Part 3
Par une belle soirée du milieu d’octobre, une de ces soirées que l’automne de Bretagne voile à demi d’un brouillard rose, alourdi des tiédeurs du _Gulf-Stream_, ces deux grands personnages cheminaient à travers la lande dans un véhicule découvert, frété à la plus prochaine station. Les deux petits chevaux cornouaillais à la robe bai passé, à la crinière lavée, longue d’un pied, à la barbe de sapeur, s’en allaient au petit trot le long du chemin de terre battue, profondément creusé d’ornières. Sur le siège, un cocher en blouse, coiffé du grand chapeau noir, chantonnait à demi-voix une de ces complaintes en mineur, qui, une fois commencées, ne finissent plus. Les roues tournaient sans bruit sur le sol élastique. On entendait seulement le fausset mélancolique du gars et le bruit des chaînes de l’attelage.
L’étroite avenue était bordée de _fossés_--fossé veut dire mur de terre, en Bretagne,--hauts de deux mètres, et couronnés de châtaigniers dont les branches se rejoignaient, en voûte impénétrable au jour. Le soleil n’était pas couché depuis une heure, et, dans l’allée couverte, on ne distinguait plus les objets, sauf aux rares éclaircies des palissades derrière lesquelles se devinaient des formes confuses d’animaux au pâturage.
Le chronomètre à répétition de M. de la Hunaudaye, l’ingénieur en chef, sonna six heures et les trois quarts de la septième.
--A quelle heure sommes-nous annoncés chez notre hôte? demanda l’autre voyageur.
--Chez du Falgouët? A six heures et demie. On est toujours trompé avec ces satanés chemins. Nous aurons un dîner froid et ce sera dommage, car ils ont une cuisinière...!
--N’aurait-il pas mieux valu coucher à Plounévez que de déranger...
--Ah bien, on voit que vous n’êtes jamais allé au Gleisker! C’est la maison du bon Dieu. D’ailleurs, du Falgouët est conseiller général, et, ma foi! noblesse oblige. En outre, voilà quelque quarante-cinq ans que nous nous sommes flanqué nos premières taloches au petit séminaire de Tréguier. Enfin, pour finir par où j’aurais dû commencer, je dérangerais le diable plutôt que d’affronter la cuisine du _Cheval-Blanc_ de Plounévez et ses lits à trois étages.
En ce moment, on entendit aboyer des chiens. Cinq minutes après, la voiture s’arrêtait devant la porte du Gleisker.
C’était une vaste maison carrée, à un étage, aux murs de granit bleuâtre, au toit gris d’ardoise. Elle formait le quatrième côté d’une grande cour défendue sur le devant par une grille de bois, peinte en blanc, élevée sur un soubassement de maçonnerie. A droite s’étendaient les écuries et les étables. En face les granges, les hangars, les celliers. Dans un coin, le vieux puits monumental en granit, avec ses manivelles brillantes. Non loin, le pressoir à cidre avec son manège et sa grande meule, encore toute noire de pépins et de jus.
Un chemin formé de dalles grossières coupait la cour en croix. Par les jours de pluie, surtout vers les semailles, quand on porte l’engrais aux champs, il n’eût pas fait bon s’écarter du pavé. Le conseiller général «faisait valoir»; on s’en apercevait bien.
M. du Falgouët reçut ses hôtes comme s’ils eussent été, l’un et l’autre, des amis de vieille date. C’était un petit homme d’une soixantaine d’années, au teint chaud, au nez enluminé, dont l’extrémité, largement épanouie, se perdait dans une épaisse moustache grisonnante. Il était vêtu, de la tête aux pieds, d’une étoffe de laine grise, fabriquée dans le pays, et portait la chaussure solide du gentilhomme campagnard. Sa femme, comme lui petite, se rattrapait sur les autres dimensions. Avec son bonnet de dentelles blanches, sobrement orné de rubans, les rouleaux de cheveux gris qui encadraient ses joues rebondies, ses yeux restés très beaux et pleins de douceur, elle était de ces femmes dont l’évidente bonté attire à première vue.
Ce couple de braves gens vivait, depuis trente ans, dans cette demeure dont aucun enfant n’avait égayé la solitude.
--C’est bien triste pour eux, disait-on dans le pays. Mais c’est bien heureux pour nous autres.
Le fait est qu’il n’y avait guère de pauvres dans la paroisse, une paroisse bretonne de vingt-cinq kilomètres de tour. Même à Plounévez, le chef-lieu de canton, si une barque de pêche ne reparaissait plus, au matin d’une nuit mauvaise, ou si, au retour de Terre-Neuve, un homme d’équipage était porté manquant sur le rôle, les orphelins prenaient d’eux-mêmes le chemin du Gleisker et, quand ils en revenaient, leurs yeux étaient moins rouges.
Ce qui étonnait surtout les gens du pays, c’était la manière dont on nourrissait les domestiques. A l’encontre des ménagères avisées qui attendent, pour les servir aux gens, que les galettes de blé noir soient dures, le beurre aigre et le lard rance, madame du Falgouët bourrait son monde de crêpes chaudes, de beurre de la veille et de jambons à point. C’était une prodigalité folle; mais, dame! quand on ne laisse personne après soi, on peut se permettre bien des choses.
Et le cidre! les cent barriques de la récolte y passaient. Personne n’entrait à la cuisine, ne fût-ce que pour faire signer un livret, sans en lamper une tasse ou deux.
Inutile de dire, après cela, que, si monsieur du Falgouët n’occupait pas un siège à la Chambre, c’est que sa femme ne voulait pas quitter le Gleisker, et que lui voulait encore moins quitter sa femme.
Les deux voyageurs mouraient de faim, mais le service d’un dîner, chez leurs hôtes, n’était pas l’affaire d’un moment. On ne passait point à table avant que, sur les lourds réchauds d’argent, tous les plats fussent dressés, fumants, et Dieu sait s’il y en avait! Enfin, au bout d’une longue demi-heure, la porte s’ouvrit et un serviteur indigène portant la courte veste de drap noir, aux boutons imperceptibles, serrés les uns contre les autres, annonça que Madame était servie.
Déjà monsieur de la Hunaudaye s’élançait avec une exclamation joyeuse pour offrir son bras à la femme de son vieil ami; mais ses épreuves n’étaient pas encore à leur terme.
--Voyez donc, dit la vénérable maîtresse de maison, si ma nièce n’est pas prête à descendre.
L’ingénieur en chef jeta sur son costume de voyage un regard tant soit peu inquiet.
--Ah! votre belle parente est avec vous?
--Depuis avant-hier, répondit madame du Falgouët. Voici l’époque où elle vient, chaque année, faire ses vingt-huit jours, comme dit mon mari.
Monsieur de la Hunaudaye se tourna vers son ami:
--Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu? J’aurais mis ma redingote neuve. Les Parisiennes ne sont pas habituées à notre sans-gêne breton.
En ce moment, la nièce attendue fit son apparition.
--Eh bien, petite, dit son oncle, vous ne voulez donc pas dîner? Heureusement que votre fidèle adorateur La Hunaudaye a perdu l’appétit depuis qu’il vous sait ici. Son veston et ses gros souliers le désolent.
--Oh! monsieur, dit gaiement la jeune femme, quand donc commencerez-vous à me prendre au sérieux?
--Présente ton compagnon, murmura tout bas le conseiller général. J’ai oublié comment il s’appelle.
Très cérémonieusement, à l’ancienne mode, l’ingénieur en chef prit son collègue par la main:
--Madame, fit-il en s’inclinant, j’ai l’honneur de vous présenter mon jeune et savant camarade, Guy de Vieuvicq.
A ce nom, celle qui venait d’entrer parut surprise. En une seconde, elle enveloppa Guy de ce regard féminin qui juge un homme de la tête aux pieds. On put croire un instant qu’elle allait parler; mais elle resta silencieuse et, avec l’aisance d’une femme du grand monde, elle salua à son tour l’hôte de son oncle.
VIII
Celle que M. du Falgouët venait d’appeler «petite» était une belle et élégante personne qui devait approcher de sa vingt-quatrième année. Elle produisait, avec l’austère simplicité de cette demeure et de ses habitants, un singulier contraste. Au milieu des lourds meubles de chêne, revêtus d’un velours jauni par le temps, sa toilette de soie bleu clair, recouverte de mousseline blanche, semblait un peu dépaysée. Le pavé de briques, soigneusement peint en rouge, n’était guère habitué à se voir foulé par des souliers de satin comme ceux qui chaussaient ses jolis pieds.
Entre les têtes grisonnantes des deux vieillards, cette jeunesse semblait rayonner davantage, et cette taille, aux lignes gracieusement accentuées, était plus adorable encore à côté du corsage de mérinos noir, tout d’une venue, de madame du Falgouët.
Couronnée de cheveux châtains d’une nuance chaude et disposés à la dernière mode, la tête, très petite, offrait cette beauté mutine, sûre d’elle-même, des femmes du siècle dernier. Le nez pas très romain, et encore moins grec, se contentait d’être parisien; mais ses narines roses avaient des palpitations indiscrètes, témoignant d’une rare vivacité d’impressions. Il était difficile de décider, surtout le soir, si le gris des yeux penchait vers le bleu ou le vert. Ce qui leur donnait, par moment, un charme étrange et dangereux, c’était un éclat mouillé, rappelant cette humidité vague qui baigne un paysage, quand l’aurore se lève, brillante, au lendemain d’une nuit pluvieuse.
Guy de Vieuvicq avait sa place à côté de cette inconnue, qui semblait un pastel de Latour égaré parmi des toiles d’Holbein. Un peu intimidé, il s’assit à sa droite, attendant qu’elle lui adressât la parole.
--Alors, monsieur, dit-elle presque aussitôt, vous arrivez directement de Paris?
--J’y étais encore ce matin, madame, et j’en suis sorti, comme toujours, avec bonheur. Mes poumons ont besoin de l’air des champs, et d’ailleurs... Mais je vais me perdre dans votre estime.
--Oh! fit-elle en riant, vous ne l’avez pas encore gagnée.
--Eh bien, madame, je déteste Paris.
--En ce cas, c’est ma pitié que je vous accorde. Quel peut donc bien être votre idéal? La Bretagne?
--Un autre, à ma place, se croirait obligé de répondre oui. Mais j’ai la banalité en horreur, et vous êtes comme moi, je gage. Mon idéal est un coin désert, bien loin d’ici, inconnu de tous et de vous surtout, madame.
--Qui sait? j’ai tant voyagé.
--Ma pauvre chère maison n’est pas sur le chemin de ceux qui voyagent, Dieu merci! Il faut un guide pour la découvrir et, pour l’aimer comme je l’aime, il faut y être né, y avoir été heureux et y avoir laissé les tombes des siens.
--Vos parents sont morts? dit la jeune femme, en jetant sur Guy un regard triste.
--Oui. Tout est mort autour de moi, les personnes et les choses. Tout, excepté mes souvenirs. Mais vous, madame...
--Oh! ne parlons pas de moi; mais revenons à vos souvenirs. Savez-vous que je commence à vous estimer? Ne pas oublier, c’est si rare!
Ici, leur conversation fut interrompue. La question brûlante, le chemin de fer, était venue sur le tapis. Le conseiller général et M. de la Hunaudaye avaient engagé la discussion à laquelle Guy ne put se dispenser de prendre part. Madame du Falgouët, résignée, surveillait mélancoliquement le défilé des chefs-d’œuvre méconnus de sa cuisinière. La jeune femme, sans perdre un mot, écoutait la conversation avec une attention surprenante chez une Parisienne aussi étrangère aux intérêts qu’aux modes de Plounévez.
Le dîner achevé, enfin, l’entretien fut forcément suspendu, et l’on passa au salon. Mais, comme on traversait le vestibule, la nièce des Falgouët arrêta Vieuvicq, dont elle avait pris le bras.
--Ma tante ne veut pas qu’on fume au salon, dit-elle. Allumez votre cigarette ici. D’ailleurs, en vous gardant prisonnier, j’empêche que la bataille ne recommence. Je n’aurais jamais pensé qu’on pût se passionner ainsi pour un chemin de fer.
--Eh! madame, sans lui je ne serais pas ici, et je n’aurais pas eu l’honneur d’être votre voisin, tout à l’heure.
--C’est un honneur dont vous n’avez pas beaucoup profité.
--Plus que vous ne croyez, et surtout autrement.
--Comment cela?
--Je veux dire qu’il y avait de longues, longues années que j’avais oublié ce que c’est qu’un repas de famille. Aussi, tout en parlant devis, fondations et marées, j’avoue que je pensais à autre chose.
--Vous n’en aviez pas l’air.
--Je pensais, poursuivit Vieuvicq, à un certain dîner, un des derniers moments heureux de ma vie au foyer paternel. Il y a, de ce souvenir, bien près de vingt ans. Je vois encore mon père et ma mère, assis en face l’un de l’autre, comme l’étaient, ce soir, M. et madame du Falgouët. Mais, en vérité, je ne sais où j’ai la tête...
--Continuez, fit la jeune femme d’une voix qui vibrait singulièrement.
--Ce soir-là, je souffrais beaucoup des yeux, ce qui m’arrivait quelque fois dans mon enfance, et je restais sans manger, assez maussade. A côté de moi, j’avais une petite fille de sept ans, une chère et douce petite amie que je n’ai pas remplacée depuis et ne remplacerai sans doute jamais. Elle, non plus, ne touchait pas à son assiette, et, quand je lui demandais: «Tu ne manges pas?» elle me répondait: «Je mangerai si tu manges, vieux Guy.» Elle avait l’habitude de m’appeler ainsi parce que j’étais presque du double de son âge.
La voix de l’ingénieur tremblait beaucoup. Il s’arrêta, sous prétexte de rallumer sa cigarette éteinte. Sa compagne ne le quittait pas des yeux.
--Vous allez voir, madame, continua-t-il, pourquoi je me souviens si bien de ce dîner-là. Le lendemain matin, ma petite amie partait avec ses parents. Six mois plus tard, ma pauvre mère était morte. Avant la fin d’une année, des raisons de fortune obligeaient mon père à quitter le château avec moi. Une seule fois j’y suis rentré, suivant un cercueil auquel je venais donner sa place au caveau de famille. Une seconde fois, j’ai revu de loin la vieille demeure, pas d’assez loin, toutefois; car les Prussiens l’occupaient et une de leurs balles a failli me tuer. Je ne suis jamais retourné à Vieuvicq depuis lors. Vous voyez que ce n’est pas gai, et que j’avais raison de vous dire que tout est mort dans mon passé.
--Mais votre petite amie, elle n’est pas morte, elle?
--A Dieu ne plaise! J’ai lu dans un journal, il y a cinq ans, son mariage. J’ai appris, par les cinq lignes du reporter, qu’elle était très belle et qu’elle devenait très riche. Je m’en suis réjoui pour elle.
--Et voilà tout! Eh bien, franchement, je perds une illusion sur votre compte. Quoi! vous n’avez pas cherché à la revoir?
--Pour quoi faire? les temps sont changés, madame, et je ne suis plus qu’un ingénieur, obligé de créer son avenir comme s’il était né dans une ferme.
--Vous êtes trop _ingénieur_, monsieur. Nous autres femmes, nous n’aimons pas que l’on ait autant de raison. Je vous en veux de n’avoir pas retrouvé la fillette d’autrefois.
--Avant de me parler ainsi, laissez-moi vous dire une autre histoire qui vous rendra peut-être moins sévère. Dans vos voyages, vous avez aperçu souvent, sur la locomotive qui vous traînait, cet être noir, effrayant, qu’on nomme le mécanicien. Si cet homme s’était approché de vous et vous avait tendu la main, qu’auriez-vous fait? Eh bien, madame, pendant trois ans, j’ai été mécanicien.
--Oh! mon Dieu! que dites-vous!
--Un jour, dans le costume que vous savez, à la gare des Aubrays, je me suis trouvé aussi près de celle qui avait été ma petite Jeanne que je suis de vous, en ce moment. Je n’ai pas pu voir sa figure, qui était cachée par un voile. Quant à la mienne, ma pauvre mère elle-même ne l’eût pas reconnue sous son masque de suie.
--Et vous n’avez rien dit?
--L’eussiez-vous fait à ma place? J’ai eu, pendant une seconde, la bouche ouverte et les bras étendus. Mais je n’ai pas voulu faire peur à cette femme... ou pitié. Elle était si élégante! elle semblait si heureuse! Non, je n’ai rien dit. J’ai bien regardé sa jolie taille, ses mains que j’avais tenues si souvent dans les miennes, et je suis remonté sur ma machine en pleurant comme...
--Comme vous pleurez maintenant, et comme je pleure moi-même, dit la jeune femme. Mais vous ne voyez donc rien?
Les joues baignées de larmes, ne pouvant plus se contenir, elle secouait nerveusement les poignets du jeune homme et, d’une voix entrecoupée, elle répétait encore:
--Mais vous ne devinez donc pas?
Maintenant, il devinait. Éperdu, pâle d’émotion, les yeux dilatés par un étonnement immense, il la dévorait du regard, comme s’il voulait se dédommager de ces années si longues pendant lesquelles il ne l’avait pas vue.
Il gardait le silence et semblait aussi calme qu’elle paraissait agitée. Mais son visage parlait pour lui et parlait trop, à son gré; car il se courba lentement, appuya son front sur les deux mains de Jeanne et l’y laissa quelques secondes.
Au même instant, la porte du salon s’ouvrit pour donner passage à M. de la Hunaudaye qui, fatigué de la journée, gagnait sa chambre, escorté de son ami.
En voyant le délégué du ministère des travaux publics en train de couvrir de baisers les mains de sa nièce, M. du Falgouët éprouva une stupéfaction dont le comique ne peut se décrire. Pour le coup, Jeanne se mit à sourire, et, prenant le bras de son ami d’enfance:
--Mon bon oncle, dit-elle, je vous présente Guy de Vieuvicq, avec qui j’ai joué toute petite. Vous avez bien des fois entendu ma pauvre mère parler de la sienne, qu’elle aimait tendrement.
--La comtesse de Vieuvicq! je crois bien. Comment! vous êtes son fils? Pardonnez-moi d’avoir été si distrait en entendant votre nom. D’ailleurs, ma nièce, vous n’avez pas eu l’oreille plus fine que moi.
--Oh! que si, cher oncle. Mais je suis diplomate. J’ai voulu savoir, avant tout, si mon vieux Guy, jadis si bon pour moi, avait changé.
--Eh bien, ma chère, après ce que j’ai vu tout à l’heure, je ne vous demande pas si l’examen a été favorable.
Madame du Falgouët, à son tour, fut mise au courant de l’événement de la soirée. Guy raconta son histoire, à commencer par la scène de la version. Tout le monde parlait, questionnait, poussait des exclamations, tout le monde excepté Jeanne, qui écoutait, très silencieuse.
A minuit, monsieur du Falgouët, d’autorité, leva la séance.
--C’est fort bien, dit-il; mais je n’oublie pas mon chemin de fer. A sept heures, demain matin, nous partons pour aller voir l’emplacement du pont. Mesdames et messieurs, dites-vous bonsoir, et allons dormir.
--Je vous verrai encore demain soir, dit Vieuvicq en serrant la main de Jeanne. Je ne pourrai partir qu’après-demain.
--Fi! le vilain qui parle déjà de partir! Cher Guy, dormez bien. Pour demain, je vous promets une surprise.
IX
Certes, l’on aurait vainement parcouru les cinq départements de la Bretagne pour y trouver des matelas plus moelleux, des oreillers plus doucement parfumés de lavande que ceux du Gleisker. Cependant ils semblèrent à Guy de Vieuvicq plus durs que les tas de houille sur lesquels, jadis, il faisait de si bons sommes, durant les garages des trains de nuit. Il ne put fermer l’œil jusqu’au matin. Il venait de retrouver subitement, pour la quitter aussitôt, son existence des anciens jours, la vie qui aurait été la sienne si la main du sort ne l’avait jeté dans la voie plus rude de la pauvreté et du travail.
En revoyant Jeanne de Cormeuilles--car, dans sa pensée, il ne pouvait l’appeler autrement--il lui avait semblé que toutes les épreuves passées n’étaient qu’un songe. Avec son amie d’enfance, n’allait-il pas retrouver le toit paternel comme il était à l’époque heureuse où ils y jouaient ensemble?
Hélas! dans la vie, ce sont nos tristesses qui sont la réalité et nos joies qui sont le rêve. Aujourd’hui, Vieuvicq était une demeure déserte et fermée. Peut-être n’y rentrerait-il jamais. Et s’il y rentrait, ce serait pour s’y trouver seul.
Mais, sans qu’il pût s’en défendre, le passé disparaissait devant le présent. Comme la princesse du conte des fées, sa tendresse semblait s’éveiller d’un long sommeil. Seulement la princesse avait grandi, tout en dormant. Il avait peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Au lieu d’une amitié naïve d’enfant, il se trouvait en face de quelque chose de compliqué, de fiévreux. Cet élément indéchiffrable l’inquiétait, lui dont le métier était de dégager les inconnues.
Il avait sondé trop de rivières dans sa vie pour ne pas se sonder lui-même. Avant que sa pendule eût sonné six heures, il en était à se demander s’il devait se réjouir, pour son repos, d’avoir passé devant le château de la Belle au bois dormant, et d’avoir trouvé la clef à la porte.
--Allons, mon fils, se dit-il en sautant sur son tapis, c’est fini de rire, maintenant. Il t’a plu de rêvasser au lieu de dormir, c’était ton droit. Maintenant fais-moi le plaisir d’aller planter tes piquets comme un brave ingénieur que tu es, si tu n’as pas oublié ton algèbre depuis hier au soir.
Tout le monde a lu, dans les contes de Gautier, l’histoire merveilleuse de ce pauvre curé de campagne qui, la nuit, devenait un jeune seigneur, aimé de la belle Clarimonde. Vieuvicq se faisait à lui-même, ce matin-là, l’effet du prêtre Romuald retrouvant son bréviaire après une nuit de fête au milieu des patriciens de Venise.
Mais hélas! comme dans la légende, Clarimonde était bien morte!
Guy eut bientôt terminé sa toilette dans la grande chambre, qui aurait contenu sans peine son appartement de la rue Monge. Longtemps avant l’heure du départ, il se promenait sous la charmille déjà dégarnie, d’où l’on apercevait la façade postérieure de la maison. Ses yeux, à travers le feuillage jauni, se tournaient vers les deux seules fenêtres dont les volets fussent fermés encore. Sans doute elle dormait là!
Au bruit d’une espagnolette, il tressaillit et se rejeta derrière un tronc. La fenêtre s’était ouverte et, dans l’écartement des rideaux, M. de la Hunaudaye offrait aux caresses de la brise son placide visage rasé de frais. En même temps, à deux pas de Guy, un joyeux éclat de rire s’envolait, comme le chant de l’alouette matinale. Il se retourna; Jeanne lui tendait la main.
--Pardon! dit-elle, mais rien n’était plus touchant que de vous voir épier le réveil de votre ingénieur en chef.
--Mon Dieu! madame...
--Madame! Il m’appelle: madame! Vous mériteriez que je renonce à mes intentions à votre égard. Car je vous ai promis une surprise, hier au soir?
--Et vous venez de me la donner. Si jamais je m’attendais à vous voir levée à cette heure-ci!
--Il y a bien d’autres choses auxquelles vous ne vous attendez pas! Comment comptez-vous aller à la rivière?
--Mais, dans ce break qu’on attelle; entre M. de la Hunaudaye et votre oncle.
--Eh bien, c’est ce qui vous trompe. Vous voyez ce panier qu’on attelle également? C’est le mien, et c’est moi qui vous mène.
Ils partirent, ayant derrière eux un gars de quinze ans, élevé provisoirement aux fonctions de groom. De ses petites mains nerveuses, la jeune femme dirigeait l’équipage, au milieu des fondrières d’un chemin vierge de tout macadam.
--Politesse pour politesse, disait-elle. Vous m’avez traînée avec votre locomotive; je vous traîne avec mon poney. On va moins vite.
--Oui, mais c’est moins salissant.
--Et l’on n’est pas mis à l’amende, quand on part trop vite. Vous souvenez-vous? Moi qui vous ai accusé d’être ivre! Pauvre ami! elle a été dure, votre vie!
--Elle l’est encore. Non pas à cause du travail, car une journée pénible n’est rien quand on peut, le soir, dire à un ami ses fatigues ou ses espérances. Mais, vous devez le comprendre, il m’est difficile d’avoir autre chose que des camarades. Je suis absolument seul au monde et, si je mourais demain, ce serait ma vieille Françoise qui devrait s’occuper de mon rapatriement à Vieuvicq.
--Mais enfin, Guy, vous ne traverserez pas l’existence tout seul?
--J’ai peur que si, du moins; ma solitude sera longue encore. J’ai donné un seul but à ma vie: Vieuvicq. Si, quelque jour, je puis en rouvrir les portes à force de travail, je songerai peut-être à faire pousser de jeunes branches au vieux tronc. Mais qui peut dire si, alors, l’hiver n’en aura point, pour jamais, glacé la sève? A la garde de Dieu! Si telle est sa volonté, savez-vous ce qui me consolerait, Jeanne? Ce serait de laisser, après moi, un de vos fils dans la chère maison. J’y ai beaucoup songé depuis hier soir.
Il fut étonné de voir qu’elle ne semblait pas l’écouter, très occupée, en apparence à croiser une formidable ornière.