La meilleure part

Part 1

Chapter 13,902 wordsPublic domain

LÉON DE TINSEAU

LA MEILLEURE PART

Ouvrage couronné par l’Académie française

DIXIÈME ÉDITION

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1891

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18

ALAIN DE KERISKI 1 vol. L’ATTELAGE DE LA MARQUISE 1 -- BOUCHE CLOSE 1 -- CHARME ROMPU 1 -- MA COUSINE POT-AU-FEU 1 -- DERNIÈRE CAMPAGNE 1 -- MADAME VILLEFÉRON JEUNE 1 -- MONTESCOURT 1 -- ROBERT D’ÉPIRIEU 1 -- STRASS ET DIAMANTS 1 -- SUR LE SEUIL 1 --

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

LA MEILLEURE PART

I

--C’est trop fort! s’écria le grave monsieur Perraudin, précepteur du jeune Guy de Vieuvicq, en faisant gémir sous lui l’antique fauteuil en tapisserie qui lui servait de chaire professorale. Je n’ai rien vu de pareil dans ma longue carrière! Traduire _positis membrana capillis_ par _une perruque_! On n’a pas idée d’une chose pareille.

--Moi, je trouve l’idée assez naturelle, répondit avec flegme un beau garçon de douze ans, très occupé à décorer de sculptures primitives sa table de sapin noirci. D’ailleurs, Térence est trop difficile pour moi.

--Alors, monsieur, on ne traduit pas. On respecte la pensée du poète, si l’on ne peut la saisir. Faites-moi le _mot à mot_ de cet hémistiche, je vous prie.

--_Membrana_, une membrane; _positis capillis_, sur laquelle on a posé des cheveux; n’est-ce pas ainsi que se fabriquent les perruques?

--Ah! vraiment? Eh bien, monsieur, écoutez mon _mot à mot_, à moi: _Membrana_, une peau, _positis capillis_ qui a perdu ses poils. C’est-à-dire, monsieur, en bon français, un parchemin. Le rhéteur arrive avec son parchemin sous son bras. Le bon sens indique suffisamment qu’on ne vient pas faire la classe avec sa perruque dans son portefeuille.

--C’est dommage, fit l’élève, en jetant sur les mèches postiches de son précepteur un regard irrévérencieux. Ce serait drôle, quelquefois.

Du moment qu’il s’agissait de lui-même, et non plus de Térence, le grave Perraudin retrouva tout son calme.

--Monsieur, dit-il, j’informerai monsieur le comte et madame la comtesse de ce trait de causticité déplacée. En attendant, vous aurez un _très mal_, aujourd’hui, pour la discipline; et, sans préjudice d’une autre punition plus sévère, vous allez m’écrire six fois, avant de sortir d’ici, le verbe: _J’ai trop d’esprit pour mon âge_. Vous entendez, monsieur, six fois!

Là-dessus le pédagogue prit son chapeau et quitta la salle d’études, installée dans une vieille tour du château, non sans emporter la clef de la porte massive, fermée à double tour.

--Vieux cuir à rasoir! grommela Guy qui avait fréquenté, durant les vacances, de jeunes voisins, élèves de Vaugirard.

Cinq minutes après, il travaillait activement à la fabrication d’un filet destiné à servir de tombe aux poissons de la Loue, petite rivière dont le château dominait l’étroite vallée.

Déjà, depuis une demi-heure, les mailles s’ajoutaient rapidement aux mailles lorsque, à l’entrée de la pièce, en dehors, un léger bruit se fit entendre. Comme de juste, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le filet inachevé fut réintégré dans les profondeurs d’un tiroir mystérieux. Et la plume de courir sur le papier, tout en haut de la page encore blanche, hélas! Qu’allait dire le féroce Perraudin?

Mais, au dehors, ce fut une douce et gentille voix d’enfant qui se fit entendre:

--Guy! ouvre-moi.

Le personnage interpellé haussa les épaules et ne répondit pas.

--Guy! reprit la petite voix, es-tu là? Tu sais que je ne suis pas assez grande pour ouvrir. Viens goûter, et ensuite miss Cecil nous conduira à la promenade.

L’écolier obéissait toujours comme à une petite reine à l’enfant qui l’appelait pour la seconde fois. Il quitta son escabeau, s’approcha de la porte et, appuyant son front contre l’épais lambris de chêne:

--Pour t’ouvrir, il faudrait avoir la clef... et je ne l’ai pas.

--Qui donc l’a, alors?

--C’est mon précepteur. Il m’a enfermé parce que je ne peux pas faire une chienne de version. Ainsi pas de goûter, pas de promenade et, bien sûr, pas de dîner.

--Comment! pas de dîner? fit la petite voix avec terreur.

--Dame! on ne m’ouvrira que quand j’aurai fait six fois un verbe.

--Est-ce qu’il faut si longtemps?

--Cela dépend comme on est disposé. Et je ne le suis pas du tout. Ainsi, va seule à la promenade, ma pauvre Jeannette.

--Oh! Guy! je m’ennuie tant quand tu n’es pas là!

--Si tu crois que je m’amuse ici! Moi, à ta place, je sais bien ce que je ferais.

--Qu’est-ce que tu ferais?

--Eh! pardi, si tu vas trouver mon père, il me laissera sortir. Il fait tout ce que tu veux, papa.

--Tu crois? je vais essayer, alors.

Et Guy put entendre les pas de la petite, qui s’éloignait en courant pour remplir son ambassade.

Un quart d’heure plus tard, après les explications, les promesses, les excuses nécessaires, le prisonnier était relâché, et il descendait la rampe escarpée qui conduit du vieux château féodal de Vieuvicq à la Loue, en tenant par la main une fillette de sept ans, ronde comme une boule, rouge comme une pomme d’api, dont les jambes faisaient de leur mieux pour suivre celles de son jeune compagnon.

Une gouvernante venait derrière, très occupée, vu son âge qui n’était plus la jeunesse, à conserver son équilibre à travers les pierres roulantes.

Arrivés au milieu d’un pont de bois qui traversait la jolie rivière, les deux enfants se retournèrent du côté de l’imposante demeure qui dominait le paysage de ses énormes pans de muraille. Sur la terrasse, deux hommes et deux femmes, jeunes encore, contemplaient, accoudés à la balustrade, l’étroite et fraîche vallée tout embaumée des senteurs de mai et le tableau formé par le jeune couple marchant côte à côte.

C’étaient M. et madame de Vieuvicq et leurs hôtes, le marquis et la marquise de Cormeuilles, les parents de Jeanne.

Guy agita son chapeau; Jeanne, en personne qui veut que chacun ait son compte, envoya quatre baisers auxquels on répondit, de la terrasse. Puis les deux jeunes promeneurs disparurent dans le taillis, où, sur le tapis vert du gazon, les premières fleurs du muguet commençaient à étaler leurs clochettes blanches.

II

De tous les amis qui venaient, chaque année, passer quelque temps à Vieuvicq, les Cormeuilles étaient les plus affectueusement reçus et les plus longtemps gardés. Il y avait eu, jadis, des alliances entre les deux familles, également anciennes, dont les chefs actuels étaient liés intimement, depuis leurs premières études faites à Fribourg, dans la même classe.

Les enfants, de leur côté, s’étaient pris l’un pour l’autre d’une tendresse d’autant plus grande qu’ils n’avaient ni frère ni sœur. Ils s’adoraient malgré la différence des âges.

Élevés sévèrement dans leur propre famille, ils étaient gâtés chacun par les parents de l’autre.

C’étaient, entre les deux ménages, des reproches continuels à ce sujet.

--Comment veux-tu que j’élève ma fille, disait le marquis de Cormeuilles à son ami? Ta femme lui passe ses caprices à journée faite!

--Parbleu! crois-tu que je sois enchanté de ta faiblesse pour Guy! Ce gamin-là sait qu’il peut tout obtenir de toi, et il en abuse.

--Eh! mon cher, voilà ce que c’est que de n’avoir pas de fils. On gâte ceux des autres, faute de pouvoir les voler.

Quelque temps après «le jour de la prison», Guy fut saisi d’un mal d’yeux qui rendait, pour lui, tout amusement impossible. Dès lors Jeanne laissa de côté tous ses jouets et ne quitta plus son ami. Leur divertissement favori était de jouer à l’aveugle.

--Ferme tout à fait les yeux, disait la petite; je vais te conduire comme la femme du vieux Simon conduit son mari.

Alors, l’intéressant couple s’enfonçait dans le parc, la jeune Antigone cherchant les endroits les plus escarpés pour avoir l’occasion de mieux déployer son zèle. Parfois l’aveugle, perdant confiance, cherchait à y voir clair.

--Tu triches! disait son guide.

Et le bandeau était resserré de plus belle.

Un jour, se promenant ainsi, ils virent venir à eux leurs deux mères, marchant au bras l’une de l’autre. La petite, poursuivant son rôle, entraîna Guy sur le passage des deux amies et, répétant ce qu’elle avait entendu dire souvent à la Simonne:

--La charité pour mon pauvre homme qui n’y voit pas, mes bonnes dames, s’il vous plaît!

La marquise rit beaucoup, à la vue des deux mendiants improvisés. Quant à madame de Vieuvicq, elle les considéra longtemps de son beau regard mélancolique. Puis, déposant sur chaque front un baiser également tendre:

--Voilà mon aumône, chéris, dit-elle; et que Dieu écoute la prière que je lui fais en ce moment!

Un soir,--les Cormeuilles devaient quitter Vieuvicq le lendemain au lever du soleil,--Guy était étendu sur une chaise longue dans le coin le moins éclairé du grand salon. Assise sur un tabouret à côté de lui, Jeanne, tranquille, silencieuse, avec des allures de garde-malade, avait une de ses mains posée sur le front brûlant de son ami. Tandis que les parents causaient autour de la table, les deux enfants n’échangeaient pas une parole.

--Est-ce que tu as bien mal, vieux Guy? demanda enfin la fillette. Pourquoi ne parles-tu pas?

--Parce que voilà notre dernière soirée. Demain, à la même heure, tu ne seras plus là!

--C’est vrai; mais nous nous reverrons l’année prochaine, à Cormeuilles.

--Oui, et puis il faudra nous quitter encore. Le temps me paraît si long, Jeannette, quand tu n’es pas là!

--A moi aussi, il paraît long sans toi. Mais écoute. Quand tu seras grand, nous pourrons nous marier.

--Il y a longtemps que j’y pense. L’ennuyeux, c’est qu’il faut attendre beaucoup.

--Jusqu’à quel âge?

--Ça dépend. Hier, j’ai entendu ton papa qui demandait au mien: «Comment Claude, l’homme d’écurie, a-t-il pu se marier avant d’avoir tiré au sort?» Et papa a répondu: «Lui et sa future s’étaient arrangés pour rendre la chose indispensable.» Je ne sais pas comment on fait; mais ce doit être facile, puisque Claude, qui est si bête, a pu le faire.

Et, sur cette belle résolution, la jeune fiancée suivit sa bonne, qui venait la chercher pour la mettre au lit.

Le lendemain matin, à cinq heures, un grand omnibus attelé de deux postières hollandaises et chargé de malles attendait devant le perron du château. Sur le siège, le marquis de Cormeuilles, des guides et le long fouet de poste en main, hâtait les derniers adieux; car il avait une longue traite à fournir pour regagner son habitation, située dans le département voisin.

Enfin, les grandes personnes échangèrent les derniers baisers et les dernières poignées de mains. La pauvre Jeanne, les yeux humides, ne pouvait s’arracher des bras de son ami, qui, le front entouré de compresses, faisait tous ses efforts pour se montrer homme et pour dominer son émotion. La voix du marquis se fit entendre, plus sévère, et sa fille se hâta de monter en voiture. L’équipage pesamment chargé s’ébranla aussitôt et le bruit des grelots s’éloigna dans l’avenue, tandis qu’une petite tête se penchait encore à la portière en criant:

--Au revoir, vieux Guy! A l’année prochaine.

L’année prochaine...!

III

L’hiver suivant, le château de Vieuvicq fut en deuil. La comtesse mourut, dans la force de la jeunesse, et dans l’éclat d’une beauté citée au loin.

Ce premier coup d’une destinée qui lui en réservait bien d’autres laissa dans l’âme de Guy une nuance de gravité et de tristesse dont il devait, toute sa vie, garder la trace; car il adorait sa mère.

Quant à l’époux infortuné de la charmante et noble femme qui venait de quitter ce monde, le spectacle de son désespoir augmenta encore la douleur de ses amis, et la consternation des habitants du pays dont la défunte avait été la bienfaitrice.

Après avoir vu la lourde pierre du caveau de famille retomber sur les restes de celle qu’il avait tendrement et fidèlement aimée, le pauvre veuf rentra dans son cabinet, tenant son fils par la main, et soutenu par le marquis de Cormeuilles accouru auprès de son meilleur ami. Il renvoya l’enfant, après l’avoir serré dans ses bras à l’étouffer. Puis, se voyant seul avec le vieux camarade de sa jeunesse, il se laissa tomber sur un fauteuil, devant son bureau, où souriait, dans son cadre de velours, une jeune femme d’une beauté radieuse.

--Oh! Louise! ma bien aimée! mon trésor perdu! s’écria-t-il en embrassant l’image cruellement ressemblante.

Alors, pour la première fois depuis bien des jours, les fibres de sa volonté, les muscles de sa poitrine se détendirent, et il éclata en sanglots.

Cette explosion de douleur le sauva peut-être, et son ami se garda bien de la troubler. Mais, quand la violence de la crise fut un peu calmée, le marquis se rapprocha de lui, et, lui prenant les mains:

--Mon pauvre vieux! dit-il; tu ne te doutes pas du mal que tu me fais; et, ce qu’il y a d’horrible, c’est que je ne trouve pas un mot à te dire. Ou plutôt, si, j’en trouve un: ton fils!

--Ah! le malheureux enfant! Tu tombes bien! tu vas voir s’il doit être un sujet de consolation pour son père. A toi, mon brave, je puis tout confier, et, d’ailleurs, ce que je cachais à cause d’_elle_, tous vont le savoir, maintenant.

--Que veux-tu dire?

--Une chose bien simple, mon pauvre ami: Guy est un enfant sans fortune. Si je te racontais l’histoire de ces dernières années, tu verrais que le malheur m’a poursuivi en tout. Placements désastreux, fermiers en déroute, débiteurs véreux, rien n’a manqué au programme; si bien que tu vois un homme au bout de son rouleau.

--Mais, mon cher, je tombe des nues! Comment, toi qui es si raisonnable, n’as-tu pas enrayé? Tu pouvais vivre fort bien en dépensant moitié moins, que diable!

--Ah! ce n’eût pas été long s’il ne se fût agi que de moi seul. Mais _elle_! Qu’aurais-tu fait à ma place? Moi je n’ai pas eu le courage de rien lui dire. C’était si bon de la voir heureuse, belle, élégante, et, surtout, sans soucis! A présent, qu’est-ce que cela me fait d’être pauvre! Au moins jusqu’à la fin, pas un ruban, pas une fleur ne lui a manqué, même sur son cercueil.

Et les larmes du malheureux coulèrent de nouveau.

--Mais, mon fils! continua-t-il en les essuyant bientôt. Comment va-t-il s’en tirer? comment traversera-t-il l’existence où il entre, n’ayant qu’un nom et les quatre murs d’un château pour toute fortune?

--Les choses en sont là?

--Mon Dieu, oui. J’espère sauver du naufrage de quoi donner à Guy une carrière. Il ne faut pas que le pauvre garçon m’en demande davantage.

--Mon cher, je ne te dirai qu’un mot. A l’occasion, n’oublie pas que je suis là.

--Sois tranquille, brave cœur que tu es! D’ici à peu, je saurai à quoi m’en tenir. Je t’assure que je vais mener les choses rondement.

Sans perdre un jour, en effet, et, comme pour se distraire d’un chagrin par un autre, le comte se mit à la dure besogne qu’il avait devant lui. Aussi, dès les derniers mois de 1861, tout était terminé. De ce qui avait été une belle fortune, il restait le château fermé, confié à la garde du vieil Antoine et de sa femme, plus un maigre capital, suffisant néanmoins pour achever l’éducation du jeune homme.

Celui-ci atteignait alors sa quatorzième année.

C’était à Paris que le père et le fils devaient se rendre. La veille du départ, comme on chargeait sur un fourgon les caisses, peu nombreuses qu’ils emportaient avec eux, le comte dit au jeune homme:

--Il faut être en route avant le jour. Viens avec moi. Nous avons des visites d’adieu à faire.

--D’adieu, mon père?

--Oui; je sens que je ne rentrerai plus ici vivant. Que veux-tu, mon cher! j’ai trop souffert depuis un an. Mais viens! je n’aime pas les phrases, tu sais. Seulement, l’avenir qui s’ouvre devant toi est celui d’un homme obligé de gagner sa vie, et, sur cette route-là, on est parfois forcé d’aller loin. Si loin que tu ailles, n’oublie jamais ce que nous allons voir une dernière fois ensemble.

Guy suivit son père en silence. Arrivés devant la principale porte qui s’ouvrait dans la grande cour:

--Lis cette devise, dit le comte en étendant la main vers l’écusson sculpté dans le granit.

--_Les fidelles!_ prononça gravement le jeune homme.

--Sais-tu pourquoi ces deux mots sont là. Non? Tu n’as jamais songé à le demander. L’histoire n’est pas longue. A la Mansourah, le roi saint Louis était serré de près par les Musulmans, lorsqu’un de nos ancêtres, accompagné de ses deux fils, survint fort à propos pour lui prêter main-forte. «Ah! dit le roi, voici mes fidèles Vieuvicq.» C’est tout ce que nous y avons gagné; mais cela, du moins, nous reste. Mon fils, sois _un fidèle_, partout et envers tous.

Ils passèrent ensuite à la façade opposée du château et arrivèrent sur la terrasse, dominant la rivière, que le brouillard d’automne cachait, laissant seulement monter le bruit de l’eau brisée entre les rochers.

--Tu sais l’histoire des deux enfants et du tonneau?

--Oui, répondit Guy, le visage brillant d’enthousiasme. C’était sous les guerres religieuses. Un Vieuvicq ne voulut pas se rendre aux hérétiques qui l’assiégeaient et, durant la la nuit, il fit rouler ici, du haut des remparts, un tonneau plein de paille contenant ses deux jumeaux. Le lendemain, le château fut pris, notre aïeul pendu aux créneaux. Mais les deux enfants furent sauvés.

--Et tu descends de l’un d’eux. Tu vois donc qu’un Vieuvicq doit être courageux jusqu’à la mort, compter sur Dieu et être fidèle. Voilà ce que j’avais à te rappeler. Maintenant, allons dire adieu à ta mère.

Ils entrèrent dans la petite chapelle déjà sombre où une lampe brûlait. Ils s’agenouillèrent et prièrent longtemps, immobiles. Les statues funèbres les contemplaient froidement dans l’ombre des niches, comme si, depuis des siècles, le spectacle de la douleur des vivants les eût rendues insensibles.

Enfin le comte se courba et posa ses lèvres sur la dalle du caveau. Quand il se fut relevé:

--Guy, dit-il à demi-voix. Je ne te demande qu’une chose. Ramène-moi là un jour. Quoi qu’il arrive, quoi que l’avenir nous ménage... Nous serons peut-être bien pauvres, mon ami.

--Oh! papa, s’écria Guy en sanglotant, je tâche d’être courageux; mais, quand vous me parlez de ces choses, c’est plus fort que moi...

Ils sortirent, et, derrière eux, la porte se referma avec un bruit de catacombe.

Le lendemain, avant l’aube, ils avaient quitté le pays, et, l’année suivante, le jeune homme remportait tous les prix de la classe de seconde d’un grand lycée de la capitale. Le père, confiné dans un modeste appartement d’où il pouvait voir les arbres de la cour de récréation du jeune humaniste, végétait, frappé au cœur, ne voyant personne, consacrant à l’éducation de Guy les trois quarts des faibles ressources qu’il avait pu sauver du naufrage.

Quelques années se passèrent dans cette séquestration volontaire. Ainsi qu’il arrive souvent aux hommes d’ancienne race que la fortune a trahis, le comte de Vieuvicq rougissait, comme d’une honte, de sa pauvreté présente, et semblait fuir ceux qui l’avaient connu jadis. Sous le poids de l’adversité, son corps s’était voûté avant l’âge, sa chevelure avait blanchi, et sa santé chancelante ne lui promettait pas une longue vieillesse.

En effet son fils n’avait pas encore atteint sa vingtième année et se préparait à sortir, l’un des premiers, de l’École polytechnique, lorsque le comte s’éteignit dans ses bras.

--Je te bénis et je te remercie, mon cher enfant, dit-il avant d’expirer. Je suis tranquille sur toi; car Dieu protège la race des fidèles. Quant à moi, je suis heureux. Je vais rejoindre ta mère.

Alors, fixant sur le jeune homme, à genoux près de lui, un regard plein d’une tendresse infinie, le mourant ajouta avec un sourire qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps:

--Comme tu lui ressembles!

Il emporta ce sourire avec lui dans le cercueil.

Par une belle soirée de printemps, les grilles rouillées de Vieuvicq se rouvrirent devant le descendant de la noble lignée escortant, à la tête d’une longue file de villageois, le modeste char funèbre.

Depuis sept ans, Guy n’était pas rentré dans le vieux château, en deuil de ses maîtres. A cette heure douloureuse, il ne se sentit pas le courage de franchir le seuil derrière lequel l’attendaient tant de souvenirs.

Ce fut sous la voûte de cette même tour isolée, où il avait passé ses premières heures d’étude, que l’orphelin déposa les restes chéris qu’il accompagnait. Dans la vaste pièce, toute tendue de noir, il commença, au milieu de quelques vieux serviteurs de sa famille, la lugubre veillée qui précède l’éternel adieu.

Assis près du cercueil, il laissait ses regards errer sur ces murs qui lui redisaient la trop courte histoire du bonheur de son enfance. Dans un coin, la longue table était encore chargée de ses premiers livres. Le tableau noir, à demi dissimulé derrière les draperies sombres, portait encore les derniers chiffres que sa main y avait tracés. Il revoyait le grand fauteuil délabré où s’asseyait son précepteur, le tabouret en tapisserie, ouvrage de sa mère, qui lui servait à lui-même.

Où étaient, maintenant, tous les êtres qui avaient franchi si souvent cette porte? Sa mère dormait là, tout près, dans le caveau qui allait se rouvrir demain. Son père! il était couché froid et insensible, sous ce drap de velours. Et la petite Jeanne de Cormeuilles...?

Il l’entendait encore dire, de l’autre côté de la porte, ce fameux «jour de la prison»:

--Guy! ouvre-moi.

Ah! s’il lui ouvrait, maintenant, si elle franchissait ce seuil funèbre, si elle voyait cette tristesse, cet isolement, cet abandon, cette ruine de tout bonheur, elle ne pourrait s’empêcher de pleurer avec lui!

Le lendemain, quand son père reposa pour l’éternité sous la voûte armoriée de la chapelle, Guy essuya résolument ses yeux rougis et jeta un dernier regard sur la façade endormie du vieux manoir. Entre les dalles de la cour d’honneur, l’herbe croissait plus vite que la main tremblante du pauvre Antoine ne pouvait l’arracher et, déjà, sur le fronton de la porte d’entrée, la mousse, en plus d’un endroit, marquait les joints d’un large trait sombre. Mais le noble écusson brillait sans tache, par les soins pieux du dévoué serviteur, et Guy, d’un œil attendri, lut encore une fois la glorieuse devise.

Sans perdre une minute, il reprit le chemin de Paris et de son travail, croyant que des années, peut-être, s’écouleraient encore avant qu’il revît ces lieux.

Il devait les revoir plus tôt et, surtout, autrement qu’il ne pensait.

IV

Peu de mois après, la France était en pleins désastres. Il fallut improviser des armées nouvelles, et Guy, comme beaucoup de ses camarades d’école, fut nommé officier d’artillerie.

D’abord envoyé sur la Loire, son corps fit partie de ce grand mouvement sur l’Est qui fut la dernière convulsion du lion blessé à mort. Bientôt on dut battre en retraite et se glisser dans la neige, par des sentiers de montagne, entre la Suisse et le rideau de troupes ennemies tendu comme un filet, de Dôle à la frontière.

La colonne à laquelle Guy s’était joint avec les débris de son régiment formait l’avant-garde de cette marche en arrière. Né dans le pays qu’on traversait, il offrit de servir de guide à la colonne qui cheminait péniblement dans la neige.

Un soir, à la nuit tombante, on déboucha sur le vallon de la Loue, dont le cours se détachait au fond de la gorge, comme un ruban d’ardoise, sur la blancheur uniforme du paysage. Par de nombreux lacets, la petite route arrivait en pente assez douce au pont jeté sur la rivière, que dominait la masse grisâtre d’une vieille demeure. C’était Vieuvicq.

--Quand nous aurons passé là, dit le jeune lieutenant à l’officier supérieur qu’il accompagnait, nous pourrons nous considérer comme tirés d’affaire.

--A merveille! Mais ce château du diable semble avoir été mis là tout exprès pour nous couper le passage.

--Il n’était pas encore occupé ce matin, mon colonel.

--Eh bien, il l’est maintenant. Écoutez la musique.