La meilleure part

Part 7

Chapter 73,881 wordsPublic domain

--Je crois entendre ma vieille Françoise! Ne trouvez-vous pas, Jeanne, que certaines portes ne doivent se rouvrir qu’au grand large? Aimeriez-vous me voir répondre au mendiant tendant la main sur mon seuil: «Allez plus loin. Moi aussi je suis pauvre!»

--Alors, vous rougissez de la pauvreté?

--Moi? répondit-il en relevant la tête. Ah! non! Vous le savez bien! Mais ici je suis un lutteur. Là-bas, je serais un vaincu. Ai-je tort?

--Donc, c’est de l’argent que vous allez chercher en Afrique? Votre départ n’a pas d’autre cause?

--Non, fit-il en évitant les yeux de Jeanne fixés sur les siens, pas d’autre.

--Alors vous pouvez rester. Il y a pour vous quelque chose de mieux qu’une expédition si douteuse. Il y a un mariage riche.

Guy eut un léger frémissement et ne fit aucune réponse.

--Vous ne devinez pas? continua Jeanne. Vous n’entrevoyez pas de qui je veux parler?

--Vous me feriez plaisir, dit-il avec un peu d’effort, en ne me proposant pas d’énigmes de ce genre.

--Eh bien, si vous voulez épouser Louise de Champberteux, il ne tient qu’à vous.

--Ah! fit-il en soupirant, vous vous êtes chargée de me l’offrir?

--Quel mal voyez-vous à cela? Cette jeune fille vous a remarqué, elle vous aime, elle vous croit trop fier pour la demander. Je trouve la situation très honorable pour vous.

--Vous avez bien de la bonté.

--Mademoiselle de Champberteux aura deux cent mille livres de rente.

--Oui, mais je ne l’aime pas.

--Oh! mon cher, voyons! Nous ne sommes plus assez jeunes ni l’un ni l’autre pour croire que c’est un obstacle insurmontable.

--Je vous demande pardon. Je ne prétends rien en ce qui vous concerne, mais, _moi_, je suis encore assez jeune pour cela.

--Vous l’aimerez peut-être. Essayez. Rien ne vous oblige à vous décider séance tenante. J’avoue qu’elle n’est pas belle; mais...

--Je vous en prie, Jeanne, n’insistez pas. Je ne donnerai jamais à celle-là ni à une autre le droit de dire que je l’ai prise pour son argent.

La jeune femme garda un instant le silence, les yeux perdus dans le vide.

--Eh bien, soit; n’en parlons plus. Mais ce projet de départ n’est pas sérieux, Guy?

--Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Il y va de mon intérêt, de mon avenir, peut-être.

--Allons! je vous félicite de pouvoir partir ainsi, le cœur léger, sans l’ombre d’un regret. Je me sens moins forte, et vous me manquerez terriblement, je l’avoue.

--Bah! fit-il avec amertume, je vous répondrai par vos paroles de tout à l’heure: Nous ne sommes plus assez jeunes, ni vous ni moi, pour faire attention à ces choses-là.

--Guy, reprit Jeanne après un nouveau silence, et avec un changement subit dans la voix, au nom du bon vieux temps passé, je vous supplie de ne pas partir. Vous savoir en danger de mort, vous, mon meilleur, mon seul véritable ami, serait pour moi un chagrin profond, quoi que vous puissiez croire. Et, après tout, je suis le seul être qui vous rappelle tous ceux qui vous aimaient; le seul, malgré vos airs de courage, que vous regretteriez sincèrement. Est-ce vrai, ce que je dis là?

--Oui, c’est vrai, répondit-il sans la regarder. Mais, que voulez-vous! nos destinées n’ont rien de commun. Je ne puis compter que sur moi-même, tandis que votre avenir est tout tracé. Vous n’avez pas besoin de moi.

--Vous vous trompez, dit-elle, j’ai besoin de vous, car personne au monde ne connaît mieux que moi votre valeur. Vous, au contraire, me jugez sévèrement et pensez que je n’ai pas le temps de réfléchir. C’est une erreur. Je réfléchis beaucoup, surtout en ce moment où il me faut décider des choses graves. Et je suis si seule, si seule! Oh! Guy! oubliez que... que vous n’êtes pas mon frère. Venez souvent, blâmez-moi, conseillez-moi, protégez-moi. Mais ne partez pas. S’il vous plaît, Guy! ne partez pas!

Le visage caché dans ses mains, elle fondait en larmes. Guy, aussi pâle que le jour de sa blessure, s’approcha d’elle et, posant fraternellement la main sur son épaule:

--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Mais que je ne vous voie jamais verser une larme. Si vous saviez...

--Eh bien! ma nièce, cria de l’antichambre le vicomte de la Tourtelière, dont on entendait le pas, êtes-vous prête? L’heure est passée.

--Me voici, répondit Jeanne.

Mais, avant de quitter Guy, elle eut le temps de porter sa main aux lèvres du jeune homme, comme elle avait fait au Gleisker.

--Dieu vous bénisse pour ce que vous faites, ami cher! dit-elle. Au revoir. Revenez bientôt et venez souvent. Ce qu’il y a de meilleur en moi, je vous le donne.

Cinq minutes après, le vicomte et Jeanne filaient vers Meudon au trot du break.

--Vertubleu! ma nièce, disait le vieux gentilhomme, vous êtes jolie à croquer, ce matin. Je vendrais mon âme au diable pour avoir trente ans, comme tout le monde.

--Ah! mon oncle, moi, je donnerais cher pour que certains eussent des cheveux blancs, comme vous.

Rentré chez lui, Guy écrivit à son chef:

«J’ai réfléchi et je reste. Puissé-je ne jamais m’en repentir!»

XVII

Quand il s’agit des femmes, les moindres circonstances jouent un grand rôle dans les événements. Pendant la scène qui précède, Jeanne avait éprouvé une émotion que jamais, jusqu’alors, aucun homme ne lui avait fait ressentir. Qui sait jusqu’où, en présence d’un amour aussi rare, son cœur aurait pu l’entraîner si Vieuvicq l’avait trouvée dans un autre moment et sous un autre costume. Mais le moyen d’être sentimentale avec un chapeau d’homme sur la tête et des knickerbockers aux jambes!

D’ailleurs, l’arrivée du vicomte de la Tourtelière avait interrompu forcément un entretien qui avait pris une tournure inattendue. Puis la fièvre de la chasse, les coups de fusil, les émotions ressenties à la vue du faisan qui tombe en rebondissant sur le sol, avaient fait oublier à Jeanne l’attendrissement qui s’était emparé d’elle.

Et cependant, quand elle se retrouva seule, les souvenirs du matin lui revinrent, et ce ne fut pas à lord Mawbray qu’elle songea le plus en s’endormant, ce soir-là. Au fond, elle se trouvait heureuse. Il ne tenait qu’à elle de se marier selon son ambition; elle était aimée selon son cœur; elle croyait encore n’aimer personne.

Le lendemain et les jours suivants, l’agitation de sa vie reprit possession d’elle. Deux fois Guy était venu sans la rencontrer. Un jour, elle lui écrivit:

«Venez déjeuner demain; c’est le seul moyen de nous voir. Arrivez une demi-heure d’avance. Je veux causer avec vous.»

A onze heures et demie, il la trouva exécutant une valse sous la surveillance et avec le concours d’un professeur qui, tout en faisant la basse, lui racontait des histoires apparemment fort amusantes.

--Asseyez-vous et écoutez-moi, lui cria-t-elle sans s’interrompre. N’est-ce pas que je joue bien?

--Oh! fit-il, vous avez encore à gagner pour être une virtuose. Mais vous avez accompli des progrès sensibles depuis la dernière fois que je vous ai entendue.

--J’avais sept ans alors, si je ne me trompe.

--Oui, et nous exécutions à quatre mains _le Carnaval de Venise_. J’en ai mal aux oreilles rien que d’y penser. Il y avait un certain _si bécarre_ qui nous a donné bien du mal et m’a dégoûté pour jamais de Venise et du carnaval.

--Eh! monsieur, fit le pianiste, que diriez-vous donc à ma place? quand j’étais plus jeune, j’ai gagné ma vie, pendant deux ans, comme accompagnateur d’un grand violoniste qui ne jouait pas autre chose dans ses tournées, et qu’on bissait régulièrement.

La leçon s’acheva de la sorte; midi sonna; le professeur fut retenu à déjeuner avec Vieuvicq et madame de Rambure.

La première côtelette à peine finie, on vint avertir Jeanne que sa couturière était dans l’antichambre.

--Pardon, dit-elle en se levant, mais Caroline est une grande dame qui n’attend pas. Si je la laisse partir, il me faudra aller chez elle.

On approchait du dessert quand la jeune femme reprit sa place. Vers le café, on lui remit une carte.

--Ah! quel bonheur! c’est d’Avricourt, s’écria-t-elle. Nous sommes en marché pour une jument. Je vais le rejoindre au salon. Finissez sans moi. Je ne prends jamais de café.

Au sortir de table, le musicien fut appelé par l’heure vers d’autres élèves. Madame de Rambure se retira chez elle. D’Avricourt, qui semblait établi pour longtemps, racontait à mots couverts des histoires qui produisaient sur Guy l’impression énervante d’une langue inconnue.

Comme deux heures sonnaient, Jeanne se leva avec les marques d’un étonnement profond.

--Déjà si tard! je devrais être habillée. On vient me prendre pour aller à l’Hôtel des ventes.

D’Avricourt, habitué à ces congés subits, s’arrêta court au milieu de ses commérages, et s’esquiva après un mouvement de tête semblable au salut involontaire des jeunes soldats quand sifflent les premières balles.

--Je suis sûre que vous êtes mécontent? demanda Jeanne en tendant la main à Vieuvicq.

--Moi? Allons donc! Est-ce que j’en ai l’air?

--Oh! tout à fait. Cher Guy, pourquoi les journées sont-elles si courtes? Et pourtant je me lève à sept heures. Comment faut-il faire, dites?

--Dame! essayez de vous lever à cinq.

--J’y ai bien pensé. Mais je ne pourrais pas garder de femme de chambre.

--Et vous pouvez garder des amis?

--Pour qui dites-vous cela? pour vous?

--Oh! Jeanne, vous savez bien que non.

--Alors vous ne m’en voulez pas?

--Non. Je ne vous en voudrai jamais.

--Eh bien, promettez-moi une chose. Je viens d’acheter une ravissante jument. Je veux vous la montrer.

--Avec plaisir; cependant je dois vous avouer que je me connais mieux en locomotives qu’en juments.

--C’est possible; mais vous vous connaissez peut-être en amazones, et il y en aura, sur _Froufrou_, une que vous serez bien aise de voir.

--Êtes-vous bien certaine que ce n’est pas l’amazone qui s’appelle _Froufrou_?

--Méchant homme! c’est le nom d’une poitrinaire folle.

--Alors il ne vous convient pas. Vous n’êtes pas poitrinaire, Dieu merci!

--De mieux en mieux; mais je n’ai pas le temps de me fâcher. Au revoir, Guy! Demain matin, à neuf heures, porte du Bois. Je vous promets une longue station.

--Pourvu que la couturière ne vienne pas nous déranger!

Il serra la main de Jeanne et se retira. Comme il traversait l’antichambre, un ouragan de satin, de velours et de plumes s’y engouffrait par la porte opposée. Une voix se fit entendre:

--Ma chérie, nous serons en retard!

Au bas de l’escalier, Guy salua un petit homme qui montait tranquillement.

C’était le marquis de Monguilhem.

Le lendemain, à neuf heures, Vieuvicq était à la grille du Bois, tâchant de deviner, parmi les nombreuses amazones qui descendaient l’avenue, celle qu’il était venu chercher.

Bientôt, il la reconnut de loin aux favoris blancs de son écuyer d’honneur. Elle arrêta _Froufrou_ et tendit la main au jeune homme. Autour du mince poignet, un bracelet singulier, fait de cuir avec une boucle et un ardillon d’or, attira les yeux de Guy.

--Tiens! vous portez un collier de chien? fit-il en riant.

--Mais oui. C’est ainsi que cela se nomme.

--Ah! me voilà tranquille. On saura où vous ramener si vous vous perdez dans Paris. Vous êtes si souvent dehors.

--On ne saura rien du tout. Le collier, Dieu merci! ne porte pas de nom. Mais regardez-moi. Vous êtes ici pour cela.

Il la regarda. De son col et de son plastron blanc jusqu’au cuir de la selle, Jeanne était moulée dans le tricot lâche du corsage et de la jupe de son costume. On eût dit un maillot de théâtre, sauf que le tissu était de grosse laine et qu’il n’était pas rose, mais bleu foncé. A part cette différence, l’indiscrétion était la même. Une femme devait être _parfaite_ pour affronter ces révélations. Ce jour-là, Guy connut ce que les habitués du Bois savaient depuis longtemps: à savoir, que Jeanne était parfaite. Le buste large, à l’épanouissement hardi mais harmonieux, les épaules gracieusement tombantes, les bras au dessin superbe, la taille fine et ronde, l’évasement audacieux des hanches, il vit tout cela. Il eût mieux aimé le voir moins.

--N’est-ce pas, fit-elle, que mon amazone va bien?

--Oh! quant à aller bien...! On dirait qu’elle a poussé sur vous, comme la mousse croît sur les arbres. Elle peut servir d’emblème à la fidélité, sinon à la discrétion.

--Mon cher, l’impératrice Élisabeth porte les pareilles.

--Ma foi! on ne dira pas que ses sujets l’aiment sans la connaître.

--Guy, comme vous êtes sévère pour moi!

--Mais... il me semble que c’est convenu.

--Vous ne me faites jamais de compliments.

--Ces choses-là ne rentrent pas dans mon service.

--Enfin... vous me trouvez un peu jolie?

--Oh! un peu! voilà un adverbe que je n’ai jamais pu sentir.

--Alors, je le supprime. Adieu, Guy.

--Adieu, _Froufrou_.

Elle partit au galop de chasse et fut bientôt loin; mais pas assez pour qu’il ne pût voir un cavalier qui semblait l’attendre prendre son _canter_ à côté d’elle.

Ce cavalier était lord Mawbray.

--Quand je veux oublier la réalité, se disait Vieuvicq en descendant du chemin de fer de Ceinture, l’inexorable logique des faits y met bon ordre. Mais je ne puis ni me plaindre ni blâmer personne. J’ai su à quoi je m’engageais en restant.

Il avait, pour se soutenir et se distraire, le remède béni du travail. Cependant, malgré tout, sa santé s’altérait; car, indépendamment de ses luttes intérieures, la vie double qu’il menait l’épuisait physiquement.

Jeanne le traitait non seulement comme un conseiller sûr, mais comme un ami préféré qu’elle désirait avoir près d’elle. Il était devenu presque mondain. Très accueilli, pour lui-même autant que pour son nom, il aurait pu, s’il n’avait eu mieux à faire, devenir, au Faubourg, l’homme à la mode de la saison. Mais, quand il avait passé la nuit au bal, il lui fallait être au travail le lendemain, à l’heure accoutumée.

Et que de fois il rentrait chez lui sans avoir été dédommagé de cette fatigue, n’ayant eu de Jeanne qu’un serrement de main et cette question qu’elle ne manquait jamais de lui faire:

--Comment me trouvez-vous, ce soir?

Il ne dansait pas, par goût; ne jouait pas, pour cause. Son seul plaisir était ses conversations avec les hommes sérieux qu’il rencontrait, et qu’il laissait toujours enchantés de lui. Il ne recherchait pas les femmes, sans les fuir. D’ailleurs, presque toujours,--il ne le remarquait pas lui-même,--ses entretiens avec elles étaient interrompus par Jeanne, quand l’interlocuteur féminin méritait quelque attention.

Elle avait, pour lui, des alternatives d’une indifférence inouïe et d’une tendresse de sœur qu’il redoutait plus encore, parce qu’elle détrempait son courage.

Un soir, à un bal d’ambassade, elle entendit un célèbre médecin dire à madame de Rambure, qui, comme toujours, accompagnait sa belle-fille:

--Vous devriez bien persuader ce jeune homme, si vous vous intéressez de lui, à ne pas courir les salons avec cette mauvaise toux? Il se tue, ce pauvre garçon!

Jeanne quitta le bras de lord Mawbray, qui la promenait, s’approcha de Guy, le força de partir à l’instant et de prendre son coupé pour retourner rue Monge.

Quand il fut installé dans la voiture, douillettement blotti dans les fourrures pleines du parfum qu’il connaissait, il sentit son cœur se fondre à cette tiédeur amollissante. Et, rentré dans sa petite chambre, prévoyant la désespérante épreuve de l’insomnie qui allait le tenailler sur son lit:

--Hélas! gémit-il. J’étais mieux dans ce bruit où je la voyais sans penser, que dans ce silence où je pense sans la voir.

XVIII

Jeanne s’était chargée de faire entendre à Louise de Champberteux qu’il ne fallait pas songer à Vieuvicq. Au fond, elle aimait cette jeune fille. Elle fit de son mieux pour déguiser autant que possible l’amertume d’un refus à peine vraisemblable.

--Décidément, je suis bien laide, dit en souriant tristement la pauvre Louise. Cependant, il me semble qu’il pourrait s’habituer à ma figure.

--C’est à vos millions qu’il ne pourrait pas s’habituer. M. de Vieuvicq est un être à part.

Jeanne disait ces mots avec orgueil, comme si elle eût parlé d’un frère.

--Je joue de malheur, reprit Louise. Avec tout autre, ma fortune n’aurait pas été l’obstacle. Ah! j’avais bon goût, ajouta-t-elle les paupières humides.

--Louise, ma chère! ne vous désolez pas encore; attendez. Il n’y a rien de définitif. Je reparlerai à M. de Vieuvicq.

De temps en temps, depuis lors, mademoiselle de Champberteux interrogeait timidement son amie.

--Lui avez-vous reparlé?

--Oui. Il répond toujours la même chose.

C’était un gros mensonge. Jeanne avait parlé une fois et n’avait pas envie de recommencer.

Un jour, comme elle venait de mentir encore, Louise dit en la regardant en face:

--Je sais pourquoi il ne veut pas de moi. Ce n’est pas parce qu’il me trouve trop riche.

--Pourquoi donc, alors?

--C’est parce qu’il se meurt d’amour pour vous.

--Vous êtes folle, ma chère!

--Je ne suis pas folle, c’est vous qui êtes aveugle. Mais non, vous ne l’êtes pas. Vos yeux sont aussi bons que les miens, vous ne me ferez pas accroire que je vous apprends rien.

--Je vous répète que vous êtes folle. D’ailleurs, pourquoi serait-il moins fier quand il s’agit de moi? Je suis presque aussi riche que vous.

--Oh! il ne vous épousera pas non plus. Au reste, ajouta Louise,--et elle eut pour son amie un regard étrangement sévère,--vous ne voudriez pas de lui. Vous êtes une femme pratique, vous.

Bientôt, autour de Jeanne, l’amour de Guy ne fut plus un mystère pour personne, quoiqu’il affectât toujours de la traiter en tuteur plutôt qu’en amoureux. Mais tout le monde pensait--car on les connaissait l’un et l’autre--que lui ne parlerait pas et que, s’il parlait, elle ne voudrait pas de lui, en femme pratique, comme avait dit Louise.

Mawbray, lui-même, n’éprouvait aucune inquiétude de l’intimité du jeune ingénieur avec la belle veuve. Même il affectait de traiter Vieuvicq avec plus de considération qu’aucun des hôtes habituels du salon de madame de Rambure.

--Cet homme-là, disait Javerlhac, joue ici le même jeu que les républicains avec le Maréchal. Il ne dort que d’un œil; mais il sait que les honnêtes gens ne réussissent pas les coups d’État.

Madame Hémery, depuis quelque temps, regardait beaucoup Vieuvicq, surtout quand lord Mawbray n’était pas là. C’était une blonde, aux yeux verdâtres, étrangement beaux, dont le regard pouvait inspirer beaucoup de choses, mais pas la confiance. L’aspect de cette jolie personne inquiétait, sans qu’on pût dire pourquoi, et causait une curiosité fatigante, comme ces points d’interrogation gigantesques dont certains auteurs de feuilletons mystérieux couvrent les murs de Paris.

Monsieur Hémery, de son vivant auditeur au Conseil d’État, avait été l’ami intime du mari de Jeanne, et celle-ci se souvenait vaguement d’avoir rencontré le jeune couple, durant les semaines qui avaient précédé son mariage. Un certain après-midi--elle était veuve depuis un mois à peine,--le petit salon où elle se tenait avec sa belle-mère s’était vu envahir par un nuage sombre de crêpe et d’étamine, qui acheva de remplir l’étroite pièce d’un brouillard noir. On se serait cru au palais du Pharaon alors que les _ténèbres palpables_, étendues par la baguette de Moïse, y jetaient le désordre.

Confondues en un groupe désolé, les trois femmes se tenaient embrassées. Madame Hémery sanglotait bruyamment; madame de Rambure, dont les larmes étaient toujours prêtes à couler, gémissait en sourdine. Jeanne, aveuglée, étouffée et surtout étonnée, cherchait à se soustraire à l’asphyxie.

Elle finit par comprendre que le corps étranger qui gênait sa respiration était celui de l’épouse inconsolable de l’auditeur au Conseil d’État. Infortunée! seule ici-bas, à trente ans, dans une position difficile, où serait-elle venue chercher des consolations sinon près de la mère et de la veuve du meilleur ami d’Alfred? Et les exclamations douloureuses de retentir de plus belle.

Madame de Rambure était un cœur d’or, et, du reste, la compagne d’Alfred semblait si peu se soucier de l’heure, qu’il devint nécessaire de l’engager à revenir. C’est la façon la plus polie de faire sentir aux gens qu’ils doivent s’en aller. Elle revint souvent. D’abord les consolations lui suffirent; puis elle demanda des conseils, et la mère «du meilleur ami d’Alfred» lui en donna charitablement. Mais sa main droite aurait pu dire ce que coûtaient les conseils donnés par sa main gauche.

Le salon de la rue de Varenne ouvert de nouveau, madame Hémery y choisit un petit coin, qu’elle occupait avec des airs discrets et des toilettes effacées de dame de compagnie. Peu à peu, la jeune veuve prit de l’assurance et fit voir de jolies robes. On découvrit qu’elle était belle, et, si quelques-uns lui firent part de leur découverte, elle parut ne pas leur en vouloir, mais rien de plus. Bientôt, d’autres salons s’entrebâillèrent devant elle; puis elle en eut un, un tout petit, dans un modeste appartement de veuve sans fortune. Mais c’était une femme de tête et d’économie, de ces personnes qui font quelque chose avec rien. Aussi, ce qu’elle appelait son pied-à-terre à peine meublé devint un nid délicieux, où les fauteuils bien rembourrés ne manquaient pas, ni les tapis épais, ni les lourdes portières. On se mit à raconter quelques histoires sur elle, des histoires en l’air, juste ce qu’il fallait pour la rendre intéressante. D’ailleurs, chaque jeudi soir, on la trouvait à l’hôtel Rambure, et tout le monde savait qu’on n’entrait là qu’en montrant patte blanche.

Un instant, lord Mawbray avait semblé faire quelque attention à elle. Mais ç’avait été l’affaire de quelques jours. Maintenant, il la saluait avec sa grave politesse britannique, comme l’amie de la maison, et c’était tout; le lord n’avait d’yeux que pour Jeanne. Il avait commencé son rôle d’homme converti.

Et cependant, les semaines s’écoulaient sans que Jeanne se décidât à dire oui. Personne ne savait ce qui se passait en elle; car Vieuvicq seul avait sa confiance. Mais--pour des motifs qu’elle ne dévoilait pas--jamais, entre eux, il n’était question de mariage.

XIX

Ce fut vers ce temps-là qu’un incident surgit, dans l’existence du jeune ingénieur, qui devait la changer tout entière.

Un soir, la nuit presque tombée, il revenait d’inspecter un travail dont il était chargé. L’œil et l’oreille aux aguets, pour se garer des trains en marche et des manœuvres des machines, il traversait l’immense réseau de voies qui s’étend non loin des fortifications, sur le territoire de l’ancienne commune d’Ivry.

Soudain, en arrivant à l’un des embranchements les plus fréquentés, ses pieds s’embarrassèrent dans une corde de la grosseur du doigt, tendue à six pouces du sol et que l’obscurité l’empêchait de voir. Il tomba sur les genoux et sur les mains, sans se faire de mal, heureusement, mais non sans pousser une exclamation de colère. Au bruit, un vieil aiguilleur sortit de sa guérite vitrée et l’aida à se relever, sans savoir d’abord à qui il en avait. Mais, au bout d’un instant, il reconnut Vieuvicq.

--Oh! monsieur l’inspecteur! s’écria-t-il en ôtant précipitamment sa casquette, d’un air terrifié.

--Imbécile! exclama le jeune homme. C’est vous qui vous amusez à tendre des pièges devant votre poste, au risque de faire estropier quelqu’un.

--Je vous demande bien des fois pardon, monsieur l’inspecteur. Ce n’est pas un piège et je n’avais pas cru mal faire.

--Mais enfin, qu’est-ce que cette ficelle? demanda Guy habitué par ses fonctions à se rendre compte des moindres détails. Il y a là un mystère que je veux savoir.

--Ah! pauvre homme que je suis! moi qui n’ai jamais eu un mot de blâme! on croit faire pour le bien d’un chacun, et il se trouve qu’on a fauté. Tout de même, pour sûr, s’il m’arrive de la peine, ce ne sera pas juste.

--Pas tant de paroles. Qu’est-ce que cette corde fait là?

--Je ne savais pas que c’était défendu, monsieur l’inspecteur. Si j’avais su...

--Voyons! voulez-vous répondre, oui ou non? faut-il que je prenne d’autres moyens?