Part 12
Quand l’article eut paru, ne voilà-t-il pas que Pichon le lit et croit devoir s’en plaindre dans une lettre pleurnicheuse que Clemenceau me montra en ricanant d’une façon sardonique, comme il sait le faire. Il ne fit d’ailleurs aucune réponse et s’abstint de me désavouer. Je ne sais quelle dent il avait alors contre l’infortuné Pichon. Mais on peut supposer qu’il ne lui conserva pas de rancune puisque, quand il devint Président du Conseil, il lui offrit le ministère des affaires étrangères que le futur ambassadeur en Chine s’empressa d’accepter en délirant de joie.
Une autre fois, les choses faillirent d’abord se gâter et je fus gratiné d’une formidable algarade suivie, d’ailleurs bientôt, d’une absolution goguenarde.
Je me trouvais, un matin, vers neuf heures, chez Clemenceau. Il souffrait du foie--ce qui ne le disposait pas à la mansuétude--et demeurait étendu sur son lit, quoique tout vêtu, et sa calotte noire lui emboîtant le crâne. Je me tenais assis sur l’édredon, contre ses pieds et je l’entretenais du journal, lui rendant compte de diverses démarches entreprises à son instigation. Le teint encore plus jaune que de coutume, les yeux luisants de fièvre, il se montrait fort grincheux et traitait «d’absurde» ou «d’idiot» tout ce que je lui proposais. Je ne m’en émouvais pas beaucoup, m’étant plié dès longtemps aux écarts de son humeur[13].
[13] Le journal ne se fit pas, la combinaison financière sur laquelle il reposait n’ayant pas abouti.
Entre le valet de chambre qui annonce:--M. Mathieu Dreyfus est là, un autre monsieur l’accompagne et ils désirent vous parler.
--Qui est cet autre? demande Clemenceau.
--Je ne sais pas, monsieur, je ne l’ai jamais vu ici.
--Encore quelque raseur qui vient m’em... bêter, grognonne Clemenceau, dites que j’y vais.
Tout en continuant de pester contre Mathieu et contre les Juifs importuns, il rejette la fourrure qui le couvrait, enfile ses pantoufles, et passe dans le cabinet de travail en me disant:--Je vais les expédier en vitesse; attendez-moi.
Or c’était environ trois semaines après le procès de Rennes et la grâce octroyée au captif de l’Ile du Diable. Je connaissais Mathieu, l’ayant rencontré, une ou deux fois, rue Franklin. Mais, comme je l’ai dit, m’étant fort peu mêlé à l’affaire Dreyfus, je n’avais échangé avec lui que quelques paroles de politesse.
Soudain la porte s’entr’ouvre. Allongeant la tête dans l’embrasure, Clemenceau me dit à mi-voix:--Si vous voulez voir comment le capitaine Dreyfus a le nez fait, venez... Il est là.
Piqué de curiosité, je m’empresse de le suivre. On me présente; le rescapé de Rennes me donne une poignée de main molle et humide. Puis je me blottis dans un coin, ouvrant les yeux et les oreilles afin de ne rien perdre de cette entrevue--historique.
Face rosâtre, regards ternes et sans chaleur entre des paupières rougies, Alfred Dreyfus se tenait assis tout raide à l’extrême bord de sa chaise. Il tripotait, de ses doigts blêmes, les bords d’un chapeau melon posé sur ses genoux. Il avait à la fois l’air très embarrassé et très ennuyé: la mine d’un homme qui accomplit une corvée particulièrement désagréable et qui souhaite d’en être quitte le plus tôt possible.
Clemenceau l’examinait sans trop dissimuler sa surprise irritée de cette attitude inconvenante. Mathieu s’en apercevait bien et s’efforçait d’entretenir la conversation qui se traînait, cahin-caha, en des banalités incolores. A chaque instant, il se tournait vers son frère et lui lançait des coups d’œil impatients comme pour l’engager à prendre la parole. Mais l’ex-capitaine, de plus en plus figé, de plus en plus gourmé, n’ouvrait de loin en loin la bouche que pour émettre un _oui_ ou un _non_, qui sortait avec peine.
Le colloque dura ainsi pendant vingt minutes à peu près, coupé de silences où tout le monde se sentait à la gêne. Mathieu s’énervait visiblement. Quant à Clemenceau, il fronçait le sourcil et, moi qui le connaissais bien, je m’attendais à ce qu’il décochât une de ces boutades cinglantes dont il a le secret.
Peut-être que Mathieu eut le même pressentiment car, renonçant à dégeler son frère, il se leva, d’un mouvement brusque; Alfred l’imita aussitôt, plus automate que jamais.
Clemenceau les reconduisit jusqu’à la sortie et je suivis, voulant me rendre compte de la façon dont tout cela finirait.
Déjà la porte du vestibule était ouverte, Mathieu, pourpre de colère, dans la rue, quand Alfred, s’adressant à Clemenceau, se décide à prononcer, d’une voix bredouillante, ces mots que je garantis textuels:--Très reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, très reconnaissant...
Cela seul et rien de plus. Puis il tourne le dos et rejoint son frère qui, du trottoir, lui lançait des regards gros d’orage.
La porte refermée, Clemenceau et moi nous nous regardons, passablement étonnés. Puis, d’une même impulsion, nous éclatons de rire.
Clemenceau me demande:--Que pensez-vous du personnage?
--Hé, dis-je, il m’a donné l’impression d’un caporal qui en voudrait à un civil d’un service rendu par celui-ci.
--Eh bien! moi, répond Clemenceau, il m’a fait l’effet d’un imbécile, vous m’entendez, d’une fichue bête et pas d’autre chose!...
A la réflexion, ce pourrait bien être là le jugement définitif à porter sur Dreyfus: _une fichue bête_. S’il a trahi, les Allemands ont pu le duper sans avoir besoin de déployer beaucoup d’astuce. Mais, tout de même, il est navrant que la France ait été bouleversée pendant quatre ans, que les honnêtes gens de tous les partis se soient entre-déchirés à cause de ce fantoche hébraïque.
Six mois plus tard, je rencontrai à la terrasse d’un café de la place Denecourt, à Fontainebleau, Maître Labori, alors député de l’arrondissement et qui fut l’avocat de Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes. Je l’avais connu par Clemenceau et j’avais collaboré à _la Grande Revue_ dont il était le directeur. Personne n’a jamais été plus sympathique que lui, plus franc et plus loyal. J’eus grand plaisir à le revoir.
Il me narra les vilains procédés de la famille Dreyfus. Non seulement elle avait lésiné, d’une manière honteuse, pour le règlement de ses honoraires, mais encore il n’est pas de mauvais tours qu’elle ne lui eût joués par la suite. Il s’en montrait fort chagrin: l’ingratitude de ces Juifs, pour lesquels il avait été victime d’une tentative d’assassinat, lui allait au cœur.
--Eh bien, lui dis-je, si vous m’y autorisez, je vous vengerai par un article où je dirai ce que vous venez de me confier. Au surplus, ce Dreyfus m’est apparu comme un véritable pleutre. Je ne vois pas pourquoi je le ménagerais.
Labori me donna carte blanche et même il spécifia que je pourrais, si je le jugeais à propos, mentionner que je tenais de lui les détails de sa mésaventure.
Je me mis à la besogne sur-le-champ. Afin de corser mon récit, j’y ajoutai la relation de l’entrevue de Dreyfus et de Clemenceau. L’article ne contenait nulle violence de langage, mais je crois qu’il était plutôt percutant. Notez, en passant, que j’avais, cette fois, négligé de demander la permission de Clemenceau.
L’article paraît. Il fait du bruit et est reproduit un peu partout. Comme c’était la coutume à la feuille belge qui l’inséra, je l’avais signé X.X. Mais j’étais tout prêt à en assumer la responsabilité.
Quelques jours passent où je n’entends parler de rien, quand débarque chez moi l’un des secrétaires de Clemenceau qui me dit que «le Patron» me réclame immédiatement et qu’il a l’air furieux contre moi.
Je me doutais bien que l’article en question faisait des siennes; mais je jouai la surprise et je demandai la raison de cette colère.
--Voici ce qui est arrivé, me dit, chemin faisant, le secrétaire. Avant-hier, Dreyfus est venu à l’improviste chez Clemenceau et, de l’air le plus rogue et le plus embarrassé du monde, il a marmonné des protestations touchant son attitude correcte vis-à-vis du Patron et de Labori. J’étais là et, pas plus que Clemenceau, je ne comprenais goutte à son bafouillage. Comme il s’éternisait en répétant qu’il n’avait rien à se reprocher et que les journaux mentaient, Clemenceau l’a prié, sans aménité, d’aller prendre l’air. Il ne se l’est pas fait dire deux fois.
Mais Clemenceau continuait à se creuser la tête, touchant le motif de cette démarche saugrenue, lorsque Winter[14] lui a apporté un tas de coupures en lui signalant je ne sais quel article reproduit je ne sais combien de fois. C’est après y avoir jeté un regard qu’il s’est mis à vous invectiver et qu’il m’a envoyé à votre recherche. Voilà tout ce que je puis vous dire, ne connaissant rien de plus.
[14] C’était le nom du factotum de Clemenceau.
J’étais fixé. Clemenceau n’ignorait pas que mes articles pour la Belgique étaient signés X.X., puisqu’il s’était servi maintes fois de mon incognito pour taquiner celui-ci ou celui-là. D’autre part, il se rappelait que j’avais été l’unique témoin de l’entrevue avec Dreyfus et son frère.
A peine entré dans le cabinet de travail, Clemenceau fonce sur moi, me traite de «brute» et «d’idiot», et me somme de lui expliquer pourquoi j’ai eu le toupet de publier l’article sans le prévenir.
Là j’étais dans mon tort, mais j’avais eu raison, à mon sens, de relever vertement les façons d’agir de Dreyfus à l’égard de Labori et de Clemenceau.
Très calme, je me contentai donc de répondre:--Les griefs de Labori, dont je n’ai d’ailleurs pas été le seul confident, m’ont paru valoir la peine d’être exposés au public. D’ailleurs, j’avais son autorisation...
Il m’interrompit:--Vous n’aviez pas la mienne!
--Non, c’est vrai, je ne l’avais pas, mais l’occasion était par trop tentante. Vous êtes un maître en journalisme et, par conséquent, vous ne sauriez me blâmer d’avoir utilisé une information aussi intéressante. Je n’éprouve aucun repentir de l’avoir publiée et si vous voulez bien prendre la peine de relire l’article, au lieu de me tarabuster, vous me féliciterez d’avoir dit son fait à ce paltoquet de Dreyfus qui, je le maintiens, s’est conduit avec vous de manière à indigner vos amis... Et de ceux-là j’en suis, vous le savez bien.
Clemenceau ne déteste pas du tout qu’on lui tienne tête quand on est sûr de soi. Sans récriminer davantage, il relut l’article.
--Eh bien, reprit-il en souriant d’un air qui me prouva que le morceau ne lui déplaisait pas, ce n’est pas mal touché. Mais, une autre fois, mille tonnerres, ne faites rien sans m’avertir...
--Je m’y engage, dis-je, en serrant vigoureusement la main qu’il me tendait...
* * * * *
En 1900 et 1901, je rencontrais quelquefois des parlementaires dans les bureaux du _Rappel_, où ils venaient mendier des réclames, et plus rarement chez Clemenceau. Celui-ci n’étant plus député, n’étant pas encore sénateur, leur semblait négligeable. Ils le jugeaient fini. Ils ne lui donnaient peut-être pas le coup de pied de l’âne, mais, cessant de le craindre, ils perdaient l’habitude de lui braire des flagorneries aux oreilles.
D’ailleurs, Clemenceau lui-même était alors très désabusé, très désorbité et si écœuré par les mauvaises odeurs que dégageait le régime qu’il paraissait souhaiter s’en tenir désormais à l’écart. Trois ou quatre fois il refusa le siège au Sénat qu’on lui offrait. Il fallut une intervention féminine pour le décider à rentrer dans le foyer des pestilences démocratiques.
Les quelques radicaux qui venaient encore le voir de loin en loin ou que j’observais au journal ne firent que me confirmer dans le mépris que j’ai toujours éprouvé pour le suffrage universel. Quel choix de médiocres et d’illettrés! Je ne les nommerai pas; ils sont tellement oubliés!
Disons seulement qu’ils avaient le caractère entièrement déformé par le milieu absurde où ils bourdonnaient dans le vide. Voués à de stériles intrigues, ils se pourrissaient les uns les autres, ne gardaient aucun contact réel avec le pays et s’appliquaient surtout à intriguer contre les cinq ou six hommes de valeur qui s’étaient fourvoyés dans leur groupe.
Certains pourtant affichaient des airs d’importance et essayaient même d’imiter les allures cassantes de Clemenceau. Mais ils se faisaient vivement remettre à leur place. _Quod licet Jovi non licet bovi._
Non seulement «le patron» les fouaillait, avec sa verve coutumière, mais encore, eux partis, rien n’égalait le dédain selon lequel il commentait leurs pauvres manigances pour la conquête du pouvoir.
Les sentiments qu’il leur gardait, je l’entendis un jour les exprimer au restaurant Garnier où il m’avait invité en compagnie d’un de ses intimes. Celui-ci lui ayant demandé pourquoi il n’avait jamais fait partie d’aucun ministère:
--Mais parce qu’on ne me l’a jamais proposé, répondit-il en riant.
--Et maintenant, à supposer que vous rentriez dans la politique et que vous deveniez Président du Conseil, comment vous comporteriez-vous avec les parlementaires?
Clemenceau ne dit pas un mot. Mais il étendit le bras au-dessus de la table et, le poing fermé, il fit le geste de donner des tours de vis.
Combien éloquent cet exposé de principe à la muette! Quel dommage que cet autoritaire, ce dictateur-né soit resté, malgré tout, imbu des préjugés démocratiques qu’il avait sucés avec le lait. Il ne s’en est départi que pendant la guerre, pour le salut de la France. Mais quand vint le moment d’établir la paix, il est retombé dans ses anciens errements ainsi que dans sa partialité bizarre pour l’esprit anglo-saxon.
Que ne s’est-il retiré, après l’armistice, comme il avait d’abord l’intention de le faire! Ou que n’a-t-il été un Monk! La victoire n’eût peut-être pas été gâchée et nous ne verrions pas le Boche relever insolemment la tête!...
Au cours de l’entretien, nous fûmes amenés à parler des provinces perdues et alors Clemenceau se manifesta comme un ardent patriote. Je l’ai, d’ailleurs, toujours connu tel. Ses yeux étincelaient d’une flamme magnifique lorsque, dressé tout à coup, il s’écria:
--Ah! si j’étais, un jour, Président du Conseil, qu’il y eût la guerre avec l’Allemagne et que nous fussions vainqueurs, quelle joie ce me serait de rendre l’Alsace et la Lorraine à la France!...
Empoignés par ce cri si sincère, nous applaudîmes. C’est _la seule fois_ que je l’aie vu se passionner de la sorte, et c’était pour la patrie.
Oui mais, pourquoi lors de son premier ministère, s’appliqua-t-il à diminuer le prestige de l’armée en donnant le pas aux autorités civiles sur les généraux? Pourquoi choisit-il pour ministre de la guerre Picquard, nullité prétentieuse s’il en fut jamais?
Hélas! ce fut encore un méfait de l’esprit de parti. La démocratie, régime de divisions intestines, montra là, une fois de plus, sa malfaisance foncière. Elle gâte jusqu’aux intelligences qui serviraient efficacement notre pays si, au lieu de se gaspiller parmi les factions, elles pouvaient observer une discipline sous l’autorité bien assise, indiscutée du Roi.
* * * * *
J’ai cessé d’aller chez Clemenceau en 1903.
Nulle brouille entre nous. Mais, à cette époque je commençais la crise d’âme qui se dénoua par mon adhésion à la foi catholique. Tant qu’elle dura, c’est-à-dire pendant trois années, je vécus dans la solitude de la forêt de Fontainebleau. C’est là, je me plais à le rappeler, que la Vérité unique m’apparut.
Ma conversion, relevant exclusivement de l’ordre surnaturel, je n’ai pas à en parler ici.
Je l’ai, du reste, racontée dans _Du diable à Dieu_. Ce petit livre ayant eu un grand nombre d’éditions et étant traduit en plusieurs langues, je me permets d’y renvoyer le lecteur, en l’avertissant que c’est le procès-verbal rigoureusement exact de mon évolution de l’incroyance à la pratique religieuse.
Il me reste maintenant à narrer par quelles expériences je fus amené à la Monarchie.
C’est ce que je vais tenter de faire dans les pages suivantes.
CHAPITRE IX
LE SILLON
Au printemps de 1907, _Du diable à Dieu_ venait de paraître et, moi, j’occupais une chambre à l’Hôpital Saint-Joseph, situé au fond de Montrouge, après avoir subi une opération douloureuse qui m’obligea de garder le lit pendant une quarantaine de jours.
Comme je fus longtemps très faible, on prohibait les visites. La bonne Sœur Agnès, qui prenait soin de moi, s’opposait donc à l’intrusion des journalistes, curieux d’examiner la figure d’un homme bizarre au point d’être entré dans l’Église en un temps où beaucoup d’autres lui tournaient le dos.
Afin d’atténuer la déception des nouvellistes aux aguets, la Religieuse répétait à tous:--Après l’opération, il a _fait_ de la fièvre, mais son délire était fort édifiant.
Il paraît, en effet, que tant qu’il dura, je ne cessais pas de redire le _Salve Regina_.
Les journalistes, pour la plupart, peu enclins à la piété, auraient peut-être préféré d’autres _tuyaux_. Mais Sœur Agnès refusait de leur en apprendre plus long, estimant que cette preuve de ma confiance en la Vierge répondait à tout.--Elle avait bien raison...
La consigne n’était levée que pour mon confesseur l’abbé Motet et pour François Coppée, qui venait me voir trois fois par semaine environ. Encore leur recommandait-on de ne pas s’attarder auprès de moi.
Je donne ces détails afin de souligner combien je manquais de forces.
Or, un matin, Sœur Agnès entre dans la chambre; s’étant assurée que je ne sommeillais pas, elle me dit:
--Il y a dans le couloir un prêtre qui insiste tellement pour vous parler que j’ai cru devoir vous en avertir. Mais, ajouta-t-elle vivement, car elle observait avec scrupule les prescriptions du médecin, si vous ne vous sentez pas assez reposé pour l’entretenir, je le renverrai avec vos excuses. Il ne faut à aucun prix vous fatiguer.
--Je suis sous votre obédience, répondis-je, c’est à vous, ma chère Sœur, de décider ce que je dois faire.
--Il a eu l’air si désappointé quand je lui ai dit que, presque sûrement, vous ne pourriez le recevoir!... J’ai envie de le laisser entrer. Par exemple, je lui recommanderai de rester seulement quelques minutes.
--Soit, dis-je.
Pendant que Sœur Agnès s’acquittait de la commission, je me demandais, assez intrigué, quel puissant intérêt poussait ce prêtre à _envahir_ de la sorte un malade aussi délabré que je l’étais.
Il entre. C’était un homme de petite taille et de complexion plutôt grassouillette. Il pouvait compter cinquante ans. Une physionomie intelligente, un regard vif et toujours en mouvement, une grande facilité de diction.
Après les congratulations que l’on devine, il se présente: l’abbé Lefèvre, directeur de la _Croix de seine-et-Marne_, résidant à Fontainebleau où il a eu souvent l’occasion de me croiser. Il n’y avait là rien de surprenant, la ville n’étant pas très grande, et tout le monde m’y connaissant. Pour moi, je ne l’avais jamais remarqué, chose aussi fort naturelle puisque, avant ma conversion, je ne prêtais pas la plus légère attention aux ecclésiastiques qu’il m’arrivait de rencontrer dans les rues.
Son préambule expédié, l’abbé Lefèvre entame, sans périphrases, l’objet de sa visite.--Il est un zélé Silloniste; il pense fermement que l’avenir de l’Église en France et même dans tout l’univers dépend de son adhésion aux idées que propage le Sillon. Il me fait un exposé rapide et assez confus des dites idées. Et enfin, à travers le flux de paroles où il noie ces renseignements, je finis par percevoir qu’il s’est donné la mission de m’enrôler sous la bannière de M. Marc Sangnier, homme incomparable.
J’étais un peu ébahi de la flamme impulsive qui brûlait dans l’âme de l’abbé Lefèvre. Tandis qu’il pérorait, je l’avais étudié. Il me parut réaliser le type de l’abbé Chanut, le prêtre démocrate et moderniste si bien décrit, par M. Paul Bourget, dans _l’Étape_, roman que j’étais justement en train de relire[15].
[15] Puisque je mentionne l’Étape, je rappelle la haute portée de ce livre et sa véracité touchant les milieux révolutionnaires. De plus, l’esprit catholique l’anime et la thèse d’hérédité qu’il soutient me semble l’exactitude même. J’ai parfois traité assez rudement les livres appartenant à la première manière de Bourget. Mais en ce volume et en d’autres, d’une inspiration identique, je reconnais qu’il s’est montré l’émule de Balzac. Je ne connais pas d’éloge plus significatif.
L’abbé Lefèvre me mangeait des yeux, comme s’il s’attendait à ce que je m’écriasse:
Je vois, je sais, je crois, je suis illuminé...
Je fis un effort pour lui répondre:
--Mon Dieu, M. l’Abbé, dis-je, je vous avoue que je ne connais pas du tout M. Marc Sangnier. Je ne l’ai jamais entendu ni lu. Vous me faites sans doute beaucoup d’honneur en m’exhortant à voler dans ses bras. Vous m’affirmez que c’est un Apôtre. Votre sincérité est évidente. Mais souffrez que je vérifie par moi-même le bien fondé d’une assertion aussi... considérable. Et puis, si j’ai bien compris votre discours, Sangnier incarnerait la démocratie catholique... Or, la démocratie, je viens de m’en évader après l’avoir vue à l’œuvre sous la forme anarchiste, sous la forme socialiste et sous la forme radicale. En outre, j’ai eu le loisir de l’observer chez les disciples opportunistes de feu Gambetta. Le résultat de ces expériences m’a fort désenchanté. Certainement, ayant pris la peine de lire le volume que je viens de publier, vous vous en êtes aperçu. Par suite, je me méfie de tout ce qui porte l’étiquette démocratique. Jusqu’à plus ample informé, permettez-moi donc de me tenir sur la réserve.
L’abbé Lefèvre s’étonna que ses arguments ne m’eussent pas conquis d’emblée. Il allait entamer une nouvelle harangue. Heureusement, survint Sœur Agnès qui, me voyant tout étourdi et tout épuisé par la douche d’éloquence silloniste que je venais de subir, le pria, très poliment mais très nettement, de se retirer.
Il ne s’y résolut qu’à regret. Toutefois, avant de disparaître, il sortit des vastes poches de sa soutane et il étala sur mon lit force brochures et feuilles volantes dont la lecture, m’assura-t-il, m’infuserait les vertus transcendantes du Sillon...
* * * * *
Je lus, et je ne fus pas--_infusé_. En ce fatras, où un christianisme à tendances protestantes se combinait avec une doctrine sociologique toute parente de l’anarchie, je ne trouvai pas de quoi m’éprendre du Sillon. Et puis quelle phraséologie déplorablement sentimentale!
Ce qui me déplut également ce fut la faveur accordée dans ces écrits, aux pires sophismes nés de la Révolution et la façon par trop oblique et fuligineuse dont on tentait d’y adapter les enseignements de l’Église. En somme, l’individualisme à expression romantique, qui fut le grand péché du XIXe siècle, se cachait là sous des formes doucereuses.
Je fus choqué aussi de la mauvaise foi, peut-être inconsciente mais, en tout cas, fort déplaisante, que les Sillonistes manifestaient dans leurs polémiques. Et il y avait encore chez eux une ignorance de l’histoire--particulièrement de celle de notre pays--qui n’autorisait guère leur prétention à trancher dans le sens de leurs préjugés les questions les plus délicates.
Enfin, ce qui renforça ma répulsion à leur égard, ce fut l’étalage qu’ils faisaient de leurs mérites. Cela touchait au pharisaïsme.
Plus tard, des prêtres aveuglés me dirent:--Mais ces jeunes gens sont des catholiques fervents, ils vont régulièrement à la Messe, ils s’approchent des Sacrements, ils ont de bonnes mœurs, etc.