Part 18
«Dans le second cas, ce ralliement s’impose au moyen de la force appuyée par la persuasion: le pouvoir spirituel de l’élite devenue royaliste, l’autorité des personnes qui la composent, l’influence intrinsèque d’une conception vraie viendront justifier, après l’avoir provoqué, le déploiement du bras séculier en faveur de la royauté.»
Conclusion de Maurras à laquelle on souscrit de grand cœur: «Les majorités sont toujours en faveur du gouvernement établi dès qu’il assure l’ordre et se fait respecter. Ce dernier point sera l’affaire de Monsieur le duc d’Orléans.
«--Sur quoi s’appuiera-t-il? demande M. Barrès.
«Il s’appuiera nécessairement sur l’armée et cela suffit bien.»
Maurras, en s’exprimant de la sorte, suivait la raison. Mais M. Barrès se réclamait trop de ces _puissances de sentiment_ dont il parle dans sa lettre pour se rendre. C’est le sentiment, en effet, qui le détermine avant tout, comme il est facile de s’en apercevoir quand on relit son œuvre entière. Ah! qu’il a dit vrai celui qui le définissait «le dernier romantique!»
Et n’est-ce pas le sentiment qui lui fit commettre l’étrange méprise de choisir pour la reconstitution de la France «dissociée et décérébrée» ce fantassin troubadouresque fourvoyé dans la politique: Boulanger?
N’est-ce pas l’abus du sentiment, le désir d’en multiplier en lui les excitations qui auparavant lui fit instaurer ce «culte du Moi» par où tant d’âmes, trop dociles à ses leçons, s’énervèrent d’une façon irrémédiable?
C’est à coup sûr le sentiment qui lui fit jadis emprunter les méthodes d’oraison d’un Saint et ce qu’il y a de plus vénérable dans les rites du catholicisme pour les appliquer sacrilègement aux effusions solitaires du Narcisse de décadence qu’il était alors.
Et c’est encore le sentiment aggravé de sensualité trouble et de religiosité malsaine qui lui fit écrire ce _Jardin sur l’Oronte_, qu’il s’étonne de voir réprouvé par les plus vigilants d’entre les catholiques.
En contraste, M. Barrès, quand il raisonne, produit de beaux livres, comme _les Déracinés_ _l’Appel au soldat_, _leurs Figures_. Critiques superbes du régime, dont pourtant il adopte certaines erreurs, ils serviront toujours de références à ceux qui s’appliquent à le détruire. Mais ils manquent de conclusion logique. Cette conclusion, M. Barrès ne sut pas la saisir. Et c’est pourquoi il n’est pas venu à la Monarchie.
* * * * *
_L’Enquête_ de Maurras constitue la plus substantielle des introductions à la doctrine monarchiste. Les principes qu’il posait ont été sanctionnés par l’expérience de ces dernières années. Aussi a-t-il le droit de dire dans sa conclusion:
«Dès 1899, sachant bien ce que nous voulions et où nous allions, notre objectif était fixé. Nous lui avons été fidèles. Et par une juste réciprocité, les confirmations de l’événement ne nous ont pas manqué. Elles se sont produites telles qu’on les avait prévues et nommées, comme si elles avaient été à notre service. Elles sont au service de la vérité que nous débrouillons. Le jeu des effets et des causes a fini par produire une situation tellement inquiétante que beaucoup de Français, de toutes conditions, commencent à appeler le mal par son vrai nom. Ils disent _république_ et _démocratie_. Mais pour renoncer aux éléments destructeurs, les désillusionnés veulent qu’on leur présente un plan de reconstruction. Comme on vient de le constater, ce plan est inscrit dans la forme même des doléances nationales, dans la structure même du pays et de la nation. Il suffit de les analyser de bonne foi. C’est à la royauté que s’adresse le vœu général. Et la royauté est aussi l’expression des nécessités élémentaires. En cela, exactement, consiste la réalité profonde de notre doctrine.»
Méditez maintenant cette formule où se résume toute l’œuvre politique de Maurras et où les articles, si riches de pensée féconde, qu’il publie chaque jour puisent leur inspiration:
«_Ce que nos ancêtres ont fait par coutume et par sentiment, nous le poursuivons, nous-mêmes, avec l’assurance et la netteté scientifique, par raison et par volonté._»
Quand vous l’aurez compris, catholiques de bon vouloir, vous ne chercherez pas à réagir contre des institutions défectueuses en vous conformant aux faux principes qui servirent à les édifier, comme le font les libéraux. Vous aiderez à détruire la bâtisse vermoulue où Marianne abrite sa progéniture. Vous la remplacerez par ce monument appuyé sur la tradition, la science et la religion qui a nom: Monarchie légitime.
* * * * *
Il n’est pas inutile de reproduire maintenant la haute approbation donnée à _l’Enquête_ de Maurras par «l’héritier des quarante rois qui, en mille ans, firent la France».
Aussitôt après la publication en volume, M. le Duc d’Orléans lui écrivit la lettre suivante:
Mon cher Maurras,
C’est avec le plus grand intérêt que j’ai suivi votre enquête sur la Monarchie et lu les déclarations que vous ont faites Buffet et Lur-Saluces.
Tous mes amis peuvent différer sur des nuances d’opinion ou des prévisions de réformes; c’est leur droit--mais ce qui ressortira désormais, c’est l’unité profonde de la conception royaliste. Elle est réformatrice.--Réformer pour conserver, c’est tout mon programme.
Je ne me prononcerai pas sur le détail. Un prince qui aurait la prétention de le régler d’avance serait peu de chose. Un prince qui ne se déclarerait pas sur les principes ne serait rien.
Je me suis déjà expliqué sur quelques questions essentielles à la vitalité du pays. J’ai défendu l’armée, honneur et sauvegarde de la France. J’ai dénoncé le cosmopolitisme juif et franc-maçon, perte et déshonneur du pays.
Il en est d’autres sur lesquelles les Français ont le droit de me demander une détermination nette et catégorique.
De ce nombre est celle qui vous tient le plus au cœur: la décentralisation.
La décentralisation, c’est l’économie; c’est la liberté. C’est le meilleur contrepoids comme la plus solide défense de l’autorité. C’est donc d’elle que dépend l’avenir, le salut de la France.
... Aucun pouvoir faible ne saurait décentraliser. Appuyé sur l’Armée nationale, constituant moi-même un pouvoir central énergique et fort, parce que traditionnel, je suis seul en mesure de ramener la vie spontanée dans les villes et les campagnes et d’arracher la France à la compression administrative qui l’étouffe.
La décentralisation dépend en partie du pouvoir royal et du sentiment qui l’anime, comme de la direction que le Roi peut imprimer de lui-même; mais c’est aussi un problème d’organisation politique et géographique.
J’y donnerai ma première pensée. La question sera mise sur-le-champ à l’étude, avec la ferme volonté, non pas seulement d’aboutir, mais d’aboutir rapidement.--Je tiens à ce qu’on le sache.
Croyez-moi, mon cher Maurras,
Votre affectionné,
PHILIPPE.
CHAPITRE XII
DIEU ET LE ROI
Instabilité, incohérence, insécurité, individualisme destructeur, prédominance de la médiocrité envieuse, dissolution de la famille, tels sont les fruits de la démocratie en France, depuis cent trente ans.
Stabilité, continuité, sécurité, discipline, autorité familiale, développement des élites, tels furent et tels seront les fruits de la Monarchie.
Le Roi est le chef-né des pères de famille parce qu’héréditairement, son intérêt et son devoir se confondent pour qu’il se conforme à ce beau titre et qu’il soit le père de la grande famille nationale.
Mais ce pouvoir et cet honneur, il ne les méritera que s’il en fait remonter l’origine à la Providence et que s’il les place sous l’égide des prières de l’Église qui, avec la Monarchie, sacrée par elle, a construit la France.
Un Roi qui serait indifférent à la religion, ou qui partagerait l’incrédulité, hostile à l’Église, des régimes qu’il remplacera, subirait bientôt les mêmes revers que les gouvernements qui fondèrent leurs institutions sur l’athéisme.
Mais le Roi croyant et pratiquant se sera pénétré des maximes énoncées par le Psalmiste:
«_Si le Seigneur n’a bâti la maison, c’est en vain qu’ils travaillent ceux qui l’édifièrent sans lui._
«_Si le Seigneur ne garde la Cité, c’est inutilement qu’il veille celui qui a charge de la protéger._»
Dès lors, la miséricorde divine lui donnera les lumières dont il aura besoin pour remplir la tâche sublime que Bossuet lui assigne dans sa _Politique tirée de l’Évangile_:
«Soyez parmi vos sujets comme l’un d’eux. Ne soyez point orgueilleux; rendez-vous accessible et familier; ne vous croyez pas, devant Dieu, d’un autre métal que vos sujets. Mettez-vous à leur place et soyez-leur tel que vous voudriez qu’ils fussent s’ils étaient à la vôtre.
«Ayez soin d’eux tous et ne vous reposez qu’après avoir pourvu à tout. Le repos alors vous est permis.
«Le Roi est un personnage public qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même quand quelque chose manque au peuple et à l’État.»
Ainsi le Roi, homme de sacrifice et d’abnégation, se rendra digne de régner sous l’emblème qui surmonte sa couronne: la croix de Jésus-Christ.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages PRÉFACE 7 CHAPITRE I.--IMPRESSIONS D’ENFANCE 12 -- II.--LA GUERRE DE 1870 27 -- III.--AU COLLÈGE 41 -- IV.--TEMPS PERDU 95 -- V.--AU RÉGIMENT 104 -- VI.--LE SYMBOLISME 131 -- VII.--L’ANARCHIE 160 -- VIII.--CHEZ CLEMENCEAU 195 -- IX.--LE SILLON 216 -- X.--LES LIBÉRAUX 227 -- XI.--CHARLES MAURRAS 259 -- XII.--DIEU ET LE ROI 316
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