La meilleure part

Part 6

Chapter 63,899 wordsPublic domain

--Toujours. Elle appartient à la nouvelle école qui achève de perdre la société française et qu’on peut désigner sous ce titre: _les femmes qui n’ont pas le temps_. Madame de Monguilhem reçoit chez elle, va chez les autres, fait de la musique, de la sculpture, monte à cheval, suit les cours de Caro, vend et quête pour les pauvres, soigne sa maison, élève ses enfants et va tous les soirs au théâtre.

Comme Vieuvicq levait les bras au ciel d’un air accablé:

--Mon Dieu! c’est un type que vous rencontrez souvent, si vous allez dans le monde. La charmante femme chez qui nous sommes fait la paire avec son amie, ou à peu près. Seulement elle a remplacé les enfants par le goût des collections, et la sculpture par la chasse à tir. En somme, le travail développé, comme nous disons, nous autres, est le même. Un fort de la halle n’y résisterait pas.

--Mais quel plaisir ces femmes trouvent-elles à cette existence de moyeu de roue?

--Beaucoup sont heureuses de n’avoir pas le temps de penser. D’autres--et c’est le cas de notre amie--préféreraient, au fond, une vie plus conforme à celle des femmes de l’autre génération. Mais elles font comme tout le monde. Cela dit tout pour elles, bien qu’elles jurent du contraire. J’ai souvent pensé que, si nos grand’mères allaient à l’échafaud avec cet héroïsme superbe, c’est en partie parce que leurs parents et amis en avaient fait autant la veille.

--Alors, à quoi servent les salons aujourd’hui?

--Ils jouent dans nos demeures le même rôle que la salle d’attente dans les gares. Ce sont des pièces munies de sièges et pourvues d’une pendule remise à l’heure tous les matins. Mais il y a encore des exceptions, Dieu merci! Le lieu où nous sommes en est la preuve. On y cause encore à peu près.

--Grand-père, dit une voix près d’eux, il est onze heures.

--C’est bien, ma petite Louise, je t’obéis. Auparavant, laisse-moi te présenter le comte de Vieuvicq, un savant, bien qu’il n’en ait pas la triste mine.

--Oh! mademoiselle, répondit Guy après avoir salué la jeune fille, M. de Champberteux veut rire. D’ailleurs, il est là pour montrer qu’on peut avoir, en même temps, beaucoup de savoir et le meilleur visage du monde.

--Et vous, monsieur, répliqua Louise avec un rayon d’enthousiasme dans les yeux, vous avez continué sur le pont de Vieuvicq les souvenirs de famille du pont de Taillebourg.

Elle salua, comme elle eût salué un chevalier sous son armure, et se retira au bras de son grand’père.

--Ma foi! pensa Guy, je ne m’attendais pas à être si bien harangué ce soir. Comment ce vieux bourgeois a-t-il produit cette tête romanesque et où diable cette petite a-t-elle appris mon histoire?

Madame de Rambure, que Louise n’avait pas quittée ce soir-là, aurait pu le lui dire.

XIV

Mademoiselle Desjars de Champberteux avait trop vécu avec son grand’père pour n’être pas un esprit sérieux, réfléchi et logique. Elle avait trop vécu seule--ses parents avaient été enlevés de bonne heure--pour n’être pas un cœur romanesque et exalté.

Elle était moins que jolie, et c’était, pour elle, une souffrance de chaque jour, non pas à cause des succès dont elle était privée par sa figure, mais elle désespérait d’être jamais aimée. Elle se disait avec amertume que sa fortune énorme pouvait mettre un prince à ses pieds, mais ne pouvait lui gagner cette tendresse passionnée dont la caresse était son rêve. Aussi, bien qu’elle fût sur ses vingt ans et que les prétendants fussent nombreux, il n’était question d’aucun mariage pour elle.

Dieu sait, cependant, si les jeunes célibataires sans fortune possèdent une habileté scélérate à feindre des sentiments dont leur cœur est fort éloigné. Plus d’un, sachant à qui il avait affaire, s’était appliqué, avec l’énergie du désespoir, à jouer le rôle d’amoureux sincère. Mais, comme on leur imposait un long stage, ils finissaient tôt ou tard par se trahir, pareils à ces faux aveugles qui ne peuvent se retenir d’ouvrir un œil quand l’aumône des âmes charitables se fait trop attendre.

Ainsi Louise de Champberteux, avec des millions, un cœur d’or, une intelligence remarquable, prenait le chemin de rester longtemps fille.

En attendant qu’elle eût un homme à aimer.--si jamais ce jour devait venir,--elle s’était prise, pour Jeanne, de cette admiration naïve et passionnée que les êtres bons et simples accordent sans jalousie à ceux qu’ils reconnaissent supérieurs. Elle passait de longues minutes à contempler la jeune femme avec une ferveur recueillie. Malheur à ceux qui discutaient, en sa présence, le goût, l’intelligence, la personne ou seulement la couleur d’un des rubans de sa belle amie!

--Ah! si je lui ressemblais, comme je serais aimée! se disait-elle souvent.

Ce soir-là, en quittant le salon de Jeanne, elle pensait:

--Si je lui ressemblais, M. de Vieuvicq m’aimerait peut-être!

Elle croyait emporter son secret. Mais Javerlhac, dont les yeux de fouine voyaient tout--et qui ne lui pardonnait pas de l’avoir refusé--dit tout bas à madame Hémery, en lui désignant du regard mademoiselle de Champberteux qui passait la porte:

--Si le beau monsieur qu’on vous a présenté ce soir n’est pas un maladroit, je crois que celle-là pourra enfin commander sa couronne d’oranger.

Et la dame interpellée, dont les yeux, pour être fort beaux, n’en passaient pas pour être moins bons, répondit:

--Bah! mon cher. Vous n’y êtes pas. A la couronne d’oranger, ce héros de roman m’a tout l’air de préférer celle d’églantine.

C’était la fleur que Jeanne portait dans les cheveux.

--Possible, dit Javerlhac en montrant la porte qui venait de s’ouvrir; mais voici un amateur plus sérieux.

Lord Mawbray faisait son entrée avec cette correction irréprochable, bien qu’un peu froide des gens de haute éducation de son pays. C’était un homme de vingt-huit ans, aux proportions trop athlétiques, peut-être, pour nos goûts parisiens. Il rappelait, par la disposition de sa barbe et de sa chevelure, le visage du prince que les Anglais copient volontiers, de même que leurs filles et leurs femmes nourrissent, en général, la louable ambition de ressembler à la princesse de Galles.

Mawbray était beau; il était fort riche; ses équipages étaient les mieux tenus de Paris; il était l’homme à la mode du moment et, le jour où il aurait assez de la France, il n’avait qu’à faire une traversée d’une heure vingt minutes sur son yacht pour être l’un des grands seigneurs d’Angleterre. Tous ceux qui le connaissaient savaient pourquoi, depuis l’hiver précédent, il était assidu dans le salon de la rue de Varenne. Et tous ceux qui connaissaient Jeanne étaient parfaitement convaincus que si elle devenait lady Mawbray, ce serait un peu pour les millions du lord et pour ses chevaux, mais beaucoup pour la couronne de pairesse qui la coifferait si bien aux _drawing-rooms_ de Windsor et de Sandringham.

--Je vous ai vu ce matin au bois, lui dit-elle, avec vos amours de poneys. Quelles adorables bêtes, et comme vous les menez! Il n’y a qu’en Angleterre que l’on peut trouver une main comme la vôtre.

--Oh! mes poneys se mènent tout seuls. Vous me donnez un mérite qui leur appartient. Si vous voulez me permettre de les arrêter un jour à votre porte, vous leur ferez l’honneur de prendre les rênes, et vous verrez qu’ils vous obéiront encore mieux qu’à moi.

--Je veux d’abord, comme c’est convenu, mener votre mail autour du lac, un matin, de bonne heure. N’est-ce pas, cher oncle? dit-elle en s’adressant au vicomte de la Tourtelière, son écuyer cavalcadeur, qui faisait un whist tout près de là.

--Mais certainement, ma nièce, répondit le vieux gentilhomme, tout à son jeu et dans l’ignorance la plus complète de ce qu’on lui demandait.

--Qu’avez-vous fait cet automne? reprit Jeanne en s’adressant à Mawbray.

--Toujours la même chose. Un peu de _cruising_ sur la _Pearl_ qui vous a vainement attendue; un peu de Brighton; un peu de chasse aux grouses en Écosse.

--Avec le prince?

--Oui; j’ai même passé quelques jours à Sandringham; mais je suis en disgrâce auprès de la princesse. Dieu sait si l’on me reverra jamais à la résidence!

--Qu’avez-vous donc fait, mon Dieu?

--Oh! rien. Seulement notre future reine déteste les vieux garçons. «Vous ne rentrerez ici, m’a-t-elle dit, que si vous êtes accompagné d’une jolie lady Mawbray.»

Le regard qui accompagnait ces paroles en disait long.

Jamais il n’avait fait, du moins en public, une allusion aussi formelle à ses espérances. Jeanne rougit un peu. Quelques habitués du salon se regardèrent. Madame de Rambure étouffa un soupir. Guy devint très pâle.

Dans les yeux verts de madame Hémery un éclair fugitif avait brillé.

--Si j’étais à la place de l’Anglais, dit Javerlhac à Rochetorte, je mettrais mes affaires en règle avec cette petite femme-là. Elle lui jouera un mauvais tour.

--Bah! fit le marquis, vous croyez à cette histoire-là, vous aussi?

--Je parierais cent louis contre cent sous que Mawbray est l’amant de cette blondine. Et cependant personne ne les a jamais vus ensemble hors de ce salon. Mais on ne se figure pas jusqu’à quel point les Anglais sont habiles dans l’art de dissimuler leurs vices.

--Mais il est amoureux fou de la jeune Rambure?

--Oh! amoureux!... à sa manière. Il donnerait un million pour l’avoir et, comme cela ne suffit pas, il n’attend que l’heure de lui donner son nom. Seulement il n’est pas homme à se nourrir provisoirement de rêves et surtout d’eau fraîche.

--Cependant, il semble tout à fait rangé maintenant.

--C’est sa tactique. Il se pose en converti par la grâce de la belle Jeanne. Au cercle, il ne touche plus une carte ni un flacon d’eau-de-vie. Il fait un détour pour ne plus passer sous les fenêtres du café _Anglais_. C’est une vraie demoiselle. Mais il doit y avoir à cette innocence un envers curieux. Et, si le mariage se fait, ce que je ne souhaite pas à la jeune femme, la pauvre créature en verra de grises.

--Vous n’aimez pas lord Mawbray?

--Je n’aime pas les étrangers en général. Nous avons pour eux, en France, une admiration qui est une de nos stupidités. Tenez, regardez-les, et dites-moi si elle ferait plus de mines à un prince du sang.

Au même instant, Guy, dont personne ne s’occupait plus, quittait le salon sans que Jeanne eût pris garde à sa sortie.

XV

Huit jours s’étaient passés depuis cette soirée que Vieuvicq, dans ses longues conversations avec lui-même, appelait tristement ses débuts dans le monde. Il avait travaillé beaucoup et réfléchi encore davantage, ne sortant de chez lui que pour son service. Il était de ces natures où le sentiment parle trop haut pour que la distraction extérieure essaye même de couvrir sa voix.

Chaque matin, sur son front, la ride qui le coupait verticalement paraissait plus profonde. Enfin, sa décision fut prise et, à l’heure où il le savait libre, il se fit annoncer chez le directeur de sa compagnie, resté plus que jamais son ami.

--Eh bien, jeune homme, lui dit le bienveillant personnage, on ne vous aperçoit plus. Si je ne voyais, chaque jour, votre signature sur vos rapports, je vous croirais malade, mort ou passé à l’étranger.

--Je ne suis ni mort ni malade, mon cher directeur; mais c’est justement le projet de quitter la France qui m’amène chez vous.

--Quitter la France! corne de bœuf! on vous fait donc un pont d’or quelque part?

--Oh! tout au plus une petite passerelle. Le gouvernement m’offre vingt mille francs pour construire les chemins de fer du Sénégal.

--Je croyais que vous aviez refusé?

--J’avais refusé il y a deux mois; mais on revient à la charge et, si vous m’en laissez la liberté,--car je ne ferai rien malgré vous,--je suis décidé à partir.

--Eh! parbleu! comment puis-je vous empêcher d’accepter vingt mille francs, quand je ne vous en donne que le quart. Seulement, réfléchissez bien. La construction de votre ligne ne durera pas toujours et, quand vous reviendrez ici, vous aurez perdu votre place. Si vous voulez gagner de l’argent, ce dont je suis loin de vous blâmer, que ne tirez-vous parti de vos brevets sur l’économie du chauffage dans les machines? Il y a peut-être une fortune, là!

--Oui, avec des capitaux, que je n’ai pas.

--Cherchez-les.

--Oh! çà, mon cher directeur, c’est au-dessus de mes moyens. Aller tirer les gens par la manche en leur offrant, en retour de leurs écus, des papiers bleus ou jaunes couverts d’emblèmes, c’est une chose que je ne saurais pas faire. Vice d’éducation première, sans doute.

--Diable! mon cher comte, je connais de vos pareils qui se tirent joliment bien de cet emploi, pourtant.

--Chacun son goût; moi, j’aimerais mieux redevenir chauffeur. Mes pareils, comme vous dites, ont une place assignée dans la société. S’ils ne peuvent la remplir, ils doivent passer la main et disparaître. Il vaut mieux être le premier sur une locomotive que le vingt-cinquième dans son monde.

--Vous êtes trop modeste, jeune homme, et, le jour où il vous plaira d’aller dans votre monde...

--Eh! j’y suis allé, et plût au ciel que je n’y eusse jamais mis le pied! Voyons, c’est entendu, n’est-ce pas? je puis partir?

--Mon cher, il est inutile de prolonger cette conversation. Je vois que vous avez une désillusion, un découragement. Ce n’est pas à moi à provoquer vos confidences. Réfléchissez pendant huit jours. Si vous persistez, revenez me voir; voire congé sera signé séance tenante.

L’après-midi de ce même jour, à l’issue du conseil d’administration, le directeur annonça à ses collègues que la compagnie allait sans doute perdre un de ses meilleurs auxiliaires, M. de Vieuvicq.

--Vieuvicq! s’écria le baron de Champberteux. Mais je le connais. Où donc s’en va-t-il? et pourquoi?

--Je sais qu’il va au Sénégal. Quant au vrai pourquoi, je ne puis rien dire. C’est un garçon très courageux, à coup sûr. Mais, malgré tout, quand on est sorti d’où il sort, il est dur de végéter dans un bureau. Un autre, avec ce qu’il sait, ferait sa fortune. Malheureusement, il n’est pas homme à battre le pavé pour recruter des commanditaires. Il n’est pas de son temps.

En rentrant chez lui, le baron dit à sa petite fille:

--Te souviens-tu de ce grand jeune homme que je t’ai présenté l’autre jour à l’hôtel Rambure?

--Oui, dit Louise, qui s’en souvenait beaucoup plus que ne le supposait son grand-père, M. de Vieuvicq.

--Eh bien, il part pour le Sénégal.

--Oh! mon Dieu! s’écria la jeune fille, dont cette parole brisait tous les rêves. Que va-t-il faire là?

--Il va tenter la chance. Ce n’est pas en restant ici qu’il fera fortune. Et cependant, peut-être, si je l’avais vu... Avec cent mille francs, seulement, pour les essais...

--Oh! grand-père, écrivez-lui! Ce serait tellement dommage de laisser... échapper cette affaire.

--Peut-être, après tout. Mais je ne t’aurais jamais crue si âpre au gain. Tu es un Laffitte en jupons. Eh bien, soit. Je vais lui écrire, à cet inventeur trop timide.

Le lendemain, Guy sonnait à la porte de M. de Champberteux. Le baron n’était pas rentré. Par hasard,--on connaît ces hasards-là,--sa petite-fille traversait l’antichambre. Vieuvicq la salua.

--Monsieur votre grand-père désire me voir, dit-il, et je suis venu, sans doute, plus tôt qu’il ne s’y attendait.

--Il ne saurait tarder à rentrer, monsieur. Si vous pouvez disposer de quelques minutes...

Le jeune homme s’inclina et suivit Louise au salon. Ils s’assirent, lui, cherchant un sujet de conversation, elle, un peu émue, bien qu’elle ne fût ni gauche ni timide, à la pensée d’avoir à elle toute seule, durant quelques minutes, celui qui occupait toutes ses pensées.

--Il paraît, monsieur, dit-elle en cherchant à prendre un ton indifférent, que vous allez faire un grand voyage?

--Mademoiselle, fit-il très étonné, je me demande comment vous pouvez savoir...

--Oh! pardon! je ne croyais pas être indiscrète. C’est mon grand-père qui en parlait hier. Il ajoutait qu’au lieu d’aller si loin vous pouviez... avec les conseils de quelques amis...

Elle se tut, n’osant parler d’argent à ce grand seigneur qui la tenait sous son regard.

--Monsieur votre grand-père est très bon, dit Vieuvicq, et vous aussi, mademoiselle, je le vois. Ce n’est pas seulement ses conseils que M. de Champberteux songe à m’offrir. Mais les spéculations m’effrayent, surtout quand elles roulent sur l’argent des autres. Voilà pourquoi je préfère aller en Afrique, où je n’expose que moi.

--Vos amis trouveront que c’est déjà beaucoup.

--Je n’ai pas d’amis, mademoiselle.

--Cependant, il y a une femme que j’aime de tout mon cœur et qui parle de vous avec une affection très grande.

--Ah! vraiment? fit le jeune homme dont la physionomie changea soudain. Que Dieu l’en récompense! Mais vous devez savoir, si vous la connaissez bien, qu’elle n’aura pas le temps de s’apercevoir beaucoup de mon absence.

--Il est vrai qu’elle mène une vie agitée. Mais il y a en elle tant d’énergie, de besoin de mouvement, de jeunesse! Et puis elle n’a aucun devoir qui puisse la fixer. Je suis bien sûre que, quand elle sera mariée, tout changera.

--Pensez-vous que son mariage tarde beaucoup? demanda Guy en s’appuyant au dossier de son fauteuil.

--Je ne sais que ce que sait tout le monde. Elle est décidée, selon toute apparence, mais je la crois moins pressée que lord Mawbray. Elle aime tant sa liberté!

--Il y a des gens que le bonheur favorise. Mais je ne veux point abuser plus longtemps de votre bonté, mademoiselle. Monsieur de Champberteux est retenu, sans doute. Je le verrai avant mon départ. En attendant, veuillez lui dire toute ma reconnaissance.

--Alors vous êtes décidé à partir?

--Absolument décidé.

--Et rien ne saurait vous retenir?

--Rien au monde.

Le soir même, car c’était un jeudi, Louise de Champberteux passa la soirée chez son amie.

--Que pensez-vous du départ de M. de Vieuvicq? demanda-t-elle à Jeanne.

--Quel départ? Tiens! à propos, il n’est pas venu ce soir. Mais que voulez-vous dire? qui vous a parlé de départ? où va-t-il?

--C’est lui-même qui m’en a parlé. Il va au Sénégal.

--Où l’avez-vous donc vu?

--A la maison. Grand-père avait désiré causer avec lui.

--C’est un peu fort, par exemple! me laisser apprendre par des étrangers... C’est bien la peine d’avoir de l’amitié pour les gens!

A partir de ce moment, Jeanne fut d’une humeur massacrante, à tel point que lord Mawbray, qui menait sa cour plus activement que jamais, se demanda quel incident subit avait pu survenir.

Quant à Louise, elle était entrée avec madame de Rambure dans une conversation intime, qui semblait les intéresser vivement l’une et l’autre.

Le lendemain, dans la matinée, Guy reçu ce billet:

«On ne vous voit plus. Que signifie cette bouderie? Et qu’est-ce que cette histoire du Sénégal? Venez me parler demain samedi, à huit heures du matin.

«JEANNE.»

Le même jour, après un déjeuner assez silencieux, la belle-mère et la belle-fille se trouvèrent seules, les domestiques partis, dans la petite salle à manger du matin.

--Je pense que c’est l’éloignement de M. de Vieuvicq qui vous rend triste? dit madame de Rambure.

--Je suis furieuse contre lui. Aller choisir pour confidente cette petite sotte de Louise, qui m’agace avec ses airs de compassion!

--Pas si sotte, peut-être. Que diriez-vous si elle avait trouvé le moyen, à elle toute seule, d’empêcher votre ami de partir?

--Supposez-vous, belle-mère, que je vais le laisser partir, moi?

--Ah! et comment ferez-vous?

--Je l’arraisonnerai. Il est fou! avant six mois la fièvre jaune l’aura emporté.

--Eh bien, je crois que le moyen de cette bonne Louise est encore meilleur que le vôtre. Vous devinez, n’est-ce pas? C’est un vrai roman.

--En vérité! elle daignerait devenir comtesse de Vieuvicq! dit Jeanne avec dédain. Elle a bien de la bonté!

--Elle l’aime à la folie.

--Déjà! et lui? est-il fou de cette belle amoureuse?

--Laissez-moi vous dire, ma fille, qu’elle aura deux cent mille livres de rente, et que lui...

--Laissez-moi vous dire, ma mère, que je porte trop d’amitié à Guy pour permettre qu’il soit ridicule.

--En quoi, ridicule, s’il vous plaît?

--En vendant son nom et son titre à une laideron.

--Pauvre Louise! comme vous en parlez!

--Savez-vous que les Vieuvicq vont de pair avec les plus grands seigneurs de France?

--Oui; mais nous ne sommes plus au temps où l’épée suffisait pour vivre et pour mourir.

--Connaissez-vous beaucoup d’hommes ayant le visage, la tournure et l’esprit de Guy?

--Je ne dis pas cela.

--Et Vieuvicq? si vous voyiez quelle résidence! Penser que mademoiselle Desjars se pavanerait là-dedans!

--Ma foi! elle n’y ferait pas plus mal que bien d’autres. Enfin je pense qu’il serait bon d’informer votre ami de la chance qui s’offre à lui.

--Soit, belle-mère. Je lui révélerai moi-même cette chance, comme vous dites.

--Je vois d’ici comment vous allez plaider la cause de Louise, dit la vieille femme en se levant. Singulière façon d’aimer les gens que de les vouloir pauvres!

Et madame de Rambure se disait tout bas en regagnant sa chambre:

--Si je n’avais deviné depuis longtemps qu’elle est décidée à épouser l’autre, je croirais qu’elle veut garder celui-ci pour elle.

Ses yeux, en rencontrant un portrait de son fils, s’étaient mouillés de larmes.

--Bientôt, nous serons seuls ici, soupira-t-elle.

XVI

Le lendemain matin, à huit heures précises, Vieuvicq pénétrait dans le petit salon où Jeanne l’attendait, en prenant son thé accompagné d’œufs frais et de sandwiches.

Il ne la reconnut point, d’abord, sous son accoutrement étrange. Elle portait, sur une jupe très courte, une sorte de veste ornée d’une infinité de poches et terminée par une cartouchière prise dans l’étoffe. L’extrémité d’un pantalon, très bouffant, s’engageait dans des bottes en cuir souple. Leur aspect indiquait, comme tout le reste du costume, qu’il ne s’agissait point d’un déguisement de fantaisie, mais de l’équipement d’une chasseresse pour de bon, déjà loin de ses débuts.

Sur la tête de la jeune femme, un chapeau de feutre mou, très seyant, mais très simple, était posé coquettement. Un fusil court, de gros calibre, une gibecière de maroquin, une boîte à cartouches, un fouet de chasse étaient épars sur les meubles.

--Je comprends maintenant pourquoi vous donnez vos rendez-vous de si bonne heure, dit Guy. J’ai relu trois fois votre billet, ne pouvant en croire mes yeux.

--Asseyez-vous et causons vite, répondit-elle d’un ton nerveux. Mon oncle va venir me prendre; nous n’avons que peu de minutes. Sachez d’abord que je ne vous ai pas fait venir pour vous dire des choses aimables.

Vieuvicq, très surpris, l’observait. Malgré cette mise en scène singulière, il trouvait à Jeanne--il n’eût pu dire pourquoi--une expression qui lui rappelait les heures, si lointaines déjà! du Gleisker. Il n’était pas seul à avoir ce souvenir.

--Vous n’avez pas oublié, dit-elle, où et comment nous nous sommes retrouvés cet automne. Depuis, je vous considère et je vous ai nommé à tout le monde comme un ami en dehors des amis ordinaires. Je vous préviens que je suis jalouse en amitié, comme certaines femmes le sont sur d’autres points.

--Mais je ne vous ai pas donné lieu d’être jalouse, que je sache, répondit Guy avec un sourire triste. Je n’ai pas un ami en dehors de vous.

--Alors, comment se fait-il que d’autres connaissent avant moi vos projets de départ? La chose valait la peine de m’être dite.

--J’en ai parlé à une seule personne au monde, au chef de qui je dépends. J’attendais que tout fût arrangé pour vous avertir. Je n’aime point à me rendre intéressant.

--Peut-on savoir pourquoi vous allez au Sénégal?

--Pour gagner de l’argent, tout simplement, répondit-il en tournant dans ses doigts la pince à sucre.

--Vous devenez donc comme tous les autres? fit-elle en l’observant. Vous ne pensez plus qu’à faire fortune, comme si vous étiez le fils d’un maître d’école?

--Le dernier des paysans tient à mourir dans sa maison. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je désire rentrer un jour dans la mienne?

--Eh bien, elle est là, votre maison. Vous pouvez y rentrer demain.