La maison en ordre

Part 17

Chapter 173,663 wordsPublic domain

«Votre enquête, c’est une démonstration après tant d’autres de cette vérité: _la solution monarchique est la seule qui soit conforme aux enseignements les plus récents de la science._ Il est bien remarquable, en effet, que toutes les hypothèses sur lesquelles s’est faite la Révolution se trouvent absolument contraires aux conditions que notre philosophie de la nature, appuyée sur l’expérience, nous indique aujourd’hui comme les lois les plus probables de la santé politique. Pour ne citer que quelques exemples de première évidence: la science nous donne, comme une des lois les plus constamment vérifiées, que tous les développements de la vie se font par _continuité_. Appliquant ce principe au corps social, on trouvera qu’il est exactement l’inverse de cette loi du nombre, de cette souveraineté du peuple qui place l’origine du pouvoir dans la majorité _actuelle_ et, par suite, interdit au pays toute activité prolongée. Que dit encore la science? Qu’une autre loi du développement de la vie est _la sélection_, c’est-à-dire _l’hérédité fixée_. Quoi de plus contraire à ce principe, dans l’ordre social, que l’égalité? Que dit encore la science? Qu’un des facteurs les plus puissants de la personnalité humaine est _la Race_, cette énergie accumulée par nos ancêtres... Rien de plus contraire à ce principe que cette formule des _Droits de l’Homme_ qui pose, comme donnée première du problème gouvernemental, l’homme en soi, c’est-à-dire la plus vide, la plus irréelle des abstractions. On continuerait aisément cette revue et l’on démontrerait sans peine que l’Idéal démocratique n’est, dans son ensemble et dans son détail, qu’un résumé d’erreurs tout aussi grossières. Que l’on essaie la même critique sur la formule monarchique. Que trouve-t-on? Pour nous en tenir aux trois points indiqués tout à l’heure, qu’est-ce que la permanence de l’autorité royale dans une même famille sinon la _continuité_ assurée. Qu’est-ce que la noblesse ouverte--elle le fut toujours--l’aristocratie recrutée, sinon la _sélection_ organisée. Qu’est-ce que l’appel à la tradition, sinon l’appel à la _Race_. Et ainsi du reste...

«Nous voyons grandir autour de nous une génération instruite par l’histoire et qui va chercher la vitalité nationale où elle est: _dans la plus profonde France_. Cette génération doit nécessairement aboutir à ce que vous avez appelé d’un terme si juste, le Nationalisme intégral, c’est-à-dire à la Monarchie.»

Commentant, avec approbation, cette lettre si substantielle, Maurras conclut:

«M. Paul Bourget, dans son roman, _le Luxe des autres_, s’est fort curieusement occupé de compter les nombreux étages que comporte un petit groupe de la bourgeoisie parisienne. Il sait mieux que personne que la démocratie n’est qu’un mot vénéneux représenté par un système politique contre-nature. Ce système politique, voilà l’ennemi. Assurément la République en est la plus visible conséquence. Mais, si l’on respectait la démocratie, on laisserait subsister les ruines du sentiment républicain. La République ne tarderait pas à reparaître et la force française à fléchir et à s’épuiser. La démocratie, c’est le mal. La démocratie, c’est la mort. Il appartenait à un maître de la science politique de nous prémunir contre toute complaisance de ce côté...»[22]

[22] En développement de la lettre de M. Bourget, on lira, avec fruit, ses _Pages et Nouvelles pages de critique et de doctrine_, 4 vol., chez Plon.

La plus profondément réfléchie, la plus nourrie de faits de toutes les lettres que Maurras reçut en réponse à son Enquête, je crois bien que c’est celle d’Amouretti. Elle rappelle, d’abord, sous une forme concentrée, les caractères principaux de la Monarchie jusqu’à la Révolution. Elle examine ensuite la décadence du personnel gouvernemental sous la démocratie. Enfin elle oppose, en réaction contre les faux principes sur lesquels celle-ci se base, la famille à l’individu. Et pour la sauvegarde de la famille, cellule sociale, elle préconise la Monarchie.

Voici quelques passages particulièrement suggestifs de cette lettre.

Après avoir souligné qu’en République «les honnêtes et les intelligents sont paralysés par les institutions», Amouretti continue:

«Mais beaucoup d’entre nos gouvernants actuels sont d’une médiocrité trop basse; cela est dû à l’introduction continue et croissante, pendant un siècle, des procédés démocratiques pour le choix des politiciens et des administrateurs. De l’Empire à la Restauration, puis au gouvernement de Juillet, puis au second Empire, puis à notre République, la dégression constante est marquée. Cela tient uniquement au mode de recrutement des autorités chargées de conduire la Nation.

«Il faut donc changer ce mode et se dire que le système qui consiste à procéder brusquement par une élection ou un concours à une sélection purement individuelle des capacités est absolument insuffisante et qu’il faut y substituer une sélection familiale et héréditaire. Des individus puissants, sortis de souches paysannes ou ouvrières, sont trop souvent arrêtés dans leur expansion par des politiciens bavards ou des lauréats de concours. Pour qu’un homme mérite de passer dans une classe supérieure, il faut qu’il soit de taille à y entraîner, avec lui, toute sa famille. S’il monte seul, c’est une bulle gonflée. Je ne redoute rien pour le bien de l’État, de ces ascensions familiales; elles sont utiles, elles sont nécessaires; elles donnent du lest et de la stabilité... C’est sur un de ces hommes, dont je parlais plus haut (ceux sortis de souches paysannes ou ouvrières) qu’il faut compter pour rétablir en France cette Monarchie très forte, mais tempérée, qui a fait la force de notre pays. Depuis que la France l’a perdue, malgré des accès passagers de relèvement et de gloire, elle est tombée en décadence. C’est ce que commencent à comprendre ces jeunes gens de haute intelligence qui s’aperçoivent enfin qu’on les a trompés, qu’on leur a présenté des mots vides de sens et non des principes solides, sous le nom pompeux de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Je me rappellerai toujours l’expressive mimique de M. Paul Bourget à la première maxime de cette déclaration: «Les hommes naissent libres.» A l’âge d’une minute ils sont libres; c’est à cette conclusion absurde qu’on arrive!

«Pendant tout ce siècle, des hommes qui vont de Joseph de Maistre à Taine, en passant par Le Play et Fustel de Coulanges ont maintenu les droits de l’autorité associés à ceux de la tradition historique. Leurs doctrines puissantes et précises ont lentement et profondément pénétré dans l’âme et le cœur des jeunes générations intelligentes. Parvenus au sang généreux, jeunes lettrés affinés et fermes, ce sont eux qui reconstitueront la monarchie tempérée, historique en l’adaptant aux conditions nouvelles...

«Seule, en effet, la monarchie tempérée peut donner à la France la sécurité par l’armée, la réputation par la diplomatie, la prospérité par la paix économique et la reprise de la conscience nationale par la mise en valeur de toutes les énergies locales.»

Pour terminer, Amouretti, en un raccourci émouvant, expose les conditions dans lesquelles se pose le problème de la Renaissance française:

«Je dis à la nation:

«Citoyens, on nous a raconté que nos rois étaient des monstres. Il y eut parmi eux, il est vrai, des hommes faibles, peu intelligents, plusieurs médiocres, et peut-être deux ou trois méchants. Il y en a peu qui fussent des hommes remarquables. La plupart furent des hommes d’intelligence moyenne et consciencieux. Regardez leur œuvre: c’est la France.

«Et je dis au Roi:

«Roi, mon maître, parmi la série de vos ancêtres, ne regardez ni Saint-Louis, ni Henri IV, ni Louis XIV. Regardez le bon roi Louis VI. Il abattit les barons brigands, il transforma les bons barons en prévôts qui protégeaient sérieusement le petit peuple de France, paysans et artisans, et il donna aux bourgeois des libertés sérieuses et étendues mais précises et réglées. Ce fut la besogne indispensable; elle rendit possible les gloires séculaires.»

Naturellement, parmi toutes les personnalités interrogées par Maurras, il y en eut qui firent des objections à la Monarchie telle qu’il la leur proposait. Mais, chose qu’il importe de signaler, chez la plupart, ces difficultés portaient plutôt sur le mode d’application au temps présent du principe que sur le principe lui-même. Ainsi firent Henri Vaugeois, Lionel des Rieux, Léon de Montesquiou. Ces deux derniers sont morts sur le champ de bataille pendant la grande guerre.

Montesquiou disait à Maurras que plus de cent ans de démocratie avaient formé dans un grand nombre d’esprits un sentiment politique inconscient qui repousse la Monarchie, «la pressentant incompatible avec tous ces principes dont il est pétri et formé, principes de liberté, d’égalité, etc.»

Il ajoutait: «Vous nous démontrez que ce sentiment est faux et absurde, car ces principes, entendus d’une manière absolue, sont des principes de mort ou entendus relativement, sont plus sauvegardés par la Monarchie que par nul autre gouvernement. Votre démonstration va jusqu’à notre cerveau, mais s’arrête là.»

Insistant fort sur cette sensibilité républicaine, la déplorant d’ailleurs mais la tenant pour très solide, il concluait: «En résumé, je crois qu’il n’y a plus dans le pays de foi monarchique, et je crois que pour faire revivre cette foi, il faudrait un long temps et que, sans elle, pourtant, la Monarchie n’est pas possible. Or, c’est d’une façon immédiate qu’il nous faut agir, car le danger (que la République fait courir aux destinées de la Patrie) est pressant. Et pour agir immédiatement, nous n’avons qu’une seule chose: la foi que j’appellerai républicaine, quoique le mot soit impropre, puisque cette foi nous fait incliner aussi bien vers le césarisme que vers la République.»

A quoi Maurras lui répondit en substance: «Est-ce à l’inconscient de conduire le conscient? Au membre aveugle de régir l’organe voyant? A l’instinct de dicter les décisions de l’intelligence? On prête, je le sais, à ceux qui posent ainsi la question, une sorte d’insensibilité contre nature et la méconnaissance des forces de l’instinct, de l’humeur et de l’animalité dans l’homme. La vérité est qu’ils ne méconnaissent rien du tout. Ils savent que toute force est inconsciente, mais ils n’ignorent pas que, dans l’ordre humain, la direction de ces forces appartient à la pensée et à la raison et que, faute de direction, elles se gaspillent par leur propre calamité.»

Il faisait ensuite remarquer qu’il y avait, d’après l’aveu même de Montesquiou, _un danger pressant_ dans la prolongation de la démocratie parlementaire. Dès lors il était illogique de chercher les éléments du salut de la France dans une acceptation, même provisoire, des faux principes qui la mènent à sa perte.

Il terminait par une image très juste: «On a vu des enfants faire des pâtés dans le sable: ils veulent arrêter la mer. On leur dit qu’il faudrait une digue pour cela. Ils en conviennent et poursuivent l’édifice de leurs pâtés.»

Lionel des Rieux imaginait un dialogue entre un «jeune nationaliste» et lui. Il ressortait de cette conversation que son interlocuteur, en reconnaissant la solidité des arguments apportés par Maurras à l’appui de la solution monarchique, hésitait à prendre son parti. Au fond, il reconnaissait formellement la nécessité de «faire quelque chose» pour guérir la France de la démocratie, mais le choix du médecin lui importait moins. On lui disait que le médecin c’est le Roi, mais ce pourrait être aussi un Bonaparte ou même un dictateur attaché au régime républicain.

«--Un malade, disait-il, ignore le plus souvent quel médecin, dans un judicieux traité, a, pour la première fois, décrit ses maux et le remède. Son exclusive reconnaissance va à celui qui, instruit de ces théories salutaires, sait en faire une prompte, une pertinente application et le sauve ainsi de la mort.

«--Soit, dis-je. Mais si vous aimez la France, votre devoir est d’amener ce sauveur à son chevet. Et où irez-vous frapper d’abord? Chez un docteur quelconque qui, peut-être, ignorera ce traitement que vous tenez pour le seul salutaire, ou bien irez-vous chez celui qui ne saurait l’ignorer, chez son auteur? (C’est-à-dire chez le Roi.)

«--J’irai d’abord chez celui-ci; mais s’il tardait trop à se rendre à mon appel, je m’adresserais à tout autre.»

Des Rieux ajoutait: «Voilà, mon cher ami, la conclusion de ce nationaliste. Il admet maintenant, avec nous, qu’une République, dans la hiérarchie des gouvernements, est au même degré que l’embranchement des protozoaires dans la série animale. Il reconnaît qu’il faut à la France une volonté souveraine et héréditaire, c’est-à-dire une Monarchie. Mais il s’intéresse aux bienfaits de ce régime plutôt qu’à la personne de qui il les tiendrait.»

Maurras répondit que le bien de la France exigeait une décentralisation et qu’un dictateur républicain ne pouvait la réaliser; aucun pouvoir issu de la République n’en était capable, «car, émané de l’élection, il a besoin de tous les moyens de la centralisation pour se conserver, autrement dit pour se faire réélire.»

Quant à l’Empire, «à la rigueur un Bonaparte pourrait vouloir ce que veut le duc d’Orléans... Mais comme il y a une tradition royaliste s’imposant et gouvernant toutes volontés, il y a une tradition impérialiste. Elle est directement opposée à notre tradition décentralisatrice: tous les bonapartistes sérieux en tombent d’accord... Elle exprime une série d’actes d’autorité et de coups d’État destinés à réagir contre _les effets_ mais nullement contre _les causes_ de l’anarchie. Ces causes, l’Empire les maintient et les flatte. Il s’en prévaut et en tire une force précaire.»

Pour le duc d’Orléans, «par le tour de ses lettres et la direction de toute sa politique, il s’annonce aussi peu parlementaire qu’Henri IV. De même que son père, il voit dans le parlementarisme un régime où les questions de personnes viennent entraver les meilleures mesures, paralyser la politique la plus utile au pays et sacrifier l’intérêt général à des considérations particulières».

Maurras donnait ensuite cet avertissement: «A force de se déclarer indifférent (sur la forme du gouvernement), on finit par se croire tel et le devenir. A force de dire qu’on n’a pas de préférences, on laissera aux ennemis de tout ordre politique comme aux ennemis de tout avenir français le privilège de l’activité et du succès.»

Puis il concluait: «Vous n’avez point le choix des gouvernements bienfaisants et réparateurs. Les circonstances parlent, il n’y en a qu’un seul.

«Puisque vous rêvez d’aller chez le Prince, allez-y donc tout droit. Si vous voulez qu’il vous réponde, commencez par le commencement: Appelez!»

Vaugeois donnait toutes les raisons possibles contre le maintien de la République ou l’adoption du Césarisme. Mais il craignait que les esprits droits qui s’orientaient vers la Monarchie ne fussent réduits à l’impuissance par la ploutocratie financière et les politiciens d’aventure qui bénéficient du régime démocratique--ceux-ci, du reste, se plaçant fort souvent au service de ceux-là.

Voici l’un des passages les plus caractéristiques de sa lettre:

«Hommes d’action, hommes de pensée! Les voyez-vous tous?--Des premiers ne parlons point. Ils cuisinent leurs élections et n’ont de passion, d’élan que contre les curés. Mais les penseurs? Vous savez bien que la multiplication absurde des livres et faiseurs de livres a créé des mœurs telles que les esprits entiers et probes, les non-boiteux qui, probablement, naissent aussi nombreux de nos jours qu’il y a cent ans, ont toutes chances d’être noyés. Il en est résulté que, au XIXe siècle, sauf de rares bonnes rencontres, la notoriété est allée à peu près toujours à des talents mais non à des êtres nés pour conduire et éclairer les autres. A qui donc aujourd’hui, précisément, pouvons-nous demander de réveiller, d’attaquer et de dompter l’opinion française?

«Je ne vous parlerai pas enfin de la force matérielle du monde présent: l’Argent, qui est aux internationalistes et qui, circulant, détruit de plus en plus les frontières, les patries, les civilisations locales naturelles, délicates, vivantes--qui tue l’art au profit du confortable le plus morne et remplace les palais par des hôtels. Je ne vous parlerai pas non plus de l’autre force immatérielle: l’imagination qui dévie, se traîne dans le même sens vers le collectivisme et son horreur. Je vous rappellerai simplement que les Français les plus passionnés pour la politique aujourd’hui, c’est-à-dire les démocrates, sont les adorateurs d’une sorte de révélation nouvelle, et qu’ils la défendront contre nous avec une frénésie aveugle; la lutte devra peut-être devenir sanglante contre ces fous... Que faire?»

Certes, à l’époque où Vaugeois écrivait ces lignes découragées, le tableau ne manquait pas d’exactitude. Il montre surtout les obstacles que Maurras rencontra au début de sa propagande. Mais sa raison, appuyée sur l’expérience, disposait d’une volonté trop forte pour se rebuter facilement.

Que faire? répondit-il à Vaugeois. Prouver que le mouvement existe en marchant. «On refait la France comme on peut. Je suis seulement convaincu que toute tentative dans l’ordre politique sera consécutive à l’organisation d’un pouvoir spirituel monarchique. Constituer cette très haute autorité scientifique, en rassembler les éléments, les proposer à tous les Français réfléchis, voilà quelle est ma tâche et voilà quelle devrait être la vôtre.»

Sur l’influence du véritable «chef» qu’est Maurras, Vaugeois ne tarda pas à comprendre que là, en effet, se trouvait sa tâche. Infusé d’énergie nouvelle, il se mit à l’œuvre à côté de Maurras. Dès 1901, il menait le bon combat à l’Action française revue. Puis il devint rédacteur en chef de l’_Action française_-Journal. Et c’est à ce poste d’honneur et de risque qu’il est mort il y a trois ans.

A l’appel de Maurras, Montesquiou répondit bientôt également. L’enquête avait paru en 1900. Dès le mois d’août 1901, il publia un livre: _Le Salut public_, résumant trois années de tâtonnement et où il ne donnait pas encore de conclusions, mais il les fournit, peu après, en ces termes, dans une lettre adressée à Maurras: «La volonté de conserver la patrie française une fois posée comme postulat, tout se déduit d’un mouvement irrésistible. La fantaisie, le choix lui-même n’y ont aucune part. Si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement royaliste. Il manque à mes articles une conclusion. C’est que j’étais dans l’impuissance de leur en donner une, me refusant à me soumettre aux lois de la raison. A présent, je m’y soumets en reconnaissant que dès lors que j’avais en vue le salut public et rien que le salut public, je ne pouvais conclure autrement que par la monarchie.»

De même encore, Lionel des Rieux; après avoir beaucoup réfléchi, hésité aussi, vaincu par la logique irrésistible de Maurras, il lui écrivait en 1908: «Je n’avais plus, pour être tout à fait de votre opinion, qu’un pas à faire. Il est fait.»

Telle est l’attirance de la sagesse politique si bien représentée par Maurras que, depuis, nombre de patriotes ont répondu à son appel; et c’est pourquoi l’on peut dire, sans exagérations, que l’Action française réunit aujourd’hui une grande partie de l’élite des intelligences dans notre pays.

Une intelligence pourtant, et des plus accomplies, celle de M. Maurice Barrès, continue de se tenir à l’écart. Il avait répondu à l’Enquête de façon à bien poser qu’il s’en tenait au régime électoral. Ce n’est pas qu’il méconnaissait la nécessité d’un chef. Mais, pour lui, ce devait être un dictateur désigné par le suffrage universel.

«Je comprends bien, disait-il, qu’une intelligence, jugeant _in abstracto_, adopte le système monarchique qui a constitué le territoire français et que justifient encore, tout près de nous, les Bonald, les Balzac, les Leplay, les Bourget. De telles adhésions sont d’un grand poids dans le cabinet du théoricien; mais dans l’ordre des faits, pour que la monarchie vaille, il faudrait qu’il se trouvât en France une famille ralliant, sur son nom, la majorité (sinon la totalité) des électeurs.»

Et plus loin: «Je ne date pas d’un siècle l’histoire de France, mais je ne puis non plus méconnaître ses périodes les plus récentes. Elles ont disposé nos concitoyens de telle sorte qu’ils réservent pour le principe républicain ces _puissances de sentiment_ que d’autres nations accordent au principe d’hérédité et sans lesquelles un gouvernement ne peut subsister.»

Et il formulait ainsi son programme: «Au sommet de l’État l’autorité, sur le sol ou dans les groupes, la décentralisation, voilà des réformes que permet le système républicain et qui assureraient le développement des forces françaises aujourd’hui gravement anémiées.»

Maurras lui répondit fort judicieusement: «M. Barrès admet donc les libertés locales et professionnelles et, dans l’État, une autorité forte. Ces deux sentiments sont précieux. Le second correspond à un sentiment général; s’il est vrai que la centralisation n’est sentie dans la masse qu’à la façon d’un malaise indéfini, cette même masse du peuple sent avec netteté et réclame avec passion l’autorité et la responsabilité du pouvoir. Elle veut être gouvernée, la faiblesse de la nation étant une suite, non seulement directe, mais tout à fait _évidente_ de l’anarchie politique.

«Barrès et avec lui toute la masse du peuple français vont plus loin encore. Ils constatent que _dans le péril_, tout au moins, le gouvernement le plus fort est celui d’un seul. Ce gouvernement d’un seul est alors _de droit_, concluent-ils. Cette autorité d’un seul et qui _seule peut faire le salut public_, il l’appelait «la dictature». Ils pourraient l’appeler également la Monarchie.»

Maurras démontrait ensuite ce qu’aurait de précaire une dictature dépendant toujours des caprices de la majorité. «Il n’y a pas, disait-il, dans l’histoire, d’exemple d’une initiative heureuse (j’entends positive et créatrice non destructive ni purement défensive) qui ait été prise par des majorités. Le procédé normal de tous les progrès est bien le contraire. La volonté, la décision, l’entreprise sortent du petit nombre, l’acceptation, l’assentiment de la majorité. C’est aux minorités qu’appartiennent la vertu, l’audace, la puissance et la conception. Habituellement inerte, indifférente et torpide, la majorité est sujette, il est vrai, à des paniques dont les effets immédiats sont parfois bienfaisants, mais d’une bienfaisance invariablement stérile si elle n’est accompagnée d’une impulsion de l’élite.»

Ce passage de la réponse de Maurras me semble capital. Il suffit, en effet, d’avoir vécu et observé pour constater que la majorité va presque toujours à la force, ou à ce qui lui paraît tel, par une sorte d’instinct conservateur. C’est pourquoi, en temps de suffrage universel, il faut qu’un gouvernement soit bien maladroit pour ne pas tirer d’elle des élections conformes à ses désirs. Parfois, la majorité regimbera un peu, mais elle ne tardera pas à obéir à l’impulsion de la minorité qui détient le pouvoir. C’est ce qui explique que l’équipe républicaine ait réussi pendant des années à perpétuer sa malfaisance--non qu’elle constituât une _élite_, il s’en faut, mais parce que ses intrigues lui assuraient le pouvoir.

«Nous n’avons donc pas, ajoutait Maurras, à nous soucier de rallier les majorités. De toutes façons, elles se rallieront d’elles-mêmes. Deux cas me paraissent possibles. Ou les fléaux naturels qui sont menaçants vont disposer automatiquement, comme en 1849 et en 1871, la majorité nationale à former le souhait d’une Restauration; ou notre propagande devançant les malheurs publics, une élite s’étant déclarée pour la monarchie, une sage et savante minorité faisant sentir dans les hauts lieux son influence directrice, quelque coup d’État militaire renversera la République et refera la Monarchie.

«Dans ce premier cas, le ralliement de la majorité se trouve accompli par définition.