Part 4
--Il faudra du temps, beaucoup de temps, continua-t-il. Nos deux têtes seront peut-être blanches alors, mais quel jour que celui où vous rentrerez à Vieuvicq, chez moi, chez votre fils, chez vous!
--Guy, dit la jeune femme dont les joues étaient devenues plus roses,--les cahots de l’ornière, sans doute,--vous parlez de vous depuis une heure. Si vous vous donniez la peine de parler un peu de moi? Vos projets pèchent par la base. Je n’ai pas de fils. Six mois après mon mariage, j’étais veuve.
Alors, très simplement, elle raconta son union avec un homme qui l’avait adorée. Le soir même, ils étaient partis pour l’Italie. A la fin du printemps, elle était revenue en France, traînant avec elle un mourant. La fièvre de Rome avait, en quelques semaines, dévoré cette jeune existence.
Depuis lors, elle vivait avec sa belle-mère, une sainte femme, et surtout une bonne femme. Isolées l’une et l’autre, elles avaient réuni leurs solitudes et leur existence se passait heureuse. Paris les gardait tout l’hiver, Cormeuilles tout l’été. Quelques courts voyages, un mois d’automne au Gleisker, chez son oncle, telles étaient les seules vacances de Jeanne, comme elle disait.
Guy l’avait laissée parler sans l’interrompre. Peut-être n’écouta-t-il pas beaucoup la seconde partie du récit. Heureusement, il fut dispensé de répondre; car, aux derniers mots, ils atteignirent le bord du fleuve. Déjà un groupe d’intéressés et d’oisifs y attendait la commission.
D’abord il fallut étudier le terrain, sonder le sol, prendre des repères. Jeanne, qui était de celles que tout amuse, trottait à la suite de Guy, entre les touffes d’ajoncs encore encuivrées des dernières fleurs, ou sur le sable fin de la rive que le jusant découvrait. Comme une enfant gâtée, elle touchait à tous les instruments, se plaisant à dévier, avec une pointe de fer, l’aiguille des boussoles et riant beaucoup de voir, dans la lunette du niveau, l’image renversée de son oncle qui semblait marcher les pieds en l’air, comme une énorme mouche collée au plafond.
Parfois Guy s’arrêtait dans un calcul, tout heureux de la sentir, pour un instant, mêlée à sa vie.
--Mademoiselle Touche-à-tout, si vous continuez, on vous mettra en pénitence.
--Je vais être bien sage; mais c’est si drôle, toutes ces machines! L’année prochaine, Guy, il faudra venir faire un pont à Cormeuilles.
--Il n’y a pas de rivière.
--C’est vrai; quel dommage! Mais vous ne savez pas faire que des ponts. Nous trouverons autre chose.
Sans perdre de temps, le jeune ingénieur se remettait au travail. Mais, au milieu de ses x, pendant le déjeuner champêtre qui coupa la journée, au cours de ses conférences avec les députations qu’il était chargé d’entendre, il se sentait poursuivi par ces paroles dites le matin:
--Six mois après mon mariage, j’étais veuve.
Cependant, il s’était montré digne de sa mission et, plus d’une fois, M. de la Hunaudaye avait eu des hochements de tête approbatifs. Il avait enchanté tout le monde par son attention à écouter les dires de chacun, et, pour conclure, il laissait espérer une solution qui mettrait tous les intérêts d’accord. C’était un pont d’une seule volée, sans pile intermédiaire. La dépense serait forte, mais moins élevée qu’on ne l’avait supposé. D’ailleurs, il était permis de croire que l’État en prendrait sa part, car l’utilité stratégique de la ligne était évidente.
Le jeune orateur fut applaudi avec enthousiasme, même par les nombreux auditeurs qui ne comprenaient que le bas-breton. Mais lui, en ce moment, ne voyait qu’un visage dont le sourire lui disait en très bon français:
--Bravo, Guy!
Il retourna au Gleisker de la même façon qu’il en était venu. Le jour tombait et, d’un commun accord, son amie et lui évitèrent de tourner, même de loin, au sentimental.
--Vos quatre semaines de Bretagne doivent vous sembler longues, lui dit-il. Je suis sûr que vous êtes devenue une Parisienne renforcée et que vous détestez tout ce qui n’est pas Paris.
--On voit que vous me connaissez peu. Je me trouve bien partout où l’on me laisse faire mes volontés. Je vous laisse à penser, d’après cela, si je déteste le Gleisker, où l’on me gâte à journée faite. D’ailleurs, j’ai toujours été gâtée par tout le monde, à commencer par vous. Sérieusement, Guy, ne supposez pas qu’il y ait en moi uniquement une poupée parisienne, chaussée, coiffée, habillée à la dernière mode.
--Je ne suppose rien. Mais vous n’avez pas de devoirs dans la vie, vous êtes jeune et assez... agréable pour que tout vous entoure et vous fête.
--Vous êtes bien honnête de me trouver «agréable», dit la jeune femme en riant. Mais, en admettant que votre indulgence pour une amie d’enfance ne vous aveugle point, cela m’oblige-t-il à être ce que vous semblez croire? Demandez à ma tante si je ne m’intéresse pas autant qu’elle à ses poulets, à son jardin et à ses pauvres. Et Dieu sait si elle en a, des poulets et des pauvres!
--Comme, jadis, ma pauvre mère!
--Demandez à M. du Falgouët si une promenade de dix kilomètres à pied me fait peur, si je ne commence pas à parler bas-breton. Et vous, monsieur l’ingrat, dites-moi si je puis me lever de bon matin et si beaucoup de femmes sérieuses, ou réputées telles, auraient du plaisir à sonder un marais, six heures durant, entre deux ingénieurs.
--Le fait est que nous ne sommes pas des gens bien drôles.
--Ai-je eu l’air de m’ennuyer avec vous? Cher Guy! je veux vous convaincre que je suis fière de vous, fière de votre valeur, sans laquelle vous ne seriez pas ici, fière de votre énergie, de votre courage. Sachez que je vous admire. Aux Aubrays, il y a cinq ans, si vous m’aviez appelée, vous auriez vu comme ma main aurait serré vos pauvres pattes noires.
--Merci, Jeanne! Vous me faites oublier bien des misères passées. Vous êtes donc toujours la même petite fille qui, au temps jadis faisait lever mes punitions?
--Et je la serai toujours. Dans trois semaines, venez me voir à Paris. Venez souvent, et ne dites plus que vous êtes tout seul au monde. Vous me le promettez, Guy? vous promettez d’être toujours mon meilleur ami comme vous êtes le plus ancien?
Il promit, remué au fond du cœur par cette parole qu’il sentait sincère.
Alors, sans rien dire, dans la nuit rendue plus sombre par les arbres du chemin, elle éleva sa main et, pendant une seconde, son petit doigt s’appuya sur les lèvres du jeune homme, comme pour sceller la promesse.
Le lendemain, au lever du soleil, M. de la Hunaudaye et Vieuvicq devaient dire adieu au Gleisker, celui-ci regagnant Paris, celui-là son chef-lieu. Fidèles aux traditions de la vieille hospitalité bretonne, M. du Falgouët et sa femme étaient debout pour assister au départ de leurs hôtes et présider à leur déjeuner, plantureux en dépit de l’heure matinale.
L’ingénieur en chef y fit honneur en conscience. Quant à Guy, le cœur serré par tant d’émotions diverses, il était assis devant sa tasse de thé, incapable d’en avaler une gorgée, et portant, sur son visage pâli, les traces de l’insomnie. Soudain, une porte qu’il regardait souvent vint à s’ouvrir, et Jeanne, après avoir dit bonjour à tout le monde, prit une chaise à côté de lui. Son agitation frappa la jeune femme et, en cet instant, elle devina que cet homme allait l’aimer de toute son âme.
--Eh! bien, dit-elle, comme quinze ans plus tôt, vous ne mangez pas?
--Si, balbutia-t-il, ou plutôt... il est un peu matin pour mon appétit.
--_Je veux_ que vous mangiez, dit-elle.
De ses belles mains, elle avait étendu sur le _toast_ doré un beurre digne de la table d’un roi. Elle présenta la tartine à Guy, l’obligeant à y mordre, tandis qu’à portée des lèvres du jeune homme, ses doigts blancs, coquettement, se retroussaient.
X
Trois semaines après, Guy entrait au ministère des travaux publics, apportant un mémoire et des plans minutieusement étudiés sur le pont de Plounévez. Le ministre, qui par hasard s’y connaissait, voulut voir le travail par lui-même. Il fut frappé des applications nouvelles qui s’y rencontraient et félicita chaudement Vieuvicq du succès avec lequel il avait accompli sa mission.
--D’ailleurs, dit le personnage, vous êtes un homme d’avenir. Est-ce mon prédécesseur qui vous a décoré?
--Oh! monsieur le ministre, ici on décore les gens qui bâtissent des ponts. Moi, j’ai eu la croix pour en avoir démoli un.
Depuis son retour de Bretagne, Guy, avec l’énergie froide qui était dans sa nature, avait consacré au travail toutes ses journées et une partie de ses nuits. Mais il n’avait point oublié Jeanne et souvent, courbé sur ses plans, il s’abîmait dans ses souvenirs, les yeux fixés sur un trait rouge, marquant le chemin qu’ils avaient suivi ensemble, un certain jour.
Sorti du cabinet du ministre, déchargé de sa tâche, il ne pensait déjà plus, en mettant le pied sur le boulevard Saint-Germain, à son pont, à ses fastidieux calculs, ni même aux éloges qu’il venait d’entendre. Maintenant il s’appartenait, c’est-à-dire qu’il appartenait à Jeanne. Il allait la voir!
Il songeait à l’accueil qu’il allait trouver, et se répétait à lui-même toutes les paroles si pleines d’une franche amitié qu’il avait entendues, pendant leurs causeries intimes du Gleisker. Elle lui avait promis d’être toujours son amie, de l’encourager dans sa vie pénible. Elle lui avait dit qu’elle l’admirait!
Hélas! ce qu’il aurait voulu d’elle, ce n’était ni son admiration, ni son amitié même. Ce qu’il aurait voulu!... Mais depuis longtemps il était habitué à contempler face à face la réalité sévère. Il était pauvre et condamné au travail. Hors de là, tout n’était que roman, chimère, illusion. Entre lui et cette jeune veuve millionnaire, il y avait un abîme sur lequel toute sa science était impuissante à jeter un pont: l’abîme de son orgueil de gentilhomme.
Non! jamais cette femme ne serait à lui, jamais! quand même il devrait mourir d’amour.
--Bah! se dit-il, on ne meurt pas d’amour quand on travaille huit heures par jour. Au lieu de mourir, on oublie!
D’ailleurs, n’était-ce point déjà un grand bonheur de ne plus se sentir seul, perdu dans ce désert de Paris? Il savait maintenant où trouver, quand il le voudrait, une amie prête à l’entendre. Que de choses il avait à dire, sans compter ce qu’il ne dirait jamais!
Pauvre Guy! il ignorait la différence qui sépare l’existence reposée, tranquille, un peu vide d’une jeune mondaine transplantée aux champs, et la vie fièvreuse que Paris lui impose. Il n’avait jamais vu de près ces charmantes essoufflées qui veulent trouver du temps pour tout et n’en conservent pour rien, ni pour la famille, ni pour elles-mêmes, ni pour l’amitié, ni, souvent, pour l’amour. Car, dans le nombre des vertueuses, combien le sont tout simplement faute de loisir pour ne pas l’être!
Son cœur battait d’une émotion heureuse lorsqu’il arriva rue de Varenne. Jeanne était revenue la veille et, sans doute, l’attendait; car, après avoir donné son nom, Vieuvicq fut conduit immédiatement dans le petit salon de la jeune femme.
En l’attendant, il s’assit sur un large pouf placé en face de la cheminée encore drapée de ses amples rideaux de peluche, car la saison était restée douce. Devant la fenêtre, une table grande comme le bureau d’un ministre était chargée de photographies, de bibelots, de papiers, de livres. Il restait juste de quoi y placer un pupitre où cinq ou six lettres fermées attendaient l’heure de la poste. Un des coins de la pièce était occupé par un divan circulaire; l’autre disparaissait derrière un paravent japonais, que surmontait le feuillage varié d’une forêt tropicale en miniature. Non loin, sur un trapèze proportionné à sa taille, un ouistiti rongeait mélancoliquement une banane.
Aux murs, quelques aquarelles signées de noms en vogue, deux ou trois gravures anciennes de prix, des dessins de chevaux. Sur les rayons d’une bibliothèque tournante, des volumes à la sobre reliure d’amateur: Montaigne, l’abbé Prévost, Molière, saint François de Sales.
Çà et là, dans un désordre probablement voulu, des cartouches Lefaucheux, une cravache, un étui à cigarettes, un podomètre, quelques bijoux, de ceux qui servent habituellement; des cartes de courses ou de concours, des bons de la Société de Saint-Vincent de Paul, des échantillons multicolores de velours et de soie.
En somme, un mélange de choses absolument hétéroclites, mais rien qui dénotât l’existence molle de la jolie femme qui s’ennuie et compte, pour se distraire, sur la Providence et sur les amoureux.
Absorbé jusqu’ici par des travaux qui prenaient toutes ses heures, Guy n’avait jamais mis le pied dans un intérieur de ce genre. Et, comme ce réduit était le nid habité par Jeanne, tout lui semblait encore plus charmant, poétique, supérieur à tout ce qu’il avait jamais rêvé. Ah! comme on devait être bien dans ce large fauteuil, en face d’elle, pour les longues causeries intimes! comme les heures devaient passer, calmes et délicieuses, dans cette pièce tranquille, réjouie, d’un luxe discret, où les bruits de la rue parvenaient à peine!
Soudain, une porte s’ouvrit dans la pièce voisine et une voix connue se fit entendre:
--Voyons, Juliette, vite d’autres gants, ceux-là se décousent. Vous n’y faites jamais attention. Avez-vous sonné pour la voiture? N’oubliez pas les lettres pour la poste et, si l’on vient de chez Félix, dites qu’on m’attende. Il sera probablement tard, mais tant pis! Maintenant, faites prévenir ma belle-mère que nous sortons et tenez ma toilette préparée pour sept heures. Je serai très pressée.
Tout cela fut débité avec une rapidité vertigineuse. Guy ne put s’empêcher de se dire que mademoiselle Juliette devait être une personne bien douée pour s’y reconnaître. Comme il faisait cette réflexion, la portière fut écartée vivement et Jeanne entra, au milieu du froufrou de sa toilette de satin noir, et du cliquetis des pendeloques de jais dont elle était couverte.
--Bonjour, Guy, dit-elle en s’avançant la main tendue. Voilà un homme exact! J’arrive hier et je vous vois ce matin; c’est bien, cela. N’est-ce pas que j’ai engraissé en Bretagne? Je suis navrée, mais on mange tant chez ma tante! Cher ami, je ne m’assieds pas; car, vous voyez, je vais sortir. Allons! ne prenez pas cet air désolé. Je vous emmène ou, plutôt, nous vous emmenons; car ma belle-mère vient avec nous. Elle ne me quitte jamais; nous nous adorons. C’est drôle, n’est-ce pas? Mais c’est une excellente femme, et si commode pour moi! Ah! la voici. Soyons sérieux pour la présentation.
XI
La belle-mère de Jeanne aurait pu être sa grand’mère, car elle dépassait notablement la soixantaine. C’était l’antithèse vivante de sa belle-fille et ce contraste entre leurs natures était, comme il arrive souvent, l’une des causes de leur bonne harmonie. Elle était grande, droite encore, sobre de gestes, avec une parole un peu lente, dont elle n’était pas prodigue.
Depuis la mort de son mari, survenue quelque trente ans plus tôt, on ne lui voyait que des vêtements de laine noire, mais remarquablement soignés et aussi élégants que le comportait son âge. Son linge n’était que de batiste unie, mais éblouissant de blancheur. Juste assez jolie, dans son temps, pour n’être point aigrie de l’amertume fréquente chez les laides, elle n’avait jamais eu cet éclat qui donne des succès ou, du moins, la facilité d’en obtenir. Maintenant, c’était une femme aimable, indulgente, ayant pris de bon cœur son parti de la vieillesse et sachant, ce qui est plus difficile, se résigner à la jeunesse des autres.
Brisée une première fois par la perte de l’homme à qui elle avait consacré sa vie, elle avait vu, à la mort de son fils, périr de nouveau son bonheur à demi ressuscité. Quand son unique enfant lui avait été enlevé en plein bonheur et en pleine jeunesse, elle s’était sentie prise d’une tendresse passionnée et douloureuse pour la jeune femme à qui son bien-aimé avait dû les plus belles heures de son existence.
Qui n’a vu, de même, une mère en deuil couvrir de baisers le dernier jouet resté dans le pauvre berceau vide!
Le bon cœur de Jeanne s’était prêté, dès le premier jour, à ce sentiment auquel elle pouvait si peu s’attendre. A ce désespoir sans consolation possible, elle mêla pieusement ses propres larmes, qui étaient celles d’un regret sincère plutôt que d’un grand amour à jamais pleuré. D’ailleurs, son bon sens remarquable lui fit comprendre bien vite l’avantage qu’elle pouvait retirer de la présence d’une personne respectable par son âge, et qui serait, en la prenant bien, le moins désagréable des chaperons.
Elle la prit si bien, que le résultat dépassa son attente. Les deux femmes continuèrent à vivre ensemble, madame de Rambure tenant la maison avec un ordre et une entente remarquables, et suivant partout sa belle-fille, d’un regard d’affection jalouse qui semblait le reflet posthume d’une tendresse d’outre-tombe.
Madame de Rambure, à qui Jeanne racontait tout, n’ayant d’ailleurs rien à cacher, savait déjà l’histoire de Guy. Ce qu’elle avait appris lui faisait attendre l’apparition du jeune homme avec une curiosité bienveillante, mais aussi avec une crainte instinctive. Cet ami d’enfance si fidèle au souvenir, n’allait-il pas être un rival pour l’époux si vite disparu?
Adroitement, la vieille femme avait questionné Jeanne et s’était sentie calmée en constatant que l’amitié seule, sans le moindre mélange de romanesque, était en jeu. Mais elle ne s’attendait pas à voir Guy paraître si vite, et cet empressement lui causait un secret déplaisir, qu’elle eut quelque peine à cacher d’abord.
--Ma mère, dit la jeune femme, je vous présente mon plus vieil ami, puisqu’il l’a été quand je ne parlais pas encore.
Madame de Rambure salua, plus cérémonieusement que ne comportaient les circonstances, et, levant sur le jeune homme ses yeux où de longues journées de larmes avaient laissé leur trace, elle l’examina un instant avant de répondre.
Vieuvicq achevait sa trentième année. C’était un homme de taille élevée, mince, d’une rare harmonie dans l’ensemble des formes. Ses cheveux noirs, coupés court, ses moustaches fines et droites, ombrageant une bouche charmante qui était celle de sa mère, son nez au profil vigoureux, lui donnaient, à première vue, l’aspect d’un bel officier. Mais les yeux n’avaient rien de l’insouciance du soldat. Profonds, séduisants, quoiqu’un peu austères, ils indiquaient la pensée, la volonté, la force.
La plupart du temps, ce mâle visage, d’abord, intimidait les femmes. La belle-mère de Jeanne, personne modeste et dépourvue de cet aplomb grâce auquel, de nos jours, une jeune fille de dix-huit ans ne s’étonne de rien, ne put échapper complètement à cette impression troublante.
--Monsieur, commença-t-elle, les vrais amis sont une chose précieuse, et j’aime trop ma belle-fille pour ne pas me réjouir...
Elle s’arrêta, s’apercevant qu’elle disait le contraire de ce qu’elle avait résolu de dire. Mais Jeanne intervint avec son tact de femme. L’adroite personne avait décidé que ces deux êtres vivraient en bonne intelligence sous son empire.
--J’ai beaucoup parlé de vous à Guy, ma mère, reprit-elle. Il sait combien vous êtes bonne et combien je vous suis attachée. Ses parents n’existent plus; il est seul et voué à une carrière qui remplit sa vie. Mais il m’en a promis une petite part et, quand il viendra ici, j’espère que vous l’accueillerez bien. Vous savez ce que c’est que de vivre avec le regret de ceux qui ne sont plus.
Ah! oui, celle-là savait prendre sa belle-mère. Que pouvait répondre la pauvre vieille, déjà émue, sinon:
--Quand vous voudrez, monsieur, vous serez le bienvenu, si la conversation d’une vieille femme en deuil ne vous effraye pas.
Guy s’inclina, et baisa respectueusement la main qui lui était tendue. Quand il se releva, il rencontra dans la glace le regard malin de Jeanne, toute contente de voir que les choses s’arrangeaient à sa guise.
Il fallait poursuivre ces avantages. Vieuvicq, en homme bien élevé, offrit le bras à madame de Rambure pour descendre l’immense escalier aux marches de pierre légèrement usées. Jeanne les suivait, escortée de Juliette, dont les mains ne pouvaient suffire à porter d’innombrables paquets.
Dans la cour, au pied des cinq marches du perron, un landau découvert attendait. L’équipage était irréprochable, simple mais de grand style. Les deux bêtes valaient cinq cents louis. Le cocher et le valet de pied pouvaient être cités comme des modèles de tenue.
Au bord du marchepied, la vieille dame ouvrait la bouche pour remercier celui qui la conduisait. Mais tel n’était pas le programme de Jeanne.
--Allons! montez, dit-elle à Guy. Nous vous déposerons à votre porte.
Madame de Rambure étouffa un soupir, et, naturellement, ne dit rien. Le jeune homme, lui, ouvrit de grands yeux en entendant donner une adresse, rue de la Paix. Il demeurait rue Monge, à l’autre bout de Paris, et Jeanne le savait bien. Mais quelle femme admit jamais que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre?
D’abord on parla peu; Guy regardait son amie, occupée à boutonner ses gants interminables, et plus charmante encore qu’au Gleisker, sous son délicieux chapeau de dentelles noires orné de roses. Et cependant, comme il regrettait le petit panier cahoté par les ornières!
L’équipage filait bon train. Pas un passant qui ne jetât sur Jeanne ce regard effronté et connaisseur du Parisien croisant une inconnue élégante. Pour elle, cette admiration de la rue l’amusait. C’est, à les entendre, celle que les femmes préfèrent à toutes les autres; c’est leur suffrage universel. Il coûte parfois cher aux maris, d’ailleurs, comme l’autre, bien souvent, à la France.
Au tournant de la rue Castiglione, un phaéton traîné par deux alezans qui trottaient à la hauteur du mors frôla les roues du landau. L’homme qui conduisait salua profondément. La jeune femme fit un signe de la main; sa belle-mère dissimula imparfaitement une grimace.
--C’est le fameux lord Mawbray, dit Jeanne. Le connaissez-vous, Guy?
--Moi? vraiment non. Qu’a-t-il donc fait pour être fameux?
--C’est le propriétaire de _Nice-Girl_. Vous savez bien? la pouliche qui a gagné le derby. Tenez, voilà des crins que j’ai coupés moi-même à la crinière de cet amour de bête, le jour de sa victoire à Chantilly.
Et la fervente admiratrice de _Nice-Girl_ montra un des nombreux médaillons pendus à son mince poignet.
Guy, devenu rêveur, ne répondit pas.
Pendant trois heures, il suivit son guide de magasin en magasin, de fabrique en fabrique. Il la vit introduire son pied mignon, chaussé de soie bleue marine, dans des souliers en apparence plus mignons encore.
Il la contempla tandis qu’elle posait sur les ondes aux reflets métalliques de sa chevelure un gainsborough découpé dans une toile de Reynold.
Il la fit luncher chez Guerre. Il dut exprimer son avis sur une sortie de bal merveilleuse; juger, en homme compétent, le mécanisme d’un en-tout-cas de chez Verdier; dessiner, séance tenante, un modèle de chiffre pour du papier à lettres. Madame de Rambure assistait à toutes ces emplettes, silencieuse, son regard mélancolique, perdu dans le vide, ne donnant son opinion que quand on la demandait.
A sept heures moins un quart, le landau reprit à toute vitesse la direction de la rue de Varenne.
--Vous êtes un homme de ressource, dit Jeanne à son compagnon, et vous avez bon goût. Et puis, au moins, vous n’avez pas l’air de vous ennuyer dans les magasins.
Madame de Rambure ferma les yeux avec un mouvement pénible. Elle savait ce que voulaient dire ces paroles. Elle se souvenait de son fils, que les tournées de ce genre, au temps de la corbeille, avaient mis à la torture. Cette comparaison tacite, où l’avantage était à un autre, l’attristait.
Arrivée dans la cour de l’hôtel, Jeanne tendit le bout de ses doigts à Vieuvicq.
--Merci, dit-elle, et pardon de vous laisser si vite. Je dîne à sept heures rue François Ier et il faut que je m’habille.
--Mais il est sept heures moins cinq!
--On m’attendra un peu. Au revoir, cher ami. Venez après-demain au soir. C’est jeudi, je suis toujours chez moi. Vous promettez de venir?
--Mais...