Part 16
«Un homme d’aujourd’hui devrait se sentir plus voisin du Xe siècle, (c’est-à-dire de la pleine féodalité) que du XVIIIe. Quelques centaines de familles sont devenues les maîtresses de la planète. Les esprits simples qui s’écrient: _Révoltons-nous, renversons-les_, oublient que l’expérience de la révolte a été faite en France, il y a plus de cent ans et qu’en est-il sorti? De l’autorité des princes de notre race, nous avons passé sous la verge des marchands d’or, qui sont d’une autre chair que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée. Cet or est sans doute une représentation de la force, mais dépourvue de la signature du fort. On peut assassiner le puissant qui abuse, mais l’or échappe à la désignation et à la vengeance. Ténu et volatil, il est impersonnel; son règne est indifféremment celui d’un ami ou d’un ennemi, d’un national ou d’un étranger. Sans que rien le trahisse, il sert également Paris, Berlin et Jérusalem. Cette domination, la plus absolue de toutes, est pourtant celle qui prévaut dans les pays qui se déclarent avancés... Sans doute, le catholicisme résiste et seul. C’est pourquoi cette Église est partout poursuivie, inquiétée, serrée de fort près... Nos libres penseurs n’ont pas encore compris que le dernier obstacle à l’impérialisme de l’Or, le dernier fort des pensées libres est justement représenté par l’Église qu’ils accablent de vexations. Elle est bien le dernier organe autonome de l’esprit pur. Une intelligence sincère ne peut voir affaiblir le catholicisme sans concevoir qu’elle est affaiblie avec lui; c’est le spirituel qui baisse dans le monde, lui qui régna sur les argentiers et sur les rois; c’est la force brutale qui repart à la conquête de l’univers...»
Ces lignes furent écrites en 1905. Je suppose qu’après ce que nous avons vu depuis et ce que nous voyons encore, nul n’en contestera la valeur de prévision exacte.
J’étais d’autant mieux disposé à partager l’opinion de Maurras que ce qu’il affirmait de la sorte, selon l’ordre naturel, je n’avais cesse de le répéter dans mes livres catholiques en me plaçant au point de vue du Surnaturel. L’or, disais-je, en substance, c’est le mal, c’est la contre-Église déchaînée par celui que l’Évangile appelle «le Prince de ce monde».
Cette persistance à dénoncer les méfaits de l’Or prépotent m’avait même valu l’animosité de certains catholiques qui s’efforcent aveuglément de «servir deux maîtres: Mammon et Jésus-Christ.»
Mais, comme le dit encore Maurras:
«Cette position du problème gêne quelques charlatans qui ont des intérêts à cacher tout ceci. Ils font les dignes et les libres, alors qu’ils ont le mors en bouche et le harnais au dos. Ils nient la servitude pour encaisser les profits, de la même manière qu’ils poussent aux révolutions pour émarger à la caisse du Capital. Mais constater la puissance, ce n’est pas la subir, c’est se mettre en mesure de lui échapper. On la subit, au contraire, lorsqu’on la nie par hypocrite vanité... Quand donc l’homme qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs qu’il pourrait acheter à la passion de l’ordre et de la patrie, non seulement il aura bien mérité de Dieu[21], mais il se sera honoré devant les autres hommes et il aura relevé son titre et sa condition. L’estime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient une plume. Devenue le génie de la cité, l’intelligence sera sauvée de l’abîme où descend notre art déconsidéré.»
[21] Maurras dit «de ses dieux», forme de langage admissible chez un classique qui n’est pas encore arrivé à la pleine Lumière.
Il passe ensuite en revue, avec des raccourcis bourrés d’idées ingénieuses et fécondes, la condition de l’Intelligence dans la société depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours.
Rien de mieux pensé, par exemple, que ce qu’il dit de Napoléon. Celui-ci avait beau dénoncer les méfaits de l’idéologie, il était lui-même un idéologue, «un homme de lettres couronné». Toute son œuvre porte la marque encyclopédiste ou celle de Rousseau. Et de ces deux influences, par son despotisme, naquit un semblant d’ordre.
«Mais, fait remarquer Maurras, ceux d’entre nous qui se sont demandés, comme Lamartine: _cet ordre est-il l’ordre?_ et qui ont dû se répondre _non_, tiennent le rêveur prodigieux qui confectionna ce faux ordre pour le plus grand poète du romantisme français. Ils placent Napoléon à vingt coudées au-dessus de Jean-Jacques et de Victor Hugo, mais à plus de mille au-dessous de M. de Peyronnet.»
Dans la suite du XIXe siècle, Maurras relève également l’inaptitude de la plupart des représentants de l’Intelligence à concevoir comme néfastes les méthodes économiques nées de la Révolution.
«Les lettrés du XVIIIe siècle, dit-il, avaient fait décréter comme éminemment raisonnable, juste, proportionnée aux clartés de l’esprit humain et aux droits de la conscience, une certaine législation du travail d’après laquelle tout employeur étant libre et tout employé ne l’étant pas moins, devaient traiter leurs intérêts communs d’homme à homme, d’égal à égal, sans pouvoir se concerter ni se confédérer, qu’ils fussent ouvriers ou patrons.»
Ce régime était détestable; «les faits économiques, s’accumulant, révélaient chaque jour le fond absurde, odieux, fragile, des fictions légales... Mais les lettrés ne comprenaient du mouvement ouvrier (qui créait les syndicats contre cette anarchie), que ce qu’il présentait de révolutionnaire; au lieu de construire avec lui, ils le contrariaient dans son œuvre édificatrice et le stimulaient dans son effort destructeur. Considérant comme un état naturel l’antagonisme issu de leurs mauvaises lois, ils s’efforcèrent de l’aigrir et de le conduire aux violences. On peut nommer leur attitude générale au cours du XIXe siècle un désir persistant d’anarchie et d’insurrection... Ainsi tout ce qu’entreprenait d’utile ou de nécessaire la force des choses, l’intelligence littéraire le dévoyait ou le contestait méthodiquement.»
La déconsidération qui en résulta auprès du public lettré eut pour effet de rejeter une portion notable des écrivains vers la littérature dite «de tour d’ivoire», au détriment de la culture générale.
«Cette littérature, continue Maurras, creusa un premier fossé entre certains écrivains et l’élite des lecteurs. Mais, du seul fait qu’elle existait, par ses outrances souvent ingénieuses, parfois piquantes, toujours très voyantes, elle attira dans son orbite, sans les y enfermer, beaucoup des écrivains que lisait un public moins rare. On n’était plus tenu par le scrupule de choquer une clientèle de gens de goût et l’on fut stimulé par le désir de ne pas déplaire à un petit monde d’originaux extravagants... Cette «littérature artiste» isola donc les maîtres de l’Intelligence.»
Ici encore, je me rencontrais avec Maurras, puisque, dès longtemps, je combattais la littérature de l’Art pour l’Art et qu’à propos de Mallarmé, j’en avais dénoncé les abus chez les symbolistes.
Ensuite Maurras stigmatisait la littérature industrielle qui, par souci de gagner beaucoup d’argent, corrompait le rudiment de goût qui peut subsister dans le «gros public» malgré tant d’assauts destructeurs.
«Que signifient, s’écriait-il, les cent mille lecteurs de M. Ohnet, sinon la plus diffuse, la plus molle et la plus incolore des popularités? Un peu de bruit matériel, rien de plus, sinon de l’argent.»
Comme de juste, sur ce point comme sur les autres, j’étais avec Maurras.
Ainsi dévoyée, et pervertie, l’Intelligence littéraire devait tomber fatalement sous le joug de la finance, surtout lorsqu’elle cherchait des ressources dans le journalisme.
Maurras proposait une réaction--celle-là même qu’il dirige aujourd’hui avec tant de maîtrise et de désintéressement.
Certes, l’entreprise présentait de grandes difficultés. Mais, concluait-il, «fussent-elles plus fortes encore, elles seraient moindres que la difficulté de faire subsister notre dignité, notre honneur sous le règne de la ploutocratie qui s’annonce. Cela ce n’est pas le difficile; c’est l’impossible. Ainsi exposée à périr sous un nombre victorieux, la qualité intellectuelle ne risque absolument rien à tenter l’effort. Si elle s’aime, si elle aime nos derniers reliquats d’influence et de liberté, si elle a des vues d’avenirs et quelque ambition pour la France, il lui appartient de mener la réaction du désespoir. Devant cet horizon sinistre, l’Intelligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de beau avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, conformément aux vieilles lois de l’univers, pour le salut de l’ordre, pour la durée d’une civilisation menacée toutes les espérances flottent sur le navire d’une contre-Révolution.»
Cet appel pathétique et corroboré d’arguments vitaux cadrait trop avec mes propres préoccupations pour que je n’y répondisse pas. Aussi, je puis dire que, dès 1912, c’est-à-dire dès ma lecture de _l’Avenir de l’Intelligence_, faite, comme je l’ai rapporté, en même temps que celle des livres apologétiques consacrés par Maurras à la tradition catholique, je servis les idées de l’Action française. Je ne mis pas de fracas à les répandre. Mais je puis me rendre cette justice que, pour être discrète, ma propagande n’en fut pas moins assez souvent efficace.
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Je lus aussi, à la même époque, _Trois idées politiques_, œuvre de la jeunesse de Maurras, mais où s’affirment déjà, avec une rare maturité de pensées un don critique qui trouvait matière à s’exercer à propos de trois figures significatives du XIXe siècle: Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve.
Pour Maurras, comme pour quiconque se montre capable de se hausser à des idées générales, de se former un ensemble de convictions politiques et sociales, d’adopter une doctrine vérifiée par l’expérience et de s’y tenir, l’étude d’un écrivain n’implique pas seulement l’analyse de ses procédés littéraires. Il aime à le situer dans le temps et à relever les qualités et les défauts par lesquels cet écrivain s’adapta au milieu ou réagit contre ses tendances.
Maurras applique donc cette méthode à Chateaubriand. Il note tout de suite que, né «dans l’État français de 1789, monarchique, hiérarchique, syndicaliste et communautaire», le Père du romantisme «fut des premiers après Jean-Jacques, qui firent admettre et aimer un personnage isolé et comme perclus dans l’orgueil et dans l’ennui de sa liberté.»
De là, un individualisme imaginatif qui lui fait transmuer le catholicisme traditionnel en une sorte de déisme sentimental à la manière des Allemands ou des Suisses. Ce pourquoi Maurras le définit fort bien: «Un protestant honteux, vêtu de la pourpre de Rome» et qui «a contribué, presque autant que Lamennais, à notre anarchie religieuse».
Il le montre aussi amoureux des ruines et de la mort, versant de la rhétorique éplorée sur l’Ancien Régime et sur la monarchie bourbonienne et tellement habitué à jouer l’ordonnateur des funérailles qu’il lui était fort désagréable de modifier son attitude.
Maurras, avec une fine ironie, signale ce qu’il y eut de néfaste et de comique à la fois dans cette «pose» perpétuellement endeuillée:
«Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu’une des victimes, roulées, cousues, chantées par lui dans _le linceul de pourpre_ fît quelque mouvement, ce n’était plus de jeu; ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours.»
De là, son humeur tracassière, vaniteuse et mesquine sous la Restauration. «Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux.» Aussi, sous Charles X, s’empressa-t-on de l’éloigner en des ambassades, ostracisme très doré, très honorable qui pourtant suscitait en lui de violentes rancunes.
Tout en se proclamant conservateur, il ne cessait de marivauder avec la Révolution. C’est sans doute pour cela que tant de libéraux le réclament comme un ancêtre.
Après 1830, «la monarchie légitime a cessé de vivre. Tel est le sujet ordinaire de ses méditations; l’évidence de cette vérité provisoire lui rend la sécurité. Mais, toutefois, de temps à autre, il se transporte à la sépulture royale, lève le drap, et palpe les beaux membres inanimés. Pour les mieux préserver des réviviscences possibles, cet ancien soldat de Condé les accable de bénédictions acérées et d’éloges perfides pareils à des coups de stylet».
En somme, Chateaubriand est semblable en cela à ceux des conservateurs qui estiment que la Révolution n’a pas tous les torts et qu’il serait sage, pour subsister, de revêtir sa carmagnole, de chausser ses sabots et de coiffer son bonnet rouge.
En une demi-douzaine de pages, que je tiens pour irréfutables, Maurras a su fixer cette physionomie si représentative d’une race d’esprits condamnés à détruire, par impuissance à sortir d’eux-mêmes pour regarder le Réel en face et pour y conformer leur intelligence. Réaliste avant tout, il a donc raison de placer Chateaubriand en tête des fabricants d’illusions dont il faut se garder avec soin parce que les breuvages de rêve qu’ils nous offrent sont à base de morphine.
Autre sentimental, aussi énervé qu’énervant, voici Michelet. Maurras le définit fort bien:
«Cette brillante intelligence ne se posséda point elle-même. Il fallait toujours qu’elle pliât sous quelque joug, obéît à quelque aiguillon. Un esprit pur et libre se décide par des raisons et en d’autres mots par lui-même; le sien cédait pour l’ordinaire, à ce ramassis d’impressions et d’imaginations qui se forment sous l’influence des nerfs, du sang, du foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme un alcool. Son procédé le plus familier consiste à élever jusqu’à la dignité de Dieu chaque rudiment d’idée générale qui passe à sa portée... Ces divinités temporaires se succèdent au gré de sa mobilité; c’est, tour à tour, la Vie, l’Homme, l’Amour, le Droit, la Justice, le Peuple, la Révolution. Quelquefois ces abstractions variées se fondent les unes dans les autres, car Michelet manquait à un rare degré de l’art de distinguer.»
Toutes ces entités, filles d’une métaphysique humanitaire dont on ne compte plus les méfaits, Maurras remarque qu’elles constituent le Panthéon de la Démocratie. C’est pour cela que l’État laïque préconise Michelet comme un éducateur sans pareil. «Partout où il le peut, sans se mettre dans l’embarras ni causer de plaintes publiques, l’État introduit Michelet. Voyez, notamment, dans les écoles primaires, les traités d’histoire de France, les manuels d’instruction civique et morale, ces petits livres ne respirent que les «idées» de Michelet... L’État part de cette conjecture ingénue que l’auteur de _la Bible de l’Humanité_ «émancipe», introduit les jeunes esprits à la liberté de penser. Michelet s’en vante beaucoup. Mais au son que rendent chez lui ces vanteries, je crois entendre un vieil esclave halluciné prendre ses lourdes chaînes pour le myrte d’Harmodius.»
Ce que Maurras aurait pu ajouter c’est qu’une des raisons qui font choisir Michelet pour former les intelligences juvéniles, c’est sa haine invariable de l’Église et de la Royauté.
Comment ce choix s’accommode-t-il avec la prétendue neutralité de l’école laïque? Je crois qu’on embarrasserait quelque peu nos maîtres provisoires, si on les pressait sur ce point.
En tout cas, l’action de Michelet sur les cervelles sans défense qu’on lui livre ne peut être que désastreuse. Aussi approuve-t-on Maurras quand il conclut comme suit:
«Tout ce bouillonnant Michelet, déversé dans des milliers d’écoles, sur des millions d’écoliers, portera son fruit naturel: il multiplie, il accumule sur nos têtes les chances de prochain obscurcissement, les menaces d’orage, de discorde et de confusion. Si nos fils réussissent à paraître plus sots que nous, plus grossiers, plus proches voisins de la bête, la dégénérescence trouvera son excuse dans les leçons qu’on leur fit apprendre de Michelet.»
Cela fut publié en 1898. Constatons, une fois de plus, que Maurras s’est montré bon prophète.
Maurras écrit, aux premières lignes de son étude sur Sainte-Beuve, que celui-ci, «sur ses derniers jours, tenait à peu près la vérité».
Au point de vue strictement catholique, c’est le contraire qui est exact. Car Sainte-Beuve ne montra de velléités religieuses qu’à l’orée de son âge mûr. Mais dès la publication des derniers volumes de son _Port Royal_, on s’aperçut qu’il inclinait de plus en plus vers le matérialisme. Cette disposition alla toujours s’accentuant, et aboutit à un sensualisme grossier de sorte que son existence terrestre se conclut par un enterrement civil.
Cette réserve faite, et en souscrivant au dire de Maurras qu’il «ne brille point par le caractère» et qu’il «laisse assez vite entrevoir les basses parties de son âme», en ajoutant qu’il fut un ami déloyal, un détestable poète et un romancier médiocre, on doit reconnaître que Sainte-Beuve fut, par contre, un critique hors-ligne.
Analyste perspicace, intuitif et grandement doué pour noter les nuances, il portait sa curiosité sur les intelligences les plus diverses; en toutes il savait démêler les traits caractéristiques. Comme le dit fort bien Maurras: «Qu’il s’agisse de la correspondance d’un préfet, des écrits de Napoléon ou des recherches sur Le Play (ce Le Play qu’il appelle un Bonald rajeuni, progressif et scientifique), une diligente induction permet à Sainte-Beuve d’entrevoir et de dessiner, entre deux purs constats de fait, la figure d’une vérité générale. Cette vérité contredit souvent les idées reçues de son temps.»
C’est ainsi qu’il a souvent jugé, avec une clairvoyance totale, la Révolution et ses apologistes. Et c’est pourquoi je l’ai cité deux fois au cours du présent volume.
L’homme, cependant, restait révolutionnaire au tréfonds, mais, relève Nietzsche, «contenu par la crainte». Ce Germain latinisé a raison de signaler, en outre, que «ses instincts inférieurs sont plébéiens, qu’il erre çà et là, raffiné, curieux, aux écoutes» et qu’en somme, c’est un être de complexion presque féminine.
Cela est vrai, répond Maurras, «mais à cette sensibilité anarchique s’alliait l’esprit le plus sain et le plus organique. C’était un esprit, c’était une raison... La révolution est toujours un soulèvement de l’humeur. Toutes les fois qu’intervint son intelligence, Sainte-Beuve étouffa ce soulèvement: si bien que c’est peut-être dans la suite de ses études que se rencontreraient les premiers indices de la résistance aux idées de 1789.»
Maurras, en conclusion, tire de ses observations sur Sainte-Beuve une théorie de _l’empirisme organisateur_ qui appelle, à mon avis, autant d’objections que d’approbations partielles. Mais ce n’est point le lieu de développer les unes ni les autres.
Disons simplement, et en résumé, que, dans ses _Trois idées politiques_, Maurras a lucidement démontré que Chateaubriand fut un anarchiste par orgueil, Michelet un anarchiste par détraquement nerveux, Sainte-Beuve, un être mi-parti dont l’anarchisme foncier fut contrebalancé par une raison classique. Les deux premiers sont à écarter d’un plan de reconstruction sociale. Chez le troisième, on découvre quelques matériaux utilisables.
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Un des plus grands services que Maurras ait rendu à notre pays, c’est l’institution de cette _Enquête sur la Monarchie_ (1900-1909), dont je vais maintenant dire quelques mots.
Présenter, sous son vrai jour, la Monarchie légitime, niveler la montagne de préjugés et d’ignorances qui en séparaient, depuis plus d’un siècle, nombre d’esprits plus ou moins formés à l’école de la Révolution, c’était une besogne ardue. Maurras n’hésita pas à l’entreprendre. Et, tant par la qualité des témoignages qu’il réunit que par les commentaires vivants, pressants, dont il les accompagna, il produisit un effet de lumière dont il faut lui savoir un gré extrême.
Ce n’est point ici un de ces recueils où s’entassent les investigations réunies, avec négligence, par un journaliste hâtif. Cette enquête, une en sa conception, réfléchie et mûrie à loisir, intéresse autant que le ferait une œuvre d’imagination bien ordonnée.
Sans l’analyser dans le détail,--ce qui demanderait un volume--j’en veux extraire quelques-uns des arguments les plus décisifs; je les choisirai aussi bien chez les correspondants de Maurras que chez lui-même. Et, de préférence, je citerai ceux qui impliquent de la façon la plus décisive la critique du régime actuel.
Parlant de la centralisation excessive, œuvre des Jacobins, aggravée par Napoléon et qui étouffa la vie des provinces au bénéfice de la capitale, si bien que Taine a pu comparer le système actuel à un hydrocéphale dont la tête énorme pèse sur un corps atrophié, le comte de Lur-Saluces dit:
«Tantôt sous prétexte de sauvegarder la liberté, tantôt sous celui de rendre au pays l’ordre et la sécurité, on n’a jamais cherché qu’à compliquer, d’une façon plus ou moins habile, les rouages du pouvoir central, soit qu’on voulût gêner son action, soit, au contraire, qu’on cherchât à la rendre plus puissante. C’est ainsi que, dans un état de perpétuelle instabilité, on n’a pas cessé d’osciller entre l’anarchie et la tyrannie. On n’a pas compris qu’il s’agissait moins de déployer les talents du subtil horloger dans la confection du mécanisme de ce pouvoir central que de le décharger du poids formidable des responsabilités qu’il restait seul à porter et sous lesquelles il finissait toujours par succomber.
«On n’a pas vu qu’il fallait lui laisser la part qui devait lui revenir et répartir le reste sur d’autres épaules. Il faut bien le remarquer: la durée de l’ancien régime était due à la décentralisation: la féodalité, les communes ensuite, puis les corporations religieuses, ouvrières et autres, les universités, les parlements étaient autant d’organismes qui s’interposaient entre le pouvoir central et l’individu et prenaient leur part de responsabilité et de liberté. On dira, peut-être, que je demande à revenir à cet ordre de choses aujourd’hui disparu. Il faut aller au-devant des objections les plus saugrenues. Sans doute les anciennes institutions ont eu jadis leur raison d’être; elles ont jadis joué un rôle utile parce qu’elles correspondaient aux conditions d’existence sociale, aux idées et aux besoins de leur temps. Mais parce qu’une chose a bien fonctionné jadis, ce n’est pas une raison pour vouloir la rétablir.» Il faut donc «à la place des anciens organismes qui permettaient la décentralisation, en laisser se former d’autres appropriés aux besoins actuels et qui la permettront à leur tour». Ce sera la tâche de la Monarchie qui, seule, peut la mener à bien.
Voici maintenant une constatation profonde de M. Paul Bourget. Je prie qu’on la médite, car elle est des plus essentielles à retenir pour ceux qui, las de l’aberration démocratique, cherchent à se former une conviction d’après des données positives: