La maison en ordre

Part 15

Chapter 153,590 wordsPublic domain

J’allai donc vers la tradition et vers l’autorité rationnelle qui la représente--vers le Roi.

CHAPITRE XI

CHARLES MAURRAS

Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous nous connaissons Charles Maurras et moi. Je l’ai rencontré pour la première fois au café Voltaire en 1890. A cette époque, les jeunes gens qui formaient l’école symboliste et l’école romane se réunissaient là presque tous les soirs. On y récitait des vers, on y discutait passionnément de littérature.

Les théories s’entrechoquaient, mais sans dogmatisme excessif. En général, nous n’étions ni pédants ni poseurs. Nous nous montrions désintéressés dans notre amour de l’art et nous ignorions ce charlatanisme assoiffé de lucre et de basse réclame dont on a vu tant d’exemples depuis.

La belle flamme de la jeunesse embrasait nos propos, vivifiait nos convictions. Et il régnait entre nous une amitié véritable qui, quelles que fussent nos divergences, nous unissait dès qu’il y avait à faire front contre l’ennemi commun.

Cet ennemi, c’étaient les plaisantins du journalisme qui nous représentaient comme d’absurdes névrosés ou comme des farceurs enclins à mystifier le public. C’étaient aussi certains critiques ankylosés d’esprit, comme Brunetière ou des nullités fielleuses, comme Doumic.

Maurras venait habituellement accompagné de Moréas et d’Amouretti. Avec le premier, il opposait au symbolisme, romantique, individualiste et révolutionnaire, la tradition classique et la discipline de l’intelligence. Avec Amouretti, mort jeune et dont il s’est maintes fois réclamé comme de son initiateur à l’idée monarchique, il commençait à réagir contre l’anarchisme des symbolistes et contre la faveur excessive qu’ils accordaient aux influences étrangères.

Tous trois occupaient une table de coin sans toutefois affecter en rien de faire bande à part. Ils se montraient irréductibles quant à leur doctrine, mais ce ne leur était pas un motif pour nous témoigner de l’aigreur ou du dédain. Moréas convoquait volontiers quiconque pour lui déclamer, de sa voix cuivrée, son plus récent poème. Amouretti et Maurras, moins expansifs, dialoguant de coutume sur un ton modéré, ne laissaient cependant pas de s’animer lorsque quelque stupidité malveillante était décochée par la presse contre la jeunesse littéraire. Alors ils partageaient l’indignation de tous. Et la grande salle du café s’emplissait de clameurs pour l’effarement des universitaires à la retraite et des philosophes fossiles qui, venant là depuis des temps immémoriaux, se résignaient à subir nos tumultes plutôt que de quitter la place.

Ce qui nous mit surtout en bons termes, Maurras et moi, ce fut une polémique.

A ce moment, l’école romane commençait à s’affirmer par des œuvres de valeur et notamment par la publication du _Pèlerin passionné_ de Moréas, recueil de vers d’un beau lyrisme quoique alourdi d’archaïsmes inutiles. Ce mouvement suscita des contradictions où la mesure ne fut pas toujours observée. Le métèque yankee, de qui j’ai dit quelques mots plus haut, dépité de voir que beaucoup préféraient le livre de Moréas à ses rhapsodies informes, se distingua par le ton perfidement agressif de ses articles.

Moi aussi, féru de symbolisme à cette époque, je critiquai quelques-unes des tendances de l’école romane. Mais on eut à me rendre cette justice que mes réserves, d’ordre purement littéraire, ne manquaient ni à la loyauté ni au bon goût.

Maurras se plut à le reconnaître dans un article publié par _l’Ermitage_ en 1891 et dont j’ai plaisir à citer quelques fragments en témoignage de nos bonnes relations.

Voici d’abord le début:

«Des nombreux adversaires de l’école romane, vous fûtes à peu près le seul, mon cher Retté, à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n’y lus aucune injure. Je n’y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla, tout l’été, les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfried au valeureux Achille[19]. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d’un honnête homme.»

[19] J’étais--et je suis encore,--un grand admirateur de la musique de Wagner. De là, en ce temps, mon goût excessif pour les héros de la Tétralogie. Mais je n’ai jamais admiré ni défendu la nébuleuse métaphysique du Maître de Bayreuth. Il s’en faut!

On voit le ton. Plus loin, à propos de Shakespeare, Maurras combattait cette opinion, émise par moi, que Shakespeare était, malgré des emprunts aux littératures grecque, latine et italienne de la Renaissance, un génie essentiellement anglais. Il me répondait:

«Je m’obstine à tenir le grand Will pour un italien. Non que j’accorde la moindre importance aux emprunts qu’il put faire de Boccace et de Bandello. C’est l’âme de Shakespeare qui m’apparaît toute gonflée des sèves de la Renaissance. Et, pour mieux dire, c’est en lui que Florence et Venise trouvèrent leur plus belle fleur. Il abonda dans la nature. Il ignora la loi comme l’ignorent les faunes. Nulle peur de la chair, nulle trace d’anglicanisme chez ce contemporain d’Elisabeth...»

Il semble que nous exagérions tous deux. La note juste eût été de reconnaître à l’unisson que Shakespeare est un génie universel. Mais j’ai tenu à reproduire ces lignes parce qu’elles montrent que, même lorsque nous n’étions pas d’accord, ce qui arrivait souvent, comme on s’en doute, nos controverses demeuraient tout amicales.

En une autre occasion, Maurras fut, à son tour, à peu près le seul dans la jeune littérature à approuver mes protestations contre l’engouement des symbolistes pour Mallarmé. Comme je le rapporte précédemment, je passais alors auprès d’un grand nombre de poètes pour un déserteur du symbolisme. Aussi me vilipendaient-ils à qui mieux mieux.

Ce n’était pas seulement le bistournage de l’art mallarméen que je critiquais. C’était surtout le culte rendu à un poète poussant l’individualisme au point de n’être compris que par lui-même. Maurras le démêla fort bien dans ma polémique. Et il le dit dans la _Revue encyclopédique_, en des termes judicieux. Je lui ai su gré de l’aide qu’il m’apporta d’une façon aussi nette.

Plus tard, lorsque la politique nous jeta dans des camps fort éloignés l’un de l’autre, je ne cessai pas pour cela de goûter la grande poésie, toute parfumée d’hellénisme, d’_Anthinéa_. Et quel est le lettré qui ne partage pas mon sentiment? J’estimais aussi que le psychologue incisif et perspicace qui écrivit _les Amants de Venise_ avait porté le jugement définitif sur l’aventure tragi-comique de Musset-Pagello-George Sand. Et cela, je le pense toujours.

Bref, si je me séparais de Maurras sur le régime qui convient à notre pays, je gardais toute mon admiration pour son talent au point de vue littéraire, et j’appréciais particulièrement la puissance et la solidité de sa dialectique.

Ceci spécifié, j’en viens aux circonstances qui m’amenèrent à reconnaître le bien-fondé de ses campagnes pour la Monarchie.

* * * * *

Après mes pérégrinations au pays des marmottes, je veux dire parmi les tribus somnolantes qui professent, comme dans un songe, le libéralisme, je me sentis incliné au découragement en matière politique. Mes expériences m’avaient fort déçu. J’hésitais à en entreprendre de nouvelles. Et pourtant l’irréligion cultivée et développée systématiquement par le régime, la nonchalance et la tiédeur qu’un grand nombre de catholiques mettaient à défendre leur foi contre ses entreprises m’inquiétaient. Je me demandais, avec tristesse, si l’Église retrouverait jamais, chez nous, des conditions de vie qui lui assurassent les moyens d’exercer en paix son ministère et le rang qu’elle a le droit de réclamer dans une société bien réglée.

En outre, préoccupé du gâchis où la démocratie maintient la France, je me disais:--Notre pauvre pays, débilité par plus d’un siècle d’empoisonnement révolutionnaire, je le compare à un homme qui prétendrait se passer de cerveau et de moelle épinière pour réfléchir et pour coordonner ses actes. De toute évidence, il lui manque un chef qui régisse l’activité de ses organes et qui ne soit pas soumis à leurs caprices et à leurs appétits impulsifs. Mais, ce chef, où le découvrir?

J’imaginais parfois un César qui, porté au pouvoir par sa popularité, musellerait la révolution et nous donnerait la tête dont l’absence a produit le régime incohérent dont nous souffrons. Cependant j’avais trop étudié l’histoire moderne pour admettre que ce dominateur fût à la merci des plébiscites. J’avais aussi trop vérifié l’inconstance du Suffrage universel pour lui concéder le privilège de remettre sans cesse en question l’autorité à laquelle il se serait confié dans un moment d’enthousiasme.

Il faudrait, ajoutais-je, que le César fondât une dynastie et qu’à cet effet, il n’eût plus jamais à consulter les gouvernés sur la légitimité de son pouvoir. Mais cela, c’est une chimère. Et puis où prendre l’homme providentiel?... Pas chez les Bonaparte. Cette famille a fait trop de mal à la France pour qu’elle leur livre de nouveau ses destinées.

Un homme nouveau? On ne le voit pas poindre.

J’en étais là, vers 1910, quand je commençai de prêter attention aux idées de l’Action française. Presque tout ce que ses fondateurs publiaient dans leur revue puis dans leur journal me plaisait. Toutefois, ils me paraissaient trop peu catholiques. Et j’eus toujours, depuis mon adhésion au catholicisme, la conviction ferme qu’une renaissance nationale ne peut durer que si l’Église y participe largement.

D’autre part, je conservais des préjugés contre la Monarchie traditionnelle. Mais je dois dire que, dès cette époque, ils avaient peu de consistance. C’était plutôt un sentiment vague, survivance probable de mon passé révolutionnaire qu’une répulsion violente issue d’un raisonnement suivi.

Ce fut l’étude réfléchie des œuvres politiques et sociales de Maurras qui dissipa mes préventions et me rassura quant aux garanties qu’une Restauration donnerait à l’Église.

Je relus d’abord _Le dilemme de Marc Sangnier_ et je fus impressionné d’une façon très favorable par la préface. Qu’on me permette de transcrire les passages qui me parurent les plus significatifs touchant les rapports de l’Action française avec l’Église.

Parlant au nom de ceux de ses collaborateurs qui ne pratiquaient pas comme au sien, Maurras dit:

«Quelqu’étendue qu’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l’Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement; elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l’épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu’il fulmine; mais la plupart du temps, son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d’un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n’épuise pas la notion du Catholicisme, et c’est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l’harmonie est loin de cesser. Elle s’amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence correspond pour ses admirateurs du dehors.»

Il ne s’agit donc pas ici d’une alliance éphémère avec l’Église en vue d’une manœuvre politique, mais d’une reconnaissance de ce principe qu’elle incarne l’Ordre conçu dans son acception la plus élevée.

Lisons maintenant cette superbe déclaration:

«_Je suis Romain_ parce que Rome, depuis le consul Marius et Jules César jusqu’à Théodose, ébaucha la première configuration de ma France. _Je suis Romain_, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains. _Je suis Romain_, parce que si mes pères n’avaient pas été Romains, comme je le suis, la première invasion barbare, entre le Ve et le Xe siècle, aurait fait aujourd’hui de moi une espèce d’Allemand ou de Norvégien. _Je suis Romain_, parce que, n’était ma romanité tutélaire, la seconde invasion barbare, qui eut lieu au XVIe siècle, l’invasion protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. _Je suis Romain_ dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral. _Je suis Romain_, parce que si je ne l’étais pas, je n’aurais à peu près plus rien de français. Et je n’éprouve jamais de difficulté à me sentir ainsi Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part.»

Toute cette préface découle des deux propositions qu’on vient de lire. Pour moi, quand je l’eus méditée, je me dis:--Ce n’est point ici la déclamation d’un rhéteur qui développera peut-être demain la thèse contraire. Ce n’est point non plus une ruse pour se créer des partisans au sein de l’Église. C’est l’affirmation droite, profondément sincère, d’une âme qui, si elle ne pratique pas encore, éprouve une vénération totale pour l’Église de Dieu, sa Mère. Je connais assez Maurras pour me tenir assuré de sa bonne foi. Il faut lui faire confiance.

Ensuite, en même temps que j’approfondissais _Trois idées politiques_, _L’avenir de l’intelligence_, _l’Enquête sur la Monarchie_, volumes de Maurras, sur lesquels je reviendrai tout à l’heure, j’étudiai deux autres de ses livres: _La Politique religieuse_ et _l’Action française et la Religion catholique_.

Ces deux volumes sont consacrés à la critique du libéralisme et à la réfutation de l’erreur politique où se confinent ceux qui croient à la possibilité d’une démocratie favorable au catholicisme en France. Le ton en est assez vif. Mais cette véhémence s’explique par le fait que les adversaires de l’Action française se montraient, le plus souvent, d’une odieuse mauvaise foi dans la discussion et que certains libéraux y employèrent des armes déloyales. C’est ainsi qu’on publia des brochures--anonymes, bien entendu--où des phrases tirées d’articles et de livres de Maurras et de ses amis étaient isolées du contexte et commentées de façon à leur attribuer un sens d’hostilité à l’Église.

Le procédé n’est pas nouveau. C’est celui dont les libéraux de jadis usèrent à l’égard de Veuillot pour soulever contre lui l’opinion des fidèles mal informés.

Il y eut, par exemple, _l’Univers jugé par lui-même_. Ce libelle fut publié d’abord sans nom d’auteur. Puis un abbé Cognat, familier de l’Évêché d’Orléans, en endossa la paternité sous la menace d’un procès qui eût montré sous un jour peu avantageux les inspirateurs du factum.

Là aussi, des fragments d’articles de Veuillot, extraits de la collection de _l’Univers_, depuis vingt ans, étaient juxtaposés avec un art perfide, tronqués ou falsifiés et entourés de commentaires qui en déformaient absolument la signification. Déjà Falloux--surnommé _Fallax_--avait témoigné d’une fourberie du même genre dans sa trompeuse _Histoire du parti catholique_. Et il n’est pas de ruses auxquelles le libéralisme n’ait eu recours dans l’intention de disqualifier Veuillot. Il est vrai que le pape Pie IX le prit sous sa protection et que ceux qui avaient tenté de le poignarder moralement dans le dos en restèrent diminués aux yeux des honnêtes gens de tous les partis[20].

[20] Sur toute cette affaire et pour se renseigner sur les procédés obliques chers à certains libéraux de tous les temps, lire la _Vie de Louis Veuillot_ par son frère Eugène (Lethielleux) et aussi le livre vengeur de l’abbé Ulysse Maynard: _Monseigneur Dupanloup et son historien l’abbé Lagrange_. Ce dernier volume est épuisé. Mais on le trouve assez facilement dans les librairies d’occasions.

Traité à peu près comme le fut Veuillot, Maurras était donc autorisé à se défendre aussi vigoureusement qu’il le fit. Il manifesta d’ailleurs, dans sa polémique, ces mêmes solides qualités de logique et de franchise qu’on admire dans toute son œuvre.

Je n’entreprendrai pas l’analyse détaillée de ces deux volumes. Il suffira de mentionner que Maurras s’y disculpe, avec aisance, des imputations volontairement inexactes portées contre lui et les siens. Je transcrirai seulement deux citations qui, je l’espère, donneront l’envie de les lire aux catholiques, d’esprit impartial, qui ne les connaîtraient pas encore:

«Toutes les fois qu’il nous arrive d’établir une démonstration, notre point de départ invariable est une hypothèse faite en vue de parler au cœur, hypothèse qui prend l’appui ou l’attache sur quelque sentiment que nous supposons vif et fort chez nos auditeurs ou chez nos lecteurs.

«Ainsi, pour les conduire au roi, avons-nous dit aux patriotes:--_Si vous voulez vraiment le salut de votre Patrie..._; aux nationalistes:--_Si vous tenez à secouer le joug de l’étranger de l’intérieur..._; aux antisémites:--_Si vous désirez terminer le règne des Juifs..._; aux conservateurs:--_Si la préservation de l’ordre public est plus forte chez vous que vos divisions, vos préjugés, vos prudences..._, au prolétariat de la grande industrie:--_Si l’organisation sociale vous paraît vraiment plus nécessaire que tout..._; aux catholiques enfin:--_Si votre volonté tend bien à triompher des persécuteurs de l’Église..._ Selon nous chacun de ces divers vœux est un chemin qui doit aboutir à la monarchie. Rien de plus facile que de montrer par notre examen de la situation--si complet et si rigoureux qu’on ne l’a jamais discuté--comment le roi seul pourra rendre au Catholicisme sa liberté, à l’ouvrier nomade un statut vraiment social, à la fortune acquise l’influence publique, aux conservateurs la protection et le contrôle que leur doit l’État, à l’antisémitisme la victoire prompte et paisible, aux nationalistes français leur délivrance des métèques, à la Patrie entière la sécurité et l’honneur. Mais la portée de chacune de ces argumentations régulières, quelque puissante qu’elle fût au point de vue formel, s’évanouirait au point de vue pratique, nos hypothèses seraient réduites à l’état de prémisses mortes, si elles ne correspondaient à des sentiments réels et vivaces, si le patriotisme, le nationalisme, l’antisémitisme, le désir de l’ordre et de la conservation générale, l’aspiration syndicaliste et enfin la foi catholique n’existaient pas ou faiblissaient ou manquaient de ressort. Otez-les, et vous enlevez la raison d’être de notre œuvre, les sources d’énergie capable de la réaliser jusqu’au bout. Ces sentiments forment si bien le cœur, le centre de notre doctrine, que c’est uniquement en leur nom qu’il nous paraît possible de demander au public français d’abord son audience et son attention, ensuite le sacrifice de ses idées fausses, de ses nuées, puis l’abdication de son dangereux titre de roi nominatif, fictif et constitutionnel, enfin l’action directe en faveur du vrai roi. (_La politique religieuse_, p. 100-101). Cet exposé limpide, résumant avec tant de force les raisons d’être de _l’Action Française_, mérite, tout au moins, d’éveiller l’intérêt de quiconque désire une France prospère et catholique.

Ma seconde citation, je la détache de l’admirable lettre que Maurras écrivit au Pape Pie X pour lui faire connaître les buts de _l’Action française_ et lui démontrer combien les accusations que le libéralisme portait contre elle à Rome étaient iniques et sans fondement. Je regrette fort de n’avoir point la place de la reproduire tout entière. Mais enfin en voici un des passages les plus décisifs:

Rappelant les diatribes et les calomnies dont il avait été l’objet de la part des libéraux, Maurras répond:

«Assurément, l’ensemble des griefs, dont nous nous défendons (mes amis et moi), forme un torrent boueux où l’incompréhension le dispute à l’ignorance et est menée par des intérêts. Un consciencieux parallèle des allégations dirigées contre nous et de celle de nos paroles qui en ont fourni le prétexte fait apparaître, à chaque instant, la diffamation et la calomnie.

«La justice que j’en ai faite dans ce petit livre est probablement suffisante, peut-être même outrée et--bien qu’elle me semble assez modérée--cette défense vigoureuse m’ôte le droit de me plaindre de rien ni de rien demander. En bonne justice, je me crois simplement autorisé à conclure que, pour nous imputer soit une volonté hostile à l’Église, soit l’intention ou le désir de la combattre et de l’offenser, nos écrits ne suffisent pas: il les faut travestir. Pour me composer un visage d’ennemi public ou secret de l’Église, il faut mentir. La vérité est que je n’ai rien approuvé ni rien enseigné qui soit une invitation directe ou dissimulée à combattre ses croyances ou à s’en détacher. La vérité est encore que, tout au rebours du langage des amis «libéraux» de l’Église, c’est au catholicisme entier, et au plus strict, c’est au catholicisme le plus soumis à sa loi, _parce que catholique_ et non _quoique catholique_, au catholicisme comme tel, que sont toujours allés mes hommages d’admiration ou de respect donnés aux œuvres, aux actes ou aux enfants de l’Église. Tels sont les faits. Les uns et les autres peuvent parler en notre faveur, Très Saint Père...» (_L’Action française et la Religion catholique_, p. 277, 278).

La lecture de ces deux livres fit disparaître mes appréhensions touchant le catholicisme de _l’Action française_. Et, par la suite, quand j’eus constaté que la plupart de ses rédacteurs étaient des catholiques pratiquants, dont nul ne pouvait, sans outrage, suspecter la sincérité, quand je vis Maurras prendre, en toute occasion, la défense de l’Église contre les attaques directes ou détournées de ses ennemis, je fus conquis d’une façon définitive. Il m’était d’ailleurs impossible de ne point adopter la conclusion du Père Descoqs dans son beau livre: _A travers l’œuvre de Charles Maurras_. La voici:

«L’ordre naturel que préconise le système de M. Maurras est le vrai; loin de s’opposer à l’ordre surnaturel, il se trouve en harmonie parfaite avec lui, et Dieu y peut enter sa grâce sans obstacle. On a parlé, à propos de M. Maurras, d’apologétique du dehors. A voir M. Maurras se rencontrer fréquemment avec l’Église, on le croirait presque un de ses fils. M. Maurras comprend parfois mieux l’esprit catholique que certains catholiques.»

Nous sommes beaucoup qui espérons que bientôt «Dieu entera sa grâce» sur la bonne volonté de Maurras. Le jour où il sera non plus un catholique de désir mais un catholique pratiquant, on pourra dire qu’il réalise en lui le nationalisme--intégral.

Or, tel qu’il était, j’admis, par son fait et en ce qui me concerne, qu’appuyer dorénavant la propagande de _l’Action française_, c’était aussi bien servir l’Église.

* * * * *

Une pensée fortement exprimée n’est pas toujours une pensée juste. Mais chez Maurras, et, en particulier, dans _l’Avenir de l’intelligence_, la force implique la justesse. De là, sa puissance de persuasion sur les esprits où les nuées du romantisme n’ont jeté qu’une ombre passagère.

Dans _l’Avenir de l’intelligence_, la thèse qu’il soutient peut se ramener à ceci: de notre temps, un pouvoir a remplacé tous les autres, celui de l’or. Et cet or, un petit nombre de financiers internationaux le détiennent en si grande quantité qu’ils influencent, d’une façon excessive et uniquement en vue de leurs intérêts, la vie des nations.

Maurras constatant le fait, écrit: