Part 11
Et puis la patrie, les plus avancés des démocrates en envisagent avec complaisance la suppression. Voyez Victor Hugo, bourgeois lyrique, qui a condensé dans son œuvre toutes les sottises en vogue au XIXe siècle. Parlant de la France et de son avenir, voici en quels termes il prédit sa disparition, qu’il espère imminente: «Phénomène magnifique que cette volatisation d’un peuple qui s’évapore en fraternité! O France, adieu! Tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu vas ne plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité. Tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Résigne-toi à ton immensité. Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie!...»[12]
[12] Préface pour un livre intitulé Paris et publié en 1867.--En effet, la France a failli disparaître, non pas selon la révélation hugotesque, mais selon la barbarie germanique.
Ah! que les anarchistes ont dû frissonner d’enthousiasme en lisant ces vaticinations si foncièrement démocratiques!
Et eux encore, eux qui ne veulent pas de la famille et qui préconisent l’union libre, qu’ils ont dû se frotter les mains quand la démocratie institua le divorce.
Donc quand la démocratie se plaint d’avoir engendré l’anarchie, on a le droit de lui répondre:--_Patere legem quam ipse fecisti._ Traduction libre: Si tes enfants sont des révolutionnaires, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.
* * * * *
Au commencement de 1894, je récoltai un mois de prison pour outrage à la magistrature. Cela me contraria d’abord un peu parce que mon exode à la campagne s’en trouvait d’autant retardé. Mais, en somme, je pris la chose avec plus de philosophie qu’on n’aurait pu en attendre d’un homme aussi réfractaire à la claustration.
Il faut même admettre que l’Anarchie n’avait point filtré jusqu’aux parties les plus profondes de mon âme, car, à peine fus-je sous les verrous, au lieu de me considérer comme «un martyr de la cause» et de ruminer des représailles contre l’Autorité persécutrice, je ne pensai plus qu’à la littérature.
Il y avait pourtant des jours où je m’ennuyais fort et où la nostalgie de l’air libre me portait aux idées sombres. Alors je m’accoudais à la fenêtre étroite de la chambre poussiéreuse, hantée par les rats, que l’on m’avait désignée et considérais la cime d’un haut platane qui ondulait à la brise dans le jardin du directeur. Je me remémorais les vers délicieux de Verlaine:
Le ciel est par-dessus le toit Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme...
Mais je ne m’appliquais pas le dernier distique du poème:
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?
parce que je ne me repentais nullement de mon incartade et que je ne tenais pas ma jeunesse pour gâtée du fait d’avoir manqué de respect aux jupons noirs et rouges qui défendaient le régime panamiste contre les attaques verbales ou écrites de ses adversaires. Plusieurs avaient commis des «délits» analogues au mien et personne ne leur imputait à déshonneur les condamnations qu’ils avaient encourues.
D’autres fois, contemplant un de ses crépuscules pensifs qui teignent de nuances pareilles à celles des roses fanées le ciel occidental de Paris, je me sentais pris d’une vague mélancolie. Pour m’inciter à la patience, je me récitais alors la pièce de Baudelaire dont la strophe initiale semble un chant de violoncelle dans un lointain vaporeux:
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille, Tu demandais le soir, il descend, le voici; Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la joie, aux autres le souci...
Et quand les premières étoiles commençaient à scintiller dans le ciel assombri, j’articulais à voix toute basse le vers chuchoteur et velouté qui termine le poème:
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche...
Ou encore, ayant formé avec ma femme le projet d’une visite à notre bien-aimée forêt de Fontainebleau, dès ma sortie de prison, je me récitais en pensant à elle les vers d’une si caressante musique de _l’Invitation au voyage_:
Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble...
La cadence berceuse de cette incantation m’ennuait d’une brume bleuâtre et dorée où il me semblait déjà percevoir le murmure des frondaisons et le roucoulement des ramiers sauvages.
Entre temps, je relus tout Shakespeare et je m’attachai particulièrement aux comédies: _le Songe d’une nuit d’été_, _Comme il vous plaira_, _la Tempête_, _le Marchand de Venise_.
L’œuvre de Shakespeare, c’est aussi une forêt féerique, et très réelle à la fois, où l’on goûte la joie incomparable de rencontrer des personnages qui pleurent, rient, aiment ou haïssent comme le font les hommes que nous coudoyons dans l’existence; et cependant, ils paraissent appartenir à une humanité supérieure. Le génie shakespearien crée un monde où la fiction nous représente la vérité même.
Pendant mes promenades quotidiennes, au préau, je déclamais maints fragments évocatoires que je savais par cœur et, par là, j’ébahissais les gardiens qui, n’y comprenant rien, se demandaient avec inquiétude si cette poésie récitée avec tant de feu ne contenait pas des allusions subversives. Fallait-il m’imposer silence ou faire un rapport au geôlier en chef?... Je ris encore à me rappeler leurs mines ahuries.
Un jour, l’un d’entre eux--fort brave homme qui, je ne sais pourquoi, m’avait pris en gré,--s’enhardit jusqu’à me prier de lui répéter un morceau dont je venais de transfigurer l’atmosphère morose du préau. C’était l’adorable dialogue de Lorenzo et de Jessica, au dernier acte du _Marchand de Venise_. Vous le connaissez, mais, tant pis, j’en mets ci-dessous le passage le plus exquis afin de vous faire plaisir et à moi également:
«_Lorenzo_: Ma chère âme, allons attendre l’arrivée des messagers... Mais non, ce n’est pas la peine; pourquoi rentrer? Ami Stéphano, va, je te prie, annoncer à la maison que votre maîtresse va revenir et fais sortir les musiciens en plein air.
(_Sort Stéphano._)
_Lorenzo_. Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc de gazon!... Viens nous y asseoir, Jessica, et que les accents de la musique glissent à nos oreilles. Le silence et la nuit conviennent aux caresses d’une harmonie suave. Assieds-toi, Jessica. Regarde comme le parquet des cieux est incrusté de brillants disques d’or. Il n’est pas jusqu’au plus petit de ces globes que tu contemples qui, par ses mouvements, ne chante comme un ange, en accord éternel avec la voix des chérubins aux jeunes yeux. Une harmonie vibre en l’âme immortelle, mais tant que ce vêtement de boue, destiné à périr, notre corps l’étouffe de son étoffe grossière, nous ne pouvons l’entendre.
(_Entrent les musiciens._)
_Lorenzo_: Allons, venez éveiller Diane par un hymne! Que vos modulations les plus souples aillent frapper l’oreille de votre maîtresse. Attirez-la chez elle par la musique!...
_Jessica_: Je ne suis jamais gaie lorsque j’entends une musique douce.
_Lorenzo_: Cela vient de ce que vos sens sont absorbés. Remarquez seulement un troupeau sauvage et folâtre, une bande de jeunes étalons indomptés, faisant d’espiègles cabrioles, soufflant et hennissant à grand bruit, emportés par l’ardeur de leur sang. S’il leur arrive d’entendre un bruit de trompettes ou si quelqu’autre musique les rend attentifs, vous les verrez soudain s’arrêter tous et leurs regards farouches prendront une expression timide par le pouvoir pacifiant de la musique. C’est pourquoi les poètes ont figuré Orphée attirant les pierres et les arbres et les flots, car il n’est rien de si stupide, de si dur et de si grossier dont la musique ne puisse, pour un moment, changer la nature... Qui ne porte pas de musique en soi, qui n’est pas ému par un concert de sons harmonieux, celui-là est propre aux trahisons, aux ruses et aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit et ses penchants noirs comme l’Érèbe. Méfiez-vous d’un tel homme!--Mais nous, écoutons la musique...»
Quand j’eus fini de réciter le texte admirable, le bon gardien, les larmes aux yeux, s’écria:--Que c’est gentil! Que c’est gentil!...
C’était bien plus que _gentil_, c’était sublime. Mais j’admirais la puissance du génie qui venait de bouleverser de la sorte ce simple et cet illettré. Certes, l’humble fonctionnaire avait, lui aussi, «une musique dans l’âme...»
Ah! comme durant ces quatre semaines les utopies et les colères anarchistes étaient loin de moi! Peut-être que si ma détention s’était prolongée, je serais complètement revenu à une doctrine moins absurde. Ma captivité me fut quand même bienfaisante: elle élimina, pour un temps, de mon être, le virus libertaire.
Cependant, après ma levée d’écrou, au contact de ceux qui professaient la folle illusion, je retombai peu à peu dans mes errements de la veille. Ce n’est que plus tard que je m’en délivrai d’une façon définitive. Je vais dire comment.
* * * * *
Je tendais de plus en plus à considérer l’Anarchie comme un idéal qui ne pourrait peut-être se réaliser qu’à une époque très lointaine et en passant d’abord par le socialisme, lorsque--en 1898--la malheureuse impératrice Elisabeth d’Autriche fut poignardée, à Genève, par une brute libertaire du nom de Lucheni.
Comme je l’ai dit, sauf par quelques boutades fortuites, émises avec beaucoup trop de légèreté, je n’avais jamais approuvé les _propagandistes par le fait_. Ce dernier crime me les fit prendre en horreur et me causa une si violente répulsion pour le parti qui les accueillait que je dis ma façon de penser devant quelques compagnons, dont mon ancien camarade de collège, Milo. Au contraire de moi, celui-ci se montrait de plus en plus enragé; ses discours devenaient tellement furibonds qu’à l’observer, je le comparais à Marat poussant aux massacres de septembre dans _l’Ami du Peuple_.
M’entendant réprouver l’assassinat de l’impératrice, il se mit à écumer comme un loup en colère et déclara que je méritais d’être expulsé du groupe avec ignominie.
Je haussai les épaules.--Il ne sera pas besoin de me chasser, répondis-je, je m’en vais de moi-même et je vous notifie que je romps avec vous et avec vos doctrines, d’une façon définitive.
Un autre sentiment encore que le dégoût et la désillusion contribuait à m’ancrer dans la résolution que je venais de prendre. J’avais appris qu’un article de moi où je plaisantais le mariage indissoluble avait eu la plus déplorable influence sur un pauvre déséquilibré, qui s’en était imbu au point de quitter sa femme et ses enfants pour s’enfuir avec une gueuse. L’abandonnée était morte de chagrin. J’avais éprouvé du remords de ma responsabilité partielle dans ce drame de famille et je m’étais juré de me tenir désormais en garde contre les écarts de ma plume.
Sous l’impression de ces incidents, je me repris à étudier sans parti pris les conceptions anarchistes; je relus les livres où elles étaient présentées avec le plus de précision.
Ma conclusion fut celle que j’ai donnée dans _Du diable à Dieu_. Comme elle est très nette, je crois bon de la reproduire:
«Qui ne possède point la foi peut se laisser attirer un certain temps par les parties généreuses et les illusions de la doctrine anarchiste. Mais bientôt, on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à s’apercevoir que la société, telle que la souhaitent ces sectaires, ne pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un constant équilibre entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être pareille à une balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau, même si l’on mettait un poids dans l’un d’eux.
«Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie; mais les hommes, tels qu’ils furent créés, ne peuvent se vouer à la réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres, puisque, ignorant ou refusant la Grâce de Dieu, ils ne recherchent que la satisfaction éperdue de leur cinq sens.»
Au moment de ma rupture avec l’Anarchie, je n’avais pas encore la foi, comme au temps où j’écrivis les lignes précédentes. Mais ma raison, ayant réprimé les romantismes de mon imagination, fut assez forte pour me faire comprendre l’inanité de l’idéal libertaire. Ses prestiges se détachèrent de moi comme les feuilles mortes d’un arbre, à l’automne. Je les laissai se disperser dans l’oubli.
CHAPITRE VIII
CHEZ CLEMENCEAU
Sortant de l’anarchie, je désirai me rendre compte de ce qu’était le socialisme. Je ne le connaissais guère que par des lectures et je voulais étudier les politiciens qui en assumaient en 1899 la direction. Ils ne me charmèrent pas. Comme je l’ai dit ailleurs, «c’étaient, pour la plupart, des pédants issus de l’École de Droit ou de la Normale qui se considéraient comme les futurs propriétaires de la République. Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale ambition--surtout ceux de l’escouade guesdiste--mais les neuf-dixièmes voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme. J’en entendis se gausser entre eux, au sortir des réunions, sur la facilité avec laquelle les prolétaires se prenaient à la glu des promesses de bonheur sans limite qu’ils leur prodiguaient. Je les vis intriguer pour conquérir des emplois d’attachés à des cabinets de ministres. Je surpris de vilaines manœuvres pour évincer des naïfs dont le dévouement avait conquis l’affection des ouvriers. Bref, je les jugeai très vite comme il fallait: Machiavels du ruisseau, médiocrates plus âpres au gain que leurs émules des partis bourgeois qui détenaient alors le pouvoir.»
Leur valeur morale me parut fort au-dessous de celle des théoriciens de l’anarchie; on n’employait pas encore le terme _bourrage de crâne_, mais je vous prie de croire que les socialistes pratiquaient déjà largement la chose au détriment du peuple. Quant à leur doctrine, elle aboutissait à la plus pesante des tyrannies, sous prétexte d’organisation de la société. Leur dédain de la littérature et de l’art, quand ils n’ont pour objectif que la recherche de la Beauté ou la reproduction exacte de la comédie humaine, m’offusquait également. Et puis, il y avait parmi eux trop d’agités ne possédant qu’une culture des plus vagues et acquise à coups de manuels: par exemple, le pauvre garçon lunaire qui s’appelle Georges Pioch. Celui-là je ne pouvais le rencontrer sans que l’envie me vînt de lui dédier, à haute voix, ce vers--d’ailleurs fort mauvais--de Victor Hugo:
De la chute de tout je suis la pioche inepte...
La sottise comme la violence de ses propos m’y eussent autorisé. Mais à quoi bon chagriner une aussi inconsistante créature?
Bref, les socialistes ne me retinrent guère. Je demeurai ami du peuple, enclin, selon des principes erronés, à préparer ce que je nommais «son émancipation». Mais je me mis tout à fait à l’écart des rhéteurs, disciples de Karl Marx.
Sur ces entrefaites, j’entrai au _Rappel_, par l’entremise amicale du secrétaire de la rédaction, Jean Destrem. C’était un lettré, d’esprit très fin, et qui, je crois, ne partageait qu’assez peu le radicalisme de la feuille dont il corrigeait les _morasses_. J’y donnai des chroniques bi-hebdomadaires.
C’était le temps où l’imbroglio-Dreyfus semait la discorde entre les Français, au profit de la juiverie internationale et de l’étranger.
Je ne pris qu’une part minime et tout à fait occasionnelle à ces dissensions. Mes articles traitaient surtout de critique littéraire. Je publiai notamment des études sur l’œuvre du grand écrivain anglais: Rudyard Kipling dont j’admirais et dont j’admire toujours la puissance d’évocation.
C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau.
J’avais publié, dans le _Rappel_, un article assez étendu sur le livre de Clemenceau: _le Grand Pan_. Il m’écrivit pour me remercier, puis, à quelque temps de là, me fit dire, par un ami commun, qu’il désirait me voir. Je me rendis aussitôt à cette invitation.
Il occupait déjà ce rez-de-chaussée de la rue Franklin, qui devint si célèbre par la suite. Comme il m’avait fixé rendez-vous le matin, d’assez bonne heure, il était encore au lit quand je fus introduit dans son cabinet de travail. Je dus attendre qu’il se levât, et j’eus le temps d’admirer un bureau de style Louis XV d’un goût exquis, un merveilleux paysage de Claude Monet, don du peintre, et que celui-ci lui avait offert en reconnaissance d’une étude perspicace sur son œuvre. Il y avait aussi des moulages de bas-reliefs d’après l’antique, rapportés d’un voyage en Grèce et, çà et là, de chatoyants bibelots japonais. Une quantité de livres garnissaient une bibliothèque spacieuse. De la fenêtre, on apercevait un petit jardin très fleuri et où, sur une pelouse au gazon bien égalisé, voletaient des pigeons magnifiques que le maître du lieu soignait lui-même.
Ce _studio_ me plut fort, car il me démontrait que j’allais entrer en contact avec un artiste et un lettré et non avec un de ces politiciens ignorants dont pullule la démocratie.
Plutôt qu’un homme d’État, Clemenceau est, en effet, un homme de lettres, nerveux et touché de romantisme, capable de mener à bien un grand dessein, comme il l’a prouvé en devenant le Père la Victoire, peu apte à en poursuivre les conséquences, une fois le péril passé. Il faut adopter sur lui le jugement porté par Maurras: «Clemenceau n’est pas un de ces hommes réfléchis à qui l’on demande d’arbitrer le vrai et le faux. C’est un homme d’impression et de sentiment. Il est de la pâte dont autant et plus que des maîtres et des chefs, la nature aime à pétrir des poètes et des artistes et encore, et bien mieux, des héros nationaux. Son imagination, ses nerfs, les vibrations de son cœur, voilà sa seule muse. Encore faut-il voir que c’est une muse à qualifier de mineure, en ce sens que son œuvre tend à l’action limitée plutôt qu’à la grande conception équilibrée et cohérente. Son organe à penser paraît tenir au cervelet et non au cerveau; là, il est vrai, quelle vigueur, quelle violence!...»
Au bout de quelques minutes, Clemenceau entra. Comme il ne pontifie pas, la cordialité un peu bourrue de son accueil me mit tout à fait à l’aise. Je ne me rappelle plus les propos que nous avons échangés; ce dont je me souviens, c’est qu’il me charma par sa façon nette et incisive d’apprécier les gens et les choses.
Comme je prenais congé, il m’engagea vivement à revenir le voir, ajoutant qu’il se proposait de fonder, avec M. Lazare Weiller, un grand journal quotidien où il me confierait la critique littéraire.
Je m’en allai enchanté; il m’avait conquis comme il en a conquis bien d’autres; et je puis dire que, dès cette première rencontre, je me sentis tout disposé à le seconder dans toute la mesure de mes moyens. J’ai aussi le droit de mentionner, sans crainte de démenti, que, tant qu’ont duré nos relations, je lui ai donné maintes preuves de mon zèle à lui être utile. Il y eut même une circonstance où mon dévouement lui fut on ne peut plus auxiliateur. Je ne puis la rapporter présentement. Mais je spécifie que cela ne touchait en rien à la politique, que le fait l’honore--et qu’il ne me déshonore pas...
Clemenceau m’employa pour plusieurs démarches relatives à la fondation du journal projeté. De sorte que, durant cette période, je le vis presque tous les jours de très bonne heure et qu’ainsi, l’entretenant tête-à-tête, je pus l’observer à loisir.
Je l’ai dépeint, tel qu’il était en 1900, dans _Du Diable à Dieu_. Je reproduis un fragment--un peu retouché--de ce portrait qui a, je crois, le mérite de l’exactitude.
«Cet homme possède une puissance de séduction étrange. Il est d’autant plus malaisé de l’expliquer que, dur, sarcastique, parfois injurieux il traite d’ordinaire sans aménité ceux qui l’admirent et qui l’aiment. Peut-être sa mainmise provient-elle, pour un esprit cultivé, de sa forte intelligence, de son goût réel et de sa compréhension des choses de l’art et de la comparaison qu’on est obligé d’établir entre ses qualités de pensée et la sottise du troupeau radical. Puis, comme tous les tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son geste. Il sait pourtant, lorsqu’il le veut, panser, d’un mot aimable, les blessures que font ses coups de boutoir. Enfin, il reconnaît les services qu’on lui rend.
«On distingue également en lui une misanthropie foncière, quelque chose de sombre et d’ardent qui lui fait émettre, dans les moments assez rares où il se livre, des aphorismes désenchantés. C’est un grand mépriseur de l’humanité. De là, des crises de scepticisme et de mélancolie, où son foie malade a certainement part et qui lui inspirent le dégoût de toute chose. Alors il produit les appels au _nirvâna_ comme cette pièce: _le Voile du Bonheur_, qui révèle, d’une façon assez inattendue, un Clemenceau quasi-bouddhiste... Mais il se reprend bientôt et le combatif acerbe et résolu, possédé d’un orgueil immense, ne tarde pas à reprendre la lutte contre ceux qui le méconnaissent ou s’efforcent de le tenir à l’écart du maniement des affaires politiques...»
Ajoutez que, totalement dépourvu d’instruction religieuse, n’étant même pas baptisé, il témoignait, en toute occasion, d’une impiété agressive contre l’Église. Il croyait aux menées ténébreuses des Jésuites et aux complots du Vatican pour asservir la France à «l’obscurantisme». Pour lui, les catholiques formaient «la faction romaine». Il les accusait d’antipatriotisme et jugeait louables les lois de persécution. Bref, quoiqu’il n’ait jamais appartenu à la franc-maçonnerie, il manifestait sur ce point de la religion un état d’esprit digne de Tribulat Bonhomet, vénérable d’une Loge.
Heureusement, la guerre est venue qui modifia ses idées. Il fut obligé d’admettre que les catholiques n’étaient pas des Français inférieurs aux autres, ni les victimes abêties d’une hérédité déplorable. Et c’est ce qui le décida sans doute à faire nommer Foch généralissime des armées alliées, quoique le maréchal soit le frère d’un Jésuite et un chrétien pratiquant.
Je donnerai maintenant quelques-uns des souvenirs que m’ont laissés mes rapports avec Clemenceau. Je dirai ensuite comment je me séparai de lui.
Comme je l’ai rapporté plus haut, outre ma collaboration au _Rappel_, je fournissais des correspondances à deux journaux belges. Clemenceau usa de ma plume pour y allonger quelques coups de griffe à des adversaires ou même à d’anciens amis dont il estimait avoir à se plaindre.
C’est ainsi qu’un jour où je déjeunais avec lui et l’un de ses fidèles, en cabinet particulier, au restaurant Garnier, vis-à-vis de la gare Saint-Lazare, il se répandit en sarcasmes sur un de ses collaborateurs de jadis à _la Justice_, Stephen Pichon--mort depuis, si je ne me trompe.
Il nous raconta qu’à l’époque où Constant était ministre de l’Intérieur et où lui-même menait, comme de coutume, une guerre sans merci contre l’opportunisme, le jeune Pichon, qui avait de l’ambition, mal servie par ses capacités--disait Clemenceau,--imagina d’aller trouver en secret le _tombeur_ de Boulanger. Il insinua que, si on lui promettait la préfecture de police, il se chargerait d’adoucir son terrible patron. Constant, roublard, l’enguirlanda de paroles flatteuses sans prendre aucun engagement. Mais le lendemain, rencontrant Clemenceau dans un couloir de la Chambre, il vint à lui, la main tendue et lui dit:--Eh bien, ami, j’ai vu Pichon, hier; il paraît que tu penses à te rallier au ministère?
Alors Clemenceau, imitant son accent toulousain:--Non, mon ami, si je te le disais tu ne voudrais pas me croire.
Rien n’était plus divertissant que de voir le Tigre représentant Pichon, représentant Constant avec une verve féroce qui nous fit rire aux larmes.
Je lui demandai la permission de reproduire l’anecdote dans ma plus prochaine correspondance. Il m’y autorisa volontiers.