Part 2
Des éclairs rouges venaient de s’allumer sur la terrasse et les balles faisaient tomber sur le détachement une pluie de givre détaché des arbres du chemin.
--Ils sont encore peu de monde là-haut, dit le colonel après avoir écouté la fusillade. Nous allons filer sans attendre qu’il en vienne d’autres. On ne voit plus clair, Dieu merci! Le malheur est que nous n’ayons pas le temps de faire sauter le pont derrière nous.
--Ce ne sera pas long, mon colonel: il y a une chambre à poudre dans la culée droite.
--Comment diable le savez-vous? Enfin, si vous en êtes sûr, gardez quatre artilleurs et, quand nous aurons passé, flanquez-moi deux ou trois gargousses là-dedans. Bonne chance et, si l’on ne vous revoit pas, adieu!
La petite colonne défila plus vite devant Vieuvicq et ses quatre canonniers. Les balles sifflaient toujours et, parfois, touchaient juste. Quand le dernier homme et le dernier canon eurent franchi la rivière, Guy fit préparer la mine. Tout à coup sa monture s’abattit et il roula dans la neige.
--Hélas! pensa-t-il tout en regardant le cheval battre l’air de ses sabots, la dernière fois que j’ai passé ici, c’étaient des baisers qu’on m’envoyait de là-haut. Pauvre petite Jeanne! pauvre maman!
--Gare la mine! ça brûle! crièrent les artilleurs en se repliant au pas de course, suivis du lieutenant.
Une minute après, le pont sautait.
Comme Guy s’engageait dans les bois avec ses hommes, pour rejoindre le gros, il sentit le long de sa jambe quelque chose de chaud qui coulait.
--Mais, mon lieutenant, dit un artilleur, vous êtes touché? La neige est rouge là où vous passez.
--Ce n’est rien, mon brave. La pauvre Cocotte en a eu plus que moi. Marchons!
Mais, cent pas plus loin, il tombait évanoui.
Le vieux nom ne devait pas s’éteindre encore ce jour-là. Vieuvicq, adoré de ses hommes, fut sauvé par eux. Quelques mois après il rentrait à l’école des ponts et chaussées, la boutonnière ornée du ruban rouge. Il en sortait, l’année suivante, avec le titre d’ingénieur. Le lendemain, il se faisait annoncer chez le directeur d’une des grandes compagnies de chemin de fer, ancien protégé de sa famille, un honnête homme qui avait conservé son rude langage de montagnard franc-comtois.
--Eh bien, camarade, demanda le personnage, qu’y a-t-il pour votre service? Vous voilà sorti de l’École. Qu’allez-vous faire?
--Je viens justement en causer avec vous, monsieur. Je suis sûr que vous me donnerez un bon conseil. Une bonne place, chez vous, m’irait encore mieux.
--Mon cher, entendons-nous bien. Sans votre grand-père, qui a payé ma pension au lycée de Besançon, je ne serais pas ici aujourd’hui. Je ne ferai donc que m’acquitter d’une dette en usant pour vous de tout mon pouvoir, qui n’est pas illimité, malheureusement. Si vous voulez entrer chez nous, à trois mille francs par an, vous n’avez qu’un signe à faire.
--Mon Dieu, monsieur le directeur, pour commencer...
--Parbleu! je crois bien! cela vaut encore mieux que d’aller planter des sycomores le long des grandes routes. Dans quelques années vous arriverez à cinq mille et, un jour, vous vous éteindrez doucement, aux regrets de vos collègues, et aux appointements mensuels de mille francs ou environ. Voilà. Qu’en dites-vous?
--Mais, monsieur, je dis que j’accepte, avec l’espoir d’aller un peu plus haut. Je n’ai jamais songé à faire ma carrière dans les emplois administratifs. Je veux, sinon rebâtir ma fortune, du moins gagner de quoi vieillir et mourir à Vieuvicq. Et permettez-moi de m’encourager de votre exemple...
--Oh! doucement! pas d’illusion. Je sais que vous êtes sorti avec un numéro supérieur au mien, qui n’avait rien de brillant. Mais je possédais sur vous un immense avantage: celui d’être le fils d’un garde forestier, et non pas d’un comte.
--Allons, allons! mon cher directeur, fit Guy en riant, nous n’en sommes plus là.
--Oui, je sais. Vous autres gens de l’ancien régime, vous rêvez, en ce moment, une nouvelle incarnation de l’aristocratie. Vous voulez nous battre ou nous égaler par votre mérite personnel, nous autres qui avons mis des siècles à obtenir qu’on s’inquiétât du nôtre. «Nous ne sommes plus colonels de naissance, dites-vous? Nous serons les premiers à Saint-Cyr. La fortune du sol nous a échappé? Nous deviendrons des millionnaires à la Bourse ou à l’usine.» Peste, monsieur le comte! Si vous réussissiez, vous devriez un beau cierge à ceux qui vous ont réveillés au bruit de la chute de l’Empire. C’est pour le coup que vous seriez les maîtres de la France!
--Vous voyez les choses de loin. Mais, pour le moment, vous seriez bien aimable d’oublier de qui je suis fils, ou du moins de ne vous en souvenir que comme vous faisiez tout à l’heure. Vous avez travaillé, dites-vous? Qu’est-ce que je fais donc, moi, depuis dix ans?
--Certes, je sais ce qu’il en coûte pour arriver où vous en êtes. Mais ce n’est que le commencement. Savez-vous ce que j’ai fait en sortant de l’École, moi qui vous parle? Je suis entré comme chauffeur à la compagnie. Trois ans après, j’en savais plus long sur la traction et les machines que tout le conseil des ponts et chaussées réuni. Et voilà comment je suis ici.
--Je le savais. D’ailleurs d’autres ont fait comme vous, et s’en sont bien trouvés. Pourquoi ne les imiterais-je pas?
--Bah! vous avez les mains trop blanches et la peau trop fine.
--Elle n’en noircira que mieux. Voyons, me conseillez-vous d’essayer? Je suis prêt à tout.
--Dame! l’avenir est aux spécialistes. Mais le métier est dur.
--Tant pis, j’en veux tâter. Y a-t-il des examens à passer?
--Ne riez pas. Je vous donne six mois avant de savoir piquer un feu proprement.
--Et on gagne?
--Quinze cents francs pour commencer, plus les économies de charbon. Dans trois ans, vous serez mécanicien de première classe à deux mille quatre, et, si vous n’avez pas fait de mauvaise rencontre, vous pourrez devenir ingénieur au matériel.
--Eh bien! c’est entendu.
--Mazette! jeune homme, vous avez de l’estomac. Quand commencez-vous?
--Tout de suite. Donnez-moi seulement trois jours pour dormir. Vous savez ce que c’est qu’un examen. Depuis un mois, mes nuits sont de trois heures en moyenne.
--Vous en verrez bien d’autres sur votre machine. Mais c’est votre affaire. Allez dormir et revenez lundi. Je vous choisirai un bon chef et je vous installerai moi-même. Au revoir, monsieur de Vieuvicq.
--Appelez moi monsieur Guy. Ce sera mon nom jusqu’à nouvel ordre.
Quelques mois après, comme le train courait le long des digues de la Loire, des pétards d’alarme éclatèrent sous les roues. Le chauffeur sauta sur le frein; le mécanicien ferma son régulateur; on s’arrêta en pleine campagne.
--L’express est en avarie à un kilomètre en avant, dit un homme de la voie. Vous en avez pour deux bonnes heures à poser ici.
--Couvrez le feu, Guy, dit le mécanicien, et ensuite vous pourrez faire un somme. Mais prenez garde que nous ne partions sans vous.
Vieuvicq couvrit son feu, ferma la cheminée, et, laissant la porte du foyer ouverte pour empêcher le tirage, alla s’étendre sur le gazon du talus.
--Voulez voir les nouvelles du jour? lui dit un serre-frein qui passait, les mains pleines de journaux oubliés par les voyageurs.
Guy prit le premier venu; c’était _le Figaro_. Il le déplia de ses mains noires et grasses qui laissaient sur chaque page les marques des doigts. Ce qu’il lut ne l’intéressait guère. Les échos de la vie de château ne disaient rien à ce châtelain qui gagnait quatre francs par jour à jeter du charbon sous une chaudière. Les nouvelles du _high life_ le faisaient rire.
--Parbleu! songeait-il, dirait-on pas que la France va prendre le deuil parce que le petit baron Z... s’en va au Japon, les poches vides? Comme c’est touchant, ce souper d’adieux au café _Anglais_! Au diable les chroniqueurs et les imbéciles qui permettent qu’on apitoye le public sur leur compte!
Il allait jeter le journal; mais, soudain, il se ravisa. Un nom qu’il n’avait ni lu, ni entendu prononcer depuis dix ans, venait de frapper ses yeux dans un entre-filet conçu en ces termes:
«On annonce le mariage de mademoiselle de Cormeuilles, fille unique du marquis et de la marquise, née du Falgouët, avec M. Guillaume de Rambure, d’une vieille famille du Parlement de Paris. La jeune fiancée est appelée à devenir l’une des étoiles du faubourg Saint-Germain, autant par sa beauté accomplie que par la fortune de son mari, qui s’élèvera un jour à plusieurs millions. La cérémonie se fera sans éclat, au couvent de l’Assomption, mademoiselle de Cormeuilles étant encore en deuil de son père et de sa mère.»
Ainsi elle était elle-même orpheline et seule au monde, la petite amie de son enfance! Mais elle allait être heureuse et riche; elle allait commencer, au bras d’un homme qui l’aimait, une vie de luxe et de bonheur. Pendant ce temps-là, le premier qui lui eût donné sa tendresse, risquerait chaque jour son existence et lutterait contre la destinée, sans autre appui que son courage.
Rarement, dans toute sa carrière, l’amertume fut aussi près de déborder de son âme.
Assis dans ses vêtements souillés, la tête dans ses mains calleuses, il n’entendait plus ni le bruit de la vapeur qui chantait doucement dans la machine endormie, ni les plaintes des voyageurs inquiets de leur déjeuner, maugréant contre la compagnie, «où ces choses-là arrivent sans cesse». Il se revoyait dans le grand salon de Vieuvicq, tel qu’il était le dernier soir où Jeanne et lui s’y étaient trouvés ensemble. Il lui semblait tenir la main de l’enfant dans les siennes. Il l’entendait encore dire:
--Quand nous serons grands, nous nous épouserons...
Dans le lointain, un homme agitait un drapeau.
--Allons! en route! cria le chef de train.
Guy s’éveilla, comme en sursaut, de ses rêves. La réalité l’attendait: la pelle, le ringard, la brosse à tubes, la burette d’huile chaude...
--Eh bien, mon fils, nous avons fait un somme?
--Oui, dit le chauffeur en retroussant sa manche pour frotter, de son poignet très blanc, ses yeux que le sommeil, sans doute, avait mouillés.
V
Deux ans plus tard, le mécanicien Guy sortait de la petite chambre qu’il occupait rue de Jussieu et se rendait, en traversant le Jardin des Plantes, à la gare où l’appelait son service.
C’était un homme grand, à la taille mince et élégante, que l’on eût pris pour un Méridional, en voyant son visage maigre et bruni par le soleil, et surtout ses yeux, brillants de l’éclat particulier aux individus dont le métier est de voir de loin.
Il portait toute sa barbe, noire et déjà touffue. Ses cheveux étaient coupés en brosse; ses mains, nerveuses et brunes comme celles d’un hidalgo, n’avaient rien perdu de leur finesse, mais leur blancheur, dont il tirait jadis quelque vanité, avait disparu pour revenir un jour, s’il plaisait à Dieu.
D’une propreté irréprochable, étonnante pour un homme dont la vie se passait entre la poussière du foyer et la vapeur grasse de la chaudière, Guy portait un pantalon et une jaquette de velours marron. Un large chapeau de paille brune ombrageait sa figure remarquablement régulière. Le ruban rouge, souvenir de la guerre, brillait sur sa poitrine.
Il avait une heure devant lui. Il marchait doucement sous les frais ombrages des vastes allées, aspirant voluptueusement les bouffées de sa cigarette, songeant qu’il ferait bien chaud, tout à l’heure, dans les tranchées de la rampe d’Étampes. Soudain il vit venir à sa rencontre un gros garçon de joviale apparence mis à la dernière mode... de Marseille. C’était un ancien camarade de «Pipo», sorti dans les Mines.
--Eh bien, Manet! on ne reconnaît donc plus les anciens?
Le personnage interpellé s’arrêta brusquement, et, dévisageant avec un sans-gêne parfait celui qui venait de prononcer son nom:
--Bagasse! je vous reconnais... sans vous reconnaître, dit-il avec un fort accent de terroir. Un peu d’aide ne sera pas de trop.
--Comment! tu as oublié Guy de Vieuvicq, ton voisin d’_amphi_?
--Té, Vieuvicq! pas possible! J’aurais vécu huit jours dans la même chambre que toi sans te coter. Je t’ai laissé frais et rose comme une demoiselle; je te retrouve tanné et barbu comme un brigand calabrais. Qu’es-tu devenu, depuis deux ans? Moi, j’arrive d’Amérique, où je gratte un filon plus ou moins argentifère, pour le compte d’une compagnie. J’ai déjà demandé de tes nouvelles à plusieurs camarades. Mais tu as disparu. On te croit mort, mon bon.
--Toi, tu es toujours le même et mis comme un prince. Ton filon doit être sérieux. Quant à moi, devine mon histoire.
--Allons déjeuner, d’abord. Je viens d’assister, en flânant, au repas des animaux féroces et ce spectacle m’a creusé! Trouve-t-on par ici des beefsteaks moins saignants, sinon moins durs?
Quand ils furent assis, en face l’un de l’autre, à une table de buffet de la gare:
--Voyons, sérieusement, qu’est-ce que tu fais? demanda Manet en vidant son premier verre de sauterne.
--Mon cher, tu as l’honneur de parler à un mécanicien de première classe de l’Orléans.
L’ingénieur de la compagnie argentifère fit un geste, tout en continuant à déguster par petites gorgées son faux lur-saluces.
--Tu as fait ce que j’ai été sur le point de faire, dit-il en reposant son verre. Mais le courage m’a manqué, et j’ai encore mieux aimé courir la chance de la fièvre jaune. S’expatrier, c’est dur! mais ce que tu endures est encore pis, troun de l’air!
--A présent, ce n’est rien. Si tu m’avais connu apprenti!
--Je suppose que tu ne l’as pas été longtemps?
--Eh! mon cher, il faut un an pour être bon chauffeur, en admettant, bien entendu, qu’on ait des dispositions. Il paraît que j’en avais d’énormes. Maintenant, je suis un monsieur. Je ne touche plus au charbon, ni à la boîte à fumée, la fatale boîte à fumée qui fait de nous des nègres! Je conduis les express, et si tu voyais ma machine! Un bijou fin et brillant comme la montre d’une jolie femme. Tout à l’heure nous irons la visiter.
--Et cela t’amuse de conduire ces bêtes-là?
--A dire vrai, je ne fais pas ce métier-là pour m’amuser. Mais c’est un sport comme un autre. On donne cent mille francs à un cheval qui met dix minutes pour faire le tour d’une piste. Moi, dans deux heures, je serai à Orléans.
--Chacun son goût. Moi, j’aime mieux le cheval. Au moins, celui-là est vivant.
--Vivant! et tu crois que ma machine n’est pas vivante! Viens avec moi, un jour; tu comprendras le charme étrange qui vous pénètre et vous enfièvre à la pensée que l’on commande, avec deux doigts, à la plus grande force du monde. On tient la vie de trois cents personnes dans sa main, comme je tiens ce verre de cristal. On n’est plus un homme, on devient je ne sais quel démon investi d’un pouvoir surnaturel, ayant aux épaules des ailes qui font paraître lentes celles de l’oiseau. On franchit d’un bond une rivière; on éventre une chaîne de montagnes et, lorsqu’en traversant, la nuit, quelque grande plaine endormie, on presse du doigt le sifflet de bronze, c’est comme si, d’une poitrine de monstre, s’échappait un hennissement formidable, dominant le bruit du tonnerre et réveillant toute une contrée.
--Allons! tu es bien toujours celui qu’à l’école nous appelions «le poète». Mais voyager avec toi! Le ciel m’en préserve. Sur la locomotive qui me traîne, j’aime mieux un honnête ouvrier qui compte les kilomètres, guette les sémaphores et lorgne les aiguilles, qu’un fils des preux qui pense aux ailes des oiseaux et au ventre des montagnes.
--Tu as tort, mon cher. Il y a des préjugés fort agréables à trouver chez ceux à qui l’on confie sa peau. Les fils des preux, comme tu les appelles, sont remplis de ces préjugés-là.
--Bah! la chevalerie n’a rien à voir avec une locomotive.
--C’est une grave erreur. La chevalerie--pour me servir de tes expressions--est bonne partout, notamment sur une locomotive. Il y a six mois, en sortant des tranchées de Brétigny, je me suis trouvé nez à nez avec un train de marchandises que le verglas avait mis en retard et qu’on avait oublié. Mon chauffeur, qui n’avait rien d’un preux, a sauté à bas du tender. Moi, j’ai trouvé que ces choses-là ne se font pas; un vieux préjugé! Je suis resté et j’ai pu éviter la capilotade en renversant ma vapeur. Si tu avais vu cela! mes roues enlevaient des copeaux dans l’acier des rails comme si c’eût été du sapin de Norvège.
--Charmant métier! Et tu en as encore pour longtemps?
--Dans moins d’un an, je serai ingénieur au matériel. Mais je n’aurai pas perdu mon temps. D’abord, j’ai recueilli, sur le chauffage des machines, beaucoup d’observations dont je me servirai un jour. Ensuite j’étudie plus que tu ne penses. J’ai deux jours de liberté par semaine, et tu me croiras si je te dis que je ne les passe pas au cabaret.
--N’importe, monsieur le comte. Les croisés dont tu descends doivent se voiler la face.
--Vous êtes tous les mêmes. Quand nous ne faisons rien, vous nous traitez d’inutiles ou d’incapables. Et, quand nous vous montrons que nous savons travailler comme les autres, vous criez que nous dérogeons. Mais il est temps de partir; viens avec moi. Tu verras _la Ville de Blois_, la plus belle machine du réseau, qui grimpe les rampes de sept en abattant ses soixante et dix kilomètres, sans que l’aiguille du manomètre baisse d’un cran.
Un quart d’heure après, le timbre du chef de train annonçait que l’express pouvait partir. Debout sur sa plate-forme, leste et dégagé dans sa salopette et son bourgeron de coutil bleu, le dernier des Vieuvicq faisait un signe d’adieu amical au gros Manet. Puis, d’une main exercée, il modulait un coup de sifflet prolongé dont l’immense halle vitrée tout entière semblait tressaillir.
VI
Un jour,--c’était vers la fin de son temps de service comme mécanicien,--Guy venait d’arrêter sous la grande halle des Aubrays l’express qu’il était chargé de conduire. La chaleur était étouffante. La sueur, la fumée, la vapeur grasse, la poussière des plaines brûlées de la Beauce avaient collé comme un masque sur son visage. Il eût été impossible de dire la couleur de ses vêtements. Avec sa barbe noire, ses paupières brûlées par le courant d’air, ses yeux ressortant, comme agrandis, sur le fond bistré des joues, il était effrayant à voir.
Bien vite, profitant de la courte halte, pendant que son second huilait les frottements et s’assurait qu’aucun coussinet n’avait _chauffé_, le mécanicien rafraîchissait à un robinet d’eau froide ses tempes qui battaient la fièvre et ses mains où les leviers brûlants avaient mis des ampoules. A trois pas de lui, près du fourgon des bagages, une voyageuse discutait au sujet d’une malle perdue, avec la pétulance d’une Parisienne et l’aplomb d’une jolie femme habituée à ce que tout lui cède.
Car elle devait être jolie, bien qu’on distinguât mal son visage abrité par un double voile de gaze grise contre la poussière de la route. Les plis flottants du pardessus de soie écrue laissaient apercevoir un élégant costume de foulard lilas. Sa coiffure était une toque légère, disparaissant sous un parterre de pensées. Sa taille, à la fois souple et riche de contours, était un modèle de grâce.
Le chef de train, pris à partie, répondait poliment, mais avec le calme d’un homme habitué à ces mésaventures. Il était désolé, mais, n’ayant pas le colis réclamé, il ne pouvait pas le donner. La caisse était restée à Paris, sans doute. On allait passer un télégramme et elle arriverait par le train suivant. On n’avait besoin que du signalement de l’objet ou de l’adresse, s’il y en avait une.
--Oui, sans doute, dit l’inconnue; mon nom s’y trouve. Le voici.
L’employé avait tiré son calepin et attendait, prêt à écrire. Alors, lentement, touchant presque le pauvre mécanicien qui prenait garde de ne point l’effleurer de ses vêtements couverts de suie, elle dicta ces mots:
--Madame Guillaume de Rambure.
Involontairement, Guy étendit les bras, la poitrine gonflée par un cri que sa volonté eut peine à écraser sur ses lèvres.
Elle! c’était elle, la petite Jeanne d’autrefois! Il ne reconnaissait de l’enfant que sa voix si douce. Ah! elle ne le repousserait pas s’il lui criait:
--Je suis Guy de Vieuvicq, ton vieux Guy, Jeannette! Te souviens-tu?
Hélas! il vit ses mains et son costume. Comment pourrait-elle le croire? Elle le prendrait pour un fou et s’enfuirait, affolée de peur, à la vue de ce démon. Non! il fallait se taire. D’ailleurs, deux fois déjà, le timbre du tender s’était fait entendre.
--Est-ce que nous allons coucher ici? grommelait le chef du train.
D’un bond, le mécanicien sauta sur sa plate-forme. Un coup de sifflet retentit, si long et si perçant, que Jeanne épouvantée porta les mains à ses oreilles. Elle ne se doutait pas de ce que lui criait ce hurlement du bronze. La main de Guy tremblait quand il tira la poignée du régulateur. Avec une saccade terrible, la locomotive s’élança, faisant grincer les barres d’attelage, renversant les voyageurs qui, debout dans les wagons, installaient leurs sacs et leurs valises.
Pendant ce temps-là, Jeanne disait au chef de gare qui la conduisait à la porte de sortie:
--Avez-vous remarqué ce mécanicien qui me regardait d’un air étrange? Il a l’air d’un homme ivre. Comme je suis contente de n’être plus dans le train!
--Oh! madame, il n’est pas ivre. Celui-là ne se grise pas. Mais je ne sais pourquoi il s’est mis en route si brusquement. Il sera à l’amende.
--Ce sera bien fait. Quand on pense que notre vie est dans les mains de ces gens-là!
VII
Vers le milieu de 1879, le projet d’un embranchement de chemin de fer destiné à relier avec la grande ligne un petit port de Bretagne, divisait en deux camps opposés toute la population du pays. Le port en question est bâti à quelques lieues de la mer, sur une rivière profonde que les bricks de huit-cents tonneaux remontent facilement à marée haute. Or la nouvelle ligne devait nécessairement franchir le cours d’eau entre son embouchure et la ville de Plounévez. Mais comment effectuer le passage? telle était la difficulté?
Les ingénieurs de la compagnie proposaient un tablier, appuyé sur une pile et se profilant à une élévation suffisante pour ne point gêner la mâture des navires. Durant la nuit, la pile éclairée d’un feu rouge devenait un phare et, loin de gêner la marche des vaisseaux, leur servait à trouver l’entrée du port.
Les armateurs, les marins, les commerçants, en un mot toute la partie maritime de la population, réclamaient un tunnel sous le fleuve. D’après eux, la pile qu’on allait construire ne serait qu’un écueil de plus, et il y en avait déjà assez!
--Les ingénieurs sont bons, avec leur feu rouge! On voit bien qu’ils n’ont jamais entré un brick, ou seulement un mauvais cotre à Plounévez, quand il vente de terre et que le jusant donne un courant de foudre. La marine crie déjà assez contre le port! Si l’on s’amuse à mettre un danger de plus en rivière, on ne verra bientôt dans le bassin que le sabot à vapeur de Jersey, qui vient toutes les semaines charger des œufs et des pommes de terre.
--Tout cela est bel et bon, répondaient les _terriens_. Mais un tunnel coûterait des millions et nous n’aurons pas de chemin de fer.
--Petite perte! ripostaient les autres. Nous n’avons pas besoin que les locomotives viennent nous faire concurrence. Avec la mer, nous pouvons nous passer des rails.
Les choses en étaient là. Les enquêtes et les contre-enquêtes s’étaient succédé à grand renfort de _mocs_ de cidre et de coups de _penbass_. La question tournait à l’aigre; la politique commençait à l’exploiter à propos d’une élection prochaine; il était temps d’en finir. Un beau matin, les Plounéveziens furent informés qu’un ingénieur allait venir de Paris, spécialement chargé par le ministre d’étudier la difficulté pendante. L’ingénieur en chef des ponts et chaussées du département devait l’accompagner pour lui donner tous les renseignements nécessaires.