La meilleure part

Part 8

Chapter 83,930 wordsPublic domain

--Ne vous emportez pas, monsieur l’inspecteur. Je vais vous expliquer l’affaire de mon mieux. C’est moi qui suis chargé de l’aiguille qui ouvre la voie sur laquelle nous sommes maintenant, laquelle va rejoindre la ligne de Ceinture.

--Oui, je sais; après?

--Comme de juste, je ne dois jamais ouvrir la voie, au moyen de ce levier que voici, sans abaisser d’abord cet autre levier qui fait tourner le disque dont vous voyez là-bas le feu rouge. C’est ce disque qui empêche qu’un train n’arrive sur moi, au moment où j’en envoie un autre en sens inverse.

--C’est connu. Mais je ne vois pas ce que cette corde vient faire là dedans.

--Vous allez le voir, monsieur l’inspecteur. Vous savez aussi bien que moi que nous sommes de service, nous autres, douze heures d’affilée, et quelquefois plus. Dame! quand la fin du quart approche, on a parfois les yeux un peu lourds, faut pas dire le contraire, surtout quand on n’a plus vingt ans. Pour lors, supposez qu’un train siffle à l’aiguille, qu’on ouvre la voie, et qu’on oublie, par malheur, de fermer le signal! Voilà du monde tué, du matériel démoli, la circulation interrompue, et tout le tremblement. Qui est-ce qui va en prison, alors? Ça n’est pas vous, monsieur l’inspecteur, sauf le respect que je vous dois.

--Mais toute cette histoire n’explique pas...

--Faites excuse, monsieur l’inspecteur. Elle explique tout, comme vous allez voir. Moi qui n’ai rien d’autre à faire, tout le long du jour, que de penser au métier, je me suis dit comme ça: «Mon vieux père Morel, si tu prends un bout de corde et que tu amarres le levier de la voie au bras du signal, il n’y aura plus de danger qu’il arrive jamais du bobo. Si tu oublies de tourner le signal, impossible de changer la voie. La corde sera là pour t’empêcher de faire une boulette.»

Guy, devenu subitement très sérieux, n’essayait plus d’interrompre le verbiage du pauvre aiguilleur.

--Voyons, dit-il, essayez de faire fonctionner le changement de voie.

--Tenez, monsieur l’inspecteur, rendez-vous compte par vous-même. Il faudrait casser la corde. Tandis que, si j’abaisse d’abord mon signal, comme ceci, mon amarre devient lâche et ma voie peut s’ouvrir à volonté.

--Cela suffit, dit Vieuvicq après avoir, lui-même, éprouvé le système. Donnez-moi votre nom.

--Mon nom? Oh! monsieur l’inspecteur, ne mettez pas dans la misère un pauvre diable qui touche à sa retraite.

--Votre nom et votre adresse? vous dis-je.

--Jean-Pierre Morel, aiguilleur de première classe, épela en tremblant le bonhomme, pendant que Guy prenait une note sur son calepin.

--Maintenant, écoutez-moi bien. Si vous parlez à qui que ce soit de ce qui vient de se passer, c’est votre révocation dans les vingt-quatre heures.

--Oh! s’il ne s’agit que de se taire, monsieur l’inspecteur peut être tranquille.

--A présent, ôtez cette corde et qu’on ne la revoie plus.

--Inutile de le dire, fit l’homme en coupant le chanvre avec son couteau. Je veux qu’on me pende avec, si elle reparaît jamais. D’ailleurs, je ne la mettais que le soir, et vous êtes le premier qui l’ait aperçue.

Guy rentra chez lui, l’esprit entièrement préoccupé de ce que le hasard venait de lui découvrir. Il dîna en dix minutes, passa dans son cabinet, et fut une partie de la nuit devant sa table de travail à faire des croquis et des calculs. Le lendemain, de bonne heure, un rouleau de papier à la main, il se présenta chez le directeur de la Compagnie.

--Mon cher protecteur, dit-il, après avoir soigneusement refermé la porte, je vais vous montrer que je vous considère comme le plus honnête homme de France.

--Eh bien, mon ami, j’espère que vous ne me surfaites pas. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que je pense absolument de même à votre égard.

--Voulez-vous, s’il vous plaît, examiner le dessin que je vous apporte, et la notice explicative?

--Voyons. Qu’est-ce que vous avez là de curieux?

Le directeur assura son pince-nez, prit le dossier et se mit à le parcourir, s’attendant à y trouver une étude de matériel comme il lui en passait, chaque jour, des douzaines sous les yeux. Mais, bientôt, il se courba plus attentivement sur les papiers étalés devant lui; ses yeux s’agrandirent, puis toute sa physionomie exprima une émotion véritable.

--Oh! mon Dieu! disait-il tout en continuant son examen. Comment n’a-t-on pas songé à cela plus tôt? que de morts auraient été évitées! Comment un enfant n’a-t-il pas trouvé cela?

--C’est presque un enfant qui l’a trouvé: un pauvre aiguilleur qui sait à peine lire et écrire. Il y a des mois que le système fonctionnait devant sa guérite. Seulement il faisait avec un vieux bout de corde ce que j’obtiens, dans mon projet, d’une façon moins primitive. Mais toute l’idée est de lui.

--Et dire que personne, avant vous, n’a vu le bout de corde!

--Je ne l’ai vu moi-même que parce qu’il a failli me faire tuer en tombant.

--Eh bien, mon cher, ou je me trompe fort, ou vous ne regretterez pas cette chute-là. Je crois que vous tenez une grande fortune.

--Je le crois aussi, dit très simplement Vieuvicq. Mais, comme, en pareil cas, on est toujours disposé à se faire illusion, j’ai voulu vous consulter d’abord, sûr que je n’ai rien à craindre avec vous.

--Oui, c’est une fortune, continua le directeur, comme se parlant à lui-même. Il n’est pas une Compagnie qui ne paye cinq cent mille francs la licence d’exploitation du brevet. D’ailleurs, le Gouvernement imposera l’appareil à toutes les lignes françaises. Et je ne parle pas de l’étranger! Savez-vous que vous voilà plusieurs fois millionnaire, Vieuvicq? Mais quel homme singulier vous faites! Vous semblez trouver la chose toute naturelle, et, de nous deux, c’est moi qui suis le plus ému.

--J’attends, pour l’être, de savoir que mes millions arrivent à temps.

--A temps! peste! vous êtes difficile. Quel âge avez-vous donc? A propos; combien me donnerez-vous pour vous avoir empêché d’aller au Sénégal? Vous souriez? le diable sait ce que cache ce sourire. Mais, maintenant, parlons sérieusement. Je pense que vous n’avez dit mot à personne?

--A nul autre que vous.

--L’aiguilleur ne parlera pas?

--Il n’y a aucun risque. Il a bien trop peur d’être révoqué ou puni. Pauvre vieux! il ne se doute pas qu’il mourra dans la peau d’un propriétaire; car je lui ferai sa part.

--Mon bon, souvenez-vous bien qu’un brevet se vole plus facilement qu’une montre. Vous n’en avez pas l’expérience, mais, moi, je l’ai. Votre idée tient tout entière dans trois ou quatre mots. Qu’un autre la surprenne et soit plus expéditif que vous, bonsoir! voilà vos millions envolés.

--C’est évident.

--Donc, remportez-moi ces papiers, serrez-les dans un tiroir et prenez garde de ne pas égarer la clef. Ne perdez pas une minute pour déposer votre modèle au bureau des brevets. Laissez de côté tout autre travail. Je vais vous donner un congé en règle, pour cause de maladie. Ne remettez plus les pieds ici avant que tout soit fini. Ayez soin, surtout, de commander les pièces du modèle à plusieurs ouvriers différents. Puis, quand tout sera prêt, trouvez un coin d’atelier et montez l’appareil vous-même. Que diable! vous n’avez pas encore oublié votre ancien métier de mécanicien. Et maintenant partez; mais, auparavant, venez que je vous embrasse comme ferait votre père si nous avions le bonheur qu’il vécût encore.

Les deux hommes se tinrent un instant pressés dans une étreinte cordiale.

--Vous l’avez remplacé pour moi, dit Vieuvicq. Du fond du cœur, je vous remercie.

--Je suis tout triste, au milieu de ma joie, de penser que ceci nous sépare; car vous n’allez pas faire long feu chez nous. Il faut que je vous cherche un successeur.

--Ne vous pressez pas, répondit Guy avec une tristesse bien peu explicable en un pareil moment. Peut-être aurai-je besoin de travailler encore longtemps.

--Pas pour gagner votre vie, toujours?

--Non. Pour gagner quelque chose de plus difficile: l’oubli.

Là-dessus, il roula ses papiers et s’en alla sans rien dire, l’air fort pensif. Ceux qui le rencontrèrent dans l’escalier ne pouvaient guère se douter qu’il portait des millions sous son bras.

XX

A partir de ce jour, la fièvre ne quitta plus Guy de Vieuvicq; mais ce n’était point cette fièvre de l’or qui fait battre les tempes et trembler la main de l’inventeur, à la veille du succès.

Une crainte mortelle l’assiégeait nuit et jour: la crainte d’être arrivé trop tard, et de voir repousser par Jeanne l’amour qu’il allait bientôt pouvoir lui offrir, s’il réussissait dans son entreprise.

N’était-elle pas déjà engagée à lord Mawbray? Ou, si elle était encore libre, si elle pouvait encore choisir entre deux prétendants, lequel avait chance d’être préféré? Des deux côtés, on lui offrait une passion ardente, un nom illustre, une grande fortune. Toutefois, la situation différente des deux pays assurait à lady Mawbray une existence bien peu semblable à celle qui était réservée à la châtelaine de Vieuvicq. Dans l’aristocratique Angleterre, mariée à l’un des amis du futur souverain, Jeanne devait s’attendre à briller à la cour par son esprit, sa beauté et son charme de Française.

Au contraire, dans un pays où le régime politique a supprimé la cour et le souverain, son titre restait comme un joyau précieux mais sans utilité pour une femme ambitieuse. Or, de plus en plus, Vieuvicq distinguait quelle place l’ambition tenait en elle. Certes, avec son cœur noble et généreux au fond, elle était parfaitement capable de sacrifier l’ambition à l’amour. Mais, si elle ne paraissait éprouver pour lord Mawbray aucun sentiment tendre, rien n’indiquait qu’elle songeât à l’aimer, lui.

A vrai dire, elle lui témoignait chaque jour une amitié plus intime et plus profonde et recherchait, avec une faveur croissante, sa conversation et ses conseils. Maintenant, elle restait chez elle à l’attendre quand il devait venir et c’était, à chaque instant, sous le moindre prétexte, un échange de billets et de notes. Il avait sur la jeune femme une influence véritable, dont madame de Rambure se réjouissait, car elle en constatait les heureux résultats.

Mais, de là à l’amour, qu’il y avait encore loin!

Et, cependant, le jour approchait où il faudrait parler. Cette pensée le glaçait de terreur. Jusqu’ici, condamné au silence par sa pauvreté, il s’était sinon résigné, du moins presque habitué à l’idée de voir Jeanne appartenir à un autre. C’était un malheur prévu, accepté, admis. Mais, aujourd’hui qu’un changement dans la face des choses lui permettait de songer à elle, que deviendrait-il s’il était repoussé ou si on lui répondait:

--Pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt? A présent, il est trop tard. Je ne suis plus libre.

Agité par cette crainte, il ne perdait pas un instant pour achever l’œuvre d’où devait sortir sa fortune. Tout le jour courbé sur ses dessins ou sur son étau, il hâtait l’enfantement de son appareil. Le soir, il retrouvait Jeanne, tantôt chez elle, tantôt au théâtre, tantôt dans quelque salon. Il ne voulait pas laisser voir que quelque chose était changé en lui, mais, quoi qu’il en eût, la première fois qu’il reparut chez madame de Rambure après sa découverte, son visage était transfiguré par le rayonnement intérieur de l’espérance. Il semblait grandi, sa démarche était plus assurée, sa voix plus vibrante.

Jeanne causait en tête-à-tête avec lord Mawbray, et, comme, parmi ceux qui étaient là, personne ne doutait qu’un mariage entre eux ne fût chose à peu près résolue, on avait pris l’habitude de respecter ces entretiens. Mais Vieuvicq ne parut point en prendre souci. Il s’approcha d’elle, occupa la place restée vide à sa gauche, et l’obligea à se tourner vers lui, au violent déplaisir de Mawbray, qui se leva furieux.

--Qu’avez-vous donc ce soir? demanda-t-elle à Guy. Vous êtes rayonnant.

--Je n’ai pas de raison pour être triste, Dieu merci! répondit-il en la couvant de ce qu’elle-même appelait un regard de chien fidèle.

--Cependant vous le paraissez souvent. Comme je vous aime mieux tel que vous êtes en ce moment! comme le bonheur vous irait bien, Guy! Soyez toujours ainsi.

Machinalement, il leva les yeux vers une grande glace devant laquelle ils étaient assis tout près l’un de l’autre, et qui aurait pu, difficilement, renvoyer l’image d’un plus charmant couple.

--Être toujours ainsi? répondit-il en contemplant le tableau qui s’offrait à lui. C’est un bon conseil que vous me donnez, Jeanne, et je tâcherai de le suivre.

Elle leva les yeux à son tour et, comprenant l’allusion, elle rougit, un peu étonnée. Jamais il ne lui avait parlé de cette façon. Dans le cadre brillant, leurs regards restaient attachés l’un sur l’autre et semblaient ne pouvoir se quitter.

Pour la première fois, elle comparait son ami d’enfance à tous les hommes qui étaient là, à tous ceux qu’elle avait rencontrés. Comme il leur était supérieur en intelligence, en dévouement, en valeur réelle! Et, tout en changeant de conversation, elle s’avouait qu’il n’en était point à qui elle eût, plus volontiers, confié son bonheur et sa vie.

Mais elle aimait la richesse et le luxe. Elle les aimait simplement, naïvement, par instinct, comme les jolis oiseaux des Indes chérissent le soleil qui fait étinceler leur plumage. L’amour qui fait des miracles, frappait depuis quelque temps à l’entrée de son cœur, mais il n’avait point encore franchi le seuil.

Il fallait, pour faire céder la porte, un souffle un peu plus fort de ce vent qui ne sait ni d’où il vient ni où il va. Une fois pénétré dans la place, le visiteur inconnu ferait bien voir qu’il était le maître.

--Allons! dit Jeanne, comme en sortant d’un rêve, voilà un quart d’heure que je vous accapare et je vois les gros yeux de ce brave Rochetorte fixés sur nous. Il faut bien qu’il me raconte avec quelle duchesse il a dîné hier au soir.

--Alors, je vous quitte et je me sauve. Après avoir causé avec vous, je ne veux plus causer que de vous, avec moi-même.

Il se leva et, se souvenant de leurs bonsoirs de jadis, il lui dit tout bas:

--Au revoir, Jeannette.

--Bonsoir, vieux Guy, répondit-elle, du même ton.

Dans le salon, à part quelques joueurs de whist qui ne se seraient point aperçus d’un tremblement de terre, tout le monde avait remarqué «la seconde manière de Vieuvicq», comme disait Javerlhac.

Celui-ci venait d’arrêter lord Mawbray, qui faisait le tour des groupes, échangeant ici et là des compliments, d’une voix un peu nerveuse.

--Eh bien, mon cher lord, vous errez comme une âme en peine, et vous paraissez sérieux? _Nice-Girl_ aurait-elle laissé son avoine ce matin, ou mouillé son poil à l’écurie?

--_Nice-Girl_ se porte à merveille, répondit froidement le sportsman, et se prépare à courir dans quelques semaines en Angleterre. Pariez-vous pour moi?

--Ma foi, fit le Gascon, je ne dis pas oui, je ne dis pas non. J’attends pour me décider. Il peut se passer tant de choses dans quelques semaines.

Et son regard se fixait sur Guy, qui se retirait sans prendre congé de personne, tandis que Jeanne le suivait des yeux.

XXI

Le restaurant de la _Tour d’Argent_, situé quai de la Tournelle, non loin du Jardin des plantes, est fréquenté surtout par les gros négociants de la Halle aux vins, les noces riches du quartier Maubert, et les étudiants «calés», momentanément infidèles à Magny ou à Foyot.

Mais ceux qui mènent la vie joyeuse y viennent parfois de plus loin pour célébrer, à l’abri des rencontres gênantes, «le champagne et l’amour», comme on chante à l’Opéra-Comique. Le champagne y est bon, la cuisine très mangeable. Quant à l’amour, si les consommateurs ne sont pas contents, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Une de ces choses, les trois peut-être, semblaient n’avoir point satisfait un couple qui dînait, l’air maussade, dans le plus beau salon de l’établissement. Les deux convives, d’ailleurs, avaient grand air: lui portant la tenue du soir à la façon du clubman qui n’en connaît pas d’autre, à partir de sept heures; elle, dans un de ces costumes de trente ou quarante louis, à corsage ouvert, à manches demi-longues, qui sont l’habit noir des femmes lancées dans la vie élégante.

Le dessert s’achevait, le café fumait dans les tasses. La dame, distraite, pétrissait de ses doigts roses des boulettes de mie qu’elle alignait sur la nappe éblouissante. Son compagnon, le visage très rouge, assis en face d’elle, comme un mari ordinaire, se versait une rasade d’un flacon d’eau-de-vie déjà passablement entamé.

--Je vous en prie, Mawbray, fit la dame en levant ses yeux verts, ne buvez plus. N’oubliez pas qu’il faut être correct chez ma belle amie, tout à l’heure.

--Le diable confonde les imbéciles qui se contraignent pour une femme! Ils en sont agréablement récompensés! Peste soit de la fieffée coquette qui me fait poser à plaisir!

--Quoi! la patience vous manque au moment où vous touchez au port?

--Je n’ai pas été habitué, Dieu merci, à faire preuve d’une patience si longue.

--Vous êtes ingrat, mon cher, ou vous avez peu de mémoire. Il me semble que les tourments de l’attente ont été plus qu’adoucis pour vous. Ces murs peuvent en témoigner, et moi aussi.

--Faut-il pas vous admirer, et suis-je un de ces vieillards infirmes dont votre Académie récompense la garde-malade?

--Plût au ciel que vous fussiez un infirme! répondit madame Hémery avec un éclair dans son regard. Mon corps ne porterait pas les marques de votre humeur charmante. Mais, comme vous le dites, tout dévouement mérite sa récompense.

--Et vous avez déjà reçu la vôtre.

--_J’ai reçu_ la mienne, dites-vous? Je suis trop habituée à voir votre entendement confus au dessert pour relever cette parole, en ce moment. Mais je fais mes réserves, comme disent les avocats.

--Le diable emporte vos réserves! Que voulez-vous dire, je vous prie?

--Je ne veux rien dire ce soir. Je vois que le moment n’est pas bon. D’ailleurs, rien ne presse, car vous ne vous marierez pas demain.

--Et si je me mariais demain?

--Oh! dans ce cas, je serais bien obligée de causer affaires avec vous, et de faire valoir à vos yeux certains mérites que l’Académie méconnaîtrait, j’en ai peur.

--Dieu me damne! vous voulez me demander de l’argent? Eh bien, fit Mawbray avec un gros rire, j’avais toujours pensé que cela finirait ainsi.

--Et moi, fit-elle en croisant ses beaux bras et en s’appuyant aux coussins du divan, je ne suis pas de celles qui demandent. Je suis de celles à qui l’on offre. Ce n’est pas moi qui suis allée vous chercher, je pense?

--Par ma foi! je serais curieux de savoir ce que vous daigneriez accepter.

--Vous avez un moyen bien simple de l’apprendre.

--Eh bien, dit Mawbray d’un ton moqueur, pour reconnaître les soins et les attentions dont votre cher petit cœur m’a comblé, j’offre...

--Vous hésitez? c’est signe que vous allez commettre une bévue. Tenez, dit madame Hémery en roulant de nouveau sous ses doigts les boulettes de mie, supposons que ceci soit des perles et que je vous les vende. Il y en a quatre; elles valent cent mille francs pièce.

--Soit, en tout, quatre cent mille francs?

--Tout juste.

--Eh bien, vos perles sont trop chères. C’est tout au plus si je pourrais vous en prendre une, à ce prix-là.

--Je ne les donne pas l’une sans l’autre. Mais j’ai en magasin d’autres articles qui, peut-être, vous conviendront mieux. Que diriez-vous d’une collection d’autographes?

--Mes lettres, n’est-ce pas?

--Dame! ce ne sont pas les miennes. Vous savez que je n’écris jamais.

--Et vous les vendez...?

--Toute ma boutique est au même prix.

--Qu’elle aille au diable, et la marchande avec?

--Eh! mon cher lord, vous n’avez pas toujours été si dégoûté.

--Je le suis maintenant, à coup sûr.

--Prenez garde qu’on ne se dégoûte ailleurs. Il me semble que vos actions baissent, en ce moment, à la Bourse de la rue de Varenne.

--N’en prenez point de souci: elles remonteront.

--Eh! eh! à votre place, je n’aimerais point cet ami d’enfance, qui a sur vous l’avantage d’être brun et de ne point battre les femmes.

--Bah! un mendiant qui n’a que son nom à offrir! _Elle_ est trop ambitieuse pour hésiter, ou, du moins, pour hésiter longtemps.

--Ne vous y fiez pas. Chez nous, l’amour chasse l’ambition comme, à la fin d’un bal, l’aurore fait éteindre les bougies. Vous n’avez songé qu’à allumer les lustres. Gare au soleil!

--Vous ne me faites pas peur; je veux cette femme et je l’aurai, dit Mawbray en frappant du poing sur la table.

--Ce n’est point si sûr. On réfléchit fort, en ce moment; la balance est hésitante et, si l’on y jetait la moindre chose, ne fût-ce qu’une douzaine de lettres, vous verriez la dégringolade. Allons, mon cher; vous avez un million de livres, et vous êtes trop grand seigneur pour calculer quand il s’agit d’un caprice, même matrimonial. C’est une dépense qui ne reviendra pas souvent.

--Il faudrait achever de nous entendre, dit lord Mawbray dont le visage, passant subitement du rouge au pâle, prit une expression effrayante de colère concentrée. Vous voulez me donner à supposer que vous montreriez mes lettres?

--Je ne vois pas qui pourrait m’en empêcher, répondit madame Hémery avec un regard de défi.

Elle n’avait pas achevé ces paroles, que l’Anglais, blasphémant comme un matelot ivre, se rua sur elle, cherchant à la saisir d’un côté à l’autre de la table. Mais, sous la double influence de la fureur et de l’ivresse, il n’avait plus son aplomb ordinaire. Les deux pieds lui manquèrent et il s’abattit entraînant avec lui tout le service avec un fracas épouvantable. Une scène sans nom suivit et, pendant quelques minutes, le restaurant tout entier fut troublé par un tumulte indescriptible.

A la même heure, dans la salle commune du restaurant, une seule table était encore occupée par Vieuvicq et l’un de ses camarades dont la conversation s’était prolongée.

--Peste soit des ivrognes! dit le premier à un garçon qui commençait le rangement du soir. Il semble qu’on s’égorge, à côté. Ne pourriez-vous dire qu’on fasse moins de bruit?

Le garçon connaissait Guy depuis longtemps. Il s’assura que personne n’entendait, et répondit en baissant la voix:

--Nenni pas, monsieur! Je l’ai fait une fois, mais je ne m’y retrouverai plus. Ce particulier-là, quand vient le dessert, ne connaît plus personne. Il assommerait un bœuf d’un coup de poing.

--Ah! c’est un habitué? Je vous en fais mon compliment!

--C’est un Anglais, monsieur, un riche Anglais, qui ne boit que des vins de première marque, et sans eau. D’ailleurs, il est très honorable au règlement de ses additions, et l’on ferme les yeux sur ses excentricités. Tous ces milords ont la main un peu lourde quand ils ont bu, mais ils payent bien la casse. La maison n’a pas à se plaindre, et la petite dame non plus, faut croire, puisqu’elle revient toujours avec lui.

--Vous les voyez souvent?

--Au moins une fois par semaine; mais il paraît que le milord va se marier, et je doute qu’il amène sa légitime ici, après la noce.

--Ah! il va se marier? dit Vieuvicq frappé d’une idée subite. C’est un jeune homme?

--Et un bel homme, pour sûr; blond, la moitié de la tête de plus que monsieur et les épaules d’un hercule. Mais, tout de même, c’est moi qui ne voudrais pas être à la place de sa future!

--Donnez-moi l’addition, demanda Guy sans rien répondre.

Il paya, serra la main de son compagnon, et fit mine de regagner la rue Monge. Mais, sûr de n’être pas observé, il revint sur ses pas et se dissimula non loin de l’escalier des cabinets de la _Tour d’Argent_, en face duquel un coupé du Club attendait. Il dut rester longtemps à son poste d’observation et fut plusieurs fois sur le point de le quitter, non par défaut de patience, mais parce que la loyauté de sa nature se révoltait de tout ce qui pouvait ressembler à une indélicatesse. Certes, s’il n’eût été question que de lui-même, il ne se serait point abaissé à ce rôle d’espion. Mais il s’agissait de sauver Jeanne, peut-être!