et qui le bravent en face. D’ailleurs, au milieu de tous ces gens qui se cachaient, elle voulait agir au grand jour. Une autre serait allée là-bas en fiacre, ensevelie sous quatre voiles. Elle s’y rendit dans son coupé, avec ses deux hommes sur le siège, mise avec son élégance ordinaire. Elle était soutenue par cette même énergie fiévreuse qui l’animait lorsque, pendant la guerre, elle entrait dans le grand salon de Cormeuilles, où les chirurgiens, les mains toutes rouges, attendaient qu’elle vînt leur prêter son aide.

Le valet de pied, à la portière, demandait les ordres.

--Rue Delambre, 28, dit-elle en souhaitant, malgré tout, que ce ne fût pas trop près.

Ni le cocher Tom, ni François, l’homme pour accompagner, ne connaissaient de rue portant ce nom. Ces messieurs n’avaient jamais servi que chez des nobles. Il ne fallait pas les sortir des quartiers où va le monde comme il faut.

--Madame sait-elle à peu près où cette rue se trouve? demanda François après en avoir référé à son compagnon de siège.

Non, elle n’en savait rien, et plût au ciel qu’elle pût l’oublier, quand elle le saurait!

Heureusement le concierge de l’hôtel, un vieux Parisien, était mieux renseigné. Au trot largement cadencé des deux grands Normands, le coupé remonta la rue de Rennes, encombrée d’une foule joyeuse que le lundi de Pâques et le radieux soleil d’avril jetaient dehors. Tout Paris sortait à pied, par files interminables de fiacres, par pleines charretées d’omnibus et de tramways montant vers la gare à grand renfort de coups de fouet et de coups de trompe. Il n’y avait pas, dans la foule, une femme qui ne dît, en voyant passer cet équipage de grand style et cette patricienne élégante:

--Je changerais bien avec elle!

Justement, sur ses coussins de satin bleu marine, Jeanne pensait la même chose. Comme elle eût changé de bon cœur avec la première venue de ces bourgeoises à l’air épanoui.

Hélas! elle n’était pas loin, la rue Delambre. Le boulevard Montparnasse à traverser, quelques foulées de trot entre deux rangs de masures dont les fenêtres se pavoisaient de vêtements mis à l’air, et le coupé s’arrêta.

La maison était neuve et tranchait sur ses voisines par quelques prétentions à l’architecture. Une allée, trop étroite pour les voitures, s’ouvrait sur une cour au milieu de laquelle des plantes, tuées par le soleil, entouraient un bassin fendu par la gelée. A gauche, l’escalier portait attaché à sa rampe de fonte un écriteau avec ces mots:

_Passé dix heures, messieurs les locataires sont priés de dire leur nom._

L’heureuse gardienne de cette maison où l’on se couchait si tôt sortit de sa loge au bruit. Un valet de pied aidait à descendre de voiture une visiteuse comme la rue Delambre n’en recevait pas souvent. Sur les portes voisines, aux fenêtres, des femmes et des enfants regardaient l’équipage.

L’instant fatal était arrivé. Jeanne n’avait plus qu’un désir: en finir au plus vite, se convaincre elle-même de la réalité d’une chose que son cœur refusait de croire possible, et sortir de cette maison en secouant la poussière de ses pieds et les illusions de son cœur.

--Le comte de Vieuvicq est-il chez lui, madame? demanda-t-elle sans trembler, en vaillante femme qu’elle était.

--Oh! fit avec un sourire modeste la personne interpellée, qui était une brave et digne femme, nous n’avons pas de comtes dans la maison.

--J’oubliais, reprit Jeanne. Je demande monsieur...--elle avait peine à prononcer ce nom qui lui rappelait des heures si différentes, je demande M. Guy.

La concierge eut un haut-le-corps à ces paroles, et fixant deux petits yeux bien honnêtes sur la belle dame qui l’interrogeait:

--M. Guy? fit-elle d’une voix toute changée: madame est-elle sûre qu’il reste ici?

Jeanne laissa voir le louis qu’elle avait mis dans son gant pour le cas probable où il faudrait soumettre une conscience rebelle. La concierge faillit se fâcher.

--Mon Dieu! pensa l’amie de «M. Guy», je n’offre pas assez.

Et elle chercha dans son porte-monnaie de quoi faire le bon poids. Pour le coup, la bonne femme se montra deux fois plus troublée que Jeanne ne l’était elle-même. Quelque mystère horrible se cachait là, c’était facile à voir.

--Madame, dit la visiteuse en remettant son argent dans sa poche, je ne m’en irai pas sans avoir vu la personne que je demande. C’est pour une chose de toute importance. D’ailleurs, il y a vingt ans que je connais... votre locataire.

--Ah! Seigneur! que faire? si, au moins, mon mari était là!

--Ne craignez rien, ma chère. Conduisez-moi. Je n’entrerai même pas. Il suffit qu’on me voie et je repartirai comme je suis venue. Il n’y aura pas de bruit, soyez-en sûre.

--C’est là! gémit la concierge en désignant, dans la cour, une porte vitrée en carreaux dépolis.

--Entrez la première, dit Jeanne, qui ne se souciait pas de s’aventurer sans éclaireur en pays ennemi.

La bonne femme pénétra, obéissant malgré elle, dans une pièce pavée de briques, absolument déserte, et contenant, pour unique mobilier, une longue table de sapin et quelques chaises de paille. Mais, voyant que la visiteuse aux allures étranges était absorbée dans un examen qui semblait l’étonner fort, elle sortit prestement, referma la porte, et s’enfuit dans sa loge, laissant les personnes et les choses se débrouiller comme elles pourraient.

Jeanne, restée seule, promenait de tous côtés ses regards, ne comprenant rien à ce qu’elle voyait. La table était chargée de plans, d’instruments de dessin, de feuilles couvertes d’écriture. Aux murs blanchis à la chaux, des règles et des équerres étaient pendues. Sur la cheminée, devant la glace au cadre de sapin verni, un seul objet: un écrin en velours contenant une photographie. Elle s’approcha, le cœur serré par une angoisse qui fit bientôt place à la plus grande joie de sa vie. Le joli visage, rougi par l’émotion, que le pauvre miroir reproduisait tant bien que mal, et celui qui souriait dans l’écrin n’en faisaient qu’un. Elle avait sous les yeux son portrait, donné à Guy comme souvenir du 1er janvier.

--O mon fidèle! mon bien-aimé! dit-elle en se laissant tomber sur une chaise.

Maintenant, son cœur pouvait parler. Il parlait si haut qu’elle en était comme étourdie.

Mais _lui_, où pouvait-il être? Dans une pièce voisine, dont la porte n’était qu’à demi fermée, on entendait le grincement d’une lime mordant le fer. Sur la pointe du pied, elle en gagna le seuil, et, sans être vue, elle contempla le tableau qu’elle avait devant elle.

C’était un atelier vide, dont la forge, depuis longtemps, n’avait pas été allumée. Sur l’établi, un assemblage mystérieux de pièces d’acier et de cuivre brillait comme un ouvrage d’horlogerie. Debout devant l’étau, vêtu d’une jaquette légère, les cheveux au vent, le visage animé par son travail, Guy retouchait une tige menue de métal.

Elle l’eût considéré longtemps. Mais, comme si le regard qui pesait sur lui l’eût _touché_, Guy se retourna.

--Mon Dieu! s’écria-t-il en jetant sa lime, c’est vous, Jeanne! Comment! c’est vous?... Qu’y a-t-il?

Il s’approcha d’elle, les bras étendus, les yeux grands ouverts, comme à l’aspect d’une vision prête à s’enfuir. Mais la vision ne s’enfuit pas. Jeanne avait posé les mains sur les épaules de son ami d’enfance et, cachant sur la poitrine du jeune homme son visage rouge de confusion, elle disait tout bas:

--Guy, oh! Guy, j’étais si malheureuse.

Doucement il la fit asseoir sur un des modestes sièges. Il s’agenouilla à ses pieds sur le pavé de briques, et, tenant ses deux mains, il lui dit:

--Vous ne me croyiez donc pas, Jeanne?

--Ah! Dieu! vous ne saurez jamais les efforts que j’ai faits pour vous croire. Mais comment n’aurais-je pas perdu la tête? On allait jusqu’à me dire où vous passiez vos journées avec _elle_!

--Vous voyez avec qui je les passais, dit-il en montrant le cadre.

--Mais pourquoi ne parliez-vous pas? pourquoi ne veniez-vous plus? On n’impose pas des épreuves semblables à la femme que l’on aime.

--Jeanne, je vous aime plus que la vie. Mais vous m’aviez fermé la bouche. Souvenez-vous de vos dernières paroles, chez vous.

--Je vous haïssais, alors.

--Et maintenant?

--Maintenant... Oh! Guy! Si vous saviez comme j’ai souffert depuis deux semaines!

--Et moi! ce n’est pas par semaines que je compte!

--Ah! tenez. Vous avez été trop fier. De tous les beaux sentiments, le meilleur est encore un amour vrai. Sacrifions les autres à celui-là. J’ai choisi la meilleure part; je ne veux pas qu’elle m’échappe. Me voici! Ayez le courage d’accepter une femme riche; moi, j’ai bien celui de m’offrir. Voyons; vous n’exigez pas que je devienne pauvre?

--Avec vos goûts, dit-il en souriant, je crois que ce serait une imprudence.

--Mes goûts? Ah! comme ils ont changé! Vous trouviez que j’étais trop peu chez moi? Vous verrez comme je resterai chez nous.

Guy courba son front sur les deux petites mains qu’il tenait toujours.

--Jeanne, je vous aime tant que j’aurais fait taire mon orgueil. Mais tout peut s’arranger. Grâce à Dieu, j’en ai trouvé le moyen: c’est de devenir riche. Tenez, ajouta-t-il en poussant la porte et en montrant le modèle presque achevé, voilà ma fortune.

Alors il raconta la découverte que le hasard lui avait ménagée, grâce au bout de corde du père Morel; son travail mystérieux depuis plusieurs semaines; les démarches déjà faites; sa certitude d’un résultat tel qu’il pouvait le désirer.

--Voilà donc pourquoi vous vous cachiez? dit Jeanne. Vous aviez donc peur de me confier votre secret?

--Non, mais je voulais ne parler qu’à coup sûr. Seulement, dites-moi comment vous êtes venue me traquer rue Delambre.

--Vous le saurez plus tard, beaucoup plus tard. Mais vous, pourriez-vous me dire ce que vous alliez faire chez...

--Je réponds comme vous: Plus tard. Aujourd’hui, contentons-nous d’être heureux. Laissons dormir, pour un temps, les iniquités des autres. Ainsi, vous voilà mienne, Jeannette?

--Oui, vieux Guy; car vous êtes vieux, vieux! Quand on pense que vous aimez depuis quinze ans votre femme!

--Et vous, depuis quand avez-vous un peu de tendresse pour votre mari?

--Vous voulez savoir? dit-elle en baissant la voix. Eh bien, je crois que c’est depuis le Gleisker. Mais je n’en suis sûre que depuis le fameux soir où Rochetorte vous a vu sortir...

--Chut! il est convenu que nous n’entamons pas ce sujet. D’ailleurs, il est temps que vous quittiez cette chambre humide.

--J’y ai trouvé le bonheur de ma vie.

--Et Dieu sait ce que vous comptiez y trouver, vilaine jalouse!

--Oh! Guy, dit Jeanne en devenant très sérieuse, comme je serai jalouse!

XXX

L’après-midi s’avançait et l’élégant coupé stationnait toujours devant le nº 28 de la rue Delambre. Les deux hommes correctement juchés sur le siège étouffaient leurs bâillements de leurs grosses mains gantées de cuir rouge. Quant aux chevaux, le tapis d’écume qui blanchissait le pavé devant eux montrait qu’ils prenaient moins bien leur parti de la longue attente.

Dans le petit parloir au carrelage de briques, Jeanne enfin s’était levée.

--Allons! dit-elle à Guy, fermez votre boutique, monsieur le forgeron. C’est fête aujourd’hui. Remettez vos beaux habits et allons-nous-en faire le lundi ensemble.

Elle sortit, le laissant réparer sa toilette et, comme une personne qui a son but, s’en fut droit à la loge. Remise de son émotion, la concierge pelait ses légumes entre un chat endormi et une fillette des plus éveillées.

A l’entrée de cette dame qui semblait une princesse des contes de fées, l’enfant cacha son visage rose parmi les haricots maternels. Le chat, sans qu’on eût besoin de l’en prier, céda sa place à la future comtesse qui la prit de bonne grâce.

--Eh bien, ma brave femme, dit-elle, j’espère que vous êtes plus tranquille maintenant?

La concierge, qui n’était point une sotte, fut sur le point de répondre:

--J’allais vous en dire autant, madame.

Mais le respect la retint.

--Mon Dieu! fit-elle, si madame m’avait donné son nom...

--C’est vrai, je n’y ai pas songé. Mais je puis vous l’apprendre maintenant. Je suis... c’est-à-dire je serai bientôt madame Guy.

Et voilà comment la première personne à qui Jeanne annonça son mariage fut une pauvre tireuse de cordon de la rue Delambre.

--Eh bien, madame, répondit poliment cette dernière, je vous fais tous mes compliments. Vous avez pris un bel homme et un travailleur. En voilà un, par exemple, qui ne cause pas! Mais généreux comme un prince! Il regarde moins à un écu de cinq francs qu’à une parole. C’est même rapport à son air mystérieux que j’étais si tourmentée depuis quelques jours. Déjà, dans la maison, on commençait à le regarder en dessous.

--Vraiment?

--C’est comme je vous le dis, madame. Il y a du monde si méfiant! D’ailleurs ce monsieur a les mains trop blanches pour un ouvrier. Et puis ces caisses qu’il recevait de droite et de gauche, cet atelier où personne que madame n’a jamais mis le pied, je peux le dire à madame... Nous avons un compositeur d’imprimerie qui m’a répété plus d’une fois: «Madame Raymond, il se passe dans votre immeuble des choses qui ne sont pas claires. Le nouveau locataire a la tête d’un particulier qui fabrique des ustensiles pour faire sauter le gouvernement. Un beau jour, cet homme-là se réveillera en prison; ou bien c’est nous qui nous réveillerons dans les airs, à la hauteur du Panthéon. Ça sent la dynamite, chez vous!»

--Mon Dieu! quelles idées effrayantes!

--Eh! madame, dit la concierge en baissant la voix, il y en a d’autres qui les ont eues. On ne m’ôtera pas de l’imagination que la police rôde par ici. Madame peut croire que j’ai passé plus d’une nuit sans dormir, à me creuser la cervelle pour savoir ce que je devais répondre à certains questionneurs.

--Eh bien, ma bonne femme, dit Jeanne en se levant, car Guy traversait la cour, dormez bien maintenant, et acceptez ceci pour que vos haricots ne soient pas trop secs, ce soir.--Vous, monsieur, ajouta-t-elle en prenant le bras du jeune homme, en prison!

Ils montèrent ensemble dans le coupé, à la joyeuse surprise de François, dont les sympathies étaient pour Vieuvicq, et au déplaisir secret de Tom, qui tenait pour Mawbray, en sa qualité de compatriote. Comme le valet de pied attendait les ordres:

--Allez au Bois, ordonna la jeune femme.

--Au Bois? s’écria Guy; avec moi? Vous allez vous compromettre d’une façon terrible.

--Mais point irréparable, je pense? Allons! laissez-moi jouir de mon reste et ne commencez pas si tôt à parler raison.

--Ah! chère, tout ceci ressemble trop à un rêve pour que je raisonne.

Vingt minutes après, vingt minutes bien courtes, Tom prenait la file du milieu dans l’avenue que le retour des courses de Longchamp remplissait d’équipages. Jeanne répondait aux saluts, voyant tout à la fois, en vraie Parisienne: les cavaliers qui passaient, au trot, à sa droite; les gens qui la croisaient en voiture; ceux qui revenaient à pied, sur la contre-allée de gauche, le pardessus au bras, la jumelle en sautoir. Parmi ces marcheurs convaincus, se trouvait Javerlhac, qui s’arrêta court, n’en pouvant croire ses yeux.

--Qu’est-ce qui vous prend? dit l’ami qui l’accompagnait. Qui voyez-vous dans ce coupé?

--Qui je vois? fit le Gascon de l’air d’un orateur qui débite à la tribune. Je vois une ambitieuse convertie, un honnête homme aimé pour lui-même, un Anglais qui repasse la Manche et une intrigante obligée de chercher fortune ailleurs. C’est moi qui vais faire mon effet, au cercle, tout à l’heure, avec mon histoire!

--Mais, reprit l’ami, comme je n’y serai pas vous devriez bien me la raconter tout de suite.

--Parfaitement. Tout Paris la connaîtra demain; vous allez en avoir la primeur.

Et les deux hommes, l’un parlant, l’autre écoutant, continuèrent à marcher, tandis que les deux héros du récit roulaient lentement dans la direction opposée.